‹ La psychologie politiqueChapitre 15 sur 38 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Le socialisme dont nous discutons les doctrines ne doit pas être confondu avec le mouvement de solidarité sociale, que nous voyons se développer un peu partout. Ce dernier n'est aucunement issu des théories socialistes et le triomphe de ces dernières ne pourrait même que l'entraver. Etablir universellement le même niveau égalitaire sous la main rigide de l'Etat ne conduirait nullement, en effet, à l'amélioration du sort des classes ouvrières, et empêcherait tout progrès.

Donc, en luttant contre les théories socialistes, nous sommes bien assurés de ne pas combattre le mouvement de solidarité sociale dont je viens de parler et que personne — sauf peut-être les socialistes — ne songe à empêcher. Le progrès matériel et moral des classes pauvres est l'objet des préoccupations universelles. On sait quels eiïorls se multiplient pour réaliser un tel but. Assurances contre les accidents, créations de maisons ouvrières, retraites, hygiène, éduca-

tion, crédit agricole, développement de la mutualité, organisation de la prévoyance, etc., etc., sont des preuves évidentes de la sollicitude générale. Ce n'est pas là du socialisme, mais du devoir social, chose bien différente.

Le socialisme comprenait jadis des sectes diverses n'ayant de commun qu'une haine intense de l'organisation établie. Depuis quelques années, le collectivisme semblait devoir se substituer à toutes ces sectes et devenir prépondérant. Il règne encore au Parlement et inspire beaucoup de ses votes.

Un tel triomphe ne paraît pas devoir durer. Progressivement, on a vu se développer en Allemagne, en France, et ailleurs, une nouvelle doctrine, le Syndicalisme, en voie de conquérir le monde ouvrier et de le détourner entièrement du collectivisme.

Les deux doctrines sont nettement opposées. Les syndicalistes tiennent essentiellement du reste à bien marquer cette divergence. Les collectivistes font leur possible au contraire pour la cacher, sachant parfaitement, combien ce nouveau mouvement est nuisible à leurs théories, et voyant chaque jour l'âme populaire se détourner d'eux.

Malgré les concessions les plus humbles des collectivistes, les syndicalistes ne cessent d'insister sur l'incompatibilité qui les sépare des socialistes. Ils y reviennent sans cesse dans leurs journaux et leurs congrès.

A celui d'Amiens où figurait un millier de syndicats représentés par 400 délégués, il fut proposé « de faire entrer les syndicats en rapport avec le parti socialiste. Cette proposition a été repoussée à la quasi-unanimité ».

Les syndicalistes tiennent surtout à montrer le côté chimérique des doctrines collectivistes. S'adressant à un des chefs du socialisme français, un membre influent du syndicalisme s'est exprimé au Congrès de 1907 dans les termes suivants :

Vos oonceptions sont utopiques parce qu'elles donnent à la force coercitive de l'Etat une valeur créatrice qu'elle n'a pas... Vous ne ferez pas surgir du jour au lendemain une société toute faite, vous ne donnerez pas aux ouvriers la capacité de diriger la production et l'échange, vous serez les maîtres de l'heure, vous détiendrez toute la puissance qui hier appartenait à la bourgeoisie, vous entasserez décrets sur décrets, mais vous ne ferez pas de miracle et vous ne rendrez pas du coup les ouvriers aptes à remplacer les capitalistes. En quoi, dites-moi, la possession du pouvoir par quelques hommes politiques aura-t-elle transformé la psychologie des masses, modifié les sentiments, accru les aptitudes, créé de nouvelles règles dévie?

Ce n'est pas en France seulement, mai? en Allemagne que s'est opérée la scission entre syndicalistes et collectivistes.

Au Congrès de Mannheim, en 1906, le socialiste Bebel et son parti se sont trouvés en présence des syndicalistes. « Bebel, rapporte M. Faguet, a été obligé, pour conserver une ombre d'autorité, de leur faire, au mépris de toutes ses déclarations antérieures, des concessions quasi complètes, »

Dans leurs journaux, les syndicalistes repoussent fièrement toute alliance avec le socialisme.

Le socialisme, écrit l'un d'eux, tend à étendre le domaine des institutions administratives... 11 est un principe de lassitude et de faiblesse espérant réaliser par l'intervention extérieure du pouvoir ce que l'action personnelle ne peut atteindre. C'est le produit de nations en décadence économique, de peuples anémiés et vieillis.

Ces vérités n'étaient évidentes, il y a quelques années, que pour un petit nombre de psychologues. 11 est intéressant aujourd'hui de les voir comprises par des ouvriers.

Depuis longtemps, du reste, les creuses déclamations des rhéteurs sur la dictature du prolétariat et sa substitution à la classe bourgeoise avaient été jugées à leur valeur par des socialistes éclairés.

« La dictature du [jrobHariat, écrivait Bernstein, cela veut dire la dictature d'orateurs de clubs et de littérateurs. »

Devant les attaques répétées des syndicalistes, les socialistes s'affolent et acceptent avec résignation des théories les plus avancées, telles que l'antipatriotisme. Un journal, organe officiel de leurs doctrines, a publié en première page, un dessin allégorique représentant des ouvriers déchiquetant des drapeaux couverts des noms les plus glorieux de notre histoire.

De si basses concessions ne sauraient empêcher la désagrégation du socialisme. Il se divise maintenant en petites chapelles s'accablant d'invectives. Ce sont là querelles de moines, possédant la vérité pure, et réservant des trésors de haine pour les impies.

Les journaux doctrinaires gémissent de ces dissensions, mais ils sont bien obligés de les confesser. Le Mouvement socialiste du 15 janvier 1908 s'exprimait ainsi :

Le socialisme s'enfonce toujours davantage dans une crise inextricable. Le glorieux mouvement qui avait, au cours du siècle passé, éveillé tant d'espérances, risque de s'acheminer à la plus triste des faillites. Voilà qu'à côté du socialisme ouvrier et révolutionnaire pullulent, comme autant de champignons vénéneux qui étoufferont sa poussée, des multitudes de socialismes étranges et imprévus. Nous avions le socialisme d'Etat, le socialisme municipal de l'eau et du gaz, le socialisme francmaçon, le socialisme intégral et intégraliste, et toute une série d'autres aux adjectifs également variés. Nous avons maintenant, officiellement défendu par le plus vaste parti socialiste, le socialisme patriotique. A quand le socialisme capitaliste?

Le côté chimérique du collectivisme éclate donc maintenant à bien des yeux. Cela ne l'empêche pas d'être toujours très puissant au Parlement, oîi s'élaborent sous son influence de pernicieuses lois, et c'est pourquoi nous croyons utile d'indiquer ici ses dangers. Dans un autre chapitre, nous parlerons plus en détail du syndicalisme, mouvement autrement sérieux que le collectivisme, car ce sont les nécessités économiques modernes et non des rêveries qui l'ont créé.

Un des buts fondamentaux des sociahstes estd'efTacer

les inégalités naturelles en établissant l'égalité des conditions. On espère y arriver par la suppression de la propriété et de la fortune individuelle et la gestion de toutes les industries par l'Etat.

Cette doctrine représente, en réalité, une des formes de la lutte éternelle du pauvre contre le riche, de l'incapable contre le capable et à ce titre il remonte aux origines de l'histoire. Tous les peuples connurent de telles luttes. Pour les Grecs, elles amenèrent la perte de l'indépendance, pour les Romains la fin de la République et l'établissement de l'Empire.

La Révolution française fut peu favorable aux socialistes. Elle proclama l'égalité, mais, après avoir exproprié la noblesse et le clergé, s'empressa de déclarer que la propriété était chose sacrée et la base même de l'ordre social. Il y eut bien alors quelques tentatives de socialisme communiste. On y mit rapidement fin en coupant le cou aux adeptes de la doctrine.

Comment est né le socialisme moderne, comment s'est-il développé au point d'être devenu une véritable religion ? C'est ce que j'ai expliqué dans ma Psychologie du Socialisme^ et ne saurais redire ici.

En politique comme en religion les formules vagues et imprécises sont fort utiles, chacun pouvant les interpréter à son gré. Rien de plus nuageux que le sens actuel du mot socialisme. Pour les gens satisfaits de leur sort, il exprime un désir d'améliorer les conditions d'existence de classes populaires redoutées. Pour les mécontents il traduit simplement leur mécontentement. Le commis à 1.500 francs qui n'avance pas assez vite, le marmiton dont on méconnaît les mérites, le marchand de vins qui voit un concurrent s'établir près de lui, deviennent immédiatement socialistes. Pour les théoriciens ce mot représente une organisation sociale, variable suivant chacun d'eux, et qui

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