RÉSULTATS DES INSTITUTIONS EUROPEENNES
lesquels il va se trouver en contact, le guettant à chaque détour de la vie. Il ne peut vendre ou acheter un lopin de terre, réclamer une dette à son voisin, sans subir les formalités les plus longues et les plus compliquées. Vous l'avez enfermé, lui, le barbare, l'homme à demi civilisé, dans une série inextricable d'engrenages. Jusqu'alors il n'avait connu que des institutions simples et parfaitement en rapport avec ses besoins : une justice sommaire, mais peu coûteuse et rapide, des impôts dont il comprenait le mécanisme, auxquels il était habitué et qui ne comportaient rien d'imprévu. Lui dont ia vie ignorait les entraves, et pour lequel le lointain pouvoir absolu d'un chef ne signifiait souvent rien de direct et de réel, il trouve que la prétendue liberté dont nous le dotons se présente sous des formes singulièrement tyranniques.
Ces objections ne sauraient ralentir le zèle de nos théoriciens, qui se croient le devoir de faire le bonheur des peuples malgré eux. En dépit des répugnances les plus naturelles, nos colonies doivent bon gré mal gré jouir des bienfaits de nos institutions compliquées.
Pour maintenir ces institutions, on leur expédie des légions de fonctionnaires. C'est à peu près d'ailleurs notre seul article d'exportation sérieux. A la i\Iartinique, où les quatre-vingt-cjuinze centièmes de la population sont des nègres, on compte huit cents fonctionnaires français. Dans les trois ou quatre petits villages de l'Inde nous appartenant encore, et dont les habitants sont exclusivement hindous, nous avons, en dehors d'un sénateur et d'un député, plus de cent fonctionnaires, dont trente-huit magistrats. En Indo-Chine, ils forment une armée.
Tous parlent d'Europe animés d'un zèle ardent, mais il leur faut bientôt reconnaître que forcer un peuple à renier ses institutions pour adopter celles d'un autre est une utopie réalisable seulement dans
les livres. Leurs tentatives n'ont pour résultat qu'une complète anarchie. Aux prises avec des difficultés de toute sorte, chacun d'eux essaye d'improviser un système bâtard destiné à concilier tous les intérêts, et qui, naturellement, n'en satisfait aucun.
De temps à autre, un gouverneur énergique et clairvoyant pratique des coupes sévères parmi ces rangs épais de bureaucrates, et la colonie respire momentanément. C'est ainsi que, dans l'Indo-Ghine, M. Constans en supprima d'un seul coup un nombre suffisant pour peupler une petite ville, et réalisa ainsi sur cet unique chapitre une économie annuelle de plus de 8 millions. Bien entendu, aussitôt son départ, on s'empressa de les réintégrer.
Ce n'est pas uniquement au défaut de capacité de nos fonctionnaires qu'il faut attribuer leur insuccès, mais à l'absurdité du devoir imposé. Ils quittent la France avec la mission d'appliquer nos institutions à des peuples qui ne sauraient les accepter ni même les comprendre. De loin, rien ne leur semble plus facile; mais, sitôt à leur poste, le découragement les saisit avec le sentiment d'une complète impuissance. Les gouverneurs eux-mêmes renoncent à cette trop lourde tâche; on vit autrefois, en six ans, quinze gouverneurs généraux se succéder en Indo-Chine, soit une moyenne de cinq mois pour chacun. S'ils y restent plus longtemps aujourd'hui, c'est que l'emploi étant royalement rétribué, on le donne à des hommes politiques influents.
Instruit par l'échec désastreux de son prédécesseur, chaque nouveau gouverneur essaye un système différent, et ne fait qu'accroître l'anarchie. Ce n'est pas toujours, d'ailleurs, ses vues personnelles qu'il applique, mais celles que le télégraphe lui impose. Le gouverneur cité plus haut faisait remarquer, dans un intéressant discours prononcé devant la Chambre des députés, qu'en un règne de six mois, il avait dû obéir à trois ou quatre ministres, « lui donnant chacun une impulsion différente».