L ELITE ET LA FOULE
Leur démontrer cette vérité élémentaire, sera difficile. Il est pourtant bien clair que si l'atelier sans maître, rêvé par les syndicalistes, ou l'atelier dirigé par des délégués de l'Etat collectiviste était, à la rigueur, possible au commencement du siècle dernier, à l'époque où la technique restait très primitive, ces formes d'organisation sont impossibles aujourd'hui.
Etrangers malheureusement à toutes les réalités, errant dans la sphère des illusions pures, les socialistes ne cessent de propager des utopies dont l'accomplissement amènerait la ruine- rapide des âmes simples qui les écoutent.
Les chimères incrustées dans les cervelles populaires sont nettement marquées par le conseil suivant d'un délégué de la classe ouvrière, présenté et approuvé au congrès socialiste de février 1910:
« Il n'y a qu'un moyen de vous affranchir, c'est de substituer aux propriétés capitalistes la propriété collectiviste qui, gérée par vous et pour vous, fera de vous tous, serfs modernes du salariat, des producteurs associés et libres. »
L'usine gérée par des ouvriers serait le navire privé de son capitaine et conduit par les matelots. Elle ne durerait que quelques jours. Administrée par un délégué de l'Etat collectiviste, elle se maintiendrait un peu plus longtemps, ce délégué se gardant bien d'y rien changer, mais au lieu de progresser, elle diminuerait vite d'importance et les salaires également. Ce ne sont pas assurément des fonctionnaires n'ayant aucun intérêt à une amélioration quelconque qui prendraient l'initiative de s'exposer aux risques de ruine supportés par les grandes entreprises modernes désireuses de prospérer.
Ne nous excusons pas de défendre d'aussi banales évidences puisque des millions d'hommes encore semblent les ignorei". Elles commencent cependant à se répandre dans divers pays, rAnt,dcterre et la Belgique surtout. C'est pour(|uoi le socialisme n'y a pas
revêtu les formes agressives constatées chez les peuples latins où il a rapidement dégénéré en une guerre de classes.
L'incompréhension totale de certains principes élémentaires, prouve la nécessité d'une éducation nouvelle de la démocratie. Elle aurait pour premier but de lui faire saisir les relations unissant ces trois éléments de l'activité moderne : l'intelligence, le capital et le travail.
En attendant cette réforme non ébauchée encore, et qu'on ne doit certes pas espérer de notre Université, il faut vivre avec les foules et pour cela apprendre à les connaître.
Remarquons tout d'abord que gouvernement populaire ne signifie nullement gouvernement par le peuple mais bien par ses meneurs. Ce ne sont pas les multitudes qui font l'opinion. Elles la subissent, puis, hypnotisées, l'imposent ensuite avec violence . Tel est le mécanisme de ce qu'on nomme un mouvement d"opinion.
Jamais, en effet, ou presque jamais, les foules ne déterminent de tels mouvements. Elles leur impriment une force irrésistible mais ne les créent pas. Lors de l'exécution de Ferrer, personnage dont le peuple parisien n'avait jamais entendu parler, quelques meneurs conduisirent 50.000 hommes attaquer l'ambassade d'Espagne. Exaspérée par leurs discours sans d'ailleurs comprendre pourquoi, car de l'événement initial elle ne savait presque rien, la foule se livra à toutes les violences y compris le pillage et l'assassinat. Un peu effrayés, les meneurs ordonnèrent pour le lendemain une manifestation pacifique. Et la môme foule, si violente la veille, se montra d'une sagesse exemplaire.
La docilité des foules est extrême, en effet, quand on sait les guider. L'art de les manier est assez connu des grands meneurs d'aujourd'hui.
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C'est donc seulement en apparence, je le répète, que gouvernent les multitudes. Loin d'être vraiment populaires, les gouvernements actuels représentent simplement une oligarchie de meneurs.
Puisque ces derniers créent l'opinion, il importe de savoir par quel mécanisme. L'utilité de la psychologie des foules apparaît maintenant évidente. Paul Adam, affirme avec raison que : « Dans une démocratie, la science des foules doit être le principal souci des influents. »
Cette nécessité m'avait frappé, il y a une quinzaine d'années, et c'est pourquoi j'écrivis la Psychologie des foules, suiet très inexploré alors, mais qui fut, depuis, l'objet de nombreuses recherches.
Je n'ai pas l'intention de redire ici les caractères des foules et me propose seulement de marquer quelques-uns des plus importants, manifestés nettement au cours d'événements récents.
Observons, auparavant, que si la psychologie des foules commence à être assez connue, puisque les règles posées iadis dans mon livre sont journellement utilisées par des officiers de l'armée et enseignées couramment à l'Ecole de Guerre, elles ne sont pas arrivées encore jusqu'à nos hommes politiques. Ces derniers ne cessent, en effet, de vanter la sagesse, le jugement et le bon sens des foules, qualités dont elles furent dépourvues toujours. Les multitudes manifestent parfois de l'héroïsme, un dévouement aveugle à certaines causes, mais du jugement, jamais. Toute l'histoire est là pour le dire. Quand par hasard elles en montrèrent, c'est qu'on en eut pour elles.
Nos législateurs ne se forment évidemment qu'une idée très inexacte de la mentalité populaire. S'imaginant, par exemple, que la reconnaissance est une vertu collective ils accumulent des lois inutiles ou dangereuses destinées uniquement à plaire à la multitude. Ne soupçonnant guère l'intense méjjris des joules pour la faiblesse, ils ne comprennent pas que
leurs perpétuelles concessions devant les menaces les dépouillent graduellement de tout prestige. Ces concessions fixent seulement dans l'àme des meneurs la conviction, que menacer avec violence suffit pour obtenir. Le lendemain même de la loi qui accordait aux employés de chemins de fer des retraites, à peu près égales à celles des officiers et de beaucoup de magistrats, ces employés voyant ce qu'on obtenait par intimidation, se réunirent pour exiger des salaires qui réduiront à une valeur presque nulle les actions des compagnies. Ne doutez pas qu'ils les obtiennent.
Je ne rappellerai pas ici que l'âme collective diffère tout à fait de l'âme individuelle. Modes de penser, mobiles d'actions, intérêts même, tout les sépare.
Nous ne retiendrons des caractères des foules que l'incapacité totale à raisonner ou à se laisser influencer par un raisonnement, le simplisme, l'émotivité et la crédulité. Les idées ne leur sont guère accessibles que traduites en formules brèves et évocatrices d'images. Le capital, c'est un bourgeois paresseux et ventru, nourri de la sueur du peuple. L'Etat, c'est le gendarme et la troupe. Le cléricalisme, c'est le gouvernement des curés. Le socialisme, c'est un gouvernement qui fera rendre gorge aux bourgeois et permettra à l'ouvrier de boire et manger sans rien faire.
Les politiciens ont bien senti d'instinct l'impuissance des foules à se représenter plusieurs idées à la fois et l'utilité des formules violentes et claires. Au moment des élections, ils tâchent d'en trouver, pouvant servir, comme on dit, de tremplin électoral : le milliard des congrégations, le péril clérical, l'impôt sur le revenu, etc., ont servi tour à tour.
Les Anglais sont passés maîtres dans cette condensation, utilisant surtout l'action impressionnante de l'image. Leurs dernières élections prouvèrent la puissance des formules simples et affirmatives. L'Angleterre fut, à un certain moment, couverte d'affiches
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illustrées, dépourvues de ces fdandreuses explications dont abusent les candidats latins. Toute la théorie du parti unioniste était synthétisée dans quelques formules comme celle-ci : voter pour les radicaux, c'est voter contre la puissance navale de l'Angleterre. Assertion terrible dans un pays oii le dernier des manœuvres considère comme un dogme religieux intangible la nécessité de la supériorité navale de la Grande-Bretagne.
Des images accentuaient encore la force impérative de ces formules. Une des plus impressionnantes et qui, certainement, détermina bien des votes, fut une grande affiche divisée en deux parties. A gauche, au-dessous de cette simple date 1900, un immense cuirassé totalisant la flotte anglaise ; à côté, un tout petit bateau représentant la flotte allemande. A droite de l'affiche, sous cette indication 1910. les rapports sont inversés, le petit bateau allemand est devenu un grand cuirassé presque aussi important que le géant anglais. Le péril de l'Angleterre apparaissait ainsi évident. Inutile d'ajouter que personne ne songeait à vérifier la valeur statistique de l'affiche. C'eût été du raisonnement, de l'esprit critique, facultés dont les foules furent toujours incapables.
Toutes ces manœuvres reposaient sur une connaissance parfaite de l'âme populaire, de son émotivité, de sa crcr] alité et de l'action de la répétition sur elle. Si les résultats souhaités n'ont pas été toujours obtenus, puisque le parlement anglais est divisé actuellement en deux partis à peu près égaux, c'est que les adversaires employant les mêmes armes, leurs efl'ets s'annulaient. L'électeur indécis suivait alors l'impulsion du groupe auquel il appartenait.
C'est grâce à leur sensibilité qu'on émeut si facilement les foules, et grâce à leur mobilité qu'on les retourne si aisément. Le héros, porté avec enthousiasme au Capitole, sera précipité avec le même enthousiasme du haut de la roche Tarpéienne. La veille de
sa chute, Robespierre était dieu de la plèbe parisienne. Le lendemain, elle hurlait des invectives et délirait de joie derrière la charrette emportant vers la guillotine le dieu tombé. Conduit au Panthéon parmi les acclamations de la foule, le corps de Marat était jeté à l'égout par la même foule quelques années plus tard. Le cadavre de Cromwell connut le même sort.
Ne pouvant tabler sur le raisonnement des foules, puisqu'elles en sont totalement dépourvues, le meneur essaie seulement d'impressionner leur sensibilité. L'adversaire agissant naturellement de la même façon, le succès appartiendra, finalement, à celui qui criera le plus fort et sera le plus violent.
Cette nécessité de la violence est telle, qu'on a pu voir, lors des dernières élections, des ministres anglais, réputés habituellement pour leur correction, vociférer des invectives dans leurs discours populaires avec le style des clubs jacobins au moment de la Révolution. Dans une harangue publique, M. Lloyd George, ministre des Finances, déclarait que la Chambre des Lords « était une réunion de misérables lâches, de tristes pleutres, n'ayant pas assez de cœur pour faire le bien et pas assez de courage pour faire le mal ». Des injures analogues étaient répétées chaque jour par les divers ministres dans leurs circonscriptions.
Dans l'étude de la psychologie populaire, on doit noter encore, que la conscience de sa puissance et de son irresponsabilité donne à une foule une susceptibilité et un orgueil excessifs. Les événements récents en ont fourni maintes preuves dont j'ai déjà cité plusieurs dans cet ouvrage.
Quels que soient d'ailleurs les sentiments de la multitude, ils sont toujours exagérés et c'est pourquoi, si son orgueil est excessif, son obéissance et sa servilité le sont également dès qu'elle se trouve en présence d'individus possédant du prestige. Nous avons montré avec quelle facilité les ordres les plus absurdes et
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les plus impératifs de comités révolutionnaires étaient respectueusement obéis par les corporat ions ouvrières.
Cet état mental des masses fut toujours le même : je trouve un bien curieux exemple de la susceptibilité et de la servilité que peut successivement manifester la même foule, suivant les circonstances, dans l'extrait suivant emprunté à un journal des mémoires d'un voyageur étranger nommé Campe, venu en France en"'l790.
Il s'agissait d'un projet d'adresse au roi que Target lisait à ses collègues :
— Sire, dit Target, lisant l'adresse, VAsseinblée nationale a l'honneur...
Gris, trépignements. — Point d'honneur! Point d'honneur! Effacez ce mot!
— ... de mettre aux pieds de Votre Majesté...
Tumulte, huées formidables, les parois et les vitres en tremblaient.
— A bas les pieds! A bas les pieds! L'Assemblée nationale na met rien aux pieds de qui que ce soit!...
Target, déconcerté, reprit avec un geste de désespoir :
— Sire, VAsseinblée nationale porte à Votre Majesté..,
— Bravo !
— ... iofj'rande...
Protestations frénétiques. — Pas d'offrande!...
Et la chose ainsi continua jusqu'à la fin de la séance. Le bon Allemand sortit de là eflaré et un peu déçu. Le lendemain, il parvint à se glisser dans le château de Versailles à l'heure où l'adresse devait être remise au roi; il n'était pas fâché de contempler, en présence du monarque, la fière mine de ces législateurs qu'il avait jugés la veille si chatouilleux et si jaloux de leur dignité. Hélas! Dès que Louis XVI parut dans la galerie, ce fut un délire unanime; ceux qui s'étaient montrés à l'Assemblée parmi les plus arrogants sautaient sur les tabourets pour mieux voir leur bon maître, s'accro&liaient aux pilaslres, se levaient sur leurs pointes. Un grand cri de Vive le roi! ébranla tout le palais et l'Assemblée se mit docilement à la suite du souverain pour l'accompagner à la chapelle.
En regard des défauts des foules, il ne faut pas oublier d'en mentionner aussi les qualités. Leur impuissance à raisonner rend possible chez elles un
grand développement de l'altruisme, qualité que la raison affaiblit forcément et qui constitue une très utile vertu sociale. L'individu qui raisonne est gé,néralement égoïste et ne se détermine que difficilement à sacrifier sa vie pour un intérêt général. Seules les foules sont capables de telles abnégations. Les causes les plus chimériques trouvèrent toujours des milliers d'hommes prêts à se faire tuer pour elles. C'est grâce seulement au concours des foules que de puissants empires ont pu naître et se développer. Les foules ne créent pas de grandes civilisations, mais dans leur sein résident l'héroïsme, le dévouement et beaucoup des vertus qui les font vivre.
Une des dernières caractéristiques de la mentalité populaire, que je mentionnerai ici. est leur extrême crédulité. Elle est sans limites comme celle de l'enfant. Rien n'est impossible à leurs yeux. Si une foule demande la lune, il faut la lui promettre. Les politiciens ne reculent guère d'ailleurs devant de telles promesses ! Répandez dans une élection les plus invraisemblables calomnies sur votre adversaire, vous serez cru toujours. Evitez cependant de l'accuser de crimes trop sombres, vous le rendriez sympathique. Les foules manifestent généralement, en effet, une admiration respectueuse pour les grands criminels.
La crédulité illimitée dans les multitudes, ne leur est pas un sentiment exclusif. La crédulité et non le scepticisme constitue notre état normal. Nous possédons tous une petite dose d'esprit critique pour les choses de notre métier, mais hors de cet horizon circonscrit, nous n'en manifestons généralement que d'assez faibles traces. Ne croyez pas beaucoup au scepticisme des sceptiques. Ils n'ont fait le plus souvent que changer l'objet de leur crédulité. Les paradis socialistes ont remplacé ceux des légendes. Les dieux morts ont pour successeurs des tables tournantes, des somnambules et des fétiches.
La crédulité des foules et celle des esprits primitifs
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sont presque égales. Les faiseurs de prospectus et d'annonces le savent bien et ils connaissent aussi le rôle suggestif de l'affirmation et de la répétition. De grosses fortunes s'édifient chaque jour sur l'annonce d'agents thérapeutiques aux propriétés purement chimériques.
Si l'on fait entrevoir aux âmes simples un gain considérable par une annonce suffisamment suggestive, le bénéfice est plus certain encore. Des légions de financiers vivent des promesses les plus invraisemblables habilement répétées. Leur rédaction ne demande aucuns frais d'imagination. Il suffît de toujours affirmer les mêmes choses dans les mêmes termes. Le Globe a raconté l'instructive histoire des actions d'une certaine mine de la République argentine n'ayant jamais fonctionné. Tous les six mois, des prospectus répandus par millions répètent qu'un dividende énorme va être très prochainement distribué, et que l'action devant décupler de valeur il faut en acheter de suite. Convaincu, le petit capitaliste se précipite vers le guichet pour ne pas manquer une pareille occasion. Bien entendu aucun dividende n'est jamais versé. Et pourtant il y a cinq ans que l'opération se répète et grâce à ces habiles annonces, le public a absorbé pour 12 millions de titres dont la valeur ne dépasse pas notablement celle du poids du papier.
Les faits du même ordre sont innombrables, le journal qui relatait le précédent, choisi entre mille, ajoutait :
« La crédulité de l'épargne est insondable ; elle est sans bornes comme l'infini. Elle no demande ni preuves, ni vraisemblance; des promesses et des affirmations lui en tiennent lieu. Elle se laisse bercer et endornur par de charlatancsques boniments et plus ils sont grossiers et de qualité inférieure, plus elle s'y abandonne sans réserve. Que les espérances qu'on fait miroiter à ses yeux soient manifestement folles, que le lendemain même elles soient démenties par les faits, peu lui importe: elle est tellement confiante et aveugle qu'elle en veut parfois d'avantage à ceux qui lui dessillent les paupières qu'aux histrions qui l'ont trompée.
Transposez ce qui précède à la politique et vous aurez la genèse du succès de certains individus et de certaines doctrines. Promettre des chimères, affirmer sans preuve, répéter sans cesse les mêmes promesses en surenchérissant toujours sur son concurrent, telle est la formule du succès.
Ne nous plaignons pas trop cependant de l'universelle crédulité qui nous baigne. Peu de facteurs des civilisations furent aussi énergiques. Grâce à elle, de grandes religions consolatrices surgirent du néant et de puissants empires ont été fondés. C'est la crédulité bienfaisante qui rend la foi possible et conserve les traditions, soutien de la grandeur d'un pays. Foi dans la patrie, foi dans un idéal, foi dans l'avenir, tous ces pivots de notre activité mentale ont la crédulité pour gardien. Les peuples qui perdent toute toi perdent avec leur âme les raisons d'agir. L'avenir n'est plus à eux, les liens sociaux sont détruits. Déclinant chaque jour, ils rejoignent bientôt dans l'oubli les races dont un scepticisme destructeur a marqué la fm.
Sous l'extension des influences populaires, certains événements politiques éclatent souvent avec une soudaineté aussi surprenante pour le public que pour les hommes d'Etat. Rien ne permettait de les prévoir et nul ne les avait prévus.
Cette soudaineté se manifesta notamment dans la Révolution turque, renversant en peu de jours un gouvernement plusieurs l'ois séculaire. Elle s'est montrée encore dans la grève des postiers, déclarée en quelques instants, puis dans l'insurrection de Barcelone, où des citoyens paisibles transformés presque instantanément en brigands sanguinaires, incendièrent les couvents, les églises et déterrèrent les morts.
Les interprétations théoriques de ces subites explosions, données après coup, ne les expliquent guère. Pour les comprendre, il faut se résigner à mettre de côté notre logique rationnelle. Elle peut, cette logique, nous servir à imaginer des causes fictives pour les événements, mais non les créer.
Certes, ces mouvements populaires ne sont pas fils du hasard, mais les sentiments iticonscients qui les engendrent obéissent à des lois dont l'étude est à peine entrevue encore.
Un fait demeure cependant parfaitement acquis. Ces brusques insurrections ont, le plus souvent,
pour point de départ, l'influence de quelques meneurs. Il importe donc tout d'abord de découvrir comment ces derniers agissent et pourquoi leur action est parfois si rapide et si sûre, quoique leurs moyens paraissent fort méprisables à notre raison.
Je n'étais pas encore sorti de l'enfance lorsque, sur la grande place d'une petite ville de province, je reçus à ce sujet une leçon de psychologie qui m'impressionna fort. Une trentaine d'années me furent, du reste, nécessaires pour en saisir toute la portée.
Ce ne fut pas bien entendu, la leçon qui me frappa alors, mais son auteur, personnage imprévu, couvert d'une tunique d'or constellée de pierreries.
Était-ce un roi mage, un satrape assyrien, un fabuleux rajah? Troublant problème.
Le trône d'où rayonnait sa splendeur dominait un char que traînaient des chevaux caparaçonnés de pourpre. Derrière lui, deux guerriers, porteurs d'armures étincelantes, lançaient dans de longues trompettes d'argent des appels sonores et mystérieux.
Une foule admirative, à chaque instant plus dense, l'enveloppa bientôt. Soudain, il fit un geste, les trompettes se turent et un silence anxieux s'étendit.
Alors, se soulevant avec une royale nonchalance, le mage éclatant harangua la multitude. Elle écoutait attentive, respectueuse et charmée.
Ce qu'il disait? J'étais trop loin pour bien l'entendre et compris seulement que ce puissant personnage venait des contrées lointaines, oii régnait jadis la reine de Saba, pour donner aux hommes, en échange de sommes minimes, des boîtes magiques contenant une poudre merveilleuse capable de guérir tous les maux et d'assurer le bonheur.
Il se tut, les trompettes répétèrent leurs appels et la foule élilouie se précipita pour acheter les miraculeuses boilrs. Je l'aurais bien volontiers imitée, mais,
hélas, ma famille, désireuse de m'inculquer le mépris des richesses et de m'ériter, disait-elle, le sort de Sardanapale, laissait mes poches totalement vides.
Plus amers encore furent mes regrets lorsque j'appris les cures prodigieuses accomplies par la magique poudre. Sans doute, le pharmacien du lieu, homme jaune, sec et sévère, prétendit que les boites contenaient uniquement du sucre. Mais, que pouvaient valoir, je vous prie, les dires de ce boutiquier jaloux contre les affirmations d'un mage couvert d'or, derrière lequel d'imposants guerriers sonnaient du buccin?
Tout s'efface cependant, les joies toujours, les amertumes quelquefois. Les années descendirent leur rapide spirale, estompant un peu le souvenir du magicien dont l'apparition imposante avait enchanté ma vie d'enfant. J'acquis les connaissances inutiles du collège et parmi elles la logique, d'après laquelle, assuraient mes maîtres, se forment nos croyances et se dirigent nos actions.
Je n'avais pas oublié toutefois l'homme prestigieux. Sa logique, fort différente de celle des livres, lui avait réussi. Donc elle n'était pas vaine. Si sa poudre ne contenait que d'insignifiants éléments, elle agissait pourtant. A quelle puissance magique devait-on alors attribuer ses miraculeuses vertus?
Je restais muet devant ces problèmes. Néanm'oins, après y avoir souvent réfléchi, je fmis par découvrir que ce subtil personnage avait su manier d'instinct les facteurs fondamentaux d'où dérivent la vie des peuples et le cours de leur histoire.
Ce qu'il vendait, en effet, c'était cet élément immatériel qui mène le monde et ne saurait mourir : l'espérance. Les prêtres de tous les cultes, les politiciens de tous les âges ont-ils jamais vendu autre chose?
Et si l'ingénieux personnage avait réussi à imposer la foi en ses discours, c'est que, comme tous les fou-
dateurs de croyances, il s'appuyait sur ces quatre principaux facteurs des convictions populaires: l°le prestige qui suggère et impose; 2° l'affirmation sans preuve qui dispense de la discussion ; 3° la répétition qui fait accepter comme certaines les choses affirmées ; 4° la contagion mentale qui rend vite très puissantes les convictions individuelles les plus faibles.
Cette brève énumération contient les éléments fondamentaux de la grammaire de la persuasion. Si des professeurs de logique vous assurent que la raison devrait y figurer aussi, laissez-les dire, mais ne les croyez pas.
Ces facteurs sont applicables aux cas les plus divers, dans les circonstances les plus variées. Pour convaincre, vous les emploierez, — inconsciemment peutêtre, mais sûrement — que vous soyez simple charlatan désireux de vendre un élixir, subtil financier obligé d'écouler de médiocres valeurs, ou même puissant empereur voulant amener son peuple aux lourds sacrifices nécessaires pour fonder une grande marine de guerre.
Ces facteurs de la persuasion ne s'adressent qu'aux sentiments, c'est-à-dire aux mobiles habituels de notre conduite. Ils auraient peu de prise sur l'intelligence et seraient, par conséquent, sans utilité pour le professeur faisant une démonstration ou le savant exposant une expérience. Ces derniers cherchent en etîet à établir des connaissances et non des croyances.
Connaissance et croyance sont choses fort distinctes. Platon l'avait observé, il y a un certain temps déjà, et indiqué également qu'on ne les édifie pas de la même façon. Tous les hommes acquièrent facilement des croyances. Très peu s'élèvent jusqu'à la connaissance. La connaissance implique des démonstrations et des raisonnements. La croyance n'en exige aucun.
La grammaire de la persuasion, dont je viens de résumer brièvement les éléments essentiels, n'est uti-
lisable que pour la création d'opinions ou de croyances ayant des sentiments pour bases. De ces opinions et de ces croyances dérive l'immense majorité de nos actions. Qui les fait naître est notre maître.
Un orateur populaire s'adressant, comme tant d'honnêtes logiciens le supposent, à l'intelligence de ses auditeurs, ne convaincrait personne et ne serait même pas entendu. Avec des gestes, des formules, des mots évocateurs d'images il influence leur sensibilité et par elle atteint leur volonté. Ce qu'il vise, ce n'est pas l'intelligence, mais cette région inconsciente où germent les émotions génératrices de nos pensées.
On agit sur elle par les moyens que j'ai indiqués : prestige, suggestion, etc. Mais, dans notre énumération, ne pouvait figurer, — car il n'est guère formulable en règles — ce facteur personnel, composé d'éléments très divers et indéfinissables, dont l'ensemble constitue la séduction.
L'orateur qui séduit charme par sa personne beaucoup plus que par ses paroles. L'âme de ses auditeurs est une lyre dont il ressent les moindres vibrations nées sous l'influence de ses intonations et de ses gestes. Il devine ce qu'il doit dire et comment le dire. L'orateur vulgaire, le politicien craintif, ne savent que flatter servilement la multitude et accepter aveuglément ses volontés. Le véritable manieur d'hommes commence d'abord par séduire, et l'être séduit, foule ou femme, n'a plus qu'une opinion, celle de son séducteur, qu'une volonté, la sienne.
Il semblerait que de ces charmeurs rayonnent des forces attractives inconnues. A qui les possède nul besoin de donner des raisons, la simple affirmation suffit. Si les grands orateurs consentent quelquefois à des explications, lorsque, leurs discours doivent être publiés, c'est qu'ils n'ignorent pas que le mécanisme de la persuasion par les écrits diffère immensément de celui exqrcé par la parole. Le prestige individuel
constitue cependant une telle puissance que, même dans les écrits, son action subsiste encore. De grands écrivains comme Rousseau, ont convaincu, non par leurs arguments souvent très faibles, mais surtout par leur prestige.
Le charmeur n'a d'autre ennemi irréductible qu'une solide croyance ancrée dans l'âme de ses auditeurs. Lorsqu'une telle croyance a envahi le champ de l'entcT^iement, tout se brise devant elle. C'est un mur que rien ne traversera plus.
Le charme magnétique suffit quelquefois, mais non pas toujours, et d'autres qualités, parmi lesquelles l'art de bien parler ne figure qu'à une place secondaire, sont nécessaires à l'orateur. Pour persuader, il doit savoir sortir de sa pensée, pénétrer dans celle de ses auditeurs, et vibrer à Tunisson de la foule qui l'entoure. Il faut s'émotionner avec elle avant de tenter de l'amener à ses vues. C'est ce que sut faire Antoine, prononçant devant le cadavre de César le très habile discours que lui prête Shakespeare et grâce auquel il transforma en quelques instants ses auditeurs, d'abord favorables aux meurtriers, en vengeurs prêts à les massacrer.
Et qu'il s'agisse d'une foule vulgaire ou d'une assemblée d'élite, l'élément de persuasion que je viens d'indiquer sera toujours le plus efficace. Il faut, répétons-le, deviner ce que pense l'auditoire et penser d'abo'd comme lui pour l'amener ensuite à penser comme vous.
L'utilité de ce principe est très bien marquée dans le passage suivant d'un travail consacré par M. Tardieu à un des grands orateurs de notre temps, le prince de Bûlow, alors chancelier de l'empire d'Allemagne.
L'essence de l'art oratoire dans une assemblée politique réside dans la perception immédiate de ce qu'attend l'auditoire. Le contact s'établit-il ? Voilà la partie gagnée. M. de Biilow. a toujours excellé à établir ce contact. Nul plus que lui n'a senti
d'instinct ce qui convenait, à tout instant, au public qui l'écoutait. Il y a, dans nombre de ses discours, des phrases ou des périodes entières faites pour répondre au goût du jour. L'affirmation répétée à l'excès de la force allemande, les déclarations arrogantes : « L'Allemagne ne se laissera pas marcher sur le pied... L'Allemagne ne se laissera pas mettre de côté... L'Allemagne ne se laissera pas isoler... » sont des banalités usées que cet intellectuel raffiné ne s'approprie point sans raisons. Mais, orateur avisé, il sait que ces banalités plaisent aux députés qui l'écoutent, échantillons assez vulgaires, pour la plupart, d'un Deutschtum orgueilleux. 11 manœuvre son public comme une partie d'échecs.
Les foules, nous l'avons vu précédemment, possèdent une crédulité infinie, mais le plus souvent les opinions qu'on leur suggère sont momentanées, sans consistance, sans durée et sans force. A de rares périodes de l'histoire seulement on les voit acquérir pour un certain temps de solides croyances. Alors, comme au moment des premières Croisades, pendant les guerres de religion ou à l'époque de la Révolution, elles deviennent un irrésistible torrent qui bouleverse le monde. Ce ne sont pas nos pâles socialistes révolutionnaires, si bruyants devant les défenseurs de l'ordre social, mais si craintifs devant les foules, qui pourraient provoquer de tels mouvements. Trop d'appétits personnels sont à la base de leurs éphémères convictions. Jamais des croyances durables ne s'édifièrent sur d'aussi fuyants appuis.
Le rôle des meneurs, connu depuis longtemps, puisqu'il s'est manifesté à toutes les époques, n'a cependant reçu des psychologues qu'une insuffisante explication. Us ne la fourniront san;^ doute qu'après avoir exploré davantage cette obscure région du subconscient — le subliminal des chercheurs actuels — où s'élaborent les causes de nos actes et les formes de nos pensées.
J'irai plus loin, peut-être, que la science positive tie le permet en disant que les âmes inconscientes du charmeur et du charmé, du meneur et du mené se pénètrent par un mécanisme mystérieux.
Cette fusion d'inconscients indiquée, semble-t-il, par un grand nombre de faits, même en psychologie animale, nous conduit au seuil d'un domaine inconnu que la science entrevoit, mais qu'elle n'a pu explorer encore.
De ces régions ténébreuses, il faut revenir à celles dont l'observation est facile. J'ai signalé quelques éléments de la persuasion, mais quelques-uns seulement. Comment exposer en d'aussi brèves pages ce qui demanderait un volume? Persuasion par le milieu, par le journal, par les comités anonymes, par l'annonce, par l'intérêt individuel, etc. Que de chapitres dignes de l'attention des psychologues et qui, cependant, ne les ont guère tentés. Ils seraient plus utiles que leurs vaines dissertations sur les catégories de Kant ou sur la nature de l'espace et du temps. Plus utiles, plus intéressants, mais beaucoup plus difficiles aussi.
Parmi les facteurs principaux des convictions populaires énumérées plus haut, il en est un, la contagion mentale, tellement important que nous devons en dire quelques mots. Elle est le fondamental élément de la propagation des mouvements dont je parlais en commençant : grève des postiers, insurrection de Barcelone, etc.
Ces mouvements, commencés par les meneurs quand diverses circonstances — un mécontentement général, par exemple, — prédispose les esprits à une certaine réceptivité, s'étendent très vite autour d'eux par le mécanisme de la contagion mentale.
Son rôle est prépondérant dans la plupart des phénomènes historiques. Sans elle, aucune des fondamentales croyances qui menèrent le monde : christianisme, islamisme, bouddhisme, etc., n'aurait pu se répandre. La contagion mentale seule et jamais la raison entraîna leur propagation.
C'est encore la contagion mentale ([ui généralise les grandes révolutions, les mfouvements d'opinions et
tout ce qui constitue l'àme d'une époque. Son action semble plus considérable aujourd'hui qu'en aucun temps, parce que l'âge moderne est devenu l'ère de multitudes que les liens du passé ont cessé de retenir.
Pour bien discerner les vrais mobiles de la conduite des individus et des foules, il ne faut pas oublier que sentiments et intelligence sont, je l'ai dit déjà, hétérogènes. Régis par des lois fort différentes, ils n'ont pas de commune mesure. Cette notion m'a guidé dans plus d'un livre, et tout récemment encore l'éminent philosophe Ribot insistait sur sa capitale importance.
Nous nous obstinons cependant à traduire l'alfectif en termes intellectuels. Sentiments et intelligence étant toujours mélangés sont du reste difficilement séparables. C'est seulement par des moyens détournés qu'on a pu dégager des états de conscience purement affectifs, c'est-à-dire vides de tout contenu intellectuel.
Retenons seulement de ces indications sommaires que la logique de l'intelligence n'a, je ne saurais trop le redire, aucun rapport avec celle des sentiments. Les ressources de la première sont donc absolument impuissantes à interpréter les actes issus de la seconde.
L'histoire, telle que la bâtissent des érudits de bibliothèque, disciples dociles d'une sévère logique, est une construction artificielle beaucoup trop rationnelle. Les plus importants des événements, ceux <iui ont dominé la destinée des peuples et leurs civilisations, émanèrent de facteurs psychologiques inconscients, que l'érudit prétend interpréter sans savoir en pénétrer les causes. Ce n'est pas du rationnel mais de l'irrationnel que les grands événements sont nés. Le rationnel crée la Science, l'irrationnel conduit l'Histoire.