‹ La psychologie politiqueChapitre 26 sur 38 · RÉSULTATS DES INSTITLTIONS EUROPEENNES · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DES INSTITLTIONS EUROPEENNES

Les conséquences d'un tel système, on les devine aisément; anarchie d'abord, révolte ouverte ou tout au moins haine profonde des populations, ensuite. Les témoignages, malheureusement, sont unanimes sur ce point.

La cause réelle de la piraterie en Indo-Chine, lisons-nous dans un ouvrage récent, n'est pas une idée de patriotisme qui soulèverait les populations indigènes contre l'envahisseur. C'est nous qui l'avons suscitée. Nous avons indisposé les populations paisibles en réquisitionnant des porteurs, en éloignant de leurs terres des agriculteurs pour en faire des coolies, en brûlant des villages, en tyrannisant les indigènes, en établissant partout et sur tout des taxes lourdes, dépassant trois ou quatre fois la valeur des produits ; la piraterie n'est que le résultat des tracasseries de nos administrateurs et des crimes des mandarins que nous couvrons.

Notre ruineux système ne sème pas ses tristes conséquences uniquement en Indo-Chine. Nous tentons également d'assimiler toutes nos colonies anciennes et nouvelles, et partout avec le même insuccès. Je ne veux pas rappeler — car cet exemple n'est pas exactement applicable à ma démonstration actuelle — que la cause du dernier bouleversement qui faillit nous enlever l'Algérie fut l'incompréhensible mesure par laquelle nous avons naturalisé en bloc toute la partie juive de la population. Mais je citerai, d'après des témoins oculaires, les faits observés au Sénégal. Dans une série d'articles publiés par un grand journal parisien, M. Colin montre jusqu'où peut conduire la manie d'imposer nos institutions à des peuples qui n'en veulent pas.

En nous attaquant prématurément à l'organisation de la société nègre, dit M. Colin, nous aurons la guerre, la guerre pcrpéluoUe et sans merci, et n^iis trouverons devant nous tous les peuples fétichistes et musnhiians, sans compter que les esclaves euxmêmes seront contre nous.

La guerre durable non, sans doute, ni au Sénégal ni dans nos autres colonies, tant que, très visiblement, nous resterons les plus forts ; mais l'hoslilité des popu-

lations si maladroitement troublées, nous l'avons éveillée partout.

Un observateur judicieux, ayant longtemps habité nos colonies, M. Poitou-Duplessy, ancien médecin principal de la marine, écrit :

L'application prématurée du suffrage universel aux colonies, la mise à l'élection de tous les postes principaux ont eu pour eftet de faire tomber tout le pouvoir aux mains des noirs sept à huit fois plus nombreux, et, grâce à la faiblesse, à la pusillanimité du pouvoir métropolitain et de ses représentants, de rendre le séjour des îles impossible pour la race blanche, vouée aujourd'hui à l'oppression ou à la disparition. C'est le retour fatal à la barbarie. L'exemple de Saint-Domingue est là pour le prouver... Si l'on considère le nombre d'électeurs que représente tel ou tel député colonial qui vient légiférer à Paris sur nos intérêts les plus chers, on arrive à cette conclusion singulière qu'un nègre des Antilles compte sept à huit fois plus dans la balance des destins de la patrie que n'importe lequel des citoyens français.

Tels sont les résultats produits par l'application des institutions européennes aux indigènes des colonies.

Ayant successivement étudié l'influence de l'éducation et des institutions, il ne me reste plus qu'à examiner celle des croyances religieuses.

Sur l'action que nous pouvons exercer par elles, je serai fort bref. Accuser nos hommes d'Etat actuels de prosélytisme religieux serait injuste et le temps est passé où l'on prenait les armes pour défendre les missionnaires troublant par leurs prédications les institutions sociales des Orientaux. Si l'on devait nous reprocher quelque chose, ce serait plutôt un prosélytisme négatif. Mais enfin, nos indigènes coloniaux restent généralement parfaitement libres dans la pratique ûe leurs différents cultes- J'aborde donc seulement ce côté de la question, pour compléter ma démonstration qu'aucun des éléments d'une civilisation supérieure ne peut s'imposer à des peuples inférieurs.

Quelques chiffres suffiraient à montrer le oeu d'in-

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fluence de nos croyances religieuses sur les Orientaux. Mais ils sont superflus devant les aveux d'impuissance échappés aux missionnaires eux-mêmes.

En ce qui touche les Arabes, j'ai déjà cité le cas des 4.000 orphelins du cardinal Lavigerie. Elevés dans la religion chrétienne, soustraits à tout contact indigène, l'immense majorité de ces orphelins est retournée à l'islamisme aussitôt parvenue à l'âge adulte.

L'expérience se poursuit sur une bien autre échelle en Orient, et notamment dans l'Inde anglaise. Au sein d'un congrès de l'Eglise anglicane, un chanoine, M. Isaac Tylor, fut obligé de constater le navrant insuccès des missionnaires anglais, qui, en de nombreuses années, malgré la protection du gouvernement et d'énormes dépenses, n'avaient recruté qu'un nombre très minime de prosélytes, et parmi les plus basses castes. Dans les pays musulmans, où les missionnaires ne peuvent espérer l'appui de leur gouvernement, les échecs sont plus signalés encore. Après avoir dépensé un demi-million et dix ans d'efforts, en Arabie, en Perse, en Palestine, ils n'ont pu obtenir qu'une seule conversion, celle d'une jeune fille, notoirement connue d'ailleurs pour être à demi idiote. Cet exemple, ajouté à tant d'autres, dénonce l'impossibilité où nous sommes de faire pénétrer nos idées, nos conceptions, notre civilisation, dans les cerveaux des Orientaux, par quelque moyen que ce soit.

L'impuissance des croyances religieuses est importante à noter après celle de l'instruction et des institutions. Mais, je le répète, elle ne constitue pour ma thèse qu'un argument accessoire. Je ne suis nullement l'ennemi des missionnaires, dont je respecte le courage et les illusions, et qui nous rendent souvent de grands services dans les pays demi-civilisés ne nous appartenant pas, la Syrie, par exemple, en répandant notre langue au moyen de leurs écoles.

Ma tâche pourrait paraître terminée, après avoir montré que notre éducation et nos institutions, appli-

quées aux indigènes des colonies, n'ont d'autre résultat que de troubler profondément leurs conditions d'existence et les transformer en ennemis irréconciliables des Européens.

De tels faits sont indépendants de toute théorie. Mais ils doivent avoir des causes, et ce sont ces causes que je veux essayer maintenant de déterminer. Les faits ne sont que les conséquences de lois très générales qu'il faut toujours tâcher de découvrir. C'est ce que nous allons tenter maintenant en recherchant les causes de notre impuissance à élever au niveau de la civilisation européenne les peuples demi-civilisés ou barbares. Alors peut-être apparaîtront nettement au lecteur les raisons profondes de l'impénétrabilité des races.

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