‹ La psychologie objective;Chapitre 73 sur 145 · Lehmann. Phil. Stud., 1889, IV · texte numérisé non relu

Lehmann. Phil. Stud., 1889, IV

que les justes ne se montaient qu'à 31. Avec cela quelquesunes présentaient de véritables illusions. Certains enfants affirmaient que le timbre n'était pas neuf et décrivaient même l'estampille imaginaire.

Stern présentait, au sujet, un tableau et lui demandait ensuite de dire ce qu'il avait vu. L'exposition durait 30 sec. Les réponses ont montré que bien des détails étaient oubliés, d'autres altérés. En fin de compte l'auteur conclut que les réponses tout à fait exactes présentent une exception.

Ed. Glaparède a fait, à l'Université de Genève, des expériences qui se rapprochaient encore plus du témoignage, comme il se pratique dans la vie réelle : elles étaient faites en dehors de tout laboratoire, dans le cours même de la vie universitaire, et d'une manière tout à fait imprévue. Les auditeurs rassemblés en vue d'un cours reçurent des feuilles de papier avec prière de répondre à une série de questions concernant l'édifice même où ils se trouvaient. Par exemple, s'il existe une fenêtre à gauche de l'entrée, combien de colonnes il y a dans le vestibule, etc., etc, Les réponses exactes se montèrent, chez les hommes, à 30 p. 100 ; chez les femmes, à 23 p. 100. Il est curieux de relever que l'existence de la fenêtre, qui était même très grande, a été niée par 44 personnes sur 54 dont deux, outre cela, avaient renoncé à trancher la question.

Dans une autre expérience à la même Université, on a fait entrer un personnage costumé clans la salle de conférence avec mission de prononcer des paroles inintelligibles et de se retirer aussitôt après. Toute la scène n'avait duré que vingt secondes. Huit jours après les témoins étaient invités à faire leur déposition. Après l'avoir faite, chacun devait passer dans une pièce voisine où se trouvait le masque de l'individu costumé, parmi 10 autres. Sur 25 témoins aucun n'a indiqué le vrai masque. Les réponses justes ne se montèrent qu'à 59 p. 100. Les femmes déposèrent ici mieux que les hommes, mais tous et toutes donnèrent des détails fantastiques sur l'habillement : bottes fortes, pantalons à carreaux, etc., etc. Les illusions s'expliquent ici par l'existence des liens associatifs et par la suggestion. Chaque trace cérébrale a une tendance à en

éveiller d'autres, résidus de l'expérience antérieure du sujet. C'est ainsi que dans la vie courante la connaissance actuelle se complète par les données du passé. Quant à la suggestion, nous la voyons dans les questions même qu'on adresse au sujet. On sait que la manière de poser la question a en cela une importance incontestable. Ainsi, par exemple, si on questionne quelqu'un sur la couleur d'un chien, ce n'est pas la même chose de demander, quelle en était la couleur, ou bien, s'il était blanc ou marron. Dans le second cas la question suggère déjà une réponse. Bon nombre de détails chez Glaparède semblent dus à des questions de ce genre.

En ce qui concerne l'exactitude des réponses, il importe de relever encore l'influence de l'état pathologique où se trouve parfois le sujet. De ce côté-là on a fait des recherches très précieuses sur l'action de la faim1, de la fatigue2, etc., etc., qui toutes entraînent un affaiblissement plus ou moins net de la faculté de reproduction. L'effet contraire ne s'observe que très rarement. On le trouve cependant dans l'état fiévreux et après des secousses violentes : un ébranlement du cerveau ou un danger mortel couru par l'individu.

Qu'il s'agisse maintenant d'un état pathologique ou simplement d'un état particulier de l'organisme, le retour de celui-ci entraîne parfois des reproductions tout à fait inattendues. On connaît le cas, rapporté par Abercrombie, d'un garçon de 4 ans qui, à la suite d'une fracture 'du crâne, avait été frappé d'amnésie. Ayant subi la trépanation, il se rétablit peu à peu, mais ne pouvait se rappeler ni l'accident même, ni rien de ce qui avait précédé l'opération. Voilà qu'une dizaine d'années plus tard, étant pris d'une forte fièvre avec délire, il raconte à sa mère les moindres détails de ces événements. Il est évident que la remise du cerveau dans un état analogue au précédent avait entraîné la reviviscence des traces qui semblaient disparues à tout jamais.

1. W. Weigandt. Ueber die Beeinfluss. geist. Leistungen bei Hunger. Psych. Arb., Bd V, 115.

2. Rudin. Awffussungs- und Merkfahigkeit unter Alkoholwirkung. Psych. Arb., Bd. V, 495.

Des observations analogues ont été faites sur les individus sujets aux crises d'épilepsie ou d'hystérie. Les impressions recueillies au cours d'une crise, semblaient tout à fait effacées avec le retour à l'état normal, mais se reproduisaient bien dans une nouvelle crise.

Il est clair que la reviviscence des traces cérébrales dépend de l'état général de l'organisme et surtout de l'état momentané du système nerveux. Quant à savoir si dans certaines conditions particulièrement favorables, elle peut s'étendre à toutes les traces emmagasinées depuis la naissance du sujet, nous ne saurions nous prononcer là -dessus d'une manière catégorique. L'observation d'Abercrombie et les faits analogues semblent prouver qu'elle peut remonter jusqu'aux premières années de l'enfance. On connaît aussi l'histoire de la servante d'un pasteur allemand qui, ne connaissant pas un mot de l'hébreu, s'était mise, dans un délire, à réciter des versets de Talmud. On apprit ensuite que dans les premières années de son enfance, elle avait dû assister à des lectures faites par un rabbin. Cela prouve certainement la possibilité de reviviscence pour des traces très reculées, mais de là à conclure qu'aucune ne s'efface totalement, il est encore loin. Tant qu'on n'aura obtenu la reproduction des réflexes rudimentaires de la succion ou de la parole inarticulée, nous persisterons à croire que dans l'évolution de l'organisme une partie des traces cérébrales s'efface et se perd sans retour.

Le processus d'identification. — De l'acte simple de reproduction nous distinguons un processus plus complexe, connu généralement sous le nom de reconnaissance. A première vue l'identité de deux phénomènes semble exiger une reproduction plus complète; en réalité, ce n'est nullement le cas. Le processus est certainement plus complexe parce qu'à la reproduction s'ajoute ici une réaction verbo-motrice, mais la reproduction elle-même peut être même moins complète. Les expériences de Moore le prouvent très clairement Elles nous permettent de distinguer quatre formes de ce processus :

i. Voir Compte rendu du Congrès de psychologie à Rome, en 1905.

1° Une forme où l'identification a lieu malgré l'impossibilité d'évoquer l'image antérieure ;

2° Une forme où elle s'accompagne d'une évocation assez vague ;

3° Une forme où elle se base sur l'évocation d'une partie s 4° Une forme où elle se base sur l'évocation de l'image tout entière.

Il est évident que pour être plus complexe, la réaction n'est pas nécessairement aussi complète en ce qui concerne le phénomène même de la reviviscence. Elle peut même l'être beaucoup moins, ce qui explique que l'identification est souvent plus trompeuse que la simple reproduction.

Wernicke distingue une identification primaire et une identification secondaire, ce qui concorde de nouveau entièrement avec notre manière de voir. La première comprend, d'après lui, la reproduction d'une trace homonyme, la seconde la reviviscence de quelque autre trace laissée par le même objet. Ainsi, par exemple, une impression visuelle peut déterminer l'identification sur l'évocation d'une trace également visuelle, mais cela peut aussi se faire d'une manière indirecte par l'évocation des traces tactiles ou, ce qui est encore plus fréquent, des traces auditives.

D'autres recherches ont fait ressortir des variations très fines dans ce processus. Ainsi, Lehmann montrait au sujet un disque gris et demandait de le reconnaître dans une série d'autres ne différant que d'une nuance. Binet et Henri montraient une ligne droite et demandaient de la reconnaître parmi 21 autres, ne différant que de 4 millimètres. Dans un cas comme dans l'autre, les sujets, à côté de notables erreurs, ont eu des réponses très exactes.

Baldwin et Schaw 1 ainsi que Warren et Schaw 2 se sont servis dans ce but de carrés tracés sur un tableau noir.

Les premiers faisaient reproduire un carré donné, les seconds le faisaient reconnaître parmi dix autres, ou comparer avec un

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