Un vol. in-4'' de 750 pages. — Paris, Didot
si rare et de si peu d'infliiGnce, pourquoi donc alors vouloir la supprimer, et comment justifier que cette coutume puisse être « une des grandes causes de la stagnation où se trouve la société arabe » ?
M. Leroy-Beaulieu range notre éducation latine parmi les principaux moyens d'action sur les Arabes. C'est là, du reste, une opinion générale aujourd'hui, que j'ai partagée comme tout le monde, et dont il m'a fallu beaucoup de voyages et d'observations pour me dépouiller complètement. Bien que ne pouvant espérer convertir à mes idées un seul lecteur français, le sujet est trop grave pour que je ne dise pas toute ma pensée. Elle sera exposée dans un prochain chapitré. On y verra que loin d'améliorer la condition des indigènes, l'instruction européenne n'a d'autre résultat que de les rendre moralement et matériellement tout à fait misérables.
Les raisons psychologiques du déplorable effet produit sur des races relativement inférieures ou, du moins, différant profondément de celles de l'Europe par notre éducation européenne n'étaient pas impossibles à prévoir. Cette éducation adaptée par des transformations séculaires à nos sentiments et à nos besoins ne pouvait l'être à des sentiments et à des besoins différents. Ses premiers résultats sont de dépouiller brusquement l'Arabe, l'Hindou ou un Oriental quelconque des idées héréditaires sur lesquelles sont fondées ses institutions et ses croyances, base de son existence. Si le rêve de M. Leroy-Beaulieu et de tous les auteurs qui prônent l'éducation européenne des Arabes s'accomplissait, l'Algérie serait pour nous ce que fut laVénétie pour l'Autriche, ce qu'est l'Irlande pour l'Angleterre, l'Alsace pour l'Allemagne.
Nos historiens gémissent quelquefois dans leurs livres de la perte de l'Inde, jadis en partie conquise par le génie du grand Duplcix. Ne la regrettons pas trop. Gouvernée comme nous gouvernons Pondichéry et nos autres colonies, c'est-à-dire avec les principes
exposés par M. Leroy-Beaulieu, l'Inde, rapidement mise à feu et à sang, n'eût pas tardé à nous échapper. On a recommencé en Indo-Chine^ exactement les mêmes lourdes fautes qui rendent partout notre domination si intolérable et si ruineuse. Nous envoyons administrer des Orientaux par des agents politiques qui les traitent à la façon d'un département français, avec une armée de fonctionnaires, n'ayant pas les notions les plus vagues des mœurs et des coutumes du peuple indigène, et le heurtant à chaque instant. Alors que notre grande colonie devrait rapporter 200 millions par an à la métropole, suivant l'assertion d'un ancien gouverneur, M. Harmand, nous continuons à y semer millions et soldats, sans autre résultat que de nous faire profondément haïr, perdre tout prestige et montrer une fois de plus au monde notre désolante incapacité à comprendre quelque chose aux besoins, aux sentiments et aux idées des races étrangères et, par conséquent, à les gouverner.
Le danger apparaît donc clairement de vouloir imposer aux indigènes des colonies des institutions, des idées et des besoins de peuples différents. Nous pouvons ajouter, d'ailleurs, que pareille tâche est impossible et qu'aucune nation n'a jamais réussi à la réaliser. Le vernis provisoire de l'éducation européenne modifie fort peu l'indigène. Causez quelque temps avec des lettrés hindous, élevés dans les écoles anglo-indiennes, vous constaterez, malgré une instruction à peu près égale à celle du bachelier ou du licencié européen, l'abîme subsistant entre leurs idées
1. En Indo-Chine et partout. Le D' Colin a publié sur le Sénégal et le Soudan une série d'articles où il montre les tristes résultats de notre incurable manie de vouloir imposer à tous les peuples nos institutions. « En nous attaquant prémniurémenl à l'organisaiion de la société nègre, dit l'auteur, nous aurons la guern», la guerre perpétuelle et sans merci, et nous trouverons devant nous tous les )i('ii|ile3 fétichistes et musulmans, sans compter que les esclaves eux-mêmes seraient contre nous. »
et les nôtres. Il fallut de longs siècles aux Barbares pour se créer, avec les débris du monde romain, une civilisation, une langue et des arts adaptés à leurs besoins. Ces grandes transformations, le temps seul peut les accomplir.
L'histoire prouve que deux civilisations trop différentes, mises en présence, ne se combinent jamais. Les peuples conquérants qui ont pu en influencer d'autres sont uniquement ceux dont les sentiments, les idées, les institutions et les croyances ne présentaient pas de divergences trop accentuées. Les Orientaux agissent aisément pour cette raison sur des Orientaux, mais jamais les Occidentaux n'ont pu acquérir d'action sur eux.
Tel est le secret de l'influence immense exercée par les Arabes en Orient, et qu'ils possèdent encore en Afrique, en Chine et dans l'Inde. Partout ils ont réussi sans effort à faire adopter aux peuples en contact avec eux les éléments les plus fondamentaux de leur civilisation : la religion, la langue et les arts. Implantée dans un pays, la civilisation musulmane y semble fixée pour toujours. Elle a fait reculer dans l'Inde des religions pourtant bien vieilles et rendu entièrement arabe cette antique Egypte des Pharaons sur laquelle les Perses, les Grecs et les Romains eurent si peu d'influence. L'Islamisme compte 50 millions de sectateurs dans l'Inde, 20 millions en Chine, et ce nombre s'accroît rapidementchaqiiejour.il conquiert aujourd'hui tout le continent africain, alors que les efforts des missionnaires européens échouent misérablement. L'explorateur européen, parvenu à grand'peine au centre de l'Afrique, trouve des caravanes d'Arabes laissant derrière elles leur religion et souventleur langue.
Les Européens peuvent être des colonisateurs habiles ; mais, depuis Home, les seuls peuples réellement civilisateurs ont été les musulmans. Seuls, en effet, ils réussirent à faire adopter à d'aulres races les éléments essentiels d'une civilisation : la religion, les inslilulions et les arts.
Les Européens parviennent assez aisément, comme les Anglais dans l'Inde, à dominer un peuple inférieur; mais modifier sa mentalité, il n'y faut pas songer. L'écart entre nos sentiments, nos besoins et les leurs est trop considérable pour que les étapes en puissent être brusquement franchies. La civilisation adaptée à nos besoins ne l'est nullement aux leurs; notre vie factice, nos inquiétudes perpétuelles, nos révolutions fréquentes, nos nécessités artificielles et le travail incessant qu'elles entraînent, la vie de l'ouvrier de l'usine ou des mines, péniblement attelé à un dur labeur et ne possédant de la liberté que le mot, rien de tout cela ne le tente. Je fus toujours frappé, dans mes voyages, de constater que les lettrés orientaux, ayant visité l'Europe, étaient les moins séduits par notre civilisation. Je n'en ai jamais connu qui n'aient considéré l'Oriental comme beaucoup plus heureux, plus honnête et plus moral que l'Européen tant qu'il n'a pas subi son contact. Le seul résultat de notre civilisation sur les Orientaux est de les dépraver et de les rendre misérables.
Impossible d'insister longuement sur les vérités qui précèdent. On ne peut qu'énoncer brièvement ici des idées dont le développement exigerait un volume. Pour en revenir à M. Leroy-Beaulieu, j'ai l'espoir qu'en y réfléchissant il reconnaîtra que l'idée de franciser un peuple demi-barbare en lui inculquant notre éducation, théorie si générale encore en France, n'est véritablement plus soutenable par un savant. Laissons de telles idées aux démagogues socialistes. On n'a plus aujourd'hui le droit d'ignorer que les institutions d'une race ont un enchaînement nécessaire, qu'elle ne peut pas les choisir à volonté, mais doit subir celles en rapport avec ses besoins et imposées par son évolution. Inutile de rechercher la civilisation théoriquement la meilleure pour une nation, mais bien celle qui lui convient.
Je n'ai cessé depuis vingt ans de répéter les vérités
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qui précèdent. Elles commencent, bien que très lentement, par faire leur chemin. Dans son remarquable ouvrage, Domination et Colonisation, un des hommes les plus familiers avec les choses de l'Orient, M. l'ambassadeur Jules Harmand, s'exprime de la façon suivante : .
C'est la plus grande des erreurs et la plus fatale pour le conquérant et pour ses sujets de ne pas reconnaître qu'il y a des races et des sociétés supérieures de par la nature et par l'accumulation des circonstances évolutives, qu'il y en a d'autres moins favorisées, et que plus la distance qui les sépare est grande et moins il est possible de les rapprocher par des lois communes et par les mêmes procédés de culture.
...Ce sont ces convictions, dictées par l'observation des faits, qui doivent inspirer la conduite des Européens dans leur expansion lointaine, accomplie par la domination des peuples si différents d'eux-mêmes. Leur application seule, résolument désassimilatrice, systématiquement respectueuse de la constitution mentale de ces peuples, des organisations politiques et sociales qui sont la résultante de leurs besoins matériels et moraux, peut être profitable en même temps au dominateur et au sujol, et justifier ces vastes et difficiles entreprises.
Nos hommes politiques sont pour la plupart très loin encore de ces idées. Couramment des administrateurs font traduire et afficher, dans les pays barbares qu'ils gouvernent, la proclamation des Droits de l'homme, pour se concilier les populations envahies et leur faire apprécier les bienfaits de nos institutions. Cette enfantine conception donne l'e.xacte mesure de leur mentalité en matière de colonisation.
A nos méthodes d'assimilation forcée se joignent, dans les colonies un peu éloignées, des procédés d'autocratie jacobine, qui les rendent rapidement inhabitables pour des Européens. Le moindre petit gouverneur — fruit sec do la polilique le plus souvent — se croit un potentat et se conduit en despote asiatique.
Le Matin du 29 mars 1910 contenait à ce sujet une correspondance d'un voyageur à la Guyane dont voici un extrait :
Les hauts fonctionnaires envoyés de la métropole ne passent que pour amorcer une affaire ou une candidature. S'ils séjournent un peu, ils sont en proie à la folie autocratique, promulguent des ukases effarants, ordonnent des arrestations, séquestrations, expulsions, répandent la terreur, préparent la révolte. Quand, à la dernière extrémité, le gouvernement central les rappelle, c'est pour les envoyer ailleurs en fructueuse mission.
Pour le malheureux colon, nulle sûreté : politiquement, l'arbitraire; commercialement, l'arbitraire. L'interprétation variable des tarifs de douane permet à l'administration de ruiner Pierre au bénéfice de Paul. Nulle garantie pour l'avenir d'une entreprise. Vous achetez des terres pour y planter des cacaoyers, sur lesquels on vous promet une prime de 80 centimes quand ils seront en rapport; vous engagez vos capitaux : le moment venu, il se trouve que la prime est réduite à 30 centimes, et qu'au surplus il n'y a pas de crédits au budget pour la payer. Vous réclamez; on vous objecte : « L'administration n'est pas allée vous chercher en France ; que venez-vous faire ici ? »
Il est aisé de deviner à quelle misérable situation, semblables procédés ont conduit ces colonies. Le résultat est rendu frappant, par la comparaison avec des pays voisins. Alors que la Guyane anglaise et la Guyane hollandaise ont atteint un haut degré de prospérité, la Guyane française retourne à l'état sauvage.
J'ai déjà montré dans un précédent chapitre, en reproduisant des fragments d'une circulaire du gouverneur actuel de la Côte-d'Ivoire, combien étaient maladroitement féroces nos méthodes de colonisation et à quel point elles avaient exaspéré les populations. Un journal anglais, VAfrican Mail faisait justement remarquer que les révoltes de toutes ces peuplades, auxquelles nous prétendons imposer par la violence les bienfaits de notre civilisation, étaient fatales.
Les autorités récoltent ce qu'elles ont semé, et depuis deux ans la Côle-d'Ivoire est le théâtre de combats incessants aboutissant à un état de choses, presque sans précédent, dans les annales de l'Afrique occidentale moderne.
On peut tirer de ce qui se passe actuellement à la Côte-
d'Ivoire plusieurs leçons, dont la principale est la folie qu'il y a à frapper d'impôts les tribus des forêts qui n'ont substantiellement rien gagné à l'occupation européenne. Une telle politique ne peut être appliquée que par des méthodes brutales : incendies de villages, raids sauvages et incidents déshonorants.
Lorsqu'une administration civilisée exhibe sur des lances les têtes des chefs indigènes rebelles pour montrer ses prouesses, lorsqu'elle hypothèque les récoltes des villages indigènes pour le paiement de ses impôts, on ne peut guère se montrer surpris que les communautés indigènes soient préparées à courir le risque d'une destruction complète pour secouer un joug si odieux.
Comme consolation — d'ailleurs médiocre — de nos insuccès coloniaux, nous pouvons dire que les Allemands ne furent pas plus heureux. Les Belges ont employé des procédés aussi durs que les nôtres, mais, possédant en plus beaucoup de méthode et des hommes capables, ils ont su retirer de leur grande colonie du Congo d'immenses richesses. N'ayant nullement la prétention — toujours un peu hypocrite — d'être les bienfaiteurs de l'humanité, ils se sont bornés à devenir les bienfaiteurs de leur propre pays. C'est généralement le seul but (ju'on puisse se proposer et obtenir en matière de colonisation.