‹ La psychologie politiqueChapitre 10 sur 38 · L ELITE ET LA FOULE · texte numérisé non relu

L ELITE ET LA FOULE

la capacité des dirigeants s'est accrue, celle des simples exécutants s'est trouvée réduite. La division du travail, le perfectionnement des machines, ont rendu le rôle du travailleur à ce point facile que l'apprentissage est presque inutile aujourd'hui.

Ainsi, se sont formées des classes distinctes, sépa-' rées par un fossé chaque jour plus large. L'éducation permet bien rarement de le franchir, parce qu'elle ne dote que d'une faible partie des qualités nécessaires pour réussir maintenant.

Il est évidemment très irritant pour les esprits/ dominés par la passion égalitaire, de voir le rôle' des élites tellement grandir qu'on ne saurait se passer d'elles, mais ce phénomène était inévitable. Examinez séparément tous les éléments d'une civilisation et vous saisirez vite l'importance des élites. C'est d'elles seules qu'émanent les progrès scientifiques, artistiques, industriels qui font la force d'un pays et la prospérité de millions de travaîrréufsi Si l'ouvrier gagne trois fms phis aujourd'hui qu'il y a un siècle et jouit de commodités que ne possédait pas un grand seigneur du temps de Louis XIV, il le doit uniquement à des élites travaillant pour lui, beaucoup plus qu'il ne travaille pour elles.

Par cela même, en effet, que le rôle des élites grandissait sans cesse, leur labeur s'accroissait aussi. La journée de huit heures n'est pas faite pour elles. C'est seulement par d'écrasants efforts que les. élites modernes, celles de l'industrie surtout, réalisent découvertes et progrès. Elles atteignent souvent à cette opulence qui chagrine tant les esprits égalitaires, mais, en réalité, les élites industrielles oscillent toujours entre la richesse et la ruine, sans pouvoir espérer un état intermédiaire. La richesse, si tout est rigoureusement prévu, combiné et dirigé. La faillite et la ruine, si la plus légère erreur est commise. Le grand industriel n'a plus le droit de se tromper. Sous des dehors parfois fastueux se cachent souvent de

sombres soucis. Vient-il d'édifier une usine munie des meilleures machines, brusquement une découverte nouvelle, une concurrence inopinée, l'oblige à tout recommencer. La concurrence est devenue si âpre, les découvertes des laboratoires si soudaines, l'instabilité si générale que la quiétude d'esprit est interdite à l'homme qui dirige une entreprise quelconque ^.

Dans le monde antique on ne pouvait s'enrichir comme le firent les Romains, qu'en ruinant les autres. Dans les temps modernes il est difficile de s'enrichir sans enrichir en même temps les autres. C'est ce qu'a très bien résumé M. d'Avenel dans les lignes suivantes :

On s'enrichissait aux temps féodaux par la guerre privée, en ruinant ses voisins ; plus tard par l'usure publique, en s'apppropriant les fonds de l'Etat. On s'enrichit aux temps actuels en enrichissant ses voisins et l'Etat.

La richesse nouvellement conquise n'est point dérobée au peuple, ni obtenue du roi, mais bien créée, tirée du néant parla science ; et cette conquête individuelle de quelques-uns est accompagnée d'un gain collectif de tous, d'un gain vraiment social.

1. Le tableau tracé ici du rôle des élites est très sommaire, donc incomplet et par conséquent inexact sur bien, des points. L'industriel créateur dont j'ai parlé constitue l'exception. 11 tend de plus en plus à se dégager des responsabilités en mettant son industrie en actions. Même dans ce cas apparaît encore le rôle des capacités supérieures. D'après des renseignements obtenus de diverses sourcfs, surtout en Belgique, des entreprises qui, gérées par des patrons rapportaient 10 à 12 p. 100, ne rapportent guère que 4 p. 100 soit trois fois moins desquelles sont mises en actions. Beaucoup même n'écliappent pas à la faillite.

Il s'en faut également, et de beaucoup, que, dans les affaires industrielles, les affaires financières surtout, les rétributions soient toujours proportionnelles à la capacité. Ce qui est rétribué surtout, ce sont des relations utiles. Un journal bien informé faisait remarquer que la plupart des individus engagés dans les finances étaient généralement d'une intelligence fort médiocre. Simples placiers d'affaires pour la plupart, les remises qu'ils obtiennent leur assurent cependant une situation brillante. Les bénéfices sont le plus souvent sans aucun rapport avec les services rendus. Un journal a signalé, sans être démenti, que chacun des douze administrateurs d'une de nos plus grandes sociétés de crédit s'attribuent aux dépens des Actionnaires un traitement annuel d'environ 300.000 francs pour un travail à peu près nul. Des faits analogues justifient certaines diatribes des socialistes. On ne peut les défendre qu'en les reconnaissant inévitables.

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Donc, les civilisations du type moderne créées par des élites, ne peuvent vivre et évoluer que par elles. Cette première constatation était nécessaire pour comprendre le problème auquel j'ai fait allusion en commençant. Ce problème, le voici :

Tandis que les progrès scientifiques amenaient les élites de mentalité supérieure à diriger le mécanisme de la vie moderne, les progrès des idées politiques conféraient de plus en plus à des foules de mentalité inférieure le droit de gouverner et de se livrer par l'intermédiaire de leurs représentants aux plus dangereuses fantaisies.

Sans doute, si la foule choisissait pour conductrices les élites qui mènent la civilisation, le problème actuel serait résolu, mais ce choix n'est qu'exceptionnel. Un antagonisme qui s'accentue chaque jour sépare la multitude des élites. Jamais ces dernières ne furent plus nécessaires qu'aujourd'hui; jamais cependant elles ne furent aussi difficilement supportées. L'élite intellectuelle pauvre est à peu près tolérée parce qu'ignorée. L'élite industrielle opulente n'est plus acceptée et les lois sociales, édictées par les représentants des multitudes, visent continuellement à la dépouiller de ses richesses.

C'est ainsi que les sociétés actuelles ont fini par se diviser en classes distinctes dont les luttes rempliront l'avenir.

Comment concilier de telles oppositions? Comment faire vivre ensemble l'élite, sans laquelle un pays ne peut subsister et une masse immense de travailleurs, aspirant à écraser cette élite avec autant de fureur que les Barbares en mirent jadis à saccager Rome?

Le problème est difficile mais non insoluble. L'histoire nous apprend que les foules, très conservatrices, malgré leurs instincts révolutionnaires apparents,

ont toujours rétabli ce qu'elles avaient détruit. Le plus destructeur des triomphes populaires ne modifierait donc pas longtemps l'évolution d'un peuple. Mais les ruines accumulées en un jour demandant parfois des siècles pour être relevées, mieux vaut tâcher de les éviter.

Un remède d'aspect très simple serait de restreindre le pouvoir populaire. Sa simplicité même séduit beaucoup d'esprits. Ce moyen est cependant chimérique. L'évolution démocratique des gouvernements dans tous les pays montre qu'elle correspond à certaines nécessités mentales contre lesquelles les récriminations resteraient vaines. Une élémentaire sagesse conseille de s'adapter à ce qu'on ne peut empêcher. G'e^st donc aux élites à s'adapter au gouvernement populaire et à endiguer et canaliser les fantaisies du nombre, comme l'ingénieur endigue et canalise la force d'un torrent.

Constatons, d'ailleurs, et ceci forme déjà une utile consolation, que le dogme de la souveraineté populaire n'est pas plus irrationnel, au point de vue de la logique, que les dogmes religieux dont les hommes du passé ont vécu et dont beaucoup d'hommes du présent continuent à vivre. Il semblerait même, à en juger par les enseignements de l'histoire, cfue l'esprit humain s'adapte plus facilement à l'absurde qu'au rationnel. Disons simplement qu'il finit par s'adapter à tout.

En réalité, cette adaptation de l'élite aux multitudes serait assez aisée si les politiciens, semeurs d'illusions, n'avaient fait germer dans l'âme des masses ouvrières des erreurs et des haines, seuls soutiens de l'antagonisme dont j'ai parlé.

L'antagonisme s'évanouira le jour oij les foules, conscientes de leurs vrais intérêts, découvriront que la disparition ou l'affaiblissement des élites entraînerait rapidement pour elles la pauvreté d'abord, la ruine ensuite.

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