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CHAPITRE PREMIER

La Conscience

242. On a donné du mot conscience des interprétations nombreuses et variées. On a considéré généralement la conscience comme un tableau sur lequel viennent s'inscrire les faits psychiques, ou comme une faculté spéciale par laquelle tout événement psychique se manifeste à l'être vivant. Pour d'autres la conscience est une connaissance, quelque chose de plus élevé qu'un simple avertissement ; pour quelques-uns, elle ne fait qu'une seule et même chose avec les modifications de l'esprit. J'ai considéré ailleurs la conscience comme une propriété du phénomène psychique.

Un phénomène que nous appelons psychique est un changement de rétat dans lequel nous nous trouvons, et constitue par suite un nouvel état, qui est une manière d'<>tre psychique. Si celte modification n'est pas connue de nous, ce n'est plus un nouvel état qui se produit, et nous restons ou nous persistons dans le premier. Par suite, pour qu'on puisse dire qu'il constitue pour nous un nouvel état, il est nécessaire qu'il soit connu de nous. Puisque la connaissance que nous avons d un changement psychique s'appelle conscience, il suit qu'un nouvel état doit être conscient pour être considéré comme tel, et comme le changement d'un état antérieur auquel il se substitue. Mais des changements peuvent se produire sans être connus de nous ou conscients ; je dis que ces changements ne sont pas des changements d'un état antérieur que nous connaissions, et qu'ils restent dans Tombre ; nous pouvons les appeler inconscients, et par cela même ils ne sont pas des modifications psychiques. Je crois, par suite, qu'un fait, un changement quel qu'il soit, qui se produit en nous, a le caractère psychique quand il est réellement un changement d'état et qu'il constitue un état nouveau, une modification d'un état précédent ; et, pour qu'il soit un état psychique, il est nécessaire qu'il soit coAscient ; être conscient, voilà donc le véritable caractère psychique. C'est ce que j'appelle la propriété du phénomène psychique.

33 i PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE

Un état de conscience est donc un cbangement perçu par l'être sentant, et le mot conacKnce en général est un terme abstrait exprimant les changements connus ; mais il n'y a pas une conscience vide ou conscience de rien, sorte de facullé générale de l'être sentant. Le changement cessant, l'état de conscience cesse aussi : sans aucun changement, il n'y aurait aucun état de conscience, il y aurait par suite apsychie.

Nous devons donc considérer la conscience sous deux aspects : comme propriété du phénomène psychique et comme état de l'être sentant. Dans )e premier cas, on considère le phénomène, dans son rapport avec l'être sentant dans lequel il se produit, comme quelque chose d'achevé ; dans le second, on regarde l'être sentant comme apte à avoir une série de changements ou d'états achevés et psychiques. Comme il est facile de le voir, la conscience, comme propriété (lu phénomène, n'est rien autre que la propriété qui constitue les divers états de l'être sentant. Le phénomène est conscient quand l'être sentant perçoit le changement. Mais cette distinction est utile pour bien étudier le fait.

243. Considérons le phénomène psychique. Ce phénomène, en tant que psychique, est, je l'ai dit, quelque chose d'achevé, c'est-àdire qu'il y a là uu processus du phénomène même, constitué par un état initial, un développement et un achèvement. Et, en fait, il en est ainsi. La conscience du phénomène en est le développement ultime, et celte conscience, le phénomène peut ne pas l'atteindre, ou, en d'autres termes, il peut ne pas devenir conscient. Le phénomène psychique commence avec la rencontre d'une force naturelle extérieure et d'un appareil sensoriel; l'élément nerveux, apte à tontes les excitations externes, se déploie en un changement physico-

en certains cas, et que, dans d'autres cas, la résistance qu elle doit vaincre aux centres est trop grande pour elle, et que la résistance même qu'elle éprouve la détruit. Une des conditions indispensables à l'accomplissement du phénomène psychique est donc une certaine énergie à son début et dans son processus, qui dépend en grande partie de l'énei^ie initiale et en partie aussi de la condition ou de la situation présente de Fétre sentant, comme on le dira mieux quand le moment sei*a venu.

La seconde cause qui empêche le développement total du phénomène, c'est l'état actuel de l'être sentant, outre son énergie relative. Si l'être sentant se trouve dans un état de conscience très vif et énergique qui l'occupe entièrement , une excitation qui pourrait vaincre une faible résistance ne vaincra pas celle qu'elle éprouve et qui est trop grande, de sorte que le phénomène n'atteint pas son entier développement.

Mais il peut arriver que le nouveau phénomène qui tend à se substituer au premier, sans avoir une grande intensité, en ait une médiocre. Dans ce cas il se développe en une certaine conscience que j'appelle voilée (larvata) ou obscure (adombrata), parce que l'être sentant en a une connaissance qui est comme dans l'ombre. L'être sentant lui-même peut ensuite développer et mettre dans une clarté relative ce phénomène, en y reportant son attention, quand il est sous forme d'idée. On a de très nombreux exemples de ce fait. La vision indirecte en est un ; si nous avons le regard tourné vers un point ou vers quelque objet (vision directe), dont par suite nous avons une pleine connaissance, il peut se produire une excitation d'un autre objet sur un point latéral de la rétine ; si nous continuons à tenir le regard fixé sur le premier objet, nous n'avons du second qu'une sensation peu claire, et par suite qu'une conscience obscure. 3fais si nous y tournons le regard, la conscience devient distincte et claire ; ce second moment, qui est volontaire, développe l'état primitif ou naissant de la conscience. Ce qui arrive pour un seul sens peut encore arriver pour plusieurs. Tout en portant notre attention sur un objet, il est probable que nous entendons un son, ou que nous avons une autre excitation venant d*un son. Ces secondes (excitations, si elles ne sont pas très énei*giques, au point de nous faire tourner vers elles, restent dans l'ombre ; elles s'associent toutefois à celle à lacfuelle nous prêtons notre attention, et peuvent arriver à la conscience claire et distincte sous forme d'idées.

244. Le phénomène psychique, avant de s'achever dans la conscience, est constitué, nous l'avons vu, par un pi*ocessus physiologique, lequel peut rester le terme ultime de ce même phénomène et ne pas devenir conscient ; il gardera alors un caractère purement physique. Pour acquérir ce caractère psychique, il doit avoir une certaine énergie ou intensité ; il y a par suite une limite minûna d'excitation, comme il y aune sensation qui est la plus petite percep-

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tible ; au-dessous de cette limite minima, il n'y a pas de seaaation perceptible par la conscience. Mais une sensation consciente de limite minima est dans son processus un composé d'éléments, lesquels, pris chacun en particulier, ne constituent aucune sensation perceptible. Nous pouvons appeler ces composants éléments sensationnels, et on peut dire qu'ils sont inconscients. S'il n'y a pas, dans une unité de temps, un certain nombre de vibrations de l'air, il n'y a pas sensation de son; chaque vibration, à elle seule, est insuffisante h donner une sensation de caractère psychique. Il en est de même des sensations lumineuses. Et en réalité, ce n'est pas seulement dans le nombre des vibrations, mais c'est encore dans leur énerve, laquelle se traduit en vitesse, que consiste l'aptitude à provoquer des sensations conscientes. Le phénomène psychique conscient est par suite composé d'éléments inconscients ; et on peut encore dire que le phénomène psychique est constitué par des éléments physiques.

245. Mais il faut maintenant étudier la conscience de l'être sentant. La recherche de la conscience du phénomène est tout objective, et, en réalité, le phénomène n'est pas conscient sans qu'il se produise en im être sentant, qui possède les conditions nécessaires à la conscience. Dans les titres supérieurs qui ont des organes centraux distincts et dilférenciés comme dans l'homme, la conscience se fait par les centres cncéphaliiiues ; et à mon avis, opinion que j'ai déjà émise plus haut (1), cette conscience se fait par tous les oi^anes encéphaliques et non par les lobes du cerveau seulement, comme le voudrait Feri'ier. Le phénomèmc est, dans ce cas, une manifestation des organes centraux dans lesquels sont réunies toutes les communications extérieures. Pourtant, sans émettre d'hypothèse, il est

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de la succession, ou mieux, comme n'étant rien autre chose que la série successive invertie. Un état de conscience, disent-ils, est un état simple, et un état de conscience ne peut, à cette condition, impliquer qu'un changement unique. — Il y a un état de conscience, celui de conscience claire et distincte, qui ne peut être que successif; c'est la conscience avec attention, déjà mentionnée ; et si les phénomènes conscients étaient tous rangés en ordre, il arriverait que tous ceux qui sont accompagnés d'attention occuperaient une série successive, comme des points placés sur une droite. Mais dans la réaUté, Tétat de conscience à ce degré est une pure abstraction, comme c'est une pure abstraction de considérer les points defgcation d'une image, les seuls visibles et conscients. Il est vrai que nous parcourons toute la surface d'un objet par le mouvement des yeux, et que par suite nous percevons successivement les divers points de cette surface ; mais au moment même où les lignes de regard sont tournées vers un point donné, la rétine est simultanément excitée dans ses parties latérales, et on a ainsi une vision indirecte. Il n'y a pas, comme dans la vision directe, une conscience claire, mais il y en a certainement une qui nous avertit de la présence d'autres sensations de la surface visible. On pourrait faire un diagramme des divers états de conscience, dans lequel ceux de la conscien<*e accompagnée d'attention occuperaient une ligne médiane bien marquée, et ceux de la conscience obscure ou voilée, les points latéraux à chaque point de la h'gne médiane. On arriverait à ce fait qu'un état de conscience est constitué par un point central clair et distinct, et par des points secondaires plus ou moins clairs selon leur voisinage du point central ; et que, par suite, un état de conscience réel, non abstrait, est un composé de divers éléments, l'un primaire, prédominant ; les autres secondaires, accessoires. Et ce qui est vrai pour la sensation visuelle, l'est aussi pour un groupe de sensations différentes ; dans la conscience claire, il y a ime succession, mais chaque élément de la série successive est accompagné de sensations secondaires de nature différente. 11 y a plus, la série successive peut dévier de façon à faire entrer dans la conscience rlaire un des éléments secondaires, et alors 1 élément primaire devient secondaire, et peut même disparaître.

C'est seulement en interprétant de cette façon les phénomènes conscients qu'il est possible, à mon avis, de concilier les deux doctrines opposées, en reconnaissant jusqu'à un certain point ce qu'il y a de juste dans la doctrine anglaise qui trouve une succession dans les états de conscience accompagnés d'attention.

247 . La philosophie anglaise a donné de la conscience une idée exacte, bien qu'incomplète. La conception principale et dominante de celte doctrine, c'est que les états de conscience ne se distinguent pas du phénomène conscient, et que la conscience n'est pas quelque chose de distinct des phénomènes eux-mêmes. Ainsi, James Mill dit : « Avoir une sensation et sentir ne sont pas deux choses. Ce n'est qu'une seule

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chose pour deux mots diOereDls Quand, au lieu du mot sentir,

j'emploie le mot <^tre conscient, j'exprime exactement la même chose, — j'emploie simplement une expression tautologtque. Dire que je sens une sensation, c'est dire simplement que je sens ce que je sens, ce qui est un langage défectueux. Et dire que j'ai conscience d'un sentiment, c'est l'-ice conscient ; être conscient, c'est avoir un sentiment (1). > llamilton pense de même. H. Spencer est assez explicite: t Etre conscient, c'est penser ; penser, c'est former des conceptions, c'est réunir des impressions et des idées; et Taire cela, c'est être le sijyet de cliangements internes. II est admis de tous que sans changement la conscience est impossible. L'n état de conscience uniforme en réalilc est une non-conscience. Si donc un changement incessant est la vraie condition sous laquelle seule la conscience peut continuer, cela semble donc une conclusion nécessaire que les divers phénomènes de conscience soient tous résolubles en changements (2). >

Mais un changement incessant ne sufGt pas à constituer la conscience. Si ces changements ne sont pas ordonnés, mais f^ts au hasard, il n'y a pas conscience proprement dite. La conscience n'est pas seulement une simple succession des modifications, mais une succession ordonnée, une succession de modifications combinées et rangées d'une façon particulière. Les modifications forment la matière de la conscience ; et le développement de la conscience est l'organisation de ces modifications. La conscience se développe des modifications les plus simples aux plus complexes ; ces modifications c-omplexes sont un ensemble de sensations réunies en une modification, au point que ce qui est arrivé successivement, c'est-à-dire les sensations, quand cela constitue un ensemble, une modification

sont toujours ordonnées selon les formes universelles du temps et de l'espace (1).

248. Puisque les phénomènes conscients sont ordonnés selon la succession et la coexistence, ou dans le temps et dans Tespace, ils sont rapportés à une unité qu'on appelle unité de conscience. Cette unité s'appelle encore ordinairement unité du siget sentant ou pensant, ou unité de Tesprit. Constilue-t-elle une unité simple, comme on Fentend ordinairement, ou bien est-elle un résultat et un complcxus? L'examen des phénomènes mêmes, qu'on appelle conscients, permet de résoudre la question.

Bien qu'une sensation se présente comme un phénomène indécomposable, il résulte pourtant de l'analyse qu'elle dérive d un ensem-^ ble d'éléments combinés. La sensation visuelle dérive d'un nombre considérable d'éléments qui sont les vibrations de l'éther, en considérant seulement les excitations. Chaque élément toutefois n'est pas une sensasion, il n'est même pas propre isolément à en donner une ; un nombre inférieur d'éléments ne pourrait pas non plus produire d'effet utile. Cependant ces éléments n'arrivent pas simultanément, mais successivement, étant produits en une unité de temps divisible elle-même en parties encore plus petites, qui sont autimt d'unités. Et pourtant la conscience ne perçoit aucune succession dans ces cléments combinés en une série successive, grâce à la rapidité de la succession même, et parce que, sans la composition de la série de ces éléments, il n'y a pas encore conscience de phénomène et de changement. La première condition, ou le premier antécédent d'un état de conscience est par suite une composition d'éléments qui agissent successivement. Ces éléments agissent comme excitations non sur un point, mais sur des parties étendues de l'organe sensoriel. La rétine, par exemple, est une surface concave formée d'éléments nerveux en très grand nombre. Des millions de vibrations éthérées viennent exciter non pas un seulement de ces éléments, mais un certain nombre qui forment une surface, c'est-à-dire un composé divisible et mesurable. Si un seul élément nerveux était excité, il n'y aurait là que quelque chose d indécomposable et de simple. Mais cela ne suffit pas ; lexcitation qui ne s'arrête pas aux fibres et aux cellules externes se propage par les nerfs périphériques, et va dans ce cas aux nerfs optiques, deux gros nerfs sensoriels. La part que ceux-ci prennent au phénomène n'est ni petite ni simple, et ou peut la considérer dans son processus comme un second antécédent de la sensation visuelle.

Dans les centres psychiques ou encéphaliqu(îs où arrive l'excitation, le processus physiologique doit prendre une plus grande extention, vu qu'il occupe une plus grande quantité d'éléments nerveux,

(1) Grnndziigei etc., p. 711,

Le processus nerveux rcnlial peut ôtrc eonsidéré comme on Iroisième antécédent du phénomène conscient.

Ces trois antécédents ne sont donc que des processus composés et combinés, le premier constituant une série successive inséparable ; les deu\ autres, une série linéaire dont les paitics et les éléments a^ssonl simultanément au commencement, puis successivement dans le processus ilc la périphérie au centre. La conscience ne periroit aucun de ces processus, ni aucun élément composant ; cl cela est naturel, si elle dérive elle-même^ du processus complet.

Mais une sensation qui s'est développée pendant l'unité de temps la plus petite, une seconde, n'est que la plus petite sensation, quant à la durée, qu'il soit possible de percevoir ; ce n'est pourtant pas le cas ordinaire. Nos sensations, mi)mc petites, doivent avoir une durée plus grande pour i^ti'c clairement peri,'ues par la conscience.

Ce n'est donc pas assez d'un certain nombre d'éléments successivemenl ordonnés et simultanément re(:us par la surface sensible de l'un des oignes ; il faut encore une série de ces séries primitives ou du premier degri!, pour éveiller un état de conscience clair et distinct, ou, ce qui revient au même, pour produii-c un phénomène conscient défini. Et la cousciciure. p<mdant la durée du phénomène, ne pei-çoit pas la succ^ession ou les éléments appréciables de la série, parce que la se^'onde série ou série du second degré est appréciable non par la même consc;ienc-e du phénomène, non par le même changement d'état, mais par un autre étal conscienl concomitant, c'est-àdire pur la conscience de la tension et du mouvement musculaire.

Et ce n'est pas tout. Si on veut admettre avec Wundt que la perception est un ensemble d'un ^rand nombre de sensations, et que s snnl uni' ;i!islrai'ti

cédents, résultat qui apparaît simple dans sa forme comme toutes les propriétés des choses.

249. Si la théorie que nous venons d*exposer sur la conscience peut sembler plausible dans une perception, elle ne paraîtra pas telle, si on considère un groupe de perceptions diverses, et produites en des temps différents. Une penteption peut bien être consciente par elle-même, et cette conscience peut être une propriété à elle, et apparaître dans Tétre sentant comme un résultat ; mais on dira : chaque perception restera isolée, sans aucune relation avec une autre, ni dans le temps présent, ni dans le temps successif ; Tétre sentant ne saura alors si c'est liû-méme qui a les diverses perceptions qui se succèdent, et il se regardera comme un complexus d'individus ou de consciences dans le temps présent.

La conscience est une sorte d'organisme qui est la forme psychologique de l'organisme animal vivant. C'est un complexus et c*est une unité, c'est quelque chose de composé et de simple à la fois ; si la base organique est lésée, la conscience s'en ressent aussi, et elle peut perdre son unité organique. La conscience est comme la vie, qui repose dans tous les éléments, et dans tout l'organisme ; une partie de l'organisme vient-elle à manquer, la vie se dissipe, et manque elle aussi. La vie est une abstraction, considérée comme une entité, l'être vivant seul existe avec ses manifestations vitales. Demôme, la <*onscience sans l'être sentant est une abstraction, Têtre sentant seul existe avec les manifestations conscientes. Ces prémisses posées, on peut commencer à entrevoir comment les phénomènes conscients divers peuvent se coordonner pour apparaître comme appartenant à un même individu.

Les phénomènes psychiques, si on considère les sensations, ne sont jamais isolés, ils ne se produisent pas avec une séparation absolue, ni dans le temps, ni dans l'espace; mais ils arrivent toujours dans le temps, ou successivement, et dans Tespace ou simultanément. La succession et la coexistence sont déjà des coordinations, et non des formes accidentelles de la conscience, ou désordonnées ou se produisant au hasard. Les phénomènes qui se produisent en succession ou en coexistence sont donc déjà, par cela seul, cordonnés en une conscience organique. Si un phénomène arrivait à la conscience isolément, il ne pourrait avoir aucun lien avec un autre déjà éloigné; si, au contraire, il arrive simultanément avec un autre, ou bien après cet autre successivement, il acquiert avec lui une relation qui est celle de coexistence ou de succession. Tout cela a une base physique. Le centre principal de la conscience, le cerveau, peut être considéré comme le centre d'une sphère, qui a pour rayons les nerfs conducteurs du centre à la périphérie. A la périphérie se ti'ouvent la plus gi*ande divergence des conduc^teurs sensibles et les sources de sensations dans les organes spéciaux. 11 y a plus, les voies motrices sont coordonnées aux voies sensitives par les organes

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s|>écifiques, les muscles ; elles sont coordonnées en partie dans le sens des rayons mêmes, et entièrement, au centre de cette sphère oi^Wiique. Le centre, le cerveau, n'est pas une unité comme un point, mais un complexus de points non séparés, mais liés entre eux, et communiquant les uns avec les autres. Les nerfs exlciieurs périphériques ont un point d'arrivée à ce centre. Si l'inHucnce nerveuse est isolée dans un nerf conducteur, elle reste isolée au point d'arrivée; on pourrait avoir, par suite, une sensation consciente, mais sans relation avec un autre point par une autre voie. Cette autre ii son toor serait dans le même cas. Mais si, au contraire, des sensations semblables arrivent simultanément en des points contigus, il s'établira alors entre elles une relation. Si deux sensations disparates, mais ayant un etTet commun, comme celles qui se rapportent au sens et au mouvement, viennent à se joindre et à se produire, simultanément un lien se forme entre elles comme dans le premier cas. Si avec le mouvcmcnl, ou avec les sensations correspondantes, il y a un certain nombre de sensations appartenant au même organe, mais se produisant successivement, il s'établit entre elles un lien qui réside dans la sensation du mouvement, et dans la conscience en tant que successive. Le lien et la relation qui s'établissent entre des sensations semblables se produisent encore entre celles qui dérivent d'organes différents. Si j'ai établi les relations entre les diverses sensations visuelles, et si, par suite, j'ai développé aussi la perception en l'objectivant, quand le même objet, qui est présent à la vue, excite im autre organe qui est le tact, les voies conductrices, divergentes dans le principe, deviennent convergentes à leur arrivée au centre, et il s'établit ime relation entre les deux sensations et l'objet perçu.

physiquement» le rapport s'établit par la communication des fibres et des cellules sensitives ; dans la conscience, il se fait par l'association de deux phénomènes qui ont un objet identique perçu simultanément par deux organes, la vue et le toucher. L'expérience s'appuie principalement sur la répétition de la sensation. Une sensation éprouvée pour la première fois laisse une trace trop faible dans Torganisme, qui est encore privé de relations ou qui n'en a qu'un très petit nombre ; si elle se répète une seconde fois, elle ne sera pas reconnue par l'être sentant. Mais la trace est plus forte cette fois ; il en est de même encore si la sensation se répète un plus grand nombre de fois, et si dans ces répétitions il s'établit des relations avec d'autres sensations. Il arrivera alors qu'une sensation répétée ne sera pas confondue avec une nouvelle, mais qu'elle sera reconnue. Une sensation reconnue est quelque chose d'acquis pour l'être sentant, qui lui permet non seulement d'avoir un plus grand nombre de relations avec les autres sensations, mais encore de réveiller cette même sensation, grâce aux relations acquises. Par suite des répétitions du même phénomène conscient, la conscience de ce phénomène devient plus claire, parce qu'il s'établit une relation entre ce qui est rappelé comme connu, et ce qui est reconnu comme identique ; parce que, en se répétant, le phénomène s'est présenté avec quelques variations d'intensité ou de qualité, avec des relations semblables ou différentes, ou plus complexes, ou avec des éléments soit nouveaux, soit répétés de ces relations. Tout cela, en éveillant Factivlté psychique de l'être sentant, fait surgir en lui le phénomène de la conscience par Vattention.

Le mouvement, qui n'est jamais accompagné de perception, rend plus prompte la perception, et établit un lien de succession entre les diverses perceptions, et de coexistence entre les objets perçus. C'est ainsi qu'il arrive que la conscience devient un organisme avec des organes variés et avec des voies de communication diverses.

250. Si nous nous rappelons ce qui a été dit au sujet des localisations périphériques, cela nous viendra en aide pour expliquer la conscience, dans le sens que nous lui attribuons. Les localisations périphériques sont coordonnées aux localisations cérébrales. Dans le principe, les régions cérébrales n'ont pas de fonctions bien caractérisées; les courants nerveux n'ont pas de terme ni de centre bien définis ; les courants sensibles passent dans les voies motrices conune des excitations qui se transforment en actions réflexes, même ceux qui produisent des actions volontaires, même par les voies qui sont propres à la volîtion. Il ne peut y avoir par suite de localisations périphériques, et les petits enfants n'en n'ont pas, pas plus qu'ils n'ont de sensations visuelles définies. Les excitations Continues et par suite les répétitions des excitations qui passent par les mêmes voies produisent des impressions durables, et des communications faciles. Quand on commence à fixer les impressions

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on commence à acquérir une conscience définie; alors s'clabUssent dans le cerveau des centres spéciaux aux sensations et au mouvement, alors apparaît le phénomène de l'onde nerveuse réflexe d'oii dérive la localisation cutanée et visuelle, et, en général, la perception qui rapporte aux objets les modifications inlérieures de ÏÈvn sentant. Avant ce moment, il n'existe ni succession ni coexistence dans la conscience de l'être sentant, ou, en d'autres termes, il n'existe pas encore de conscience comme organisme, de même qu'il n'y a pas de conscience organique. Les coordinations des phénomènes conscients exigent la coordination des excitations el des phénomènes qui en dérivent, en organes fonctionnant avec ordre et système. La conscience deviendra, par suite, avec l'évolution, un organisme, et celte évolution est déterminée par les excitations sensibles qui se répètent continuellement ; l'unité de la conscience n'est donc pas une unité simple, mais une unité organique.

251. Cet organisme de la conscience, qui s'appuie sur l'organisme du système nerveux central en rapport avec le système périphérique, peut disparaitre dans certains cas et tout naturellement, par des causes pathologiques venant des centres psychiques: alors se produisent les phénomènes de double conscience. L'oi^nisme total se scinde en deux oi^anismes partiels, qui, à leur tour, peuvent devenir deux organismes distincts et indépendants, qui s'alternent aux diverses périodes de la vie. Le passage d'un état de conscience à un autre est constitué par une interférence, d'ime durée ordinairement très courte. Tel est le cas rapporté par le docteur Azam de Bordeaux, d'une dame Félida X., encore vivante (I). Chaque état de conscience est accompagné presque toujours de la liTii, !■! liTiiiiviilii SI- (Tdit un

pourtant que là nous soyons passifs, ce qui a induit quelques psychologues à croire que la sensation est passive. La raison en est que nous n'avons nullement conscience de cette activité qui se développe dans le processus sensationnel, et qu'au contraire nous connaissons la force de Tactivité de l'objet extérieur, quand elle s'exerce sur nous. Mais par l'expérience, nous savons qu'une sensation peut être évitée, et que d'autres peuvent, si nous le voulons, avoir une plus grande durée. Pour tout cela, nous employons le mour vement, et on a vu, dans le développement des perceptions, quelle part il a dans nos perceptions et dans nos expériences psychiques. Le sentiment d'innervation nous semble dérivé de nous-mêmes, spontanément, sans qu'une action étrangère à nous l'ait provoqué, et cela, principalement parce que les excitations sont centrales, non périphériques, et qu'elles semblent par suite venir de nous-mêmes, de notre intérieur, comme d'une force propre et indépendante. Par suite, ce phénomène ne peut se produire aux premiers degrés de la vie, quand le sens du mouvement n'est pas développé, ou l'est peu, et qu'on est au contraire soumis à toutes les impressions externes <iue l'on subit passivement. Mais, grûce à une organisation développée, les actions réflexes apparaissent très vite, et, avec les autres mouvements spontanés, elles font si bien que l'être sentant commence à reconnaître sa propre activité.

Ce sentiment de l'activité propre se transforme en un sentiment que l'on a de soi, comme de quelque chose d'actif ou d'agissant, et chacun se croit le maître de ses propres mouvements. Mais comme les mouvements se sontassociésauxsensa tiens quisonllacausepremière de lactivité musculaire, dans la conscience, le mot qui est apte à se mouvoir et à mouvoir les parties du corps est aussi le moi qui éprouve les modiGcations appelées sensations, ce même moi qui peut, par sa propre activité, avoir un plus grand nombre de sensations, en éviter beaucoup, et persister dans celles qu'il éprouve. Le moi s'estime alors le siège de la conscience, comme ce autour de quoi se passent tous les événements psychiques, qui sont, par suite, conscients. Ce mot, en vertu de l'organisme de la conscience et de sa continuité, dans la série des phénomènes, reste conune invariable au milieu de la variété des phénomènes qui passent si rapidement ; il reste comme le lien indissoluble de la chaîne su(*,cessive qui relie les faits psychiques, et comme le fondement de la coexistence phénoménale. Le mot apparaît donc d'un côté comme simple, et de l'autre comme multiple. 11 apparaît comme simple, parce que, dans la variété et dans la multiplicité des phénomènes éprouvés, il reste comme un point fixe et invariable. Il semble multiple, parce que le nombre des modifications variées est expérimenté par lui-même, et qu'il se manifeste comme multiforme et étendu. Ces apparences montrent que le moi est un phénomène, qui a son fondement dans Tunité organique du système nerveux et de la conscience ; et comïne cette unité pst

aussi une muliiplicitc, il ea résulte les manifestations de la ûniplicité et de la multiplicité de ce même moi.

253. Le moi n'est pas invariable. Ou croit communément que le sentiment du moi d'aujourd'hui est identique au sentiment du mol d'hier ; et on en appelle pour le prouver au témoignage de la conscience. Si le moi était quelque chose de simple, et non un phénomène qui repose sur l'organisme de la conscience, on pourrait, jusqu'à un certain point, soutenir cette thèse; mais puisque le moi est un composé, ou im résultat phénoménal des apparitions conscientes, la thèse commence à rencontrer des difficultés. Le moi plus développé est ce moi qui se regarde comme l'être qui sent, qui veut, qui pense, avec toute la multiplicité ^des sensations, des sentiments, des pensées, des volitîons. On peut prouver expérimentalement que le moi d'une époque n'est pas le moi d'une autre époque. Un homme ù trente ans sait fpi'un certain ordre d'idées et de sentiments était prédominant dans une période de sa vie, et que Tordre des volitions était conforme à l'ordre des idées de cette période. Il sait que, au milieu de l'ordre de pensées on d'idées de cette période, il y avait certaines autres idées qui étaient considérées comme fausses, ou douteuses, on chimériques, et que dans une nouvelle période les rôles ont changé : ces idées se sont développées, et ont forme la partie principale du moi de cette nouvelle période, tandis que les premières ont paru chimériques, ou fausses.i ou douteuses. Toutes les volitions, et le mode d'action en général de cette seconde période révèlent un autre moi, ou une forme modifiée du premier moi. Ce moi phénoménal est donc variable, et chaque homme peut trouver en soi-môme l'histoire de l'évolution de son moi propre. Et il n'y a pas de moi en dehors de celui-là ; son fondement.

Le mot aperception a été introduit dans la philosophie par Leibnitz (1) ; mais la signiGcation que lui donnait Leibnitz n'est pas celle que lui attribue Wundt ; il exprimait plutôt rentrée des perceptions dans la conscience de soi (Selbstbewnsstsein). La philosophie allemande, avec Herbart, Ta employé toujours avec une signification plus ou moins étendue. Puisque le mot percepiion indique la conscience des diverses perceptions sans une attention particulière, on peut désigner par Vaperceplion Tétat particulier de la conscience, s'occupant d*une perception plutôt que d'une autre. Pour Leibnitz, les perceptions sont inconscientes et sont les éléments dont se compose Taperccption.

En revenant à ce que nous avons dit plus haut sur la succession des perceptions, nous pouvons considérer Tapcrception de la même façon que dans la vue, comme le point de fixation ayant la perception des parties latérales, ou points latéraux et contigus de Tobjet même (pag. 200, fig. 32), et avoir dans la succession une simultanéité, et dans la simultanéité, une succession ; de là une conscience claire dans Taperception, et une conscience obscure dans les perceptions du reste du champ de fixation {inneress Blickfeld), Ce qui est vi*ai pour les perceptions de môme nature Test aussi pour celles de natures différentes (§246).

En général, si on compare ce processus de la conscience, que Ton appelle attention, avec les divers phénomènes sensibles, on trouve qu'il acquiert son développement dans les mouvements qui accompagnent les sensations. Sans ces mouvements, aucune activité directrice ne serait possible, le moyen principal pour l'exécution manquant. Considérée de cette façon, l'attention, dans sa manifestation externe, ne se distingue pas des mouvements mêmes, relatifs aux organes sensoriels, dont celui de la vue peut être regardé comme le type, parce qu'aucun organe n'a, dans son exercice, des muscles aussi appropriés aux mouvements spéciaux (2) ; dans sa manifestation interne, au contraire, elle se confond avec l'activité volontaire.

Par suite, la force de l'attention dépend de diverses causes qui sont les mêmes qui stimulent et déterminent Tactivité volontaire. Ce peut être la force même de l'excitation sensible, comme dans les cas ordinaires et communs ; mais cette force peut avoir une intensité très faible, et alors un autre motif peut seul faire diriger les mouvements vers im objet donné, ou faire diriger l'attention vers

(1) Il est bon de faire distinction entre la Peiveption qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses externes, et V Aperception qui est la Conscience, ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée à toutes les âmes, ni toujours ù la même àuie. Opéra phUosophica omnia Berol, édit. Krdmann, p. 715. Cfr. p. 233.

(2) Fechner montre que dans Tattention aux impressions sensibles externes dans les organes de relation, comme dans l'oreille pour l'ouïe, dans les yeux pour la ^iie, nous percevons un sentiment de tension (Spannungsgefiihk), Le mot de tension de Fattention est donc très juste (Voyez Wundt, op, cit., pp. 721 et suiv.).

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une partie d'un phénomène qui présente lui intérêt spécial dans a cas donné. L'intérêt peut venir dn sentiment éveillé par une perec^ tion, et cela est vrai tant pour les impressions extérieures des sens que pour les idées associées aux sentiments mêmes. Il y a par suite un certain état d'attention oii l'attention est tournée entièremeit vers l'extérieur ou vers les impressions actuellr.s dérivées d'exciUlions sur les oi^anes sensoriels; et un autre état d'attention où Tattenlion est dirigée vers les idées qui occupent pour le moment le champ de la conscience. Mais alors il peut naître un contraste, quand un grand nombre d'impressions ou d'idées se présentent ùmultanément à la conscience réclamant chacune l'attention, ou l'entrée au point de fixation de la conscience. C'est ce qui sera développé par la suite.

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