CHAPITRE VII
Impntabilité et responsabilité
492. Ce que la doclrine du libre arbitre regarde comme son argument le plus sérieux, c'est le fait de rimj)utabiiité et de la responsabilité, mais c*est là précisément qu'elle montre son impuissance réelle. En fait, pour établir la théorie de l'imputabilité, il faut confondre entre eux les phénomènes les plus divers et les plus distincts.
Si il n'y a pas de choir libre, disent les partisans du libre arbitre, il n'y a pas d'imputubilité. Mais le choix est-il un acte volontaire ? On a vu que c'est ime opération intellectuelle, et qu'il n'est, dans certains cas, qu'un antécédent de la volition. Est-ce qu'on voudrait voir la liberté dans une opération intellectuelle? On sait aussi que c'est là un non-sens. La liberté (ronsiste dans le déploiement d'une force, elle peut et doit se trouver par suite dans la volition, force motrice, au moment même de l'exécution, à la phase ultime du processus. Les partisans de l'indéterminisme ont coutume d'appeler moyens nécessitants, ou qui enlèvent la liberté de la volonté, les motifs de la volition.
Selon eux, on aurait ce fait d'une nature toute nouvelle (pi un antécédent ou cause d'un phénomène serait un obstacle à la production de ce phénomène, ("est àc(?la qu'on arrive en clfet logiquement. Si l'absence d'un motif est l'absence d'un obstacle, l'absence d'un obstacle est le manque de caus(; ; et un phénomène se produit librement quand il n'a pas de cause. Voilà l'essence du libre arbitre. La liberté de choix suppose que la volonté est une substance ou une force en soi, que les motifs sont des obstacles, et que, par suite, la libtM'té doit lutter contre ces obstacles pour produire un a(îte volontaire. Ceux-là mêmes qui rest(»nt très loin de ces conirlusions é\idemment absurdes y arrivent forcément en admettant ce qu'ils appellent la liberté de choix.
Mais les indéterministes commettent là une équivoque, ils confondent deux sortes de phénomènes, les faits intellectuels et les actes volontaires, l'intelligence et la volonté ; ils admettent (jue le choix est un fait de la volition, qu'il en fait partie. Kl comme ils cherchent la lil)erté dans la volonté, ils (broient la trouver dans le choix, grâce à cette équivoque qui consiste à confondre choix et fait libre.
Voilà d'où vient la croyance, si profondément enracinée, que, si on nie le libre arbitre, on nie l'imputabilité des actions humaines. Une analyse exacte du phénomène fait disparaître ré(]uivoque.
493. Est-ce à cause de la volition que l'homme est responsable de ses actes ? Cette question semblera pour le moins absurde à ceux
440 PSYCHOLOGIE rSVSIOLOCIQtE
qui sotilipnnpnt le libre arbitre. On peut la poser on (cnncs plDS ctaii's et plus intetli|fibles : est-cre à cause du moiiretiiciit volontain que riiomiite <;st rcsptmsublc ? A ceux qui l'affinnci-aitiiit on pourrait ticiuaiidiT : poui'(]iiui les anim:iiis ne snnt-ih pas rcspoiisat)li>s, attendu qui^ clic/ eux aussi on trouve des volitions uyant pleinement un caractère phyâioloj^iquc et psycUiiiiic ? Pourquoi un rliien ou un ehat qui voie u'est-il pas traduit deviuit le tribunul? It est bien entendu que je posci-ais cette iiueslion à ceux qui ne ivfusi-nt {>ii!i la volilion aui animaux : ceux i]ui la Icui' l'el'usent ne ironipn^nnent pas cv qu'est on phênumèuc volontaire, et, par suite, il est inutile de les ititerro^r. MaiK il y u plus: pourquoi ne punit-on pas, ou tout au moins ne rcf;arde-t-un pus connue ivsponsables les petits enfants de un or deux ans, chez qui ou trouve des mouvements volontaîn>s avei^ tous les earaetiïres qui les disiin^ueitt ? Je sais qu'on nie rt'pondra que iws niouveinonls voloittiiires no [x-uvent être inq>utables paecc qu'ili n'ont pas le curticlhv rtilioMiiel. La réponse implique que riionuiie est responsable do ses aeles paifccgue ses actes sont rationnels, et que des actes non rationnels ne sont pas imputables ; ehex tes animaux, itar suite, t-t chez les petits enfants, la volitiun n'étant pas l'ationnclle n'csl pas imputable.
-'l'.li. l'n action liumaine iloil tire naturellement une volitlon; si elle n'est pas une volition, elle ne peut s'appeler action liiunatne. Cela tient à co (|ue ta volition dé|>end d'une lin connue de l'agent, cl qu'il en est de tnèiiie de l'acte humain. Tout acte de l'homme qui u'est )»$ une volilion n'est pas un ai^te qu'on peut apjX'Ior Iiumain. Mais toute volition, ou mieux tout (^li-e où l'on trouve des volitions produit-il des ados humains? >'on. parce qu'il ne suffît pas qu'il y ait une tin de l'acte, il faut que celte fin soit rationnelle. L'Iionmic si'ul est capable
IMPUTABILITÉ ET RESPONSABILITÉ 44 f
responsable, la raison qui règle les actions humaines ou les volitions qui sont des aetes humains.
495. Que le leeteur se rappelle^les <rin(| moments (Mablis au ehapiti*e V. Ces cinq moments sont distincts dans la conscien(*e, mais ils constituent les deux phases psychiques de la volilion, phases que viennent interrompre d'autres phases intercalées par la suspension entre les excitations et le mouvement. Or, dans les phases intercalées se trouve le moment rationnel, c'est-à-dire l'examen et le choix entre les motifs ; à ce moment se rapporte l'imputabilité, c'est lui qui donne aux volitions leur caractère d'imputabilitc. Et à ce moment l'agcnit voit clain^ment et distinctement la tin de la volilion, (in qui doit suivre, de même que le motif qui le pousse à agir. Ht (*omme c'est le motif ou la fin qui donne à la volilion son caractère ou sa qualité, laction sera bonne ou mauvaise, juste ou injuste, et ainsi de suite, selon le motif ou la fin pour la(]uell(^ Tagent s'est déterminé, quand il a eu une connaissance claire et distincte de la valeur des motifs, et le temps de les comparer et de «rhoisir, de prévoir et de continuer à suspendre Taele.
Le moment rationnel étant passé, et le processus étant arrivé aux phases ultimes, la volilion continue comm<^ tout autre mouvement dans lequel il n'y a eu aucune suspension.
Il peut donc y avoir imputabilité quand l'acte volontaire a été pré(*édé du moment i*ationnel. Par suite, rimputabilité ne peut se trouver dans la volilion proprement dite, mais dans l'agent, dans l'être voulant, quand il est raisonnable, non pas en puissance, mais en acte.
496. Et pourtant celle vérité, qui devrait être très commune à cause de sa clarté et de sa simplicité, n'est pas ac(*eptée, ou n'est pas admise théoriquement (1), tandis que dans la pratique elle est en pleine vigueur.
Tous ceux qui s'occupent des causes qui peuvent diminuer ou détruire rimput;)bililé des actes humains ne parlent pas de l'altération de la volonté, mais des états de raison; de même que ceux qui doivent juger rimputabilité des actes hiunains ne jug(*nt pas d'après la volilion proprement dite, mais sc^lon (|ue rtiomme agit en pleine possession de sa raison ; et en applicpiant une peine ou en ac(|uittanl un inculpé, ils ne considèrent dans l'individu que rétrt^ raisonnable. Les lois, quelleque soit la formuli^ employée, qu'elle soit plus ou moins exacte, établissent ou écartent l'imputabiliu'; d'après le degré ou l'étal de la l'aison. S'il n'(*n était pas ainsi, (m m; comprendrait pas pourquoi le petit enfant et l'idiol doivent être regardés comme irresponsables, ()Ourquoi aussi chez les hommes adultes la responsabilité est dimi-
(1) Ferri, o/i.t'iY., pnrtie ir, ch. i*', établit que rimputabilité s'appuie sur la raiaon et Cintelliycnce, Mais ii me semble qu'il ne douue pas la vraie démoQStratioQ de ce fait.
442 PSTCHOLOOIB PRTSIOLOGIQUK
nuée dans certaines circunsianues. 1) en est ainsi parce quA, phjtîolo{;iqiiemcnt et psy('liologt(|n('meDt, la volitiun «-si une consûqtKOCt d'un processus nntérirur, et queo'esl dans ce processus seulemeaLM dans ta volition ni^me que l'on peut trouver ce qui rend iinpuiabk Tarte exl(''ri<;nr.
Par suilv. do mômo que Leibnilz disait que demander si la volonlé de riKimini! est libre ou non est une chose déraisonnable parce qu'elle est ininb!lli}fil>li\ mais qu'il faut (Icniantier si l'homiue est libnt (1) ; de nK'-inc je dis que demander si c'est la volonté gui Koà l'honinie i-csponsiibU; est une cbose déraisonnable, mais qu'il fant se demander si l'homme est n>sp»ns.tble parce qu'il est un être l'aisonnable. Kt si e'est par les actes et Li volition que l'on juge les lionmies, cela est nalun'l, puiscine les actes et les Tolilions sont les modes dont s'extériorise le processus raisonnable; si m processus manque ou est altéré, ces actes extérieurs, ces volilions n'ont aucune valeur appr^'iable.
4117. Impulabiiité n'est p:is responsabilité; imputabilité signifie qu'une action est faite j)aruu homme qui est en pleine possession de ses fouettions psychiques normales, et qu'elle est accompagnée, depuis le commencement jusqu'à la lin, de la conseiencn entière des motifs qui l'ont ])foduite et des inniifs qui pourraicjit s'opposer à sod exécution. De celte façon, celui qui a fait une action donnée connail pleinement aussi les const'-quences qu'elle » pour les autres et pour lui.
Itesponsabtlité, au contraire, dans le sens désormais adopté par les nionilisles el 1<^ juristes, signifie l'aptitude de lout homme à reconnaiire lu valeur de ses actions, et qu'il assume le poids de leurs ('iins4'-i|ucnccs, avant siu' elles un entier pouvoir. Puisqu'on attribue au libre arbitre le pouvoir illimité de repousser tes motifs
IMPUTABILITË ET RESPO!fSABIUTÉ 443
Mais cette imputabilité ou responsabilité se trouve-t-elle toujours chez les individus au moment même où ils accomplissent leurs actions ? Savent-ils, prévoient-ils toujours les conséquences de leurs actions ? Y a-t-il toujours pleine conscience de tous les moments de Taction commencée et achevée f Kt il ne suitit pas de faire toutes ces suppositions pour imputer les actions d après la valeur et le motif, si Ton ne connaît pas les conditions psychiciucs de l'agent, lesquelles peuvent rtre variables et oscillantes, et dépendantes d'influences incessantes et de caractèn» morbide* et peuvent induire à des conséquences fatales. Dans les sciences prali(]U(*s, ce fait est d'une importance capitale, parce que ne pas \v reconnaître conduit à des erreurs et à des conséquences dont souvent on ne peut mesurer la valeur.
La législation pénale doit plus que jamais s'enrichir des investigations psychologiques, si elle veut se perfectionner; et lautorité judiciaire, dans rapplication des lois, doit se mettre en rapport avec les hommes les plus compétents en cette matière, si elle ne veut pas commettre des erreurs (jui peuvent avoir des conséquences déplorables (l). Les erreurs provenant d'interprétations inexactes et fausses des phénomènes, quand elles restent dans le domaine de la théorie, peuvent étn; d'un très petit inconvénient pratique, bien «^ue tôt ou tard elles se glissent dans la pratique ; mais celles qui dérivent des sciences appliquées ont des eflels immédiats et pernicieux. Il arrive heui*eiisement que le sens prati(]ue remporte sur la théorie, comme dans le cas du libre arbitre. Les juges, et prescfue tous les avocats, et un très grand nombre d'honmies qriiaccrplenttliéoriquenient la doctrine de rindfHerniinisme, sont dans la pratique déterministes, comme on peut le voir facilement par Ic^ur façon de discuter, d'accuser et de défenchv, et par les formules mêmes des sentences : la responsabilité repose donc dans l'usage plein et entier de la raison, la qualité de la volition dans le motif, cause déterminante du phénomène.
(1) Cfr. Maudsley, fe Crwiv vt la Foiic. Paris, LS7C.
UN
A \ crtisseinent
I*ri'f;i('p de rêdilion franruis(* v
LIVÏŒ PllEMÏEK
r.HAPlTHE I. — Kléxents Physiologiqlks 1
Ovule humain et son développemonl. — Organos dt* nutrition, do relation et de reproduction. — Muscles, nerfs sensilifs v{ moteurs. — Force nerveuse 1
<:nAPlTRK II. — Objet de la Psyciiolooik 8
Ditliculté de le déterminer. — Fonctions physiologiques eonscienles et inconscientes. — Phénomènes de relation. — Olijet de la psychologie el de la physiologie. — Divers centres d«î production selon les divers phénomènes pliysiologitpies. — <laractère prédominant des centres psychiiiues:. — Kslhocinésis. — Objet de la Psychologie 8
CHAPÏTUE m. — L\ Skxsibilitk 12
Sensibilité trophi(pie el de relation. — Principe estho-
phylatliipie. — Conscience 12
C.IIAPITUK IV. — Fonction DE la Skxsibilitk. — La Sni^tatîoti 16
Deux facteurs de la sensation. — Nature de l'excilalion externe. — Intensité de la sensation. — Loi psychophysique.— Objections et connexions de DcIbu'iif. - F.xcltation intermittent!.' ei excitation continue. — Application à la loi psycho-j)liysique. — Sensations habituelles. — Caractère physique des éléments sensationnels. — Qualité de la sensation. — Sensation et perception. — T(m. — Classilication U)
ï'.ILVPITHK V. - Peri;ei»tivitk de i.\ Sensation lîS
I. Ouïr. — Organe. — Son. Intensité. Timbre. — Limite d'excitabilité. — Composition des s(ms. - - Ton rie combinaison. — Interférence. — Dissonance. — Harmonie.
II. Vite. — Organe. — Lumière et couleurs. — Limites d'excitabilité de la rétine pour les couleurs spectrales. — Divers milieux réfringents de l'œil. — Ton el qualité des couleurs. — Saturation. — Intensité. — Anerylhropsi4*. — Loi psycho-physique pour l'intensité de la lumière. — Durée de l'impression rétinienne. —
TABLE DES KÂTlfiUS
ImagCK 3fciilenlelli.>!<. — ContraKtr. — Mouvemenis oculairefi. — I^is iIp!E mniivrpifnlii. — Accnniinoiliition.
— l>oan|imi duns lu viitlun on ne voit pan E'ohjpi ri-nveni'. — Prcuvn cxpi-rimentale àe l'image renversi'-c ilanfi la n'tliie.
m. SfHMilioH* ilf In praii. — .Slrnclure i\e I» |it>au. — (Uirpuscnli-!; luclilos. — Taui. — r«n-1<>s <le M>nsalinn ûe. Wi-lMT. — Tahli- i\e Weber nor les difft-renrei' rf* la Kcnslbilili- (uciili- cl di'lu sMtiUHltlIitv dn InlocaliKaliAii.
— Autms Minsatiuns tncliliw, — PreMion. — Scnsatiou Diiisrutairc. — Tein|i^raiur»
IV. Goût ri OlfarlioH. — Or^Hiic ilii roM. — DIITércnci** Kenraiiiinnclles, — Uriianp ilc roilonil. — Mininiurit licrci'iiliblu. — C.lassilkatiini des odeurs
V. f!rniiaHoHt muMiilaii-ri. — CuinuieRt se* produit lu RCnsatiiiii (l'un minivi'iiti'nt. — Sentiment d'iniicnnlioii iiiolrii:!^. — Muiivi'iuenls uetifs l'I [lIs^ifs. — ElTiirl.
— InprrTifln^ iiEii tit::(AATio:is
(^nses d<-s |>liëni)roènes psycliiiiues. - Le iiln'noiiièiir l»;'('liiqti<< psl MiNsi un iihénotiiènc pliyRtolo^Equc. — (^unilitions principales de la proiluclioD d'un pliénnnièni' pfiychiqui-. — I-e phénomène psyrliîiiue s'achève dann les ccnlri!» fonM-lenlN. — LHcalinalliiR. «x<-enliictlé dvx KPniuiUoii!!. — DltjecllvuUonR, — IlebtUm entre la senMtinn et le monde extérieur. — Foruiulc ipii l'exprime. — Application de celle rorniiile au\ prétendues qualités premières des corps. — OriRJnv de l'objertivation. ~- Onde réflexe (cotr lirrr II, cAo/i. '.')• — Inllui-nee non pcri;iio d'antres a(KnU. — Vuriiiliuii de lu liuiile niininia (rcxcituMIllê