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FORMES NOUVELLES DE LA COLONISATION

Le personnel y est exclusivement allemand et la clientèle de plus en plus allemande. En 1906, je fis à Menton un relevé montrant que sur 1.000 étrangers disséminés dans 22 hôtels figuraient 350 Allemands ■et 50 Français.

Je n'ai rencontré sur la Côte d'Azur aucun hôtel, sauf quelques auberges de dernière catégorie tenues par des Français.

Cet envahissement teuton, si surprenant pour ceux qui comparent la Côte d'Azur actuelle à son état antérieur, est aussi le résultat d'une cause économique profonde, que l'habileté des hôteliers ne suffirait pas à expliquer.

Avant la guerre, l'Allemand était pauvre et laborieux. Il est resté laborieux mais il n'est plus pauvre. Son développement industriel l'a conduit à la richesse et aux goûts de luxe qu'elle entraîne. Ce sont les Français qui sont appauvris aujourd'hui.

Donc, l'Allemand travaille et s'enrichit. Après des mois de labeur, il vient chercher sur la Côte d'Azur repos et distractions, espérant bien d'ailleurs y trouver, en outre, quelques affaires fructueuses à traiter, placement de marchandises, spéculations de terrains, etc.

L'industrie des hôtels, créés surtout par lui, est si lucrative que le rêve de chaque gérant d'hôtel est naturellement d'en fonder un, à son tour. Quand il fait preuve de capacités, un banquier de Hambourg ou d'ailleurs lui fournit facilement les fonds. Les Banques allemandes recherchent fort les placements industriels, alors que nos sociétés de crédit françaises ont réussi à en détourner entièrement le public, le dirigeant exclusivement vers les placements de fonds d'Elat ou de chemins de fer étrangers susceptibles de procurer aux banques des remises *,

1. Le cliifTre des remises versées par le Gouvernement russe aux cinq maisons de lianque de Paris qui se sont chnrgées du lancement récent d'un emprunt de 1.2()0 inillinns s'est monté à 8 p. 100, soit 96 niillîons. 11 est navrant

d'autant plus fortes naturellement que les valeurs à placer sont plus véreuses. Un État quelconque, Venezuela, Haïti ou tout autre de même nature, est toujours sûr de trouver de grandes maisons françaises pour lancer ses emprunts. Les banquiers allemands ne sont pas assurément plus patriotes que les nôtres, mais beaucoup plus intelligents et savent mieux placer leurs fonds, c'est-à-dire ceux de leurs clients. On m'a cité le gérant d'un hôtel de Monte-Carlo, qui, ayant économisé 60.000 francs, trouva un banquier pour lui en avancer 200.000, et acheta un hôtel qu'il revendit un million, au bout de cinq ans.

J'ai pu me procurer, il y a quelques années, les comptes de deux grands hôtels de Menton, que les habitués du pays reconnaîtront facilement à ce détail, qu'ils sont situés sur une hauteur à faible distance l'un de l'autre. Le premier a réalisé, pour la saison 1904-1905, 397,444 francs de bénéfices, le second 167.153 francs. Nulle mine d'or n'équivaut à de telles exploitations. Quel service nous rendrait l'homme de génie qui nous apprendrait à profiter des richesses de la France, si ingénieusement exploitées par des étrangers, au lieu de nous prêcher l'émigration dans de lointaines régions fiévreuses, pauvres et à peine peuplées! Avant de prétendre coloniser le Congo ou Madagascar, pourquoi ne pas songer à profiter des richesses dont la France est remplie, aux yeux de qui sait les voir?

Dans le rapide qui me ramenait à Paris, j'eus pour compagnon un vieux professeur allemand de philosophie. Un incident imprévu de la route nous ayant fait entrer en relation, je lui soumis les observations

de penser que ces sommes énormes dont nous aurions tant besoin pour refaire notre outillage industriel, si inférieur maintenant, passèrent en presque totalité dans les mains des Allemands, fournisseurs attitrés de la Russie pouf Toulillage militaire, industriel el naval.

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qui précèdent et l'invitai à me donner ses impressions, dégagées de toutes vaines formules de politesses. Pour le mettre d'ailleurs à son aise sur ce dernier point, j'avais commencé par plaindre charitablement les Allemands d'être conduits par un César capricieux et despotique.

Le philosophe sourit, me demanda la permission d'allumer sa pipe et posément s'exprima comme il suit :

Laissons de côté les Césarg. L'histoire nous montre qu'ils apparaissent toujours quand un peuple est livré à des divisions intestines. Ils s'appellent tantôt Sylla et tantôt Bonaparte. Ne nous plaignez pas trop de vivre sous un régime demi-césarien, car vous marchez à grands pas vers des Césars de décadence, destiné.s à vous sortir de l'anarchie où vous vous enlisez chaque jour. Vous en serez bientôt à l'ère des pronunciamentos et mieux vaut un César, illustre et accepté comme le nôtre, que les Césars d'occasion qui surgiront chez vous, ainsi qu'ils l'ont déjà fait plus d'une fois.

Ne nous occupons donc, si vous le voulez bien, que des faits économiques qui ont attiré votre allention sur la Côte d'Azur, et qui sont d'ailleurs, je le reconnais volontiers, rigoureusement exacts.

Je suis assez âgé pour avoir, suivi l'évolution allemande depuis la guerre. C'est uniquement le développement de l'éducation technique, jointe à certaines qualités de caractère, qui sont, comme vous l'avez bien vu, les causes de son développement industriel et commercial. L'intelligence, généralement assez lourde de mes compatriotes, n'y est pour rien. 11 leur sunil de posséder de la discipline et de la méthode. Ces qualités et une instruction convenable assurent toujours le succès dans la vie. L'Allemand idéaliste de jadis a complètement disparu. 11 ne perd plus son temps à disserter sur la philosophie. Il fonde des usines, des banques, des ports, des entreprises de toute sorte et s'enrichit rapidement. Je l'ai connu à l'époque où il vivait pauvrement, considérant la viande comme un article de luxe, ne voyageant qu'en troisième classe, et ne fréquentant que des hôtels borgnes. Aujourd'hui, ce môme Allemand est riche cl dépense largement. Comme tous les parvenus, il est devenu insolent et grossier. Vos employés de chemins de fer du littoral s'en plaignent justement. Je confesse qu'il se conduit souvent en rustre et ignore tout à fait les r.ifTinomcnts d'une civilisation avancée.

Ce «ont làdcsdéfauls évidents, maisqui n'ôtent rien à son mérite. L'VIleniand est assuré maintenant d'être le premier partout où il s'inslalleru, grâce à la supériorité de son outillage, de sou organi.sation et de son éducation technique. Môme dans votre capi-

taie, il vous fait une concurrence redoutable, absorbant Tune après l'autre à son profit vos grandes industries : produits chimiques, objectifs photographiques, instruments de précision, outillage électrique, etc. Le reste suivra. 11 commence déjà à installer, sur votre territoire même, des usines pour éviter vos barrières de droits protecteurs, qui bientôt n'auront plus rien à protéger.

Ce que vous avez constaté sur la Côte d'Azur vous le constateriez donc également ailleurs. Nous allons coloniser maintenant le Maroc, comme nous avons colonisé la plus belle partie de la Méditerranée, bientôt tout entière dans nos mains. Qui tient l'industrie et le commerce d'un pajs en est le vrai maître. L'affaire marocaine, à laquelle vos journaux n'ont rien compris, était en réalité très simple. Nous ne tenions nullement à entreprendre la très coûteuse et très improductive conquête de cette contrée et, volontiers, nous vous aurions laissé la gloire et les dépenses de cette opération, si l'administration despotique et tatillonne de vos colonies ne les rendait inhabitables, même pour des Français. C'est seulement dans la France même que le pouvoir est trop discuté pour être bien gênant et vous avez vu sur la Côte d'Azur qu'il ne nous importune guère. 11 fallait donc simplement vous empêcher de gouverner le Maroc, c'est-à-dire de le fermer à notre commerce et nous y avons réussi pleinement. Point n'était besoin d'une guerre pour cela. La menace en suffisait et l'Allemagne n'avait aucun intérêt à vous la faire maintenant. Nous y songerons seulement le jour où vos pacifistes, vos internationalistes, vos antimilitaristes et autres variétés d'imbéciles, auront achevé de dissocier dans vos âmes l'idée de patrie qui fait notre force. Nous n'aurons alors qu'un bien faible effort à tenter pour vous imposer toutes nos volontés.

Mon pays ne tenait donc nullement à la guerre. L'heure n'était pas venue d'ailleurs de lutter contre l'Angleterre, votre alliée, que nous ne redoutons pas au point de vue commercial et industriel et qui, au contraire, sur ces deux points, nous redoute beaucoup. La guerre avec elle est inévitable bientôt, mais lenjeu en sera autrement important que le Maroc. Hambourg est devenu trop petit. Un grand port militaire et commercial nous est nécessaire, et il n'y a guère qu'Anvers dans notre voisinage. Nous y avons multiplié nos maisons de commerce, nos entreprises maritimes, nos banques, mais cela ne suffit pas, car dans ce port si voisin de l'Angleterre, la puissance militaire doit accompagner la puissance commerciale. Les Belges connaissent parfaitement d'ailleurs ces aspirations, qui sont celles de tous les Allemands et que certains atlas de géographie ont vulgarisées partout. J'ai lu le discours qu'un de leurs hommes d'Etat les plus éminents, le sénateur

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