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CHAPITRE VI

Déterminisme et indéterminisme

\. I/unalysc que nous venons de faire de la volition montre le ne sort pas de l'ordre naturel des autres phénomènes liques, et que, comme eux, elle a ses antécédents ou causes ) produisent ; que ces causes, comme dans tous les autres phénos psychiques, sont au nombre de deux, Tune excitatrice, l'autre ée ; la première se nomme motif ou cause déterminante, la ide caractère, êthos, et se réduit en réalité toujours à Tactivité Clique , qui, suscitée à Faction, se manifeste à travers les motrices, en se déterminant à un mouvement selon le caracpropre, la nature et la force du motif. Et on a vu que, dans rvalle entre le motif et la volition, il y a une série de faits liques, depuis l'antitlièse de motifs opposés, jusqu'à la détermin, ou impulsion motrice que suit l'exécution ; et que dans cette de faits sont appelés à Taide, et mis en activité, tous les phénols de nature psychique, et parmi eux le raisonnement. Nous s vu aussi qu'entre les motifs qui se combattent, la raison it, non pas d'une manière absolue, mais d'une façon toute relalux habitudes de l'ajjentjà ses coutumes, à la force et à la nature iiofifs eux-mêmes; que la volition, enfin, est relative, et que rolalivilé dépend de deux fa(!teurs lesquels sont relatifs, et l'un, le facteur psychique, oscille entre deux extrêmes, i. S'il n'y avait pas eu précédemment des explications diffés de l'acte volontaire, celle théorie aurait peut-Mre été acceptée résistance, tant elle est naturelle et conforme aux lois de tous fiénomèncs. Mais il n'(îst peut-être en psyc^hologie aucun phé- ^ne à propos duquel on ait plus controversé que la volition. uies les théories sur (;e sujet peuvent se ramener à deux, qui de appropriés s'appellent aujourd*hui, l'une déterminisme, l'autre erminisme. Il ne faut pas croire cependant qu'au fond, toutes éories renfermées dans chacune de ces classes soient parfaited'accord; il y a au contraire des degrés dans le déterminisme ne dans rindéterminisme. L'indétenninisme a été nommé prinement théorie du libre arbitre ou de la liberté d'indifférence, éorie que j'ai exposée rentre dans le déterminisme, parce que 'nce du déterminisme consiste à admettre que la volition est un omène, et, par suite, un eftet d'antécédents ou de causes, parmi elles se trouver le motif, et qu'entre divers motifs on fait touchoix du motif prépondérant et le plus fort. Mais j'ai dit qu'il î^s degrés divers dans la théorie déterministe, et différentes Sergi 28

manières de la concevoir, le principe que nous venons d^énonoer étant admis comme constant. Il y a un déterminisme absolu qn, posant rinvariabilité de la cause, admet Tinvariablitc de l'effet U théorie que j'ai exposée n'admet rien d'absolu; tout phénomène est relatif parce qu^il n'existe pas de causes absolues, mais que toutes les causes sont variables, surtout dans leur composition, ce qv» après ce que nous avons dit précédemment, n'a pas besoin dëtiv démontré.

La théorie de l'indéterminisme ou du libre arbitre a pour canctère essentiel cette idée que la volition est un produit direct de b volonté, puissance indépendante de l'esprit, qui est une cause eiqal n'en a pas elle-même; le motif peut exercer ime certaine influence, ; mais il n'est pas cause ; et au milieu des motifs opposés, la vohMi peut agir contrairement aux plus forts dans le sens des plus £adblo en choisissant librement. Ce principe lui-même subit aussi» dm les différentes doctrines indétermiuistes, des variations pour l'exposition desquelles le temps et l'espace me manquent (1). Je parkfS simplement des traits fondamentaux de ces doctrines.

Ce sont les suivants :

a La volition est un acte ou manifestation d'une puissance appelée volonté.

b La volonté est une cause.

c Le motif n est ni cause, ni action comme cause d'un fait voloi* taire.

d Entre les divers motifs, ce n'est pas toujours le plus fort qv l'emporte.

e C'est la volonté qui choisit entre les divers motifs.

f Ce choix est libre.

g La volonté, par suite, est libre de choisir et d'agir, quel que soà le motif qui se présente.

485. La volition est un acte oti manifestation d\tne puissaMf appelée volonté. Ce princûpc domine dans toute la psychologie ancienne où Ton admettait des puissances, aiîtiviiés personnifiées! non des phénomènes. La théorie des facultés est ruinée ; néanmoitf le concept en persiste encore, et, pour certains, il est difficile * concevoir un fait psychique, si on ne le pose comme étant un fxoduit d'une puissance apte à le produire. 11 en est ainsi pour la toU'I

(1) Cfr. Galluppi, Filoso/ia delta voiontà — Ferri, ta Teorica delCimfd^r. bitila c la negazione del libero arhitrio, Firenze, 1878. — Tiberghien, ta S«fl* de Pâme, Bruxelles et Li«>ge, 1868. — GovlngJ/eher die menscMiche Freiheii a< Jl- ^urechnuns/ahigkett, Leipsig, 1866. — Bain, If « Emotions et ta Votonii:^ Volonlt', chap. xi — Schopenhauer, Esmi mr te libre arbitre, Paris, 1871.-! Romagnosi, Libéria morale. Collection des écrits sur la doctrine de U raisfl* toi. III, Firenze, Piatli. —Sully. The Genesisofthe Free-Witl doctrine, Se»^\ lions and Intuition, London. 187-i. — Volkmann, Lehrbueh der PjydMfi^ 2« édil., vol. Il, Cothen,1876. — Wuodt^ Psychologie physioiogique^ etc., etc.

DÉTERMINISME ET INDÊTERMINISME 435

tion. 11 est inutile de dire ici que cette puissance appelée volonté est une abstraction, absolument comme la puissance perceptive ; cette puissance, cette aptitude n'est autre chose que Tactivité psychique, laquelle se manifeste diversement selon les circonstances et les moyens.

De cette première erreur, il en résulte une seconde, à savoir que la volonté est une cause. Si la volonté est une puissance, elle peut être une cause, et celle-ci doit agir d'elle-même, en dehors de toute dépendance.

486. Si la volonté est une puissance et une cause, le motif, . quand il existe, ne peut être qu'une simple occasion ou un accident ;

il n'est pas, par suite, cause d'un acte volontaire. La volonté se .. déploie d'elle-même en produisant des actes particuliers ou phénoménaux, des volitions, et le motif n'a, en conséquence, aucune influence et est sans valeur. Il peut y avoir, avec le libre arbitre, volition sans motif, et même contrairement au motif. Par suite, -> quand il arrive que divers motifs sollicitent à l'action, à la détermination d'un acte volontaire, la volonté, qui est indopendante des motifs, peut produire un acte se rapportant au motif le plus faible, et opposé au motif le plus fort.

487. Cest la volonté qui choisit entre les différents motifs (1), ce choix est libre. Il me semble, à dire vrai, que c'est l'erreur la plus

L grosse de la doctrine du libre arbitre. Il y a là une confusion entre

^ ce qui est le propre de la raison et, en général, de l'intelligence,

et ce qui appartient à la volition. En admettant même que la volonté

soit une puissance et une cause, il est étrange qu'on y trouve le

jugement etl'inférence, la comparaison et la prévision, l'expérience

et le raisonnemeut. On a vu plus haut, dans l'analyse de la volition,

["'. que le raisonnement peut précéder la détermination de l'acte volon-

7 taire, mais il ne faut pas le confondre avec elle. Galluppi lui-même,

r- - l'un des plus fermes partisans du libre arbitre, l'a reconnu, bien

"que cela soit en contradiction avec la doctrine qu'il soutenait : « C'est

i.* une erreur, dit-il, que de placer la liberté dans la délibération qui

^■! précède la volition et la résolution de la volonté : la délibération

^-appartient tout entière à notre faculté de connaître (2). » Je dis

-" que celte vérité exprimée par Galluppi est en contradiction avec la

. théorie du libre arbitre, parce que, d après cette théorie, le choix

étant libre, et la liberté pouvant se trouver seulement dans le

'choix, si le choix n'appartient pas à la volonté, et s'il est le propre

, -^ de l'intelligence, il n'y aura pas de liberté dans une opération intel-

S lectuelie ; et par suite on ne peut pas trouver ni dans le fait de

y Tonloir, ni dans celui de choisir, le terme liberté. Si la liberté ne se

^ trouve dans aucun de ces deux faits, je ne sais pas où elle peut être.

fc ' (1) Tibepghien, ta Science de Vâme^ partie II, cbap. iv. \ {21 Filoiofia deUa Votontà, S HO.

488. Je ne pense pas qu'il soit besoin d'une démonstnitioii eo règle pour comprendre que, si on veut la liberté, ce doit être ém le choix, non dans le fait de vouloir ; et si on veut la trouver dans 1^ choix, il faudra la trouver aussi dans tout raisonnement, de quelqie nature qu1l soit. Or,dans aucun traité de logique,on ne parle de libôif du syllogisme ou de Tinduction, et il serait étrange que personne ns eût jamais pensé. Par suite, si dans le choix Tintelligence est senlf en jeu et non la volonté ; si dans Tintelligencc le mot liberté ne peut trouver place, parler do liberté de choix est un non-sens, il résulte de là que quelques partisans du libre arbitre placent directemol le choix dans la volonté, et que d'autres en font un acte distinct; mais les uns et les autres lui attribuent la liberté.

Le fait est que le mot liberté est en quelque sorte un intrus, très embarrassant pour l'explication de la volonté et qui, introduit icinid à propos, a provoqué des discussions interminables sur la doctrine psychologique de la volonté. Ne pas voir la liberté dans la volitioi n'implique pas qu'on y voit la nécessité, ou la fatalité comme on a coutume de le dire ; ces deux idées n'ont rien à faire dans la volition ; et, si, pour revenir au choix, on lui refuse la liberté, on ne lu attribue pas pour cela la nécessité. Le choix est un fait indifférent à b liberté comme à la nécessité, absolument comme le fait de trouver la convenance qui existe entre un prédicat et un sujet pour former une proposition, c'est-à-dire que ce fait n'est ni libre ni nécessaire. Si nous décomposons l'expression choix libre en ses éléments, nous aurons jw^remen^ libre, perception libre^ repradvetion libre des perceptions, préi'ision libre, induction librCj déduction libre, enfin raisonnement libre, N'est-ce pas là un langage très étrange ? Si pour l'éviter on place le pouvoir de choisir dans U volonté, l'intelligence devient synonyme de la volonté, et, à leur point d'origine, le sentiment et le mouvement sont semblables.

489. Cherchant à prouver la liberté de la volonté, ou du choix, ' les partisans du libre arbitre prennent le témoignagne de la conscience comme un des arguments les plus irréfutables. J'ai établi ailleurs (1) que la consciem^e ne témoigne pas de la liberté, mais seulement de la possibilité d'agir d'une façon plutôt que d'une autre ; mais la conscience fait connaître, et avec une très grande clarté, que nous avons des motifs pour agir ou pour vouloir une action. De fait, quand nous nous sommes déterminés à unf volition, et que celle-ci est en voie d'exécution, il est possible qu'elle soit suspendue et abandonnée pour une autre. Ct* fait quel» consciences atteste est considéré comme un signe de la liberté de b volonté, tandis qu'il n'indique qu'une aptitude, comme dira l^;iin, laquelle implique la possibilité de faire un mouvement volontâiiv d'après un motif. La conscience nous montre que nous avons sus-

il) Principi de Psicotogia, Messina, 1871, pp. 151 et suiv.

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pendu une volition, que nous nous sommes arrêtés ù une autre, parce que des motifs plus forts sont survenus et Tont emporté sur ceux qui nous faisaient agir. Et Galluppi lui-même a très justement établi que l'homme se déterminera toujours d'après les motifs prépondérants (I). Par suite, le changement de détermination implique ce fait qu'il s'est surajouté un motif plus fort que le motif actuel.

Je ne m'étends pas sur ce point qui été suffisamment débattu ; d'autres ont longuement et abondamment montré l'illusion de la conscience sur ce fait que les limites de mon ouvrage me forcent à effleurer à peine (2). Je dirai seulement que l'illusion de la conscience vient surtout de ce que la détermination est un moment de la conscience distinct des autres antécédents de la volition ; et comme un phénomène conscient est déjà un phénomène achevé, le processus d*oii il naît et qui le produit n'apparaît pas ; mais il semble au contraire que le phénomène, ou le moment conscient du phénomène est indépendant de tout autre. Et il faut ici une analyse délicate, comme on la vu plus haut (g 486), pour discerner les éléments successifs et conditionnels de la volition et de tous les actes distincts qui s*y rapportent.

490. Romagnosi a très bien indiqué, à mon sens, où se trouve la liberté dans les volitions. Pour cet illustre écrivain, la liberté est ■[ Vahsenc.e d'obstacles dans Vexercicc d'une force : et, distinguant la '■ liberté animale de la liberté rationnelle, il définit la première: ' Vabsence de tout obstacle aux volitions des actes exécutifs de Vétre ^ sentant mixte ; quant à la seconde qui est propre à l'homme, en ' regardant celui-ci comme doué d'une intelligence actuelle qui le distingue des autres êtres non raisonnables, c'est l'activité de Vêtre sentant en tant qu'il ne rencontre pas d'obstacle dans ses actes. La . liberté morale de Romagnosi ne se distingue nullement de la liberté rationnelle, parce qu'elle s'acquiert avec la raison, c'est-à-dire en devenant raisonnable (3). Par suite, pour Romagnosi, t celui-là est Kbre qui fait ce qu'il veut, et la liberté psychologique n'est rien autre chose que l'absence d'obstacles dans l'exercice de nos vouloirs ». Réfutant la doctrine du libre arbitre, il dit: t On a pour cela imaginé une liberté, dite iV indifférence, par suite de laquelle, dans chaque action particulière, la volonté se détermine d'ellemême, sans an(!un autre principe que celui de sa propre puissance. Par suite, la série des actions humaines est entièrement livrée au hasard ; parce qu'on n'indique aucune cause assignable des volitions humaines. Le pouvoir de faire tout se réduit au pouvoir de ne faire

(1) Op. cit., S 116-7.

(2) Cfr. Kerri, op, cit., part, i, rap. m. — Schopenhauor, o;;. ci7., cap. m.— Spencer, Principes de Psychologie, tome I.

(3) Voyez Introduzione allô studio del Diritto pubblico universale, partie il*, I 114 et 115. — Libéria morale, dans la Collezione degli scritti sulla doctrina deila ragione. Firenze, Piatti, vol. 10, pp. 65 et suiv.

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rien, car c'est par le principe mi^me de contradiction qu'il faut expliquer pourquoi, grâce à la puissance générique, telle volilion s'eirc(îtue plutôt que telle autre. L'indifférence étant posée comme principe du vouloir, il en résulte qu*on ne peut vraiment assigner aucune base certaine h la morale, base fondée sur l'action (je ne dis pas nécessaire) mais moralement sûre des motifs. Il dériverait (le là (ju'on doit regarder comme accidentelle la fidélité aux serments, comme très précaire la sanction des lois divines et humaines, comme imprudente la confiance morale, et comme versatile et illusoire toute discipline (1). Nous comprenons qu'on pourrait insister et demander si mc^me avec la volonté éclairée par h raison l'homme note les motifs prépondérants qui agissent sur loi. Nous n'avons nulle difficulté à le croire.»

La liberté ne peut donc se trouver que dans Vexécution d'un acte volontaire y dans la phase ultime de la volition, parce que c'est seulement alors qu'il peut y avoir obstacle ou absence d'obstacle, c'est-à-dire (îc qui empêche le déploiement de l'activité volontaire, ou permet à l'exécution de se faire. L'absence o\i la présence de liberté devra se trouver, par suite, dans l'extériorité de la volition, et non dans le phénomène, ou mieux dans la phase interne du phénomène, (»t à plus forte raison ne pourra-t-elle pas se trouver dans les antécédents causatifs de la volition même.

49t. Je ne m'étends pas plus sur la doctrine du libre arbitre parce son insuffisance a été longuement et abondamment démontrée par le plus grand nombre des psychologues les plus célèbres ; je fera remarquer seulement que le déterminisme est la doctrine qui peut donner raison de la production de la volilion, en considérant les lois et les (îauses du phénomène dune façon analogue à celles de tout autre phénomène psychiciue, et en général de tout phénomène naturel. 11 serait étrange qu'il se trouvât un phénomène qui sortit de ce cercle dans lequel doivent rentrer les lois et les antécédents de tout fait naturel ; et si la volition faisait exception, c'est-à-dire si elle n'avait pas d'antécédents, elle n'aurait pas de relations causales sans lesquelles on ne saurait trouver de loi à la volition, et toute investigation scientifique serait impossible ; et si ce phénomène n'était pâs soumis à des causes et à des lois dans sa production, il serait impossible de trouver aucune loi dans l'ordre social, de la même manière que si, dans la nature, un phénomène mécanique n'avait pas d'antécédents et de lois, il serait impossible d'en faire une application aux arts. Si, par suite, il y a des lois qui règlent les volitions dans leurs applications extérieures, il doit y <m avoir aussi qui président à leur production ; or les lois supposent des relations causales. Le libre ar bitre nie ces relations, il est en dehors de toute loi et du cercle àt théories applicables à tout phénomène, il est par suite absurde.

(1) Op. cit., CoUezione, etc., pp. 65-06.

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