FORMES NOUVELLES DE LA COLONISATION
Edmond Picard, prononça à ce propos devant le Parlement belge. Cri d'alarme très justifié, mais bien inutile. Les peuples n'échappent pas à leur destinée. Les Belges la retarderaient peut-être un peu, en se fondant avec la Hollande, mais ils ne paraissent pas assez subtils pour comprendre que bientôt il n'existera plus de place dans le monde pour les petites nations.
Naturellement, et c'est là que gît l'unique difficulté, les Anglais s'opposeront à cette entreprise. Voilà pourquoi la guerre avec eux est fatale. Vous vous y joindrez sans doute, mais, à ce moment, plus affaiblis encore qu'aujourd'hui, votre seul rôle probable sera de payer les frais d'une guerre nécessairement fort coûteuse.
D'ici là, en effet, vos luîtes religieuses et politiques achèveront de vous user. Vous êtes arrivés à un degré d'intolérance, à un besoin de persécution qui finiront par vous rendre odieux à tous les peuples assez civilisés pour pratiquer la liberté. Vos innombrables syndicats, dont la tyrannie est autrement lourde que ne le fut jamais celle des plus furieux despotes, ne syndiquent guère que des jalousies et des haines. La haine et l'envie semblent les seuls sentiments ayant survécu dans l'âme des Latins. Vous ressemblez à des insectes luttant âprement au fond d'une mare, pour s'arracher les maigres provisions que quelques-uns possèdent, alors qu'autour d'eux" s'étendent de riches prébendes. Vous descendez rapidement au dernier rang des peuples, après avoir été si longtemps au premier. Vous devenez une petite nation repliée sur elle-même, écrasée d'impôts, ne subsistant qu'à force d'économie et de privations, et de plus en plus incapable de s'offrir le luxe d'avoir des enfants.
Pour remonter cette penle de la décadence, il vous faudrait renoncer à vos haines politiques et religieuses, hypothèse bien improbable, et changer entièrement votre système d'éducation, ce que vous avez très inutilement tenté. 11 vous faudrait en outre un esprit de solidarité que vous n'acquerrez jamais. Vous êtes restés un peuple d'artistes et de beaux parleurs. De telles qualités, si prépondérantes jadis, n'ont plus cours dans la phase savante, industrielle et économique de l'âge actuel. Le monde moderne est gouverné par la technique et, qu'il s'agisse de guerre ou d'iiidiislrie, la technique demande avant tout une précision qui s'obtient seulement par un travail méthodique, continu et une persévérance que vous ne possédez pas. L'imprécision restera toujours le grand défaut des Latins. Voyez, comme je le remarquais à l'instant, le sort d'industries jadis florissantes cliez vous, dès que nous les avons abordées avec notre outillage et nos méthodes. En quelques années, vous avez été forcés de renoncer à la lutte. Sur le terrain maritime, vous avez dû également à peu près disparaître. Consultez le cours de la Bourse et voyez par leur cote, la misérable situation de vos grandes com-
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pagnies de navigation, alors que les nôtres, si prospères, distribuent de beaux dividendes à leurs actionnaires.
Les arguments humanitaires et pacifistes jouent aujourd'hui un rôle prépondérant dans vos discours. Ils constituent même la principale force des socialistes. Mais quelle puissance peuvent-ils avoir contre les nécessités économiques qui régissent le monde moderne? Exactement celle des conjurations adressées par de superstitieux Napolitains au Vésuve, pour calmer ses fureurs. On n'éteint pas les volcans avec des mots. Ce sont uniquement des nécessités économiques qui dominent aujourd'hui les forces inconscientes conduisant les peuples. L'Allemagne commence à avoir trop d'enfants alors que vous n'en avez plus assez. Elle fabrique trop de produits qu'il lui faut, à tout prix, écouler, ce qui lui sera bientôt impossible. Le monde devient trop petit et la clientèle de l'Orient conquise par le Japon disparait pour nous. C'est donc vers nos plus proches voisins que nous devrons tourner les yeux, industriellement d'abord, militairement ensuite. Nous jetterons chez vous l'excédent de nos produits et de notre population et attendrons seulement, ce qui ne saurait être bien long, que les divisions et l'anarchie vous aient suffisamment affaiblis pour rendre impossible votre défense. Les lois de l'histoire restent les mêmes. La destinée du plus faible fut toujours de disparaître devant le plus fort, ou de le servir. Le progrès ne s'est jamais réalisé autrement. Elle est encore plus vraie aujourd'hui qu'il y a 2.000 ans, l'impitoyable sentence du vieux Brennus : « Malheur aux vaincus ! »
Ainsi parla le rude Germain. On aurait pu opposer bien des objections à ses farouches assertions, mais à quoi bon? Les convictions individuelles ne se transforment guère avec des arguments. Nous approchions, d'ailleurs, de Paris, et je pensais aussi que les paroles du philosophe contenaient bien des fragments de vérité. Je me bornai donc à un léger haussement d'épaules, accompagné d'un vague sourire, tout en éprouvant un peu les sensations d'un voyageur poussé vers un abîme très profond et très noir.