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CHAPITRE VI

Déterminisme et indéterminisme

483. L'analyse que nous venons de faire de la volilion montre quelle ne sort pas de l'ordre naturel des antres phénomènes psychiques, et que, comme eux, elle a ses antécédents ou causes qui la produisent ; que ces causes, comme dans tous les autres phénomènes psychiques, sont au nombre de deux, Tune excitatrice, l'autre excitée; la première se nomme motif ou cause déterminante, la seconde caractère, éthos, et se réduit en réalité toujours à l'activité psychique, qui, suscitée ù l'action, se manifeste a travers les voies motrices, en se délenninant à un mouvement selon le caractère propre, la nature et la force du motif. Et on a vu que, dans l'intervalle entre le motif et lu volilion, il v a une série de faits psychiques, depuis l'antithèse de motifs opposés, jusqu'à la détermination, ou impulsion motri<îe que suit rexéculion ; et que dans celte série de faits sont appelés à l'aide, et mis en activité, tous les phénomènes de nature psychique, et parmi eux le raisonnement. Nous avons vu aussi qu'entre les motifs qui se combattent, la raison choisit, non pas d'une manière absolue, mais d'une façon toute relative aux habitudes de raf^ent,ù ses coutumes, à la force et à la nature des motifs eux-mêmes; que la volilion, enfin, est relative, et que (îette relativité dépend <le deux fa(Uenrs lesquels sont relatifs, et d(mtrun,Ic facteur psychique, oscille entre deux extrêmes.

i84. S'il n'y avait pas eu précédemment des tîxplicalions différentes de ra(;te volontaire, cette théorie aurait peut-être été accept^'-îe sans résistance, tant elle est naturelle et (*onfonne aux lois de tous les phénomènes. Mais il n'est peut-être <;n psy<*hologie aucun phénomène à propos duquel on ait plus controversé que la volilion.

Toutes les théories sur ce sujet peuvent se ramener à deux, qui de mots appropriés s'appellent aujourd'hui, Vunc détenninismc, l'autre indéterminisme. 11 ne faut pas croire cependant (juau fond, toutes les théories renfermées dans chacune de ces classes soient parfaitement d'accord; il y a au contraire des dejçrés dans le déterminisme comme dans l'indéterminisme. L'indéterniinisine a éié nommé principalement théorie du libre arbitre ou de la liberté d' indifférence, La théorie que j'ai exposée rentre dans le déteiniinisme, parce que r<»ssencedu déterminisme consiste à admelire que la volilion est un phénomène, et, par suite, un effet d'antécédents ou decîauses, parmi lesquelles se trouve le motif, et qu'entre divers motifs on fait toujours choix du motif prépondérant et le plus fort. Mais j'ai dit qu'il y a des degrés divers dans la théorie détenniniste, et différentes Sergi 28

'134 PSYCHOLOGIK PHYSIOLOGIQUE

S de la concevoir, le principe que nous venons d'énoncer étant admis comme constant. Il y a un délcnninismc absolu qui, posant rinvariabilité de la cause, ailiiiel l'invaiiablilc de l'cITeL La théorie que j'ai exposée n'admet rien d'absolu; tout phénomène csl relatif parce qu'il n'o\istc pas de causes absolues, mais que toutes les causes sont variables, surtout dans leur composition, ce qui, après ce que nous avons dit prc-cédcmment, n'a pas besoin d'être démontré.

La théorie de rindétenninisme ou du libre arbitre a pour caractère essentiel cette idée que la volilion est un produit direct de la volonté, puissance indé))endante de l'esprit, qui est une cause et qui n'en a pas elle-même; le motif peut exercer une ccitaine influence, mais il n'est pas cause; et au milieu des motifs opposés, la volonté peut affir contrairement aux plus forts dans le sens des plus faibles en choisissant librement. Ce principe lui-même subit aussi, dans les différentes doctrines indéienuinistcs, des variations pour l'exposition desquelles le temps et l'espace me manquent (1). Je parlerai simplement des traits fondamentaux de ces doctrines.

Ce sont les suivants :

a La volition est un acte ou manifestation d'une puissatice appelée volonté.

b La volonté est une cause.

c Le motif n'est ni cause, ni action comme cause d'un fait volontaire.

d Entre les divers motifs, ce n'est pas toujours le plus fort qui l'emporte.

e C'est la volonté qui choisit entre les divers motifs.

f Ce choix est libre.

DÉTERMimSlIE ET INDÊTERMllIISME 435

tion. Il est inutile de dire ici que cette puissance appelée volonté est une abstraction, absolument comme la puissance perceptive ; cette puissance, cette aptitude n*est autre chose que Tactivitc psychique, laquelle se manifeste diversement selon les circonstances et les moyens.

De cette pn;mière erreur, il en résulte une seconde, à savoir que la volonté est une cause. Si la volonté est une puissance, elle peut être une cause, et celle-ci doit agir d'elle-mc^me, en dehors de toute dépendance.

486. Si la volonté est une puissance et une cause, le motif, quand il existe, ne peut étœ qu'une simple occasion ou un accident ; il n'est pas, par suite, cause d'un acie volontaire. La volonté se déploie d'elle-m(>me en produisant des actes particuliers ou phénoménaux, des volitions, et le motif n a, en conséquence, aucune influence et est sans valeur. 11 peut y avoir, avec le libre arbitre, volition sans motif, et même contrairement au motif. Par suite, quand il arrive que divers motifs sollicitent à l'action, à la détermination d'un acte volontaire, la volonté, qui est indépendante des motifs, peut produire un acte se rapportant au motif le plus faible, et opposé au motif le plus fort.

487. Cest la volonté qui choisit entre les différents motifs (1), ce choix est libre, il me semble, à dire vrai, que c'est l'erreur la plus grosse de la doctrine du libre arbitre. Il y a là une confusion entre ce qui est le propre de la raison et, en général, de Tintelligence, et ce qui appartient à la volition. En admettant môme que la volonté soit une puissance et une cause, il est étrange qu'on y trouve le jugement etl'inférence, la comparaison et la prévision, l'expérience et le raisonnement. On a vu plus haut, dans l'analyse de la volition, que le raisonnement peut précéder la détermination de l'acte volontaire, mais il ne faut pas le confondre avec elle. Galluppi lui-même, Tun des plus fermes partisans du libre arbitre, l'a reconnu, bien que cela soit en contradiction avec la doctrine qu'il soutenait : < C'est une erreur, dit-il, que de placer la liberté dans la délibération qui précède la volition et la résolution de la volonté : la délibération appartient tout entière à notre faculté de connaître (2). > Je dis que cette vérité exprimée par Galluppi est en contradiction avec la théorie du libre arbitre, parce que, d'après cette théorie, le choix étant libre, et la liberté pouvant se trouver seulement dans le choix, si le choix n'appartient pas à la volonté, et s'il est- le propre de l'intelligence, il n'y aura pas de liberté dans une opération intellectuelle ; et par suite on ne peut pas trouver ni dans le fait de vouloir, ni dans celui de choisir, le terme liberté. Si la liberté ne se trouve dans aucun de ces deux faits, je ne sais pas où elle peut être.

(1) Tiberghien, la Science de L'àme^ partie II, cbap. iv.

(2) Filasofia délia Volontà, $ 110.

4^6 PSYCHOLOGIE i'HYSIOLOGIQl'K

488. Je ne pense pas qu'il soU l>esoin d'une démonstration en riîple pour comprendre que, si on veut lu liberté, ee doit être dans le choix, non dans le fait de vouloir; et si on vent In lrouv<;i- dans le choix, il Ihudm I» trouver aussi liuns tout raisonnement, de quelque nature qu'il soit. Or,dansaucuntrailédelogique,OD ne parle de liberté du syllogisme ou de l'induetion, et il sei-ait ('^tnnge que personne n'v eût jamais pensé. Par suite, si duiis le choix l'intelligence est seule en jeuelMOM la volonté ; si dans l'intelligence le mol liberté ne peut trouver place, parler de lilirrlé tie choix est un non-sens. 11 résulle de là que quelques p:ii-lis:ms du libre arbitre placent dircetcment le choix dans la volonté, et que d'anlivs en font un acte distinct ; mais les uns et les aulivs lui aiiribnent la libellé.

Le fuit est que le mot liberté est en quelque sorte un intrus, très embarrassant pour l'expiicalion de la volonté et qui, introduit ici mal il propos, a provoqué des discussions interminables sur la doctrine psychologique At- la volonté. Ne pas voir la liberté dans la volition n'implique pas qu'un y voit la nécessité, ou la fatalité comme on a contume de le dire ; <'es deux idées n'ont rien à faiR- dans la volition ; et, si, pour revenir au choix, on lui i-efuse la liberté, on ne lui attribue pas pour cela la nécessiié. Lechoivest un fait indiltérentà la liberté comme fi la n<.>cessité, absolument ruDime le fuit de ti-ouvcr In convenance qui existe entre un pri'dicat et nn sujet pour former une pmposition , c'est-à-dire que ce fait n'est ni libre ni nécessaire. Si nous déconiposons l'expression choix libre en ses élémentii, nous aurons jat/i'menl lihri; perception libre, reprodwlion libre des peirepHoiis, prcrision Ulire. intluclio» libre, déduction libre, enlin riiisoniti-ineiit lihre. N'csI-cc pas là un langage très étrange î Si pour l'évili-r on place le pouvoii' de clioisir dan.'i la

DÊTERlll?riSME ET ITTDÉTCRMIMSME 437

pendu une volition, que nous nous sommes arrêtés à une autre, parce que des motifs plus forts sont survenus et l'ont emporté sur ceux (lui nous fiiisaient agir. Rt Galluppi lui-même a très justement établi que l'homme se déterminera toujours d'après les molifs prépondérants (I). Par suite, le changement de détermination implique ce fait qu'il s'est surajouté un motif plus fort que le motif actuel.

Je ne m'étends pas sur ce point qui été suffisamment débattu ; d'autres ont longuement et abondamment montré l'illusion de la conscience sur ce fait que les limites de mon ouvrage me forcent à effleurer à peine ('2!. Je dirai seulement que l'illusion de la conscience vient surtout de ce que la détermination est un moment de la conscience distinct des autres antécédents de la volition ; et comme un phénomène conscient est déjà un phénomène achevé, le processus d'où il nait et (|ui le produit n'apparaît pas ; mais il semble au contraire que le phénomène, ou le moment conscient du phénomène est indépendant de tout autre. Et il faut ici une analyse délicate, comme on Ta vu plus haut (g 486), pour discerner les éléments successifs et conditionnels de la volition el de tous les actes distincts (]ui s'y rapportent.

490. Romagnosi a très bien indiqué, à mon sens, où se trouve la liberté dans les volitions. Pour cet illustre écrivain, la liberté est Vahseixce d'obstacles dans Vexercice d^une force : et, distinguant la libei'tc animale de la liberté rationnelle, il définit la première: Vabsence de tout obstacle aux volitions des actes exécutifs de Vêtre sentant mixte ; quant à la seconde qui est propre à l'homme, en regardant celui-ci comme doué d'une intelligence actuelle qui le distingue des autres êtres non raisonnables, c'est l'activité de rêtrc sentant en tant qu'il ne rencontre pas d'obstacle dans ses actes, La liberté morale de Romagnosi ne se» distingue nullement de la liberté rationnelle, parce qu'elle s'acquiert avec la raison, c'est-à-dire en devenant raisonnable (3). Par suite, pour Romagnosi, c celui-là est libre qui fait ce qu'il vent, et la liberté psychologi(|ue n'est rien autre chose que l'absence d'obstacles dans l'ex«'reice de nos vouloirs >. Réfutant la doctrine du libre arlntre, il dit : < On a pour cela imaginé une /ï6fr/é, dite iVindi/férence, pav suite de laquelle, dans chaque action particulièn», la volonté se détermine d'ellemême, sans aucun autre principe que c(»Iui de sa propre puissance. i*ar suite, la série des aciions humaines est (entièrement livrée au hasard ; parce qu'on n'indique aucune cause assignable des volitions humaines. Le pouvoir de fain^ tout se réduit au pouvoir de ne faire

iU Up. (if., S 116-7.

\2'\ Cfr. Ferri, op. cit., part, i, cap. iir. — .Schopeiihaucr, o/i. cit., cap. m.-- Spenrer. Principt*s de Psychologie^ loinc I.

(3; Voyez Introduzione ailo Hmlio dvl iJiriUu pnhhliru unircrsnie, parlie 11% l lit el llf). — Lihrrtà morale, dans la Coiiezione deyli scritti siilla ductrinu délia ra'jione. Firenze, Piatti, vol. 10, pp. 05 el suiv.

rien, car c'est par le principe m^me de contradiction qu'il faut expliquer pourquoi, gr^ce à la puissance générique, telle volilioD s'efTectue plutôt que telle autnî. L'indiflërence étant posée comme principe du vouloir, il on résulte qu'on ne pt^ut vraiment assigner aucune base certaine à la morale, base fondée sur l'action [je ne dis pas nécessuirc) mais moreilemcnt sûre des molifs. Il dériverait de là qu'où doit regarder comme uccidenielle la lidélité aux serments, comme très précaii-c la sancdon des lois divines « humaines, comme imprudente la contiance morale, et comme versatile et illusoire toute discipline (1). Nous compi-onons qu'on pourrait insister et demandei- si même avec la volonté éclairée par la raison l'homme note les uiotifs prépundéi-ants qui agissent sur lui. Kuus n'avons nulle diflicullé à le croire.»

La libiTté ne peut donc se trouver que dans l'exécution d'un acte volontaire, dans la phase ullime de la volition, parce que c'est seulement alors <|u'il peut y avoir obstacle ou absence d'obstacle, c'est-à-dire ce qui empêche le déploiement de l'aclivité volontaire, ou permet à l'exécution de se faire. L'absence ou la présenre de liberté devi-a se trouver, p;ir suite, dans l'extériorité de la volilion, et non dans le phénomène, ou mieux <Ians la phase interne du phénomène, et à plus forlc raison ni; pourra-t-cUe pas se trouver dans les antécédents causatifs de la volition même.

''i91. Je ne m'étends pas plus sur la doctrine du libre arbitre parce son insufiisaoce a été longuement cl abondamment démontrée par le plus grand nombre des psychologues les plus célèbres ; je ferai remarquer seulement que le iléicrminisme est la doctrine qui peut donner raison de la production de la volilion, en considéi-ant les lois et les causes du phénumèue d'une façon analogue à celles de tout

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