CHAPITRE II
Les nécessités économiques et les théories politiques.
Les images évoquées dans l'esprit par des récits impressionnent médiocrement et c'est pourquoi les différences du passé et du présent n'apparaissent jamais bien clairement.
On ne se représente nettement les choses abstraites qu'en les comparant à des impressions concrètes déjà ressenties. Qui a vu une bataille ou un naufrage sera toujours impressionné par le récit d'événements semblables.
Cette représentation du passé par voie de comparaison concrète me fut rendue très frappante un jour dans les circonstances que voici :
Les hasards d'une excursion m'avaient conduit à traverser en automobile le pont jeté sur le lîeuve qui divise en deux villes l'antique cité de Huy, en Belgique. Un brouillard tellement intense l'enveloppait qu'il fallut s'arrêter. Je descendis et m'accoudai au parapet.
Sous l'épais manteau de brume enveloppant les choses on entrevoyait des masses monumentales imposantes. C'était pour moi l'inconnu. J'attendis qu'il se dévoilât.
Soudain, un clair rayon de soleil dissipa les nuages et, dans luie vision imprévue, surgirent, séparés par le fleuve, deux mondes, deux expressions de l'huma-
. . 1 ..'o ■ Pn face l'une de l'autre et qu'au pre- "„-:/c::pd':n'oT devinait menaçantes, inconci-
"i;^- U l^e^au^he un agrégat d'antiques édifices, nom inant eur ensemble, un gigantesque château foTaux llnes rigides et une majestueuse cathédrale, , t a nfété ardente de nombreuses généra ions a"u pe£t des siècles lentement festonne les
'"suTlTrive droite, faisant face à ces grandes syn-
th^es d'un autre âge, se développaient les mu s
rSes et nus d'une immense usine de briques gn-
âtres surmontée de hautes cheminées vomissant
dPs torrents de fumée noire sillonnée de flamme..
I ^terval^^^^^ réguliers une porte s'ouvrait livrant
1 r r lono-ues théories d'hommes hirsutes, passage ^^e longues ^,^.^ ^^^^^^,^
Sl'IncLrrmi^és par les dieux ^ les rois ils n'avaient changé de maîtres que pour devenir les ser
'' Et c'éUienTbien deux mondes, deux civilisations en .ré ence obéissant à des mobiles différents, ammes STes'è^oirs. D'un côté, - P-- dj^ ^f^^^^: dont nous subissons les -^l«"^^%^""^\t,,.^Vanf es un présent chargé de mystères et portant dans ses fianpc; lin avenir inconnu.
"Ts existèrent toujours, ces deux mondes et constamment hostiles, mais des sentiments semblables, une rorcommune, comblait souvent ''^Mm<, qu, les sep - •♦ \„îni,rd'hni foi et sentiments ont aispaiu ne [sUTblr'^u^•atavi<,ue hostilité du^P^^^^^^^^^ rontre le riche. Libérés graduellement des cio>ances rdeslionssociauxdupassMestravailleur^^^^^^^^^
se révèlent de plus en Pl«« ^8-^'^^^^f%',\,Xeraui menaçant les civilisations de tyrannies collectées qm ioront peut-être regretter celle des P^^es de potes^ Ils parlent en maîtres à des législateurs qui les flattent servilement et subissent tous leurs caprices. Le
NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET THÉORIES POLITIQUES i5
poids du nombre cherche chaque jour davantage à se substituer au poids de l'intelligence.
La vie politique est une adaptation des sentiments de l'homme au milieu qui l'entoure. Ces sentiments varient peu, car la nature humaine se transforme fort lentement, tandis que le milieu moderne évolue rapidement en raison des progrès continuels de la science et de l'industrie. Quand l'ambiance extérieure se modifie trop vite, l'adaptation est difficile et il en résulte le malaise général observé aujourd'hui. Faire cadrer la nature de l'homme avec les nécessités de tout ordre qui l'étreignent, et dont il n'est pas maître, constitue un problème sans cesse renaissant et toujours plus ardu.
Le monde ancien et le monde moderne diffèrent profondément par leurs pensées et leurs modes d'existence. Les éléments nouveaux qui nous mènent ne dérivent pas de raisonnements abstraits et n'oscillent nullement au gré de nos espérances ou de nos conceptions logiques. Ils sont les rés^ultats de nécessités que nous subissons, et ne créons pas.
L'âge actuel ne diffère point de ceux qui l'ont précédé, par les rivalités et les luttes, car ces dernières naissent dépassions qui ne varient guère. La différence réelle porte principalement sur la dissemblance des facteurs qui font aujourd'hui évoluer les peuples. C'est ce fioiut essentiel (]uc je vais essayer de mar- (luer maintenant.
Les véri labiés caractéristiques de ce siècle sont : d'abord, la substitution de la puissance des facteurs économiques à celle des rois et des lois. En second lieu, l'enchevêtrement des intérêts entre peuples jadis séparés et n'ayant rien à s'emprunter.
Ce dernier phénomène, d'origine relalivcment récente, a une im|)orlance considérable. Les peuples ne sont plus comme ^adis isolés et à peu près
dénués de relations commerciales. Ils vivent tous les uns des autres et ne pourraient subsister les uns sans les autres. L'Angleterre serait vite réduite à la famine si elle était entourée d'un mur empêchant l'arrivée des matières alimentaires qu'elle va chercher au dehors et paie avec d'autres marchandises.
Ces conditions nouvelles d'existence permettent de pressentir que dans tous les grands mouvements industriels et commerciaux qui transforment la vie des nations, créent la richesse sur un point, la pauvreté sur d'autres, l'influence des gouvernements, si considérable autrefois, devient chaque jour plus faible. Convaincus eux-mêmes de leur impuissance, ils suivent les mouvements et ne les di'-igent plus. Les forces économiques sont les vrais maîtres et dictent les volontés populaires auxquelles on ne résiste guère.
Il y a soixante ans un souverain était encore assez puissant pour décréter le libre-échange dans son pays. Aucun n'oserait même le tenter aujourd'hui. Que la protection, condamnée par la plupart des économistes, soit bonne ou nuisible il importe peu. Elle répond aux volontés populaires de l'heure présente et cette heure est entourée de nécessités trop accablantes pour que les hommes d'Etat songent beaucoup à l'avenir.
Ils se font d'ailleurs souvent illusion sur les conséquences de leur intervention. Ces chefs dociles d'armées très indociles, obéissent toujours et ne commandent plus.
Dans une séance du 11 mars 1910, M. Méline assurait devant le Sénat que le libre-échange avait ruiné l'agriculture ^angkise, dont la production de blé a baissé de plus de moitié en un demi-siècle, alors que sous le régime de la protection, la France qui, en 1892, avait un déficit alimentaire de 695 millions l'a vu disparaître et remplacé par un excédent de 5 millions, permettant d'exporter du blé au lieu d'en importer. Le célèbre économiste attribue naturellement au
régime de la protection, dont il fut l'apôtre, les 700 millions que les agriculteurs retirent maintenant du sol. On peut cependant assurer, sans crainte d'erreur, que depuis l'origine du monde aucune loi n'eut un tel pouvoir créateur. En fait, la nouvelle production agricole résulte uniquement des immenses progrès scientifiques réalisés par une agriculture qui se sentait très menacée.
Et si les Anglais n'ont pas accompli les mêmes progrès, ce n'est nullement parce que le libre-échange les empêchait de lutter contre la concurrence étrangère, mais simplement parce qu'ils ont trouvé beaucoup plus rémunérateur de labriquer des produits industriels, de la vente desquels ils retirent plus d'argent qu'il ne leur en faut pour acheter tout le blé nécessaire.
Que le régime protectionniste soit utile ou nuisible n'est d'ailleurs pas à considérer ici. Dans la politique actuelle, et c'est là justement ce que je voulais montrer, il ne s'agit pas de rechercher le meilleur, mais uniquement l'accessible. De nos jours aucun despote ne serait assez fort, je le répète, pour imposer le libreéchange ou la protection à un pays qui n'en voudrait pas. Quand les peuples se trompent, tant pis pour eux. L'expérience le leur fait savoir. Quelques hommes de génie, aidés par les circonstances arrivent parfois à remonter des courants mais leur nombre fut toujours fort rare.
Ce qui précède montre bien à quel point les facteurs de l'heure présente diffèrent de ceux du passé et permet de pressentir le peu d'influence des théories politiques sur révolution des i»ou[)les. Avec les progrès de la science, de l'industrie et des reialions internationales, sont nés d'invisibles mais tout-puissants maîtres auxquels les peuples et leurs souverains eux-mêmes doivent obéir.
Les éléments économiques de la vie des peuples constituent donc des nécessités auxquelles ils sont forcés de s'adapter puisqu'ils ne peuvent s'y soustraire. A ces nécessités naturelles s'en joignent d'autres, très artificielles, qu'essaient de créer les théoriciens de la politique et les gouvernements qui les suivent. Étudions leur rôle.
Malgré toutes les ressources de leurs laboratoires, les biologistes n'ont jamais réussi à transformer une seule espèce vivante. Les légères modifications extérieures que réussit à créer l'art de l'éleveur sont sans durée et sans force.
Est-il plus facile de transformer un organisme social qu'un être vivant? La réponse affirmative à cette question a dirigé toute notre politique depuis plus d'un siècle et la dirige encore.
La possibilité de refaire les sociétés au moyen d'institutions nouvelles sembla toujours évidente aux révolutionnaires de tous les âges, ceux de notre grande Révolution surtout. Elle apparaît aussi certaine aux socialistes. Tous aspirent à rebâtir les sociétés sur des plans dictés par la raison pure.
Mais, à mesure qu'elle progresse, la science contredit de plus en plus cette doctrine. Appuyée sur la biologie, la psychologie et l'histoire, elle montre que nos limites d'action sur une société sont fort restreintes, que les transformations profondes ne se réalisent jamais sans l'action du temps, que les institutions sont l'enveloppe extérieure d'une âme intérieure. Ces dernières constituent une sorte de vêtement cajjable de s'adapter à une forme intérieure mais impuissant à la créer, et c'est pourquoi des institutions excellentes pour un peuple peuvent être détestables pour un autre. Loin d'être le point de départ d'une évolution politique, une institution en est simplement le terme.
Certes, le rôle des institutions et des hommes sur les événements n'est pas nul. L'histoire le montre à chaque page, mais elle exagère leur puissance et ne s'aperçoit pas qu'ils sont le plus souvent l'éclosion d'un long passé. S'ils n'arrivent pas au moment nécessaire, leur action est simplement destructrice comme celle des conquérants.
Croire qu'on modilie l'âme d'un peuple en changeant ses institutions et ses lois est resté un dogme que nous aurons à combattre fréquemment dans cet ouvrage et dont il faudra bien revenir un jour.
Les peuples latins n'en sont pas revenus encore, et c'est ce qui fait leur faiblesse. Leurs illusions sur la puissance des institutions nous a coûté la plus sanglante révolution qu'ait connue l'histoire, la mort violente de plusieurs millions d'hommes, la décadence profonde de toutes nos colonies et les progrès menaçants du socialisme.
Rien n'a pu l'ébranler, ce terrible dogme et nous ne cessons de l'appliquer rigoureusement chaque jour au.x malheureux indigènes tombés entre nos mains et que nous conduisons ainsi à la haine et à la révolte.
Les journaux ont fourni récemment un nouvel exemple de cet aveuglement général en reproduisant quelques extraits d'une circulaire du gouverneur de la Côte-d'Ivoire à ses administrateurs. Son résultat final a été le soulèvement du pays, le massacre de plusieurs officiers et la très coûteuse nécessité d'envoyer, de la métropole, des troupes nombreuses pour rétablir l'ordre. Si les Anglais ou les Hollandais gouvernaient leurs colonies avec de tels principes, depuis longtemps elles seraient perdues.
Ce document, dont je vais donner les plus snillants passages, illustre nettement notre irréductible incapacité à comi)rendre que l'âme d'un peuple ne se transforme pas avec des décrets et que des institutions excellentes pour un peuple peuvent être très
mauvaises pour un autre et, en tout cas, inapplicables toujours.
« // faudra, écrit ce gouverneur, que nos sujets viennent au progrès malgré eux... C'est à l'autorité à obtenir ce qui serait refusé à la persuasion... // faudra modifier du tout au tout la mentalité noire pour nous faire comprendre... Ce que je ne veux pas, c'est que nous fassions étalage d'une sensibilité sans résultat. Dussions-nous ne pas sembler tenir compte, dès l'abord, des désirs de l'indigène, il importe que nous suivions sans faiblesse l'unique voie susceptible de nous mener au but... Je ne crois nullement qu'il faille redouter les conséquences de notre action, même lorsque celle-ci ne respectera pas des usages dont le mieux qu'on en puisse penser est qu'ils sont opposés à tout progrès. »
Ce n'est pas la mentalité noire qu'il serait urgent de modifier — si la chose dépendait de notre volonté — mais celles des administrateurs capables de signer les lignes précédentes.
Quant à l'illusion du brave gouverneur « ne redoutant nullement les conséquences de son intervention», les événements lui ont donné une rude leçon qui, malheureusement, ne profitera guère. Le propre d'une croyance fut toujours de n'être modifiable ni par l'observation, ni par le raisonnement, ni par l'expérience ; Les croyances politiques ont la même ténacité que les dogmes religieux, bien qu'ils n'en possèdent pas toujours la durée.
Ce dogme de la transformation de l'âme des peuples sous l'influence des institutions est d'ailleurs indiscuté (Ml France par tous les partis, y compris les plus conservateurs.
Los progrès de la psychologie moderne permettent d'expliquer le rôle joué par la raison dans l'organi-
NÉCESSITÉS ÉCONOMIQLIES ET TIIÉOniES POLITIQUES 21
sation des sociétés, leurs croyances et leur conduite. 11 est très faible bien que tous les gouvernements prétendent s'appuyer sur elle.
J'ai montré dans un autre ouvrage * que, contrairement aux enseignements de la philosophie classique, il existe des formes de logique fort distinctes de la logique rationnelle : la logique mystique et la logique affective notamment. Elles sont tellement séparées qu'on ne peut jamais passer de l'une à l'autre et, par conséquent, exprimer l'une en langage de l'autre.
Sur la logique rationnelle s'édifient toutes les formes de la connaissance, les sciences exactes notamment. Avec les logiques affective et mystique se bâtissent nos croyances, c'est-à-dire les facteurs de la conduite des individus et des peuples.
Lu logique rationnelle régit le domaine du conscient où se fabriquent les interprétations de nos actes. C'est dans le domaine du subconscient, gouverné par des inlluenccs affectives et mystiques, (jue s'élaborent leurs vraies causes.
L'observation montre que les sociétés sont guidées surtout par la logique des sentiments et que la logique rationnelle ne saurait guère les infinencer et encore moins les transformer.
L'âme simple des réformateurs est trop inaccessible à la genèse des choses pour comprendre que les institutions ne s'édifient pas avec des raisonnements logiques, mais cette notion est devenue évidente aujourd'hui aux hommes d'Etat anglais. Un de leurs ministres disait, récemment, en plein Parlement, que le grand mérite de la Constitution anglaise était de n'être pas rationnelle. C'est, en effet, sa force, alors qu(; la faiblesse des innombrables constitutions cngen- (Irées par nos révolutions, depuis un siècle, en France,
1. Les Opinions et les Croyances, Genèse, Kvolulion. L'n vol. in-18.
est justement de n'être basées que sur la raison pure.
Cette idée restant incompréhensible à des cerveaux latins, il serait inutile d'y insister ici. Je me bornerai donc à rappeler que lés religions, les gouvernements, les actes politiques, en un mot tout ce qui constitue la trame de l'existence d'un peuple, n'est jamais fondé sur des raisons. Savoir manier les sentiments pour influencer l'opinion est le vrai rôle des hommes d'Etat. Les apparences semblent prouver parfois qu'ils agissent souvent par la logique de leur? discours. Tout autre, en réalité, nous le verrons dans cet ouvrage, est le mécanisme de la persuasion. Les multitudes ne sont jamais impressionnées par la vigueur logique d'un discours, mais bien par les images sentimentales que certains mots et associations de. mots font naître. Les propositions enchaînées au moyen de la logique rationnelle servent uniquement à les encadrer. En admettant qu'un discours simplement logique produise une conviction, elle sera toujours éphémère et ne constituera jamais un mobile d'action.
Mais si ce n'est pas la logique rationnelle qui conduit les hommes et fait évoluer leurs croyances, comment expliquer qu'au moment de la Révolution des théories uniquement déduites de la raison pure produisirent si rapidement de profonds bouleversements ?
Avant dé montrer que cette contradiction n'est qu'apparente, rappelons tout d'abord que la Révolution n'eut, en réalité, qu'un seul théoricien influent, Rousseau. L'action de Montesquieu,, notable à ses débuts, devint vite très faible. Ce dernier cherchait surtout à expliquer des organisations sociales déjà existantes-,
Rousseau proposait de refaire une société nouvelle. Ce doux halluciné croyait que l'homme, heureux à l'état de nature, avait -été dépravé et rendu misérable par les institutions. La raison exigeait donc qu'on les refit. II était également convaincu que le vice essentiel des sociétés est l'inégalité, et que l'origine du mal social est l'antithèse de la richesse et de la pauvreté. Nécessité, par conséquent, de changer tout cela en établissant d'abord la souveraineté populaire. C'est précisément ce que ses disciples tentèrent par les moyens énergiques que l'on connaît, dès que les résistances du roi, de la noblesse et du clergé engendrèrent des violences qui les amenèrent au pouvoir. Robespierre, Saint-Just et les Jacobins cherchèrent uniquement à appliquer les théories de leur maître.
L'influence de Rousseau ne disparut nullement avec la Révolution. M. Lanson fait justement remarquer que « depuis un siècle, tous les progrès de la démocratie, égalité, sutri'age universel, l'écrasement des minorités, les revendications des partis extrêmes, la guerre à la richesse et à la propriété ont été dans le .sens de son œuvre ». Nous verrons qu'en réalité il fut beaucoup moins un inspirateur qu'un prétexte.
La rapidité avec laquelle se propagèrent les idées de Rousseau au moment de la Révolution est frappante. Nous savons par les cahiers généraux de 1789, ce que la majorité des Français demandait alors : abolition des privilèges féodaux, lois fixes, justice uniforme, etc., c'est-à-dire à peu près ce que Napoléon réalisa par son code. La royauté était encore universellement respectée et personne ne demandait à la supprimer.
Et cependant, trois ans plus tard, les théories énoncées plus haut régnaient souverainement et la Terreur su[)primait ceux qui ne les vénéraient pas.
2''i PSÏCHOLOGIE POLITIQUE ET DEFENSE SOCIALE
Il semble donc qu'il y ait contradiction évidente entre ce que nous avons dit du peu d'influence des théories déduites de la raison pure, sur la marche des événements et l'action si rapide que ces théories semblèrent exercer pendant la Révolution.
Nous accentuerons encore cette contradiction en affirmant que les hommes de chaque âge sont gouvernés par un très petit nombre d'idées directrices qui s'établissent fort lentement et ne deviennent des mobiles d'actions qu'après s'être transformées en sentiments.
En réalité, la contradiction, malgré sa netteté apparente, n'existe pas. Si, en effet, les idées des théoriciens de la Révolution s'implantèrent facilement dans l'âme des foules, ce n'est nullement parce qu'elles étaient nouvelles, mais uniquement parce qu'elles étaient au contraire fort anciennes. Les théories révolutionnaires ne firent que prêter l'appui des lois à des passions n'ayant jamais cessé d'exister et à des aspirations, que les nécessités sociales peuvent réprimer ou endormir, mais qui ne s'éteignent jamais.
Le peuple avait accepté la puissance royale et les inégalités de conditions, parce que maintenues par une antique armature sociale elles semblaient d'indestructibles nécessités naturelles. Dès qu'il entendit des gouvernants, auxquels le pouvoir suprême conférait un grand prestige, lui affirmer que le peuple était le vrai souverain, que son despotisme devait remplacer celui des rois, que les inégalités de f(U'lùne étaient une injustice et qu'on allait lui distribuer les biens de ses anciens maîtres, il devait fatalement adopter avec enthousiasme de telles idées et considérer comme des ennemis dignes du dernier supplice ceux qui auraient pu s'opposer à la réalisation de ses appétits. Si, de nos jours, un gouvernement s'appuyant sur l'autorité de philosophes réputés, édictait des lois autorisant i© meurtre
et le pillage, il compterait bientôt un grand nombre de sectateurs et serait aussi applaudi que lorsqu'il proposa de s'emparer du milliard des congrégations pour le distribuer aux ouvriers et à des amis. Certes, la pratique de pareilles doctrines ne subsiste pas longtemps car on découvre vite, comme il arriva après quelques années de révolution, que l'anarchie ruine et n'enrichit pas. Et alors? toujours ainsi qu'à cette époque, la nation chercherait un dictateur énergique capable de la soustraire au désordre.
On s'illusionne souvent sur le rôle utile des gouvernements et les limites de ce rôle, parce que leur puissance, très faible pour le bien, est au contraire très grande pour le mal. Il fut toujours aisé de détruire et difficile de rebâtir. Aujourd'hui, nous n'avons pas à nous défendre seulement contre les rigides nécessités économiques de l'heure présente, mais encore contre le zèle désastreux de législateurs légiférant au hasard, comme nous le montrerons bientôt, suivant les impulsions du moment. Lois, dites sociales, qui gênent de plus en plus l'industrie et n'enrichissent personne ; lois entravant l'apprentissage au point d'avoir chassé les apprentis des usines et transformé un grand nombre d'entre eux en voleurs et assassins, ainsi que le prouvent les rapides progrès de la criminalité inlantile; persécutions religieuses incessantes et expropriations dont le résultat final a été de diviser la Franceen deux peuples ennemis; lois douanières qui, par les représailles qu'elles provoquent continuellement, finiront par supprimer entièrement notre commerce avec l'étranger, etc. Toutes ces lois créées par une raison trop courte sont des calamités ariiliciclles qui s'ajoutent aux maux naturels dont nous sommes bien obligés de supporter le poids.
26 PSYCHOLOGIE POLITIQUE ET D: FEJiSE SOCTALR
Nous n'avions, certes, pas l'idée de faire ici le procès de la raison, mais de ceux prétendant l'employer à modifier des phénomènes qu'elle ne saurait régir. C'est exclusivement sur la raison que s'édifient la science et toutes les formes de la connaissance. C'est surtout avec des sentiments et des croyances que se gouvernent les hommes et se fait l'histoire.
En psychologie politique, comme d'ailleurs clans les autres sciences, ce sont les faits d'abord, puis leur interprétation qui permettent de dégager des lois.
En politique, l'observation des faits est beaucoup plus facile que leur interprétation, c'est-à-dire que la détermination de leurs causes et la prévision de leurs conséquences. Nos armées ont été battues en 1870. Voilà un fait connu de chacun. Mais pourquoi ont-elles été battues ? Quelles réformes devraient-elles subir afin d'éviter une nouvelle défaite? Ici les difficultés s'accumulent et les explications varient considérablement. Pour s'en convaincre, il suffît d'examiner les théories contradictoires, révélées par la série de règlements militaires édictés pendant vingt ans, ou simplement les écrits des spécialistes. Si d'ailleurs l'interprétation des phénomènes sociaux était aisée, nous serions d'accord sur tout, alors qu'en réalité nous ne le sommes sur rien.
Donc, quoique les faits politiques faisant partie de la vie journalière soient d'une observation facile, la détermination de leurs causes est au contraire difficile. Elle l'est d'autant (dus que les parties d'un événement dont nous prenons conscience ne sont généralement qu'une très faible partie de l'événement lui-même.
Dans une pareille étude, la simple intuition ne saurait suffire. Des méthodes rigoureuses deviennent
nécessaires. Elles sont de même ordre que celles employées dans les sciences, l'histoire naturelle notamment.
Le psychologue doit opérer un peu comme le naturaliste qui, mettant en relief par une analyse attentive les réalités cachées sous de trompeuses apparences, réunit ensemble des phénomènes d'aspect dissemblable. Ainsi arrive-t-il à classer la baleine avec les mammifères au lieu de la considérer comme un poisson. Pour l'observateur superficiel, la baleine parait évidemment plus rapprochée du requin que d'un écureuil et c'est cependant avec ce dernier qu'on doit la comparer. En politique, malheureusement, les apparences seules frappent et non les relations cachées.
Les généralités qui précèdent montrent que la première difficulté de la psychologie politique est de découvrir les facteurs rapprochés ou lointains des événements et de ne pas attribuer à une seule cause, comme on le fait généralement, ce qui est le résultat de plusieurs.
Je ne saurais trop insister sur cette difficulté. Pour en prouver l'importance, je vais prendre un cas concret relativement assez simple — l'extension du socialisme — et par la seule énumération de quelques-uns des facteurs ayant déterminé cette extension, mettre en évidence leur complexité.
A la base du socialisme, on trouve d'abord un élément fondamental, l'Espérance. Espérance d'améliorer son sort et de se créer un avenir heureux.
Un tel facteur possède assurément une grande puissance. A lui seul, pourtant, il ne fournirait qu'une explication bien incomplète du problème, l'espoir d'améliorer sa destinée ayant constitué de tout temps un des principaux mobiles de l'activité des hommes.
MÉTHODES d'Étude de la psychologie politique 29
Nous irons plus loin en remarquant qu'autrefois il était beaucoup moins nécessaire qu'aujourd'hui d'améliorer sa vie, puisqu'elle devait l'être dans un monde futur, sur la réalité duquel on ne gardait aucun doute, alors qu'on n'y croit guère aujourd'hui. Ce que l'homme espérait d'une autre existence n'est recherché maintenant qu'ici-bas. L'explication de l'extension du socialisme commence ainsi à se préciser davantage.
Un nouvel élément d'interprétation apparaîtra si l'on observe que le socialisme, dont la forme humanitaire s'accentue chaque jour, devient une religion remplaçant celles en voie de disparaître. La psychologie moderne enseigne que le sentiment religieux, c'est-à-dire la vénération du mystère et le besoin de se soumettre à un credo capable d'orienter nos pensées, est une tendance irréductible de l'esprit. L'apôtre socialiste est un clérical ayant changé le nom de ses dieux. Son âme demeure saturée d'une religiosité ardente. Le journal Vllumamté du 30 novembre 1909 nous apprend que le jeune professeur à la Sorbonne qui ouvrit, récemment, la j)remière séance de l'Ecole socialiste, « adressa, comme il convenait^ une invocation émue à la déesse Raison »!
Les facteurs psychologiques que nous venons d'indiquer présentent un caractère général les rendant applicables à tous les peuples. Or, il est visible que le socialisme prend, d'un pays à l'autre, des formes diverses. Certains éléments d'interprétation doivent donc s'ajouter encore aux précédents.
Nous trouverons tout d'abord le rôle de la race, c'est-à-dire des dispositions héréditaires des nations. Elles dilTèrcnt [jrofondément et c'est pourquoi le mot socialisme est une éliqucllc commune traduisant des aspirations très dissemblables. Comment pourraientelles être de même nature chez des peuples d'instincts opposés, ceux des Etats-Unis, par exemple, comptant exclusivement sur leur énergie, leur initiative individuelle, et ceux dominés, comme les Latins, parl'irré-
sistible et perpétuel besoin de la protection d'un maître ?
En dehors des aptitudes de race, un autre facteur psychologique capital intervient encore : le passé. Il est évident c|ue des peuples centralisés depuis des siècles sous la main d'un Etat réglementant les moindres détails de leur vie sociale, industrielle, commerciale et même religieuse, ne sauraient posséder les mêmes aspirations, les mêmes tendances, que de jeunes nations n'ayant derrière elles qu'un passé politique très court, incapable, par conséquent, de peser lourdement sur elles.
Le collectivisme étatiste, qui nous enserre de plus en plus, fut pratiqué en réalité de tout temps par nos monarchies, et c'est pourquoi les peuples latins y reviennent facilement. Les minutieuses réglementations de Colbert formeraient un excellent chapitre d'un traité de socialisme étatiste.
L'Etat étant considéré aujourd'hui comme une divinité protectrice, tous les partis, toutes les classes, devaient naturellement lui demander d'intervenir dans leurs affaires et défendre leurs intérêts. Ce furent d'abord les industriels qui le prièrent de les protéger, afin de les enrichir, par des droits de douane, des primes, des subventions, etc. On détruisait évidemment ainsi la concurrence, mais en paralysant du même coup toute initiative et, par conséquent, tout progrès.
Devenues puissantes par le nombre, les classes ouvrières réclamèrent à leur tour la protection de l'Etat, mais, cette fois, contre les maîtres de l'industrie. En leur cédant, on entra davantage dans la voie socialiste ouverte par le protectionnisme.
Pour satisfaire de croisssantes exigences, l'Etat s'engagea dans le chemin de l'arbitraire despotique et des spoliations : retraites ouvrières obligatoirement payées par les patrons, c'est-à-dire charité forcée à leurs dépens, rachat des chemins de fer, et extension pro-
MÉTHODE? d'Étude de la psychologie politique 31
gressive des monopoles, de façon à transformer les ouvriers en fonctionnaires entretenus par l'Etat, etc. Mais tout cela coûtant fort cher et l'engrenage des répercussions se déroulant fatalement, les législateurs en sont maintenant conduits à essayer de dépouiller les possédants par de lourds impôts progressifs, sans comprendre, d'ailleurs, que le petit nombre de ces privilégiés rendra dérisoires les sommes obtenues. Leur spoliation devant avoir pour conséquence ultime la ruine des grandes industries, on n'arrivera finalement ainsi qu'à l'égalité dans la misère. Ce sera le nivellement rêvé par tant d'âmes que domine la haine des supériorités.
Bien que déjà longue, notre énumération des facteurs de l'évolution socialiste ne les contient pas tous. 11 faudrait rechercher encore comment les doctrines se propagent dans les multitudes, pourquoi des mots et des formules très vagues possèdent parfois tant de puissance. On se trouve alors en présence de nouveaux facteurs importants créés par la spéciale mentalité des foules.
Mais l'examen des causes de l'extension du socialisme ne serait nullement terminé par celte étude, puisqu'il sévit non seulement dans les multitudes illettrées, mais encore parmi des professeurs et "des bourgeois aisés, satisfaits de leur sort.
Il devient alors nécessaire de faire intervenir d'autres facteurs psychologiques et notamment, la contagion mentale par imitation. Elle se retrouve toujours à l'aube des grandes croyances et explique leur propagation.
Si tant de facteurs agissent dans un phénomène social, il doit paraître bien difficile de doser leurs influences respectives. Le problème est ardu, en ellet. Comment le résoudre?
On le peut par deux méthodes différentes, l'une très simple, l'autre assez compliquée.
La méthode simple, et pour cette raison d'un usage général, consiste à supposer les phénomènes engendrés par une cause unique et de compréhension facile. Trouver des remèdes apparents à tous les maux devient alors aisé. Les ouvriers d'un pays se déclarent-ils mécontents de leur sort ? Décrétons un impôt sur le revenu qui permettra de dépouiller les riches pour enrichir les travailleurs. La population d'un pays est-elle stationnaire ? Etablissons de lourdes charges sur les citoyens qui n'ont pas assez d'enfants. En auront-ils davantage ? Des économistes endurcis pourraient seuls en douter.
Ainsi raisonnent les politiciens à mentalité courte et leur simplisme, que j'ai dû condenser un peu dans mes exemples, nous a valu de détestables lois.
Voyons maintenant quelle méthode doit suivre l'observateur qui veut utiliser les enseignements de la psychologie politique.
Un événement social quelconque résultant le plus souvent d'un grand nombre de facteurs immédiats ou lointains. la première règle est d'apprendre à les séparer, la seconde d'évaluer exactement la valeur respective de chacun d'eux.
Ainsi opère le physicien en présence d'un phénomène pouvant dériver de plusieurs causes. Sa tâche est relativement facile, parce que des expériences répétées lui permettent de vérifier ses premières déductions. iMais, pour les phénomènes politiques, l'observation seule et non l'expérience constitue l'unique guide. Certes, les expériences sociales ne manquent pas; elles sont même innombrables, mais indépendantes de nous, et de nos volontés. Ne jjouvant les renouveler, nous en sommes réduits à les interpréter. On sait trop à quelles divergences conikiisent ces interprélalions et dans quel dis-
MÉTHODES d'Étude de la psychologie politiqle 33
crédit la sociologie est pour celte raison tombée.
Il ne devient vraiment possible de doser la valeur d'un facteur déterminé qu'en le voyant agir d'une façon semblable dans des temps divers et chez des peuples différents, alors que tous les autres facteurs sont restés invariables. C'est un peu, on le voit, une application de la méthode dite des variations concomitantes. N'étant applicable qu'à des cas très simples on n'en dégage le plus souvent que des banalités d'utilité restreinte : l'anarchie engendre le césarisme, les peuples faibles sont conquis par les peuples forts, etc.
La dissociation des éléments générateurs d'un événement est cependant facilitée par la constatation que chaque phénomène social est habituellement le résultat de deux catégories de facteurs très distincts : les uns permanents, les autres transitoires.
Les premiers agissent d'une façon constante dans tous les phénomènes. Telle, par exemple, la race, c'està-dire les dispositions héréditaires. Tel aussi le passé social qui comprend les sentiments religieux, politiques ou sociaux fixés dans l'àme des peuples et rendus stables par un long passé.
Les facteurs transitoires changent au contraire fréquemment, mais, agissant sur le fond peu mobile du résidu anceslral, ils en reçoivent toujours l'empreinte. C'est pour cette raison, que des peuples de races différentes soumis en même temps aux mêmes facteurs transitoires réagissent de façons diverses. Certes, l'histoire paraît souvent montrer qu'un peuple peut, au moins en apparence, transformer ses croyances, ses inslilutions et ses arts, mais sous les changements extérieurs le passé reparaît toujours et modifie bientôt les formes que les révolutions violentes avaient fait momentanément adopter.
Les infiuences de la race et du passé, habituellement négligées, parce qu'invisibles, sont en réalité les plus nécessaires à étudier. Elles dominent elîectivement toute l'évolution d'un poujjle. C'est niusi, par
exemple, qu'en France, sous des agitations politiques variées, nous retrouvons deux principes fixes, communs à tous les peuples latins et ayant invariablement dirigé leurs actes : 1° La croyance dans le pouvoir transformateur de l'Etat. 2° La confiance inébranlable dans la puissance absolue des lois. De ces deux principes, que nous étudierons dans plusieurs chapitres, sont nés l'extension de l'Etatisme et le développement du socialisme collectiviste qui n'en est que la floraison.
Il apparaît donc indispensable pour juger des événements relatifs à un peuple de connaître les caractères de sa race et son histoire.
En ce qui concerne la race, cette étude n'est pas très compliquée, les caractéristiques fondamentales générales étant peu nombreuses. On sait déjà beaucoup des Américains des Etats-Unis et de leur avenir possible lorsqu'on a observé quelques-uns de leurs caractères essentiels tels que l'énergie, la confiance dans ses propres forces, l'optimisme, le besoin de justice et de liberté personnelle, l'habitude de l'initiative suppléant l'intervention du gouvernement. Alors que certains peuples ne peuvent être étudiés sans la connaissance préalable de leur gouvernement, le citoyen des Etats-Unis doit au contraire être observé surtout en dehors de son gouvernement. Réduit à ses seules ressources, il progresse sans aucune aide et, à lui seul, ce caractère psychologique aurait suffi pour tracer sa destinée.
Un examen analogue des tristes républiques latines de l'Amérique, impuissantes à sortir de l'anarchie où elles végètent, montrerait également un très petit nombre de caractères psychologiques fondamentaux dominant toute leur histoire.
Donc, la connaissance des grands facteurs généraux qui déterminent, ou tout au moins orientent les autres, simjjlilie un peu le problème de la psychologie politique.
Il est encore très difficile cependant. Les facteurs transitoires agissant à côté des facteurs permanents
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sont en effet si nombreux que leui* complication déroute parfois toute lotrique. Comment déterminer leur rôle?
En observant qu'outre les grands facteurs irréductibles dont je viens de marquer l'action, il existe pour chaque époque un petit nombre de principes directeurs canalisant les pensées et les actes dans un même sens. C'est ainsi, par exemple, que la politique du second Empire fut orientée par le principe dit des nationalités, que le socialisme actuel évolue sous l'influence d'une idée maîtresse : l'égalisation des situations sociales sous la tutelle de l'Etat, etc.
Il résulte de toutes ces considérations que, dans la genèse d'un événement, figurent toujours des éléments nombreux mais d'inégale importance. Le nMe de la psychologie politique consiste précisément à savoir doser cette importance, discerner le principal et éliminer l'accessoire.
L'élimination des facteurs secondaires est aussi malaisée en politique que dans une science quelconque, la physique ou l'astronomie notamment. Elle est pourtant aussi nécessaire.
Avec les progrès scientifiques actuels, la genèse de tout phénomène apparaît infiniment complexe. La simplicité des causes n'est créée que par l'insuffisance de nos moyens d'observation. Un poids placé sur le plateau d'une balance n'est pas attiré seulement par la terre, puisque la lune et tous les autres astres du firmament agissent sur lui ; mais leurs milliers d'attractions sont si minimes en comparaison de celle exercée par notre planète (ju'on n'en lient aucun compte.
Toute la sagacité du savant consiste à savoir dégager les facteurs principaux d'un phénomène et négliger les autres. Kepler ne réussit à formuler ses lois qu'en mettant de côté les perturbations accessoires modifiant faiblement le cours des planètes.
Le véritable homme d'Etat ne procède pas différemment, mais semblable au savant encore, il doit se rappeler que tel facteur, sans importance à un moment donné, peut en acquérir à un autre. Le physicien considère comme vraie la loi de Mariotte parce qu'il néglige des éléments trop accessoires pour la modifier visiblement dans les conditions habituelles de température, mais il sait aussi que lorsque les gaz se trouvent au voisinage de leur point critique, des facteurs justement négligés d'abord deviennent maintenant prépondérants. La loi est alors inexacte et il faut lui en substituer une autre.
La notion de loi absolue, chère aux savants du dernier siècle, tend à disparaître graduellement de la science. Les principes de la psychologie politique ne sauraient assurément prétendre à plus de fixité que les lois physiques. Ils sont d'ailleurs troublés sans cesse par l'intervention d'éléments imprévus. C'est ainsi qu'à certains moments l'influence des facteurs habituels disparaît devant de brusques courants d'opinion. Si l'homme d'Etat en connaît le mécanisme, il peut les faire naître ou tout au moins les orienter comme y réussit Bismarck en 1870.
Ces subits mouvements d'opinion constituent une force morale, si irrésistible parfois, que nulle puissance ne parviendrait à les endiguer. Napoléon, luimême, savait que certains courants ne se remontent pas. Plusieurs de ses lettres sont caractéristiques sur ce point. « Ce sont, écrivait-il, les faits qui parlent. C'est la direction de l'esprit public qui entraîne... Je n'ai jamais été mon maître. J'ai toujours été gouverné [)ar les circonstances. »
La puissance, comme aussi la mobilité de ces mouvements populaires, se révèle à chaque page de notre histoire. Ils sont nombreux dans un seul siècle. L'Epopée impériale, la Restauration monarchique,
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le romantisme, le second Empire, l'aventure boulangiste, etc., en donnent autant d'exemples. Le Prince de Machiavel s'appelle aujourd'hui la multitude. Son pouvoir devient formidable dès que toutes les volontés s'orientent dans une seule direction. Une telle orientation ne dure d'ailleurs jamais longtemps et l'homme d'Etat doit le savoir encore.
Les courants populaires d'une époque sont souvent mal saisis par les hommes de cette époque. Au début de la Révolution, personne ne prévoyait l'avenir terrible qui se préparait. On l'a dit avec raison : pendant que le navire sombrait, les passagers se congratulaient du naufrage. M"*® de Genlis menait les princes d'Orléans, dont elle était gouvernante, voir la démolition de la Bastille. La noblesse regardait tout ce mouvement avec autant de sympathie que notre aveugle bourgeoisie a contemplé la première grève des postiers. Alors, comme aujourd'hui, personne ne comprenait que les phénomènes psychologiques ont un enchaînement nécessaire et que chacun d'eux devient cause à son tour. Toutes ces causes accumulées dans le même sens produisent, comme en mécanique, une accélération fatale.
Nous voyons à quel point est diflicile la tâche actuelle des chefs qui veulent sagement gouverner. Elle l'est d'autant plus qu'ayant une mentalité différente de la foule et obéissant à d'autres mobiles, ils ne savent pas toujours la comprendre et lui parler.
On ne connaît bien les hommes d'une classe que si l'on appartient à cette classe. C'est pourquoi les meneurs de la Confédération du travail, sortis des couches populaires, se font si parfaitement obéir. Des grands principes, des belles théories humanitaires, ils n'ont nul souci, sachant bien que les foules ne s'en préoccupent pas davantage. Inaccessibles, a tout raisonnement, elles acceptent sans discussion des
croyances condensées en formules brèves et violentes et se soumettent sans murmures aux ordres les plus impérieux à condition qu'ils soient édictés par des hommes ou des comités revêtus de preslige.
Certes, ces meneurs ne possèdent qu'une psychologie fort sommaire, mais admirablement adaptée à la mentalité des âmes simples qu'ils ont su asservir. Leur horizon est étroit mais ils le connaissent. Ils savent où ils vont et ce qu'ils veulent. Les erreurs des politiciens ne leur échappent pas et « de l'autre côté de la barrière » leurs conseils seraient fort utiles à nos gouvernants. C'est ainsi, par exemple, qu'à l'heure où le gouvernement cédait aux menaces des postiers, un des chefs du syndicalisme montra très justement dans un article que les dirigeants « commettaient une faute impardonnable en laissant prendre conscience de leur force à des agents qui ne s'en doutaient guère ».
La réunion de tous ces facteurs lointains ou rapprochés, stables ou transitoires, représente ce que l'on pourrait appeler l'équation sociale d'une époque. De la solution correcte de cette équation dépend souvent l'avenir d'un peuple. La nécessité suffirait généralement à la résoudre, si les législateurs n'intervenaient pas pour troubler le jeu des facteurs que les lois naturelles tendent toujours à équilibrer.
L'énumération des éléments générateurs de l'évolution d'un phénomène social nous en a montré la variété. Nous avons vu également que les plus actifs étaient souvent les moins aperçus. Leur ensemijle constitue un faisceau de forces invisibles qui dirigent la destinée d'un peuple. Il s'agite, elles le mènent. L'homme ressemble souvent au pantin ignorant les fils qui le font mouvoir.
Si puissantes cependant que soient ces forces, nous no devons pas les subir avec une résignation morne.
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Dominée par un tel senlinicnl;, l'humanité ne serait jamais sortie de la sauvagerie primitive, et n'aurait pu vaincre la nature qui l'avait d'abord si étroitement asservie.
Et ceci nous conduira à une autre étude qui fait encore partie de la psychologie politique.
Réduite à une simple science de constatation elle serait un peu vaine. Mais elle enseigne aussi l'art de prévoir, c'est-à-dire, en langage mathématique, l'art d'extrapoler des courbes dont on a su déterminer un nombre suffisant d'éléments.
La psychologie politique présente un autre avantage encore. Prévoir est utile, prévenir l'est davantage. Prévoir, c'est éliminer les surprises de l'avenir. Prévenir, c'est annuler leur action.
Gomment y parvenir? La science confirmant les plus vieilles traditions religieuses de l'humanité semble nous confiner chaque jour davantage dans un fatalisme étroit. Nous verrons cependant dans un des derniers chapitres de cet ouvrage qu'il est possible de dissocier les éléments dont toute fatalité se compose. Or désagréger les facteurs d'une fatalité, c'est apprendre à s'y soustraire.