MÉCANISME
Comme les dents d'un engrenage qui serait fait de deux organes actionnés, chacun de mouvement propre, les émotions mises en contact peuvent s'entraîner mutuellement et fusionner leur puissance dans un effort commun^ ou bien aussi elles peuvent s'éviter en s'écartant.
Fusionnement des émotions.
J'emprunte aux faits journaliers de l'harmonie des chemins de fer une comparaison propre h éclairer utilement le mécanisme de l'harmonie intellectuelle dans toutes ses parties. En voici les premières indications applicables au fusionnement :
Considérons une série de trains devant concorder en un même lieu. Deux manières sont à leur disposition : ou bien ils formeront un convoi commun en mélangeantleurs voitures au premier carrefour ; ou bien, demeurant sépa-
rés, ils viendront s'agréger ^ soit que, venant par des voies différentes, ils se rangent à côté les uns des autres, soit aussi que, venant par la même voie, ils se rangent à la suite les uns des autres formant alors autant d*arrivages répétés.
Il en est de même pour les émotions dont on connaît les fusionnements par mélange et par agrégation ou répétition.
Fusionnement par mélange. — Le mélange a lieu quand des émotions, venant de divers côtés, arrivent à la connaissance entièrement fusionnées dans l'intensité, le temps et le lieu. Deux cas se présentent : celui du mélange d emotions identiques et celui du mélange d*émotions différentes.
Un exemple du mélange d'émotions identiques est fourni par la vision binoculaire appliquée à Tacuité visuelle. Il a été montré antérieurement comment Tacuité visuelle binoculaire, comparée à celle que fournit un seul œil^ obéit à la loi de relation logarithmique entre les sensations. L'effet est, disions-nous, le même quand, fixant un dessin avec un œil, on ajoute à cette vue l'action de l'autre œil, que si l'on avait doublé l'éclairage. Les émotions se sont donc exactement superposées dans l'intensité, comme dans le temps et le lieu : elles se sont mélangées. Les émotions qui composent ce mélange sont identiques, provenant de la fixation par les deux yeux d'un seul et même dessin (p. 220 et 227).
Un exemple du second cas est fourni par la vue dans le fait des couleurs composées. Supposez un faisceau de radiations lumineuses diverses. Chacune de ces radiations prise isolément éveille une sensation, partant une émotion différente. Mais si différentes soient-elles, ces émotions n'en fusionnent pas moins dans l'intensité comme dans
le temps et dans le lieu en une sensation définitive commune et unique.
Un autre exemple peut être emprunté à la musique dans la résultante, tierce, quinte ou autre, obtenue deTaudition simultanée de deux notes. Certainement Taccord entendu, plus intense que chacune des deux notes qui le composent, commençant avec la frappe des deux notes et finissant avec elle, est un mélange intime d'émotions fusionnées.
Les mélanges harmoniques d'émotions différentes sont appelés, dans le langage des musiciens, des accords^ et dans celui des peintres, des teintes. Une teinte de couleur comme un accord musical sont Tun et Tautre le produit résultant de la fusion de deux ou plusieurs émotions. Ces émotions n*ont pas besoin d'être frappées simultanément. L'une d'elles peut être empruntée à la mémoire et mérite alors le nom de tonique.
Dans le domaine des valeurs, les mélanges prennent le nom de mesures. Pour mesurer une valeur quelconque, il faut, en effet, la confondre ou la mêler avec une autre valeur de même espèce servant d'étalon; la pensée remplace le même procédé dans ses estimations (grand, petit, etc.), soit qu'elle mêle deux valeurs actuelles ou qu'elle ait recours aux données de la mémoire pour lui emprunter l'émotion étalon. Il semble que le langage ait eu conscience de cette opération par le choix même des mots mêler et mesurer^ empruntés en français comme dans d'autres langues, à un radical commun.
Fusionnement par agrégation, — Enchaînées par des coïncidences exclusives soit de lieu, soit d'instant, soit d'intensité, des émotions multiples peuvent fusionner dans la connaissance tout en gardant leur individualité propre. Les parties qui les composent ne sont point confondues, elles sont seulement articulées en un ensemble commun.
Elles fusioDDent, si l'on yeut, mais par simple agrégation ou assemblage.
Les éléments de l'agrégation, tout en conservant leur autonomie , n'en exercent pas moins , les uns sur les autres, une influence réciproque très marquée. Nous l'avons bien vu dans la couleur pour les assemblages de forme comme pour les assemblages de teinte. Faites intervenir dans un dessin un élément quelconque d'espèce nouvelle^ ou bien dans une toilette une tache d'autre couleur, et tout aussitôt la sensation harmonique du dessin ou de la toilette a subi une altération absolument générale. Nous avons dit que, pour ce fait, les assemblages ont pris en couleur le nom de nuances, chaque teinte subissant comme l'effet d'un brouillard, ou d'une nuée, par le changement de l'un quelconque des éléments de son voisinage. Le même fait est très facile à saisir en musique, où Ton sait bien qu'introduire une note nouvelle dans un ensemble, est changer le caractère de cet ensemble.
Les changements provoqués par l'agrégation peuvent porter sur divers éléments : intensité, saturation, teinte, etc. et c'est ainsi que l'on connaît, dans tous les domaines, des nuances de catégories multiples.
On dit, des émotions agrégées, qu'elles sont semblables quand un ou plusieurs de leurs éléments : amplitude, temps, lieu, hauteur, leur sont communs (une similitude complète est l'identité). On nomme dissemblables^ au contraire, les émotions lorsqu'elles se font opposition dans quelqu'un de ces mêmes éléments. Mais, pour que l'opposition porte, il faut qu'il y ait un point de contact : s'il y a opposition dans le temps, qu'il y ait quelque rencontre dans le lieu, et ainsi de suite, sans quoi il n'y aurait pas d'harmonie possible. Les similitudes ou harmonies d'émations semblables et les dissemblances ou harmonies dis-
semblables appartiennent donc toutes deux au mécanisme d'agrégation.
On nomme contrastes les assemblages d'émotions contraires, opposées ou dissemblables. Le mécanisme de Téiritement joue ici son rôle partiel à côté de celui de l'agrégation .
Évitement des émotions.
Nous empruntons le terme évitement b.\x mécanisme des chemins de fer et demandons: a Avez -vous jamais songé pourquoi les trains qui circulent dans un réseau de chemins de fer, vont et viennent en tous sens sans jamais se heurter ? »
Pourquoi ? Mais c'est bien simple, parce que les trains arrivés à destination s*écartent, reviennent, ou^ s'ils s'arrêtent, se mettent en gare hors la ligne. Dans cette comparaison est en germe toute une part importante du mécanisme de l'harmonie, celle de l'évitement. Au transport d'aller, qui est le courant direct, l'harmonie oppose : 1^ un mouvement d'écart, le réflexe moteur ; 2® une récurrence, le réflexe de sensation ou contraste; 3° enfin, un garage, le réflexe différé au moyen de la polarisation ou mémoire.
Évitement par écart : réflexe moteur, — Est-il nécessaire de rappeler à nouveau des exemples du réflexe moteur? Pour le lecteur qui aurait oublié Je cite brièvement : la rétraction du membre surpris par une impression de chatouillement, de pincement, de brûlure ; les contractions de la pupille par l'impression de la lumière sur la rétine ; les mouvements de déglutition provoqués par la présence du bol alimentaire dans l'arrière-gorge, ceux •de vomissement par le chatouillement de la luette ou par
la présence de matières indigestes dans l'estomac, etc., car il en est dans tous les organes pourvus de muscles.
Le problème de Tévitement est ici fort simple. L'émotion, centripète à l'arrivée dans les foyers de l'intelligence, est centrifuge au départ et va s'éteindre définitivement en une transformation motrice : la contraction musculaire. Les voies sont distinctes, représentées, d'une part, par les nerfs dits sensitifSf d'autre part, par les nerfs moteurs; nulle collision n'est donc possible et le réflexe moteur est bien une solution complète du problème de l'évitement harmonique.
Mais les impressions ne donnent pas lieu qu'à des mouvements.
Évitement par déviation récurrente : réflexe sensitif ou contraste, — L'étude de la couleur (p. 68) a appris que toute émotion née de l'impression et parvenue à l'intelligence éveille secondairement une émotion complémentaire ou de contraste. C'est une excitation en retour des foyers ménagés par l'impression première, un réflexe, point de départ à son tour d'un nouveau réflexe inverse plus faible, et ainsi de suite en oscillations décroissantes jusqu'à l'extinction complète de l'ondulation. Les voies d'aller et venue sont celles de fibres différentes, il ne saurait donc être question d'une stricte récurrence, pas plus que dans les chemins de fer à double voie.
L'analogie de ce phénomène est complète avec ce que l'on observe dans la mécanique des liquides contenus en des vases communiquants. Un vase ayant été surchargé» une onde se produit qui se répartit entre tous^ tôt suivie d'une onde plus faible de retour. Il en résulte un jeu d'oscillations semblables à celles des plateaux de la balance, entre lesquelles, et c'est là ce qui importe au point de vue de l'évitement harmonique, nulle collision n'est possible.
L'oscillation va, finalement, s'éteîgnant, et un équilibre s'établit par le jeu des contrastes (p. 116). Les contrastes apparaissent, en dernière analyse, comme un mécanisme d'évitement et d*extinction au même degré que le réflexe moteur lui-même.
Evitement par garage : réflexe différé ou de dépolari^ sation. — On vient de dire que Témotion est éteinte dans les oscillations des contrastes sensoriels. C'est vrai ; mais on sait qu'il n*est pas, en physique^ d*extinction absolue qui soit un anéantissement. En réalité, il ne peut s'agir que d'une transformation, celle que Ton observe à Tintérieur de tous les appareils de production électrique : la polarisation.
La polarisation est le mécanisme de garage de Fémotion. Elle en fixe matériellement une partie et la met à Técart. C'est la mémoire, synonyme de polarisation dans le langage psychologique. Devenue mémoire, l'émotion est sortie temporairement de la circulation nerveuse, elle ne la gêne plus, la voie est libre. La mémoire appartient, à ce titre, au mécanisme de Tévitement harmonique.
Mais la mémoire est une matière fragile que des riens dissolvent, et le courant reprend, au moindre choc approprié, la voie de retour, semblable à ces wagons surchargés que Ton a laissés pour les décharger, et que les trains prennent en revenant. Ces courants ultérieurs^ nous les appelons des réflexes différés et devons les considérer comme tels. Conséquence directe d'impressions et d'émotions vécues, ils sont liés à elles au même titre que le réflexe immédiat, et leur appartiennent sans contredit. Je les comparerais volontiers aux traînards de l'armée qui rejoignent leur corps le lendemain de la bataille.
La mémoire appartient donc bien certainement au mécanisme de Tévitement.
33e PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE.
EFFETS DE l'HARHONIE.
L'harmonie des émotion» a pour résultat de donner naissance à des émotions nouvelles dont les effets, comme ceux de l'émotion elle-même, sont de sensation et d'expression. Le mot sensation désigne, je le rappelle, TémotioQ considérée au point de vue exclusif du sujet qui la subit. Le mot expression désigne l'étape ultime de Témotion, celle qui marque sa sortie hors de Tindividu.
La sensation harmoniqne.
La sensation harmonique est la sensation ou émotion qui résulte du conflit des émotions mises en contact par le mécanisme de Tharmonie. On la désigne souvent aussi par ie seul mot harmonie. Le même mot s'applique donc à la fois au mécanisme deTengrenage entre les émotions et à son effet sensible.
Genèse, — Reprenons, pour éclairer ce sujet, l'exemple emprunté à l'harmonie des chemins de fer. Voici, par exemple, la station de Lyon, station intermédiaire sur la voie de Paris, centre que nous comparons au siège iutellectuel de la connaissance. Les trains affluent à Lyon venant de Marseille, de Grenoble, de Saint-Etienne, et, arrivés, ils se dissocient pour former des convois nouveaux allant en des directions diverses : les uns prennent les voies de retour, tandis qu'une partie importante des wagons est réunie à part pour prendre la voie centrale de Paris. Considérons ce dernier convoi : il est formé d'éléments venant du Sud, de TËst et du Centre, qui ont con-
serve chacun leur caractère individuel. Néanmoins, il est né de cet amalgame un tout nouveau représentant le train du Sud-Est. Je suppose que Ton soit au moment d*un événement considérable, comme d'un revirement de politique, qu'est-il arrivé ? Les opinions diverses dans les départements différents d'où partent les voyageurs, se sont amendées, chemin faisant, au contact les unes des autres, et il en résulte, à l'arrivée à Paris^ une sorte d'idée commune qui est rémotion harmonique du Sud-Est, et qui, mise en contact avec les mouvements' similaires venant de toutes les directions, fera ensuite IVmotion harmonique de la France.
Il en est de même s'il s'agit de marchandises de Tordre des produits agricoles. Abondantes dans une région, rares dans l'autre, elles prennent, une fois réunies, une valeur relative nouvelle en attendant qu'aux halles centrales elles en acquièrent une définitive : la valeur marchande de Paris. J'aime à retenir ce terme de valeur marchande, quantité changeante et toute relative, résultat de la collision des marchandises en un même foyer : elle est une image vraie de Témotion ou sensation harmonique dont le mécanisme reste à analyser directement.
L'émotion harmonique naît, disons-nous, du concours de plusieurs émotions. Or, cette collision ne peut avoir lieu que dans un foyer commun. Les émotions se répandent en ce foyer, y provoquent des ondes difiPérentes dans le lieu, le temps et l'amplitude, comme feraient des pierres jetées en plusieurs points dans une cuve d*eau. Ces ondes s^entraînent mutuellement, fusionnent ou bien s'évitent, et il en résulte une ondulation finale dont le moment, le sens, l'amplitude sont le produit des additions et soustractions intervenues dans le choc des ondes primitives. L'onde finale ou résultante du bassin intellectuel où s'opère la mise en relation ou l'harmonisation entre plu-
sieurs émotions est rémotion harmonique. Son mécanisme, fort simple, apparaît donc dans le conflit naturel d'ondes nerveuses mises en contact en un foyer ultérieur commun.
Mais rharmonie est une réalité distincte de ses composantes, une sensation sui generis localisée en un foyer spécialement affecté à cet effet. Je rappelle que la démonstration en a été précédemment rencontrée dans la couleur et développée à propos de ses gradations. On a montré (p. 144) les sensations harmoniques de teinte disparues par le fait des destructions partielles de Fécorce céréhrale, alors que les éléments visuels, valeur et hauteur dont elles procèdent, étaient demeurés intacts. Les sensations de forme sont disparues également, alors que les éléments visuels qui nous les rendent sensibles, les points, sont vus exactement. On voit de même disparaître la notion auditive des mots, alors que les sons sont perçus très distinctement, et l'on pourrait sans nul doute assister également à la disparition des sensations de tierce, quinte et autres accords, alors que celles des notes qui les composent persistent dans leur intégrité.
Je signale aux amateurs d'ancienne philosophie Tanalogie du problème ainsi posé et résolu avec celui des uni- Versaux qui a rempli le moyen âge de la dispute entre les nominalistes et les réalistes. Pour les réalistes, les uni^ versaux, nous dirions aujourd'hui les généraUtés (rÉglise, rhomme en général, etc.), étaient des réalités : Univermlia sunt realia. Pour les nominalistes, elles n'étaient plufs que des souffles de la voix ou des noms : Ùnwersalia sunt nomma. Pour nous, considérant, par comparaison, les généralités comme des harmonies au même titre que les sensations harmoniques, nous serions tentés d'en faire à notre tour des réalités comme Ta voulu l'orthodoxie ca-
L^HÂRMONIË. 339
tholique, mais notre intention ne pouvant être de prendre parti dans l'ancienne querelle, nous nous bornons à un simple rapprochement. Peut-être fixera-t-il dans l'esprit, de façon à ne le point laisser oublier^ que les sensations harmoniques sont des réalités distinctes des sensations qui leur doivent naissance»
C'est là un fait de première importance et dont la raison anatomique peut être entrevue.il suppose entre les étages superposés de la connaissance l'existence de carrefours intermédiaires faisant de chacun un organe équilibré en lui-même. En d'autres termes, l'autonomie des sensations harmoniques, leur réalité distincte, impliquent pour chacune une organisation rétinienne complexe et suffisante.
Variétés génériques, — Il y a des harmonies simples ou élémentaires naissant du concours des simples émotions, des harmonies supérieures produites par le conflit des précédentes, et enfin des harmonies complexes ^ fruit des relations entre ces dernières. Les expressions unités teinte {on mesure)^ et enfin nuance, correspondent à cette gradation, elles représentent les groupements génériques communs à toutes les espèces d'harmonies. Nous les retrouverons bientôt comme base de classification.
Si étrange que cela puisse paraître au premier abord, la notion d'uni/e appartient sans contredit aux harmonies. Le fait seul de sa limitation en implique la relativité. De même qu'il n'est pas de combinaison, teinte ou nuance, qui ne puisse être prise comme point de départ^ et partant comme unité de combinaisons nouvelles, de même aussi une unité quelconque est toujours supposée dissociable et représenter, par conséquent, la nuance ou la teinte d'autres unités plus élémentaires. Point élément en soi, l'unité est, en définitive, Pélément relatif au seul groupe que l'on considère.
L'harmonisation des unités entre elles est l'acte de mesurer, et l'harmonie supérieure qui naît de ces opérations, prend les noms différents de mesure, nombre ^ forme,, rythme^ saveur , odeur et teinte y suivant les circonstances. Le terme teinte, employé dans son acception générique, les englobe tous et s'applique, par conséquent, aux harmonies supérieures nées du concours des harmonies élémentaires. Elle est la sensation effective née du mélange par lequel l'individu perçoit le rapport des unités.
L'harmonie complexe née du conflit des précédentes, ne représente plus, comme les teintes et mesures, un rapport simple. Elle est le résultat sommaire de rapports agrégés et enchevêtrés par l'influence réciproque qu'ils exercent les uns sur les autres, et prend les noms différents d^expression mathématique, conformation, figuration rythmique, fumet et nuance. Le terme nuance peut être employé d'une façon générique pour les distinguer tous. Les nuances sont des agrégations harmoniques.
Les unités, teintes et nuances, se partagent le domaine total de la connaissance.
L'expression harmonique.
J'appelle expressions harmoniques les effets qui marquent, avec la fin de courant émotionnel né de l'harmonie, son issue hors les voies de l'innervation. Ce sont toutes les sortes d'expression que nous avons appris à connaître de rémotion en général : l'expression sensible, l'expression efficiente (motrice et autres), et la mémoire dont nous pouvons joindre ici l'histoire à celle de l'expression efficiente.
Expression sensible ou sensation équilibrante de contraste,'^ Pour bien comprendre ce qui suit, il est indispen-
sable que Ton s*entende tout d'abord sur le sens du mot émotivité. La faculté d'un foyer nerveux à s*émouvoir est son émotivité, elle dépend de ses tensions et quantités. De même qu'émotion est dite sensation quand on la considère au point de vue subjectif, de même aussi Témotivité devient la sensibilité (voir p. 199) quand on la considère à ce point de vue. Émotivité et sensibilité sont donc des termes synonymes pour exprimer une même chose considérée^ une fois, au point de vue objectif, et l'autre fois, au point de vue subjectif.il m'a paru utile d'établir ce parallèle parce qu'on parle plus souvent d'équilibre de la sensibilité, et qu'en réalité tout ce qui a trait à l'une est également le fait de l'autre .
Ceci posé, il semble naturel qu'un équilibre relatif doive exister dans l'émotivité des éléments d*un même champ nerveux et ne puisse être détruit par les émotions intercurrentes sans qu'aussitôt une régulation intervienne. A défaut de cette régulation, la valeur relative des impressions serait incessamment altérée et leur comparaison rendue impossible ; or, la comparaison des impressions est la base de toute connaissance. Une incessante équilibration ou un nivellement de Témotivité est donc indispensable au jeu relatif des émotions, et l'harmonie préside à ce nivellement.
Yeut-on une comparaison propre à éclairer le sujet. Je l'emprunte d'abord au domaine de la couleur dans lequel la question a déjà été soulevée (p. 116). C'est le tableau noir sur lequel on a dessiné à la craie : il faut, pour qu'un autre dessin y apparaisse nettement, que le précédent ait été effacé. Ou bien encore, soit pour exemple cette surface d'eau dormante sur laquelle on a déterminé^ par le jet d'une pierre, des ondulations : il faut> pour qu'un autre jet de pierre produise librement ses ondulations propres,
que le niveau de Peau soit rétabli. Mais, dans les foyers de notre pensée, les émotions se précipitent les unes sur les autres, simultanées et consécutives, et pourtant, nous les distinguons avec une remarquable netteté ; quel est donc le mécanisme qui a charge d*aplanir incessamment et d'unifier la tension, d'égaliser ce que Ton peut appeler^ avec la littérature, le miroir de la pensée^ ou, plus exactement, d'entretenir le niveau de Témotivité?
Le mécanicien chargé de résoudre un pareil problème y pourrait arriver par la réparation des parties usées et aussi par le procédé inverse consistant, non plus à remplacer la force perdue, mais à user les autres à proportion, à écouler secondairement autant de force de tous les foyers qu'il en a pu être emprunté à quelques-uns.
Cette dernière façon est celle de l'intelligence dans les opérations ou sensations de contraste. Toute excitation d'un foyer intellectuel quelconque est suivie d'une excitation réflexe automatique complémentaire. Le moyen exige une grande dépense de force nerveuse, mais, aussi, quelles ne sont pas sa simplicité et sa promptitude.
La portée des réflexes de sensation ou harmonies de contraste apparaît ainsi dans toute son ampleur. Les contrastes sont la mise en équilibre des foyers de la sensation .
Expression efficiente, — De même que les expressions sensibles, toutes les expressions efficientes, motrices et autres, résultent d'un engrenage d'émotions. Elles appartiennent, par conséquent, aux harmonies. Le fait est patent pour les actes de la vie organique ou instinctive, plus particulièrement appelés des réflexes^ parce que la liaison avec l'impression, qui en est la cause, est facile à saisir. Il n'est pas moins évident pour tous les autres actes quelconques issus des associations d'idées et qui peuvent être définis des réflexes éloignés. II est non moins évident»
enfin , pour tous les emprunts à la mémoire que nous avons pu appeler des réflexes différés. Ne dit-on pas, chaque fois qu'une impression vive a frappé notre individu de ma* nière à y laisser une trace : « Je m'en souviendrai ? » Et ce souvenir ne com porte- t-il pas tout un cortège harmonique d'expressions ultérieures? En résumé, toutes les expressions efficientes se résolvent finalement en actes ré* flexes ; toutes sont des phénomènes harmoniques.
Revenons à l'origine première, à l'impression. Il est facile de démontrer que nulle impression ne pénètre notre individu qui n'aboutisse, de neurone à neurone et d'étape en étape, à une fin qui marque le retour au repos. L'impression rompt l'équilibre dans les foyers de l'individu et l'expression le rétablit finalement. Gomme l'expression sensible, et plus définitivement qu'elle, l'expression efficiente tend au complet rétablissement de l'équilibre dans les foyers de la pensée.
Conclusion : bilan de l'harmonie.
Les effets de l'harmonie nous apparaissent maintenant dans leur ensemble. Ils sont delà plus haute importance. Je les résume en terminant.
Nous avons, d'une part, les sensations harmoniques : unités, teintes et nuances, qui se partagent la totalité de nos connaissances. Elles composent la science. Car, ai-je besoin de le rappeler^ nous ne connaissons rien, tant de l'extérieur que de nous-mêmes, sinon par nos sensations, et plus précisément par les rapports entre nos sensations. Les sensations harmoniques sont autant d'individualités nées de ces rapports, elles les représentent dans la connaissance.
C'est l'harmonie, d'autre part, qui, en présence des dé-
sordres apportés à la connaissance par les émotions sans cesse renouvelées^ en rétablit incessamment Véquiiibre, l'apprêtant pour recueillir avec fruit des émotions nouvelles.
A quel signe reconnaissez-vous qu'un tableau est bon ? demandait>on à un critique d*art. Il lui faut, répondit-il, « une force invincible, celle qu'il me semble possible de définir la force d'équilibre... Tharmonie universelle doit se révéler par tout fragment d'art, et le mot qui devient représentatif de cette nécessité et de cette beauté, c'est décidément le mot d'équilibre » (G. GefiFroy). Nous disons, avec le critique, en serrant de plus près sa pensée et en l'appliquant, non plus 4 une œuvre d'art, mais au mécanisme lui-même qui nous la fait goûter, que Téquilibre est le résultat final de Tharmonie.
Portée immense de l'harmonie de fournira la fois l'objet de la connaissance et le mécanisme de son équilibre !