‹ La psychologie politiqueChapitre 18 sur 38 · L EVOLUTION ANARCHIQUE DU SYNDICALISME · texte numérisé non relu

L EVOLUTION ANARCHIQUE DU SYNDICALISME

très avantageux en apparence, attestés par nos statistiques, l'orateur n'eut pas de peine à montrer de quelles illusions optimistes les hommes d'Etat qui les invoquent étaient victimes. Alors que depuis vingt ans le commerce de la plupart des pays : Allemagne, Etats-Unis, Belgique, etc., a doublé, le nôtre, au point de vue de la progression, est lentement tombé au dixième rang.

Et pendant que nous nous ralentissons ainsi, tous les peuples devenant de plus en plus industriels trou- '' vent de moins en moins de débouchés. Ces derniers se ferment successivement. « Un jour peut venir où les difficultés de cet encombrement général ne seront plus d'ordre économique et pourront tourner en conflits de peuple à peuple ».

Une des causes contribuant aussi, en dehors de l'ordre qui y règne, à la puissance de certains pays étrangers, c'est qu'au lieu de la sinistre armée des déclassés fabriqués par notre Université, ils possèdent « une jeunesse ardente et nombreuse qui se répand d'un bout du monde à l'autre et qui travaille à la prospérité des affaires de son pays d'origine ».M.Mcline espère que nous aurons cette jeunesse le jour où nous sei'ons guéris de la plaie du fonctionnarisme. Plus grave est la plaie de notre Université. Le fonctionnarisme n'en constitue que la conséquence nécessaire.

Dès qu'un parti politique se fonde et quelles que soient ses doctrines, eùt-ii pour but de saccager des machines ou de « planter le drapeau national dans le fumier », on est toujours sûr de voir accourir à son aide une nuée de demi-intellectuels sans emploi. Notre éducation classique en fabrique des légions, incapables de rcniplir d'autres fonctions. Ne nous étonnons donc pas que les pires formes du syndicalisme anarchique puissent recruter de nombreux avocats.

Le sabotage des usines, ou la destruction des (ils

télégraphiques, constituant des opérations qu'on évite de recommander trop ouvertement, par crainte des lois, les professeurs d'anarchie linirent par essayer de découvrir une philosophie, d'oii pourraient se déduire, grâce à d'habiles subterfuges de langage, les pratiques du syndicalisme anarchiste.

La tentative étant malaisée réussit médiocrement. On vit avec étonnement les doctrnes enseignées au Collège de France par le plus doux et le plus sagace des philosophes, M. Bergson, devenir l'Evangile du syndicalisme révolutionnaire. i« C'est de M. Bergson que se réclame l'école nouvelle », nous dit M. le professeur Bougie. Il est vrai que les modernistes, les néo-catholiques et d'autres sectes s'en prévalent également. « Ce que demandent les uns et les autres à leur maître involontaire, ce sont des leçons d'antiintellectualisme. » On doit remplacer le raisonnement « par des intuitions illuminantes, qui seules nous permettent de comprendre la vie par une sorte de sympathie inexprimable... 11 faut s'en fier en tout et pour tout, aux inspirations de l'élan ouvrier, frère de l'élan vital >>.

Vous ne comprenez peut-être pas très bien? Moi non plus, et les syndicalistes encore moins. Cela n'a du reste aucune importance. La grande force d'une doctrine est souvent d'être incompréhensible. Les foules ne se passionnent guère que pour ce qu'elles ne comprennent pas. A l'époque du Jansénisme, l'Europe faillit être bouleversée par une doctrine de la Grâce, dont aucun théologien n'est jamais parvenu à nettement exposer les principes ni à voir l'immoralité.

En fait, les théoriciens du syndicalisme ont simplement pressenti l'utilité j)Our une doctrine politique de posséder une philosophie. Colles d'Hegel, Comte et quelques autres avaient déjà servi à des partis très divers et d'ailleurs étaient bien vieilles. 11 fallait donc en choisir une autre et naturellement on prit la plus neuve. Lorsque les anarchistes incendie-

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ront une usine, ils pourront assurer désormais le faire au nom d'une philosophie et avoir pour guides « les intuitions illuminantes de l'instinct ».

Et ceci nous montre en passant combien est dangereuse la tendance de la philosophie pragmatiste à dédaigner la raison pour lui substituer l'instinct. On oublie trop facilement qu'il fallut à l'homme des entassements d'âges, pour sortir de l'instinctif et /entrer dans le rationnel. Ce n'est qu'en se dégageant progressivement de ses impulsions instinctives, que l'humanité put s'élever sur l'échelle de la civilisation.

Une civilisation, c'est la domination de l'instinctif par le rationnel. Une révolution et l'état de barbarie qui l'accompagne, c'est la revanche de l'instinctif contre le rationnel.

Si donc, comme l'affirme M. Bougie, la philosophie anti-intellectualiste doit conduire « les constructions intellectuelles à retourner spontanément en poussière » on peut assurer que le même jour l'humanité retombera au plus inférieur degré de la basse barbarie. La philosophie de l'instinct a toujours été pratiquée en réalité par les sauvages et les apaches de tous les temps. Il faut la leur laisser.

Les doctrines du syndicalisme révolutionnaire et la faiblesse gouvernementale nous préparent de furieux bouleversements. Peut-être finalement en résultera-t-il quelque utilité. L'âme des peuples est parfois si stable que la modification, même légère, du moindre élément de leur vie sociale, réclame un temps fort long ou une révolution très violente. Les révolutions coûtent cher et produisent peu. mais enfin il en reste parfois quelque chose. La Terreur, vingt ans de guerres européennes et la mort violente de trois millions d'hommes furent nécessaires pour donner simplement aux Français la similitude des droits et l'égalité devant la loi. Ils eussent fini par les obtenir sans révolution, car la locomotive est une niveleusc plus puissante que la guillotine; mais il aurait fallu

attendre un peu, et les dieux n'ont pas accordé aux Latins la faculté d'attendre.

L'examen du rôle, assurément très important, joué par le syndicalisme dans l'Evolution économique du monde nous entraînerait au delà des limites possibles d'un chapitre. Voulant nous restreindre au point le plus intéressant, nous remarquerons simplement que le syndicalisme pourra peut-être, s'il réussit à se débarrasser des anarchistes, s'opposer utilement au développement du collectivisme, forme suprême de l'Etatisme, dans lequel nous nous enlisons chaque jour davantage et dont le terme ultime serait la misère dans l'égalité et la servitude.

Il ne faut pas oublier, en effet, et cesser de répéter, que le syndicalisme est l'ennemi irréductible du collectivisme. Associer les deux mots, c'est comme si on parlait de chrétiens musulmans ou de clérioaux libres penseurs.

Aux personnes ignorantes de cette divergence absolue de doctrines, que persistent à méconnaître les socialistes, je recommande la lecture d'un opuscule intéressant, dû à la plume d'un syndicaliste fervent, M. Edouard Berth. Il y démontre fort bien l'irréductible différence séparant le collectivisme, expression finale de l'Etatisme, du syndicalisme qui repousse de toutes ses forces l'intervention de l'Etat. L'auteur considère, non sans raison, que le développement du socialisme est une conséquence de la décadence bourgeoise. Il combat également l'anarchisme qui, explique-t-il judicieusement, « représente la résistance au progrès ou la dissolution du progrès ». Quant au capitalisme si persécuté par les socialistes, les syndicalistes en comprennent parfaitement au contraire la puissance.

Le syndicalisme, dit M. neitli, considère le capitalisme comme un merveilleux magicien qui a su, yràcc à l'audace combinée

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de l'initiative individuelle et de la coopération, faire sortir du travail social où elles dormaient l'infinité des forces productives humaines.

De plus en plus effacés devant leurs rivaux, les socialistes savent cependant aujourd'hui que le syndicalisme « travaille à déposséder le parti socialiste de ses électeurs ouvriers ».

Ces rivalités nous présagent bien des combats. Ne les redoutons pas trop, puisqu'ils sont inévitables et que la nature n'a pas encore trouvé d'autre moyen de réaliser ses progrès. La lutte, elle est partout. Luttes entre les espèces animales, luttes entre les peuples, luttes entre les individus, luttes entre les sexes, luttes enfin entre les cellules mêmes de noire organisme. Et ces dernières, quoique cachées, sont justement les plus impitoyables. Il faut donc se résigner à toutes ces batailles que ne sauraient prévenir noa discours. Le monde marche avec nous ou contre nous suivant la manière dont nous savons nous orienter. Les nécessités naturelles nous conduisent, et vainement chercherions-nous à les fuir. On peut les maudire. Il faut les subir.

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