G' édition, 1910 (Librairie Alcan
doit être substituée par la force à l'organisation actuelle.
Le primordial caractère du socialisme est une haine intense de toutes les supériorités : supériorité du talent, de la fortune et de l'intelligence.
Pour ses adeptes, il a remplacé les anciens dieux et constitue une puissance mystique capable de réparer les iniquités du sort.
Le collectivisme avait fini par concrétiser la foi nouvelle. Sur les débris de la vieille société, s'élève rait un monde régénéré Où, comme dans les Paradis de jadis, tous les hommes jouiraient d'une félicité éternelle.
Longtemps, l'absurdité de la doctrine ne nuisit nuN lement à sa propagation. Elle flattait des instinc* assez bas et par conséquent assez répandus. Prendre à ceux qui possèdent est toujours tentant pour qui ne possède rien. Les dogmes d'ailleurs s'imposent par les espérances qu'ils font naître et jamais par les raisonnements qu'ils proposent. Ils triomphent, malgré leur illogisme, dès que sont déterminées dans les âmes certaines transtormations mentales. Le rôle des apôtres est de produire ces transformations. Le socialisme n'en a jamais manqué.
Son succès universel rappelle les débuts du christianisme. Ce dernier, lui aussi se propageait, malgré la faiblesse logique de ses dogmes, et les réfutations des philosophes. Par la puissante action de la suggestion et de la contagion, il finit par conquérir jusqu'aux classes éclairées que son influence devait bientôt détruire.
Le grand élément de succès du socialisme fut d'apparaître au moment où l'homme ne croyant plus à la puissance de ses anciens dieux, en cherchait d'autres à invoquer. Les divinités meurent quelquefois, mais la mentalité religieuse leur survit toujours. L'esprit humain ne sait pas vivre sans religion, c'està-dire sans espérance.
Cette mentalité est la même dans toutes les classes
sociales. Quand on renie les dieux, on croit aux fétiches. Et c'est pourquoi la religion socialiste a autant triomphé dans la bourgeoisie que dans les couches populaires. La magique puissance de la nouvelle foi est telle, que les classes éclairées perdent toute confiance dans la justesse de leur cause et ne savent pas se défendre contre les plus audacieux rhéteurs. Elles sont envahies par la peur et aussi par un humanitarisme vague, forme assez méprisable de l'égoïsrae et grave symptôme de décadence, comme Renan l'avait déjà observé.
Le socialisme ne progresse pas en réalité par la valeur de l'idéal très bas qu'il propose, mais malgré cet idéal. C'est son côté mystique, l'espérance d'un paradis terrestre où tous les hommes jouiraient d'une éternelle félicité qui fait sa force. J'ai eu souvent occasion de montrer qu'au cours de l'histoire les hommes se sont fait tuer pour des idées, beaucoup plus que pour satisfaire des besoins matériels. C'est l'idéal à poursuivre qui les a charmés. L'espoir de travailler, sous la férule de l'Etat collectiviste, pour obtenir des bons de pain et de charcuterie ne passionnera jamais personne. Dans un intéressant livre, les Découvertes de VEco7iomie sociale, M. d'Avenel est arrivé par une autre voie à la même conclusion. Voici comment il s'exprime .•
Le « bien-être » ne tient vraiment ou'une place très petite dans l'histoire des nations. C'est assez tard qu'elles se sont avisées d'y penser.
Elles ont visé longtemps à des satisfactions d'un tout autre ordre ; elles se sont passionnées pour tout autre chose et, dans sa marche lente, la civilisation, celle de l'antiquité aussi bien que celle du Moyen Age, a recherché le beau bien avant l'utile. Elle a excellé à faire des statues ou des temples avant de faire des lampes ou dos parapluies ; elle a su écrire avant de savoir se chaull'cr et a découvert le pinceau avant la fourchette.
Ces hommes ont vécu pour l'idée plus que pour la matière ; ils ont glorifié les noms des guerriers qui ont accompli les faits héroïques, dont les peuples le plus souvent ont souffert; et aussi les noms de ceux qui ont formulé des pensées ou créé des
œuvres d'art, dépourvues d'utilité pratique. Quant aux noms de ceux qui les ont dotés des inventions les plus nécessaires, semble-t-il, à la vie, ils les ont laissé tomber dans l'oubli. De sorte qu'à examiner les faits au long des siècles on s'aperçoit qu'il n'y a que les « idées » qui comptent. C'est pour elles que les hommes vivent ; c'est pour elles qu'ils meurent.
De nos jours encore, ceux qui semblent le plus attachés soit à l'argent soit aux plaisirs qu'il sert à pa}'er, poursuivent, au fond, une satisfaction purement idéale beaucoup plus qu'un besoin corporel.
Je n'ai commencé à comprendre les divagations des théologiens du Moyen Age qu'après avoir lu celles des socialistes sur la société future. Même ignorance de la nature humaine et des nécessités économiques, mêmes visions chimériques, même besoin de destruction du présent pour réaliser le monde idéal enfanté par leurs rêves.
Les théologiens disparus ont laissé des héritiers de leur esprit. Les chimères n'ont fait que changer de nom et les fanatismes qu'elles engendrent, les destructions dont elles nous menacent, sont les mêmes que par le passé. Le socialisme constitue une religion dont les apôtres ont toute l'intolérance de leurs ancêtres. Doctrines, langage, croyances, méthodes de propagation sont presque identiques.
Nous n'avons éteint des astres fantômes, écrit justement Sageret, que pour allumer des étoiles chimériques. Notre Cité Future vaut la Jérusalem Céleste. Ces deux villes sont également métaphysiques. Toutefois, on s'ennuiera peutêtre moins dans la Cité Future parce qu'on s'y ennuiera moins longtemps.
Le christianisme des premiers âges, avec lequel le socialisme offre tant d'analogies, possédait cependant un élément de succès dont les doctrines actuelles sont dépourvues. Les récompenses espérées devaient être accordées dans un paradis dont nul n'était revenu. Les promesses de bonheur terrestre faites par le socialisme depuis soixante ans et qui devaient se réaliser dans un avenir prochain n'ayant pu s'accomplir, la confiance
dans la doctrine a été ébranlée et, aujourd'hui, une foi nouvelle, le syndicalisme, tend à la remplacer. Moins chimérique sur bien des points, elle est sans doute destinée à un plus durable avenir.
Le socialisme colle liviste repose sur une série d'illusions dont on commence maintenant à voir la vanité mais qui s'imposeront pendant longtemps encore. Elles se ramènent aux propositions suivantes: l°Une société peut être refaite de toutes pièces à coups de décrets par une révolution ; 2° Le régime capitaliste étant la source de tous les maux, il suffirait de le supprimer pour établir un bonheur universel ; 3° L'Etat doit s'emparer de toutes les propriétés, de toutes les industries, et les faire administrer par une armée de fonctionnaires chargés de répartir également les produits entre les membres de la communauté.
De pareilles théories ne tenant compte ni des passions, ni des sentiments, ni des nécessités économiques, ni d'ailleurs de réalités d'aucune sorte, il est facile, en les prenant pour base, de bâtir sur le papier des sociétés artificielles très variées. Ce sont les paradis des âmes simples.
Ces chimériques illusions demeurent — en France du moins — très puissantes encore. Elles inspirent une absolue confiance aux cafetiers et aux commis voyageurs de province, dont se composent tant de comités électoraux, et sont au Parlement l'origine de lois fort dangereuses. On ne nie plus que le rachat d'une importante ligne de chemins de fer ait été, comme l'impôt sur le revenu, inspiré par les doctrines collectivistes. La première de ces opérations était destinée à préparer l'accaparement de toutes les industries par l'Etat. L'impôt sur le revenu n'avait d'autre but que de faire le bilan de la fortune des citoyens, de façon à pouvoir plus lard les dépouiller à volonté. Les socialistes savent fort bien qu'un tel impôt ne s'établirait qu'au prix d'odieuses inquisitions destinées à susciter de redoutables ennemis au régime
républicain, sans le moindre bénéfice financier pour personne. De telles évidences n'ont arrêté cependant aucun vote. Les comités électoraux socialistes ayant parlé, le Parlement a servilement obéi.
De toutes les illusions socialistes, la plus vaine peut-être est le rêve de supprimer la classe bourgeoise dont le talent, l'intelligence et les capitaux ont créé et font prospérer les industries desquelles les ouvriers vivent.
Supposons qu'un chef d'usine ayant 1.000 ouvriers et réalisant 40.000 francs de bénéfices annuels donne gratuitement son usine aux travailleurs. Grâce aux 40.000 francs abandonnés, le salaire de chacun augmenterait en apparence de 10 centimes environ par jour*. En réalité, il serait bientôt très amoindri, car les hommes aptes à diriger de grandes industries sont rares, et dès que la capacité du chef diminue, les bénéfices s'effondrent. Vérité éclatante que les socialistes ne veulent pas comprendre. Dans l'état actuel de l'industrie, l'homme capable devient un instrument si précieux qu'il est toujours économique de le payer fort cher.
Supposons cependant que le socialisme triomphe, avec son administration collectiviste de l'industrie et son égalisation des salaires. Immédiatement, tous les hommes intelligents ; savants, artistes, inventeurs, ouvriers habiles, etc., peu soucieux de voir rémunérer leur talent avec des bons d'aliments, émigreraient vers des pays voisins qui les accueilleraient avec enthousiasme, car le talent fait prime partout. Le socialisme ne régnerait alors que sur une société composée d'individus de la plus basse médiocrité.
Bien entendu, le conquérant qui voudrait s'emparer d'un pays ainsi socialisé n'aurait qu'à lever le doigt. Les socialistes répondront que cela leur est
1. Ce chiffre de 10 centimes comme bénéfice moyen réalisé sur l'ouvrier a été cgalemenl donné à la Chambre des députés dans une discussion récente.
égal puisqu'ils se déclarent de plus en plus antimilitaristes et antipatriotes, et qu'à leurs yeux patron français ou patron allemand représentent la même chose.
Pour leur ôter cette nouvelle illusion, il suffit de les renvoyer aux livres d'histoire montrant la destinée des peuples que leurs dissensions ont conduits sous la loi de l'étranger. La Pologne en est un frappant exemple. Bâtonnés et expropriés par les Allemands, vigoureusement mitraillés par les Russes dès qu'ils crient trop fort, ne pouvant même pas, sous peine du fouet, faire apprendre leur langue dans les écoles à leurs propres enfants, les infortunés Polonais expient durement les luttes civiles ancestrales. Leur destinée devrait être gravée en lettres d'or dans toutes les salles des congrès socialistes où l'antipatriotisme s'enseigne.
Le socialisme collectiviste qui triompherait quelque part ne saurait d'ailleurs durer bien longtemps. Il ramènerait vite les despotes libérateurs que le peuple acclamerait comme il l'a fait pour tous ceux subis par la France depuis la Révolution. En attendant, les ravages produits seraient terribles. Je suis de l'avis de Laveleye montrant à la suite du socialisme victorieux « nos capitales ravagées parla dynamite cl le pétrole, d'une façon plus sauvage et surtout plus systématique que Paris ne l'a été en 1871 par la Commune ».
Faguet a recherché comment pourrait triompher le socialisme, et il admet, ainsi que je l'avais fait moimême, que ce sera peut-être par l'airuiblissement moral de l'armée. Nous avons déjà vu, dans les troubles du Midi, un régiment lever la crosse, et l'histoire de la Commune montre qu'en pareil cas un gouvernement peut s'effondrer instantanément.
Cet effondrement s'accomplirait plus simplement encore par des mesures législatives. Le même auteur fait remarquer « qu'il suffirait d'une décision législative comme en 1790, ou d'un coup d'Etat populaire pour exproprier la bourgeoisie et procéder à son
égard comme elle a procédé à l'égard du clergé et de la noblesse au moment de la Révolution, et plus récemment à l'égard des congrégations possédantes et du clergé séculier ».
Il semble qu'un souffle d'aliénation aveugle aujourd'hui la bourgeoisie, car elle ébranle sans trêve les plus solides colonnes delà société qui l'abrite, notamment les finances et l'armée. Elle détruit progressivement toute discipline, et vote les pires mesures financières et militaires proposées par les socialistes sans pouvoir douter cependant que le triomphe du socialisme serait, comme l'a écrit le révolutionnaire Malato, « un despotisme plus dangereux que le système monarchique, parce qu'il serait insaisissable et impersonnel. »
La bourgeoisie se fait donc profondément illusion en suivant le courant qui la pousse et qu'il lui serait possible non de remonter, mais d'orienter. Elle perd conscience de sa supériorité, de sa puissance et de sa valeur, et ne comprend pas qu'une société ne saurait vivre sans discipline, sans tradition et sans hiérarchie.
Elle ignore surtout l'art de parler aux foules et ne conçoit guère le simplisme de leur âme. La seule vision politique de l'ouvrier est qu'il est exploité par le patron et que le gouvernement doit faire augmenter sa paye.
« La masse, écrit justement M. Bourdeau, n'a aucune idée nette, elle est toujours de l'avis de l'orateur qui pérore devant elle, qu'il soit favorable à la délense républicaine ou anticlérical, patriote ou antipatriote, politicien ou syndicaliste révolutionnaire. »
La foule, en effet, juge en bloc uniquement d'après l'impression produite sur elle parles vociférations des orateurs. Leurs raisons, elle ne les entend pas et, comme les femmes, se passionne pour les individus sans écouter leurs discours. Toutes les vérités seront acceptées si l'homme qui les dit lui plaît, et il lui plaît
quand il est énergique. On a vu dans une circonscription du Nord, citadelle du socialisme, un candidat, assez conservateur cependant, se faire nommer député à la place de l'un des grands chefs du socialisme, non par ses raisons mais parce qu'il avait su plaire et que les foules sentaient en lui le maître réclamé toujours.
Malgré leurs instincts révolutionnaires apparents ' les multitudes ne demandent qu'à obéir. Toute l'histoire est là pour le dire. Les ouvriers les plus violents obéissent sans discuter aux coups de sifflet du délégué des comités révolutionnaires et se mettent instantanément en grève, sans se permettre la moindre observation. Louis XIV ou Bonaparte n'auraient jamais osé les prescriptions draconiennes décrétées par d'obscurs comités auxquels leur anonymat seul confère du prestige.
Beaucoup de socialistes sont trop intelligents pour avoir confiance dans leurs doctrines et les abandonnent dès qu'ils arrivent au pouvoir. Devenus alors partie intégrante de la bourgeoisie, ils en découvrent brusquement les qualités. On a pu lire, non sans quelque étonnement, les compliments décernés aux bourgeois par un socialiste devenu ministre, M. Viviani, dans un discours prononcé à Calais :
... Autour du prolétariat, disait-il, vit une bourgeoisie qui travaille, qui a ses intérims, sa volonté, ses désirs. Et c'est une grande injustice que de la dénoncer dans son ensemble à la colère ou au mépris des travailleurs. C'est elle qui, par ses penseurs et ses philosophes, a montré le vide du Ciel.
Si la bourgeoisie n'avait fait que détruire des illusions, il n'y aurait pas lieu de lui en être extrêmement reconnaissant. Je ne sais pas — ni M. Viviani non plus — si le ciel est vide. C'est une hypothèse probable mais non démontrée. En tout cas, c'est une hypothèse que la très grande majorité des Français n'admet pas encore. Or, un véritable homme d'Etat
doit savoir respecter toutes les convictions et gouverner les peuples avec leurs idées, et non avec ses propres croyances.
Mais si les hypothèses relatives au ciel restent incertaines, au moins est-il sur que les progrès de la civilisation sont dus uniquement à la bourgeoisie de tous les âges, puisque c'est dans son sein qu'ont toujours été recrutés artistes, industriels, philosophes et savants.
La démocratie, disait M. Clemenceau dans un de ses discours, n'est pas le gouvernement du nombre... A la source de toute évolution nous trouvons Tefiort individuel des penseurs, tandis que le progrès général doit résulter nécessairement de l'accommodation progressive des masses aux idées soumises à la sanction de l'expérience par le génie de quelques-uns.
Ne qualifions pas ces vérités de banales puisque c'est seulement le jour où ils arrivent au pouvoir que les politiciens les découvrent.
Elles ne sauraient bien entendu effleurer les socialistes révolutionnaires, rêvant la destruction de la société actuelle.
Avec un peu plus d'intelligence, ces bruyants apôtres arriveraient à comprendre qu'ils ne gagneraient rien à se substituer au gouvernement qu'ils maudissent. Les survivants de leurs hécatombes finiraient par constater, que les méthodes de gouvernement sont peu variées, et deviendraient plus réactionnaires encore que leurs prédécesseurs. C'est ce qui fut toujours observé du reste quand les Césars vinrent écraser l'anarchie.
Des révolutionnaires vainqueurs ne peuvent prendre en enet que deux partis : rester révolutionnaires, et dans ce cas perpétuer un désordre contre lequel se liguent vite toutes les opinions et qui par conséquent ne saurait durer, ou gouverner à peu près comme leurs aînés. Ce dernier parti fut toujours adopté par tous les démagogues triomphants. Ceux qui, avant d'arriver au pouvoir prêchaient l'insurrection, la
grève générale et la violence, les combattent énergiquement une fois devenus les maîtres. Non, certes, qu'ils trahissent leurs principes, mais simplement parce qu'ils découvrent alors que le maintien de la vie d'un peuple est soumis à l'observance de certaines règles traditionnelles.
Ce ne sont pas en réalité les violences des révolutionnaires, mais la faiblesse de nos gouvernants qui constitue le vrai danger. Quand un pays est saturé d'anarchie, quand trop d'intérêts sont menacés et qu'on ne voit partout que palabres inutiles, promesses mensongères et lois stériles, les peuples se dirigent d'instinct vers un dictateur capable de ramener l'ordre et de protéger le travail. C'est ainsi que tant de démocraties ont péri.
La dictature, c'est évidemment l'ordre pour quelque temps, mais c'est aussi Waterloo, Sedan et l'invasion. Sans doute les Romains n'eurent pas à regretter l'avènement d'Auguste, mais son règne rendit possible Tibère, Caligula, la lente décadence et l'écrasement final sous le pied des Barbares.
La reconstruction du monde détruit par ces nouveaux maîtres exigea mille ans de guerres et de bouleversements. Le présent est fait surtout du passé et le passé ne se recrée pas. Aujourd'hui les barbares sont dans nos murs et nous les laissons saper jour après jour un édifice social péniblement construit. Ils pourront le détruire mais non le remplacer. Une société périt parfois très vite, les siècles seuls permettent de la rebâtir.
L'association des intérêts similaires est devenue la loi de l'âge moderne. La grande industrie ne l'a pas créée, mais fortement développée.
Tous les pays ont connu des formes diverses d'association. Florence et Sienne, au Moyen Age, étaient des Républiques professionnelles, formées d'une agglomération de syndicats réalisant assez bien le rêve de beaucoup de théoriciens actuels. Les corporations détruites par la Révolution constituaient aussi de véritables syndicats.
L'avantage évident de telles institutions est de conférer à de petites collectivités une puissance que ne saurait posséder l'individu isolé. Elles le dispensent, en outre, d'initiative et de volonté, qualités d'un exercice latigant et d'ailleurs assez peu répandues.
Les liens du syndicat tendent à devenir aujourd'hui la seule attache entre les hommes. Alors que les institutions politiques ne sont plus respectées, que l'idée de patrie s'affaiblit, que toutes les croyances ancestrales s'évanouissent, l'influence de l'idée syndicaliste grandit chaque jour. Elle est en voie de donner naissance à des formes de droit nouvelles. Tel par exemple le contrat collectif dans lequel le patron traite, non plus avec l'ouvrier, mais avec son syndicat. 11 tend à devenir le régime normal de l'industrie.
L'ouvrier — surtout le médiocre — gagne à ce régime, mais sous la condition d'accepter une tyrannie très dure. S'il peut conserver l'illusion du pouvoir, il ne saurait garder celle de la liberté.
De cette vérité banale, que les institutions n'ont par elles-mêmes aucune vertu et que leur influence varie avec les qualités mentales des peuples les ayant adoptées, l'histoire du syndicalisme fournit, je l'ai montré déjà, une preuve frappante.
Il se présente, en effet, sous deux formes très différentes suivant les races : le syndicalisme pacifique et le syndicalisme révolutionnaire. Le premier s'observe chez les Anglo-Saxons. Les syndicats ne s'y occupent que d'intérêts économiques et ignorent les luttes de classes. Chez les peuples latins, le syndicalisme est devenu, au contraire, un instrument d'anarchie ne visant que la destruction de la société. C'est ce dernier que nous étudierons maintenant.
Quelques syndicats d'ouvriers français se bornent bien, comme en Angleterre ou en Allemagne, à défendre leurs intérêts et ne présentent, jusqu'à présent du moins, rien de subversif. Etant peu nombreux ils ne possèdent guère d'influence.
Tout autre est le syndicalisme révolutionnaire, représenté par la bruyante Confédération du travail. Nous avons précédemment montré son antipathie pour le collectivisme, considéré par elle, avec raison, comme une simple forme de l'Etatisme.
Cette Confédération, à peine âgée de quelques années, prétend constituer un syndicat de syndicats; mais, en réalité, compte très peu de syndiqués, puisque 5 p. 100 à peine des ouvriers français en foni; partie. Il est vrai que ce n'est pas le nombre de£ apôtres qui fait la force d'une doctrine.
Ses débuts furent assez flottants. Elle ne commença à devenir puissante qu'après avoir eu à, sa tète quelques révolutionnaires intelligents, comprenant qu'un pouvoir anonyme, hardi et possesseur d'un
petit nombre de principes fixes, devait, grâce à la faiblesse gouvernementale et à l'anarchie générale, acquérir une autorité considérable.
Au double point de vue psychologique et politique, son histoire est très intéressante. Elle montre comment une poignée d'hommes résolus, peut arriver à fonder une organisation traitant d'égal avec l'Etat, au point d'obliger le Parlement à voter d'urgence des lois impérieusement dictées.
En politique, l'autorité est précieuse, mais il suffit parfois de faire croire qu'on la possède. Le prestige des sorciers a duré mille ans, bien qu'ayant comme unique appui la foi dans la sorcellerie.
Fonder un pouvoir personnel est extrêmement compliqué. Créer un pouvoir anonyme est, au .contraire, assez facile. On discute le premier, on subit le second. En France, le pouvoir des comités anonymes est toujours respecté. Au Parlement, ils régnent en maîtres. L'éminent homme d'Etat R. Poincaré montrait, dans un discours récent, ces députés affolés, M agitant en désordre leurs bulletins, jetant sur leurs circonscriptions muettes des regards interrogateurs, en se demandant : »< Vais-je plaire à mon comité ? » Les plus farouches socialistes, interrupteurs bruyants des ministres, sont en général très modestes, très petits, devant des comités souvent composés de braillards alcooliques qui, en fait de volonté populaire, ne représentent que la leur. Appuyé sur des comités, un journal et le concours d'un nombre suffisant de marchands de vin, on peut devenir un des maîtres dun pays.
On l'a pu du moins jusqu'ici, mais les comités électoraux sont maintenant assez menacés. Ayant forcé les députés d'édicter des lois très dangereuses pour la prospérité de notre industrie, ils conduisirent les négociants à former des ligues de défense. Les Chambres de commerce n'ont pas réussi à empêcher le ruineux rachat de l'Ouest, ordonné par les comités
socialistes, mais la Fédération des commerçants détaillants a fait hésiter la Chambre devant plusieurs impôts.
Quoi qu'il en soit, sous une forme ou sous une autre, groupement d'intérêts politiques ou d'intérêts professionnels, l'avenir n'est pas aux influences personnelles, mais surtout aux collectivités anonymes, guidées par des meneurs.
Les créateurs de la Confédération du travail comprirent parfaitement ces vérités élémentaires et quelques autres. Leur programme apparent fut de former un syndicat global, géré par un comité dépourvu de pouvoir visible, mais les exerçant tous, en réalité, et notamment celui d'imposer aux sociétés confédérées des ordres exécutés sans discussion.
Un premier obstacle se présentait. Pour arriver à dominer, ne fallait-il pas faire voter d'abord les ouvriers et obtenir une majorité?
Des politiciens ordinaires auraient été arrêtés par cette difficulté. Elle n'embarrassa nullement les fondateurs de la Confédération. Ne pouvant espérer le nombre, ils déclarèrent simplement substituer au pouvoir des majorités celui des minorités, et pour justifier une telle prétention, — celle d'ailleurs de toutes les aristocraties, — décidèrent hardiment, en opposition aux idées démocratiques et socialistes, que les minorités seules ont le droit d'imposer leurs volontés.
...Ainsi apparaît, éci'il l'un d'eux, l'énorme différence de méthode qui distingue le syndicalisme du démocratisme : celuici, par le mécanisme du suffrage universel, donne la direction aux inconscients, aux tardigrades et étouffe les minorités, qui portent en elles l'avenir. La méthode syndicaliste donne, elle, un résultat diamétralement opposé ; l'impulsion est imprimée par les conscients, les révoltés.
Et sur quoi est fondée cette aptitude d'une minorité de révoltés? Uniquement sur l'instinct. Les maîtres du parti assurent que « le plus simple ouvrier, engagé dans le combat, en sait davantage que les plus abscons
doctrinaires de toutes les écoles ». L'ouvrier insurgé, — bien entendu, s'il est membre de la Confédération, — devient ainsi une sorte de baron féodal placé au-dessus des lois.
Les conseils qu'on lui donne sont, en effet, ceux qui pourraient être présentés à un souverain absolu, n'ayant pas à tenir compte des codes.
Il faut aller de l'avant, se laisser porter par sa propre impulsion naturelle, ne se fier qu'à soi-même et se dire que ce n'est pas à nous à nous adapter à la légalité, mais à la légalité à s'adapter à notre volonté.
Les autocrates étant placés au-dessus des lois, l'aristocratie constituée par les membres de la Contédération n'est pas tenue à les respecter.
L'ouvrier français, écrit un des grands chefs de la nouvelle autocratie, est au-dessus de toute autorité, de tout respect, de toute hiérarchie. Il ne se demande pas, avant d'agir, si la loi lui permet ou non d'agir. 11 agit et voilà tout.
Evidemment, Louis XIV et Napoléon étaient plus modestes et moins convaincus de leur grandeur.
Quant à la toule, jamais despote asiatique ne manifesta à son égard autant de mépris que les nouveaux potentats. Ils assurent, et en ceci n'ont pas tort, que les masses adoptent tout ce qu'on leur suggère et sont incapables de réflexion. En cas de révolution, le peuple se tournera du côté des plus hardis. En temps ordinaire, il n'a qu'à se taire. « Les conscients, les militants ont seuls le droit de parler au nom de la classe ouvrière. » l^aturellement, les conscients sont les directeurs de la Confédération.
Pénétrés de l'infériorité de la vile multitude, ils la traitent, à chaque occasion, comme un simple troupeau d'esclaves. Leurs délégués ne prennent même pas la peine d'expliquer les ordres donnés, celui de se mettre en grève par exemple. Si quelque ouvrier un peu indépendant esquisse une résistance, il est vigoureusement assommé par les camarades obéissant avec une parfaite servilité aux injonctions du
comité. L'ordre du délégué remplace ainsi le fouet du commandeur sur les plantations jadis cultivées par les nègres.
La plus invraisemblable fantaisie préside souvent à ces grèves. La preuve en est fournie par un des membres les plus influents de la Confédération du Travail, M. Victor Griffuelhes dans son opuscule Voyage d'un Révolutionnaire. Voici comment il s'exprime :
A Mai'seille, sur les quais, il y avait par chantier un délégué par le Syndicat, il avait un pouvoir grand... trop grand. Pour un rien, je dis pour un rien, souvent ce délégué lançait en plein travail un coup de sifflet. C'était le signal, chacun devait quitter le chantier, c'était la grève. Pourquoi ? Tout le monde l'ignorait, patrons et ouvriers.
De tels aveux montrent avec quelle facilité se peuvent asservir les loules ouvrières dès qu'on possède du prestige.
Leur obéissance va jusqu'à une abnégation que n'auraient jamais exigée les pires despotes. On connaît l'aventure récente de ce patron briquetier des environs de Paris, qui, voulant se retirer et n'ayant pas d'héritiers, offrit à ses ouvriers de mettre son usine en actions et de les leur distribuer en restant gérant pour quelque temps afin de ne pas laisser l'affaire péricliter. Les briquetiers acceptèrent avec enthousiasme, mais la C. G. T. intervint et, redoutant cet exemple d'accord entre patrons et ouvriers, donna l'ordre impératif à ces derniers de refuser le présent. Ils obéirent sans discussion. Guéri de sa philanthropie le patron ferma l'usine.
Les méthodes gouvernementales employées par les chefs syndicalistes ne constituent pas assurément une innovation, puisqu'elles furent celles de tous les anciens tyrans. Il fallait une grande confiance dans la servihté des multitudes pour oser les appliquer de nos jours.
Gomment se maintient ce pouvoir nouveau qui
prétend remplacer tous les autres ? Les syndicalistes révolutionnaires n'ayant à tenir compte ni de la volonté populaire, ni des lois, d'ailleurs, de plus en plus fléchissantes devant eux, le problème devenait relativement assez simple. Grâce aux menaces, au sabotage et aux grèves violentes, ils obtiennent à peu près tout ce qu'ils exigent. Quand une grève pacifique éclate quelque part, le comité envoie aussitôt quelques délégués pleins d'expérience, car ce sont toujours les mêmes, pousser les grévistes aux violences. Dès que les coups commencent à pleuvoir, ils disparaissent pour aller exercer leur apostolat ailleurs.
De pareils procédés ont du reste le privilège d'exaspérer les socialistes qui croient encore au suffrage universel et à l'efficacité des lois.
Le syndicalisme, a dit l'un d'eux au Congrès de Nancy de 1907, emploie pour arriver à ses fins le boycottage, le sabotage, les grèves partielles. Telles sont les armes — vos seules armes — avec lesquelles vous avez la prétention de transformer la propriété et la société. C'est avec cela que vous entendez faire l'économie de la conquête de l'Etat, enclouer ses canons. N'estce pas souverainement ridicule !
On leur fit remarquer ensuite que le syndicat contenait assez peu de syndiqués. Sans doute, mais point n'est besoin, je le répète, de beaucoup d'apôtres pour fonder un culte.
C'est un des grands chefs du socialisme doctrinaire, M. Guesde, qui s'est le plus insurgé contre le pouvoir grandissant et les méthodes de la Confédération.
Je voudrais seulement qu'on m'expliquât, dit-il, comment casser des réverbères, éventrer des soldats, brûler des usines, peut constituer un moyen de transformer la propriété. Il faudrait en finir avec toute celte logomachie prétendue révolutionnaire. Aucune action corporative, si violente soit-elle, grève partielle ou grève générale, ne saurait transformer la propriété.
Les syndicalistes révolutionnaires répondent, très justement, que leur méthode est excellente puisqu'elle produit d'utiles résultats. Ils en fournissent comme
preuve plusieurs exemples, notamment celui de l'affaire des bureaux de placement.
Les manifestations violentes et répétées avaient surpris et intimidé le gouvernement. Effrayé, le ministère Cornbes déposa au plus vite un projet de loi que, sans perdre haleine, votèrent en trois jours la Chambre et le Sénat. Faut-il rappeler à quel degré la leçon de ce simple fait et d'autres semblables a été efficace ?
Je n'en doute pas un instant, mais je ne doute pas davantage que si le ministre, cité plus haut, avait dépensé, pour résister à des menaces présentées de la plus insolente façon, le quart de l'énergie déployée par lui pour dépouiller et expulser de vieux moines et des religieuses sans défense, l'anarchie sociale n'aurait pas fait les progrès que chacun constate aujourd'hui.
La puissance de la Confédération du travail ne repose en effet que sur l'extrême faiblesse du pouvoir. Son développement n'était possible qu'en France. En Amérique et en Angleterre, les faits exposés plus haut ne pourraient se produire. Aux Etats-Unis, leurs auteurs subiraient de nombreuses années de prison, sans aucune chance d'amnistie. En Angleterre, les syndicats étant pécuniairement responsables des détériorations commises par leurs membres, le sabotage y est inconnu.
Évidemment, cette mollesse du gouvernement constitue un facteur que les psychologues de la Confédération savent ingénieusement utiliser, mais ils commencent à triompher trop bruyamment. L'exagération do leurs violences est d'ailleurs salutaire, car elle linira sûrement par faire surgir un minislùre de défense sociale qui les mettra rapidement à la raison par la rigoureuse application des lois.
Lors de la grève de Draveil, la Confédération se croyant sûre de l'impunité dépassa fortement la mesure. Les grévistes ayant saboté les machines, dévalisé les passants, attaqué des voitures en circu-
lation, les tribunaux n'osèrent pas fermer les yeux et se résignèrent à entamer des poursuites. La Confédération menaça alors le gouvernement de décréter une grève générale s'il ne suspendait pas l'action de la justice. A la vérité, le droit de piller les diligences et d'incendier les usines est pratiquement reconnu aux ouvriers, mais on a négligé de l'inscrire dans les codes. Il fallut donc prononcer quelques condamnations. Elles furent très anodines d'ailleurs, et peu de semaines plus tard, les courtisans de la basse popularité firent, comme d'habitude, voter une amnistie.
Cette tentative de révolution eut au moins pour résultat de montrer au gouvernement la vanité des menaces qui l'ont fait tant de fois trembler. Il comprit, pour la première fois, que le pouvoir de la Confédération reposait surtout sur la terreur qu'elle inspire. Son action n'est considérable que parce que s'exerçant contre des ministres sans résistance.
Mais à défaut de la défense gouvernementale sur laquelle on ne peut guère compter, la Confédération du travail se trouve maintenant en tace d'ennemis plus sérieux que la police et l'armée. Elle a vu, bien à contre-cœur, s'enrôler sous sa bannière la secte redoutable des anarchistes. Impossible de les repousser, leur programme de destruction sociale, pour établir une sorte de communisme, était identique à celui de la Confédération.
Les compagnons anarchistes ne connaissant guère d'autre méthode de raisonnement que le sabotage et l'incendie, ne sont pas d'un maniement facile. Ces illuminés veulent bien tâcher d'anéantir la société en bloc, assassiner en attendant le plus de souverains possible, souffrir au besoin le martyre pour leur foi, mais jamais ils ne se plieront à la discipline d'un syndicat. Les membres de la Confédération du travail ont victorieusement tenu tète dans les congrès aux colleclivistes, mais on ne voit pas lacilement com-
ment ils réussiront à se défaire de leurs nouveaux alliés les anarchistes. Nous examinerons les conséquences de leur présence dans le prochain chapitre.
Quant aux ouvriers, esclaves dociles poussés par d'invisibles mains, ils n'ont assurément rien à gagner dans la voie où on les dirige et beaucoup à perdre. Leur salaire, en effet, dépend uniquement de l'état des affaires industrielles. Ils pourraient être syndiqués jusqu'au dernier sans obtenir une augmentation d'un centime, si le commerce de leur pays diminuait d'importance. Cette diminution, déjà commençante, deviendra beaucoup plus grande encore, quand les capitaux effrayés iront chercher des pays sagement gouvernés où ne les inquiéteront pas les grèves violentes, les sabotages et les lois tyranniques que les Chambres ne cessent de voter et qui déterminent de plus en plus l'émigration des fortunes.
Ces vérités, les prétendus défenseurs des classes ouvrières se gardent bien de les dire. Ils savent pourtant que ce n'est pas en s'appropriant la fortune d'autrui que les travailleurs amélioreront leur sort, mais seulement en perfectionnant leur instruction technique. La capacité est la grande puissance de l'âge moderne et rien — absolument rien — ne peut la remplacer. Que l'ouvrier accroisse sa valeur professionnelle, qu'il finisse par s'élever au niveau de ses collègues américains dont nous parle Paul Adam, gentlemen qui arrivent le matin à leur atelier élégamment vêtus, mettent une blouse, travaillent et, leur journée finie, prennent un bain et vont achever la soirée au cercle sans que rien les distingue dans leurs manières des hommes du monde les plus corrects.
A côté de ces ouvriers à 25 francs par jour végètent, il est vrai, les manœuvres ignorants et bornés qui ne gagnent que 4 francs dans le même temps. L'idéal de la civilisation est-il d'élever le manœuvre au rang du geulleuian ou de créer une société artificielle qui
abaisserait le gentleman au niveau du manœuvre? Je connais la réponse des socialistes, mais je sais aussi celle dictée par le simple bon sens. Dédaignons les vagues phrases humanitaires inspirées uniquement par la basse envie. Tous nos efforts doivent tendre à fortifier la mentalité d'un peuple et non à l'amoindrir. Le progrès n'est pas dans la haine des classes, comme ne cessent de le répéter les sectaires, mais uniquement dans leur fusion.
Les socialistes, qui d'abord favorisèrent la création des syndicats, les voient maintenant se retourner contre eux. Bien vainement essaient-ils de calmer cette hostilité. Malgré leur soumission, la Confédération du Travail les repousse avec mépris. Dans ses meetings récents, elle a refusé la présence d'un seul député socialiste.
L'idéal des syndicalistes reste encore un peu vague, car pour le moment ils ne cherchent qu'à détruire, mais leurs écrivains ont déjà pris soin de nous dépeindre la future société syndicaliste. Elle sera composée de producteurs réunis en syndicats échangeant leurs services. Cette organisation, très éloignée de la forme Etatiste prônée par les collectivistes, lui serait évidemment supérieure. Collectivistes et syndicalistes sont en réalité aux pôles de la pensée, et nulle conciliation n'est possible entre eux.
Beaucoup de braves gens prennent des airs entendus pour nous révéler que le syndicalisme représente l'aurore de temps nouveaux. Ils ne semblent pas soupçonner que cette aurore constitue simplement une régression vers un état de choses fort ancien et si insupportable qu'il fut abandonné.
Le régime syndicaliste a fonctionné, en effet, pendant des siècles dans les républiques italiennes. Elles n'étaient que des fédérations de syndicats industriels, sous la direction d'un conseil élu par ces syndicats.
Le tableau des conséquences de cette forme gouvernementale a été parfaitement tracé par un professeur au Collège de France, M. Renard, que sa qualité de socialiste humanitaire rend peu suspect. Je lui emprunte sa description :
Querelles de ville à ville, de quartier à quartier, de famille à famille, interminable et monotone kyrielle de vendettas, d'émeutes, d'incendies, de meurtres, de barricades, d'exils, de confiscations, voilà le spectacle désordonné, tumultueux, qu'offrent pendant des siècles les communes italiennes, Florence la Belle aussi bien que les autres. En Italie on croirait à certains moments qu'on descend avec Dante dans un de ces cercles infernaux où se poursuivent, se débattent, se mordent, se dévorent des troupes de monstres, de démons et de damnés.
Dans son livre, Socialisme à l'Etranger, M. Quentin- Bauchart montre que ce régime syndicaliste était si oppressif pour l'ouvrier que l'on considéra partout comme un bonheur d'en être débarrassé — même au prix de dictatures militaires très dures. La Révolution se crut obligée d'abolir les corporations, infiniment moins tyranniques cependant que les tout-puissants syndicats des républiques italiennes.
Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que l'effort de la civilisation, eiïort dont est sortie la constitution des grands Etats, a été de substituer l'intérêt général à des intérêts individuels et corporatifs toujours en lutte. Le syndicalisme est donc, en réalité, je le répète, une é Miction régressive et non progressive.
Que des intérêts similaires se syndiquent, rien de plus naturel. Cela existe universellement. En Allemagne, notamment, les syndicats sont innombrables. Tous les corps d'état, bouchers, professeurs, magistrats, égoutiers, etc., sont plus ou moins syndi(iués. En France seulement, se manifeste la prétention des syndicats de renverser l'Etat pour être les maîtres, et revenir à une forme de gouvernement que le progrès de la civilisation a fait disparaître.
Si le syndicalisme triomj)hait un jour, nous verrions s'ouvrir une période d'anarchie à laquelle au-
cune organisation sociale ne saurait résister longtemps. Les peuples révoltés contre leurs lois sont condamnés à subir bientôt les fantaisies des despotes que le désordre fait invariablement surgir, et finalement les invasions. C'est pour ne l'avoir pas compris que de grandes nations ont péri, que la Grèce, flambeau du monde antique, fut réduite en esclavage et que la Pologne disparut de l'Histoire.
Le triomphe du mouvement actuel ne serait qu'une conséquence de la désagrégation mentale dont la révolte des postiers constitue un alarmant symptôme. Dans leurs meetings, on a vu ces derniers prôner l'antimilitarisme, l'antipatriotisme et l'anarchie. Leur grève, au moment même où l'affaire des Balkans paraissait devoir entraîner la France dans une guerre redoutable, prouve à quel point des syndiqués font passer de petits intérêts particuHers avant l'intérêt général. Pour eux, la patrie, c'est leur syndicat.
La lutte se dessine de plus en plus nettement entre le syndicalisme révolutionnaire et l'Etatisme collectiviste. Ces deux formes de tyrannie sont également détestables. Je crois cependant que la première serait peut-être la moins dure, parce que de petits despotismes collectifs se font équilibre et sont dès lors moins tyranniques qu'un seul despotisme collectif tel que celui rêvé par les socialistes.
Avec l'elïacement progressif des caractères et l'incompréhension générale des lois naturelles, nous sommes condamnés à subir l'une ou l'autre de ces tyrannies, à moins que ces deux forces antagonistes n'arrivent à se neutraliser l'une par rauti;^. Ne l'espérons pas trop.