CHAPITRE Vn
Impntabilité et responsabilité
Ce qiio la doctrine du libre arbitre regarde comme son argu-
plus sérieux, c'est le fait de Timputabilité et de la responsa-
lais c'est là précîisément qu'elle montre son impuissance réelle.
pour établir la théorie de Timputabilité, il faut confondre
iix les phénomènes les plus divers et les plus distincts.
[l'y a pas de choix iihre, disent les partisans du libre arbitre,
pas d'imputabilité. Mais le choix est-il un acte volontaire?
i que c'est une opération intellectuelle, et qu'il n'est, dans
^ cas, qu'un antécédent de la volition. Est-ce qu'on voudrait
liberté dans une opération intellectuelle? On sait aussi que
un non-sens. La liberté consiste dans le déploiement d'une
elle peut et doit se trouver par suite dans la volition,
lotrico, au moment même de l'exécution, à la phase ultime du
;us. Les partisans de l'indéterminisme ont coutume d'appeler
. nécessitants, ou qui enlèvent la liberté de la volonté, les mo-
la volilion.
i eux, on aurait ce fait d'une nature toute nouvelle qu'un ont ou cause d'un phénomène serait un obstacle ù la produc- (^e phénomène. C'est à cela qu'on arrive en effet logiquement, [înce d'un motif est l'absence d'un obstacle, l'absence d'un '. est le manque de cause ; et un phénomène se produit librelaiid il n'a i)as de cause. Voilà l'essence du libre arbitre. La (le choix suppose que la volonté est une substance ou une i soi, que les motifs sont des obstacles, et que, par suite, la joit lutter contre ces obstacles pour produire un acte voloneux-Ià mêmes qui restent très loin de ces conclusions évidem- )surd(;s y ari'ivent forcément en admettant ce qu'ils appellent tr de choix.
les indéterministes commettent là une équivoque, ils confoniix sort(\s d(î phénomènes, les faits intellectuels et les actes ires, l'intelligence et la volonté ; ils admettent que le choix ait d(î la volition, qu'il en fait partie. El comme ils cherchent lé dans la volonté, ils croient la trouver dans le choix, grâce équivoque qui consiste à confondre choix et fait libre, d'où vient la croyan(îe,si profondément enracinée, que, sien bre arbitre, on nie Timputabilité des actions humaines. Une exacte du phénomène fait disparaître l'équivoque. Est-ce à cause de la volition que l'homme est responsable de ;s ? Cette question semblera pour le moins absurde à ceux
qui soutiennent le libre arbitre. On peut la poser en termes plus clairs et plus intelligibles : est-ce à cause du mouvement volontaire que rhomme est responsable ? A ceux qui l'affirmeraient on pourrait demander : pourquoi les animaux ne sont-ils pas responsables, attendu que chez eux aussi on trouve des volitions ayant pleinement un caractère physiologique et psychique ? Pourquoi un chien ou un chat qui vole n'est-il pas traduit devant le tribunal ? 11 est bien entendu que je poserais cette question à ceux qui ne refusent pas la volition aux animaux : ceux qui la leur refusent ne comprennent pas ce qu'est un phénomène volontaire, et, par suite, il est inutile de les interroger. Mais il y a plus : pourquoi ne punit-on pas, ou tout au moins ne regarde-t-on pas comme responsables les petits enfants de un ou deux ans, chez qui on trouve des mouvements volontaires avec tous les caractères qui les distinguent ? Je sais qu'on me n'^pondra que ces mouvements volontaires ne peuvent être imputables parce qu'ils n'ont pas le caractère rationnel. La réponse implique que l'homnie est responsable de ses actes parce que ses actes sont rationnels, el que des actes non rationnels ne sont pas imputables ; chez les animaux, par suite, et chez les petits enfants, la volition n'étant pas rationnelle n'est pas imputable.
494. Un action humaine doit être naturellement une volition; si elle n'est pas une voHtion, elle ne peut s'appeler a(*tion humaine. Cela tient à ce que la volition dépend d'une fin connue de l'agent, et qu'il en est de même de l'acte humain. Tout acte de l'homme qui n'est pas une vohtion n'est pas un acte qu'on peut appeler humain. Mais toute volition, ou mieux tout être où l'on trouve des volitions produit-il des actes humains? Non, parce qu'il ne suffit pas qu'il y ait une tin de l'acte, il faut que cette fin soit rationnelle. L'homme seul est capable d'une fm rationnelle ; et comme dans les volitions humaines on trouve cette fin, elles sont des actes humains. Cliez les animaux et les petits enfants, bien qu'il y ait une fin et, par suite, des actes volontaires, on ne trouve pas ce caractère rationnc^l. Voici la vraie distinction entre les volitions ; mais, en tant que volitions, elles ne différent en rien entre elles quant à leur production.
Si nous trouvons qu'il n'y a (]ue la raison qui distingue la volition d'un animal et d'un petit enfant de celle d'un homme adulte; si nous appelons acte humain la volition d'un homme en pleine raison, quel doute y a-t-il que l'imputabilité de l'acte humain ou de la volition ne tienne précisément à la raison? En d'autiTS termes. l'homme est responsable non parce qu'il est un être quiveuty mais parce qu'il est un être qui raisonne. Et comme ce sont les actes qui sont imputables, il est naturel que l'homme soit responsable de ses actes ou de ses volitions quand il jouit de sa raison. On peut ainsi répondre à la question qui a été posée au commencement : est-ce par la volition que l'homme est responsable des actes humains? On répondra sans hésitation : non. C'est la raison qui fait l'honinie
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responsable, la raisou qui règle les actions humaines ou les volitions qui sont des actes humains.
495. Que le lecteur se rappelle][les cinq moments établis au chapitre V. Ces cinq moments sont distincts dans la conscience, mais ils constituent les deux phases psychiques de la volition, phases que viennent interrompre d'autres phases intercalées par la suspension entre les excitations et le mouvement. Or, dans les phases intercalées se trouve le moment rationnel, c'est-à-dire Texamen et le choix entre les motifs ; à ce moment se rapporte Timputabilité, c'est lui qui donne aux volitions leur caractère d'imputabilité. Et à ce moment l'agent voit clairement et distinctement la iin de la volition, tin qui doit suivre, de même que le motif qui le pousse à agir. Et comme c'est le motif ou la fin qui donne a la volition son caractère ou sa qualité, l'action sera bonne ou mauvaise, juste ou injuste, et ainsi de suite, selon le motif ou la fin pour laquelle l'agent s'est déterminé, quand il a eu une connaissance claire et distincte de la valeur des motifs, et le temps de les comparer et de choisir, de prévoir et de continuer à suspendre l'acte.
Le moment rationnel étant passé, et le processus étant arrivé aux phases ultimes, la volition continue comme tout autre mouvement dans lequel il n'y a eu aucune suspension.
11 peut donc y avoir imputabilité quand l'acte volontaire a été précédé du moment rationnel. Par suite, l'imputabiliténe peut se trouver dans la volition proprement dite, mais dans l'agent, dans l'être voulant, quand il est raisonnable, non pas en puissance, mais en acte.
'i96.Et pourtant cette vérité, qui devrait être très commune à cause de sa clarté et de sa simplicité, n'est pas acceptée, ou n'est pas admise théoriquement (1), tandis que dans la pratique elle est en pleine vigueur.
Tous ceux qui s'ociuipent des causes qui peuvent diminuer ou détruire l'imputabilité des actes humains ne parlent pas de l'altération de la volonté, mais des états de raison; de même que ceux qui doivent juger l'imputabilité des actes humains ne jugent pas d'après la volition proprement dite, mais selon que l'homme agit en pleine possession de sa raison ; et en appliquant une peine ou en acquittant un inculpé, ils ne considèrent dans l'individu que l'être raisonnable. Les lois, quelle que soit la formule employée, qu'elle soit plus ou moins exacte, établissent ou écartent l'imputabilité d'après le degré ou l'état de la raison. S'il n'en était pas ainsi, ou ne comprendrait pas pourquoi le petit enfant et l'idiot doivent être regardés comme irresponsables, pourquoi aussi chez les hommes adultes la responsabilité est dimi-
(1) Ferri, op. ciY., partie 11% ch. i*% établit que rimputabilité s'appuie sur la raison et CinleUiyence, Mais il me semble qu'il ne donne pas la vraie démonstration de ce fait.
nuée dans certaines circonstances. Il en est ainsi parce que, physiologiquement et psychologiquement, la volition est une conséquence d'un processus antérieur, et que c'est dans ce processus seulement^et dans la volition même que Ton peut trouver ce qui rend imputable l'acte extérieur.
Par suite, de même que Leibnitz disait que demander si la volonté de l'homme est libre ou non est une chose déraisonnable parce qu'elle est inintelligible, mais qu'il faut demander si l'homme est libre (1) ; de même je dis que demander si c'est la volonté qui rend rhomme responsable est une chose déraisonnable, mais qu'il faut se demander si l'homme est responsable parce qu'il est un être raisonnable. Et si c'est par les actes et la volition que Ton juge les hommes, cela est naturel, puisque les actes et les volitions sont les modes dont s'extériorise le processus raisonnable; si ce processus manque ou est altéré, ces actes extérieurs, ces volitions n'ont aucune valeur appréciable.
497. Imputabilité n'est pas responsabilité; imputabilité signifie qu'une action est faite par un homme qui est en pleine possession de ses fonctions psychiques normales, et qu'elle est accompagnée, depuis le commencement jusqu a la fin, de la conscience entière des motifs qui l'ont produite et des motifs qui pourraient s'opposer à son exécution. De cette façon, celui qui a fait une action donnée connaît pleinement aussi les conséquences qu'elle a pour les autres et pour lui.
Responsabilité, au contraire, dans le sens désormais adopté par les moralistes et les juristes, signifie l'aptitude de tout homme à reconnaître la valeur de ses actions, et qu'il assume le poids de leurs conséquences, ayant sur elles un entier pouvoir. Puisqu on attribue au libre arbitre le pouvoir illimité de repousser les motifs des actes volontaires, on croit que, ces actes accomplis, l'homme doit se soumettre aux conséquences en faveur du fait du libre arbitre, comme ayant fait ces actes sachant qu'il ne doit pas les faire et qu'ensuite il pourra ne plus les faire.
Mais si nous nous rappelons qu'une action volontaire dépend, comme condition causale, des motifs et du caractère individuel, il est facile de se persuader que ce pouvoir de vaincre les motifs sur lesquels on s'appuie n'existe pas, bien qu'on puisse avoir conscience de tout le développement de l'action volontaire. La responsabilité, par suite,dans le sens communément accepté, ne saurait exister que comme un corollaire du libre arbitre ; si nous devons l'admettre, nous ne pourrions qu'en limiter la signification à celle de Timputabilité. Seulement en ce sens nous pourrions dire que celui qui a commis un délit en est responsable, ou que ce délit lui est imputable, (]uand il l'a commis par des motifs assez raisonnes, et connaissant aussi les conséquences de ce délit avant de le commettre.
{!) ^'ouvea^lr essais, liv. II. chap, xxi, p. 255. Ed. Krdmann, 1840. BerlîD.
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Mais (;ette imputabilité ou responsabilité se trouve-t-elle toujours chez les individus au moment même où ils accomplissent leurs actions ? Savent-ils, prévoient-ils toujours les conséquences de leurs actions ? Y a-t-il toujours pleine conscience de tous les moments de l'action commencée et achevée ? Et il ne suffit pas de faire toutes ces suppositions pour imputer les actions d'après la valeur et le motif, si Ton ne connaît pas les conditions psychiques de Tagent, lesquelles peuvent être variables et oscillantes, et dépendantes d'influences incessantes et de caractère morbide, et peuvent induire à des conséquences fatales. Dans les sciences pratiques, ce fait est d'une importance capitale, parce que ne pas le reconnaître conduit à des erreurs et à des conséquences dont souvent on ne peut mesurer la valeur.
La législation pénale doit plus que jamais s'enrichir des investigations psychologiques, si elle veut se perfectionner; et l'autorité judiciaire, dans l'application des lois, doit se mettre en rapport avec les hommes les plus compétents en celte matière, si elle ne veut pas commettre des erreurs qui peuvent avoir des conséquences déplorables (1). Les erreurs provenant d'interprétations inexactes et fausses des phénomènes, quand elles restent dans le domaine de la théorie, peuvent être d'un très petit inconvénient pratique, bien que tôt ou tard elles se glissent dans la pratique ; mais celles qui dérivent des sciences appliquées ont des effels immédiats et pernicieux. 11 arrive heureusement que le sens pratique l'emporte sur la théorie, comme dans le cas du libre arbitre. Les juges, et presque tous les avocats, et un très grand nombre d'hommes qui acceptent théoriquement la doctrine de l'indéterminisme, sont dans la pratique déterministes, comme on peut le voir facilement par leur façon de discuter, d'accuser et de défendre, et par les formules mêmes des sentences : la responsabilité repose donc dans l'usage plein et entier de la raison, la qualité de la volition dans le motif, cause déterminante du phénomène.
(1) Cfr. Maudsiey, le Crime et la Folie, Paris, 1876.