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FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DE LA VIE POLITIQUE

Beaucoup d'événements politiques représentent l'éclosion d'un petit nombre de principes solidement ancrés dans les âmes. La croyance en la puissance souveraine des lois est un des plus actifs.

On rencontre en Finance une foule de gens se disant dégagés de toute croyance religieuse. Ils ne croient plus aux dieux, méprisent les superstitions et ne redoutent guère que les révélations des somnambules ou l'action magique du nombre treize.

Mais dans ce pays de libre pensée on trouverait difricilemenl des citoyens manifestant le plus léger doute à l'égard de la puissance infaillible des constitutions et des lois. Nous sommes tous solidement persua,dés que des textes législatifs peuvent remanier à volonté l'état social d'un peuple. Avec des lois toutes les réformes sont possibles. Il ne tient qu'à elles d'enricbii- le pauvre aux dépens du riche, d'égaliser les conditions et d'assurer un bonheur universel.

Ce dognie sacré de la puissance des lois est à peu

près le seul resté debout et que les théoriciens vénèrent. Si l'idéal d'un parti politique permettait de le définir, on pourrait dire qu'il n'existe en France qu'un seul parti. Tous possèdent, en effet, un même idéal : réformer la société à coups de décrets et demander à l'Elat son intervention constante dans la vie sociale des citoyens. On ne sait pas, quand on rencontre un Français, s'il est clérical ou anticlérical, ce qui d'ailleurs représente souvent la même chose, mais on peut être bien certain qu'il est Etatiste.

La doctrine de l'action souveraine des lois a toujours constitué un des plus puissants facteurs de notre histoire. Les hommes de la Révolution étaient persuadés qu'une société se refait avec des institutions et ils finirent par déifier la raison au nom de laquelle étaient promulgués leurs décrets.

Bien des motifs ont contribué, chez les peuples dont la mentalité religieuse est très développée, à rechercher législativement les moyens de remédier aux maux qui les affligent. Ne pouvant plus demander de miracles au ciel, on les demande au législateur. Le pouvoir des lois a remplacé celui des dieux.

Ces miracles législatifs paraissent d'une réalisation facile^ car si les raisons lointaines des choses sont malaisées à percevoir, leurs causes fictives, très apparentes, semblent aisées à atteindre.

L'insuccès des lois votées sous la pression des volontés populaires n'ébranle nullement d'ailleurs la croyance en leur puissance. Elles gardent l'influence des dogmes religieux. Les prescriptions impératives et brèves des codes exercent toujours un prestige mystérieux. Comme les divinités, les lois ordonnent et n'expliquent pas. Leurs auteurs ont très bien compris qu'un pouvoir discuté n'est bientôt plus un pouvoir respecté. La vraie puissance ne réside pas, en effet, dans la force de celui qui commande, mais dans la soumission volontaire de celui qui obéit.

Cette idée, si répandue chez les peuples latins, que

les organisations sociales se réforment avec des lois, est nous l'avons dit déjà, une des plus funestes erreurs qu'ait enregistrées l'histoire. Pour la défendre, des millions d'hommes sont morts misérablement, des cités florissantes sont tombées en ruines, de grands empires descendent la pente de la décadence. La fatale chimère est cependant plus puissante qu'elle ne le fut jamais.

Quelques rares philosophes ont bien essayé de montrer la dangereuse absurdité de cette doctrine, je l'ai moi-même tenté dans plusieurs ouvrages et notamment dans mon livre sur les Lois de Vévolution des peuples. Mais que peuvent des écrits sur les impressions mobiles des foules? Elles n'écoutent guère que les démagogues flattant servilement leurs instincts.

Ne nous lassons pas cependant de répéter sans cesse les mêmes vérités. Les idées finissent quelquefois par rencontrer le terrain où elles peuvent germer.

Persuadé lui-même de la toute-puissance des lois, le législateur légifère pour remédier aux maux visibles dont lui demeurent cachées les causes. Il légifère sans trêve, tout étonné de voir les lois votées rester inefficaces ou produire des effets contraires à ceux espérés. 11 s'irrite alors, légifère de nouveau, interpelle les ministres, nomme des commissions pour surveiller l'exécution des décrets, et intervient inlassablement dans tous les rouages de l'administration. C'est ainsi que le régime parlementaire tend chez nous à se transformer en un régime qui rappelle celui de la Convention. A peine sortis du despotisme, les peuples latins y reviennent toujours. Le despotisme collectif remplace progressivement chez eux le despotisme individuel. Tout fait croire qu'il sera aussi tyrannique.

Notre histoire est remplie des conséquences désastreuses de lois promulguées dans les meilleures intentions. La République de 1848 crut faire œuvre bien-

faisante en édictant de nombreuses lois ouvrières et en créant des ateliers nationaux pour donner du travail à tous les citoyens. Quand les nécessités économiques, qui dominent de très haut les volontés du législateur, obligèrent à fermer ces ateliers, il en résulta une révolution et d'épouvantables massacres. La conséquence finale fut le rétablissement de l'Empire et ses suites, y compris Sedan et l'invasion.

Elle est très funeste, la race des philanthropes. Sous leur impulsion, s'édictent les lois dites humanitaires, dont les effets sont si souvent désastreux.

Les mesures législatives ayant produit un résultat contraire à celui qu'elles se proposaient d'atteindre sont innombrables. C'est ainsi, par exemple, que les lois sur les primes à la navigation ont été une des causes actives de la lamentable décadence de notre marine marchande. Nous le montrerons bientôt.

C'est ainsi encore, qu'en vertu du principe de la puissance souveraine attribuée aux lois, nous prétendons inlposer nos institutions à tous les peuples conquis par nous, sans comprendre qu'une telle méthode devait bientôt déterminer la ruine de nos colonies.

Le dogme latin du pouvoir transformateur des décrets conduit, sous la pression des mol)iles volontés du peuple, à voter les lois les plus violentes sans se préoccuper de leur injustice.

Après avoir fait miroiter aux yeux des classes ouvrières le milliard des congrégations, il fallut bien, devant les grondements populaires, édicter des lois pour s'emparer de ce milliard. Cet acte d'iniquité sauvage, dont l'injustice n'a pas frappé les législateurs, a créé un précédent redoutable. Que les hasards d'un vote confèrent pour un jonr le pouvoir aux socialistes révolutionnaires, ils sauront comment exproprier une nouvelle classe de citoyens au profit d'une antre, sans ' invoquer d'autres raisons que le droit souverain de l'Klat, c'est-à-dire la raison du plus fort.

Notre société n'est un peu sauvée de la désorganisation produite par les décrets de ses législateurs que par l'impossibilité de toujours les appliquer. Chaque loi entraîne la création d'une nuée de fonctionnaires destinés à la taire exécuter, mais parfois il faut reculer devant l'énormité de la dépense. On a hésité jusqu'ici à instituer une armée de 500.000 inspecteurs pour faire observer les lois sur le travail. Cette impossibilité seule a sauvé notre industrie de la décadence profonde qu'aurait engendrée l'ingérence constante des fonctionnaires dans les manufactures.

L'Etat finit d'ailleurs par renoncer de lui-même aux lois inapplicables, parce que tout le monde les viole. Un délit généralisé se transforme bientôt en droit. Pour cette raison, les décrets édictés dans le but de contrecarrer les spéculations financières, les sociétés anonymes et toutes les formes de contrats, nés de l'évolution économique moderne, ont misérablement échoué. En étudiant la véritable genèse des lois, nous comprendrons facilement pourquoi.

Conclurons-nous des considérations précédentes qu'il ne faut jamais promulguer de réformes par voie législative et qu'on doit se croiser les bras. Evidemment les législateurs de 18-48, auxquels nous faisions allusion plus haut, auraient été plus utiles en se croisant les bras qu'en votant des lois si dangereuses, mais cette cuiclusion pessimiste n'est pas applicable à tous les cas. Beaucoup de lois sont utiles lorsqu'elles naissent sous l'influence de certaines nécessités que nous allons examiner maintenant et qui sont étrangères le plus souvent à la volonté des législateurs.

Pour savoir ce qu'il faut faire et surtout ne pas faire en matière de lois, on doit d'abord tâcher de comprendre leur genèse.

Soyons avant tout bien convaincus qu'une nation ne peut utiliser les constitutions et les lois d'un peuple de mentalité dilTércntc, si parfaites soient-elles. Quand, des juristes essaient de nous persuader que le droit

romain a été adopté par certains pays et la constitution anglaise par d'autres, ils font preuve d'une pauvre psychologie. Lorsque le droit romain fut adopté par un peuple quelconque, les Allemands, par exemple, il devint aussitôt un droit allemand. Jamais, sans qu'on puisse citer une seule exception, la constitution anglaise n'a été pratiquée par d'autres peuples que les Anglais, bien qu'acceptée par plusieurs.

Trois phases se succèdent dans la genèse d'un droit : 1° la coutume, 2° la jurisprudence, 3° la loi. Le législateur ne saurait intervenir utilement que dans la dernière de ces phases.

La loi doit se borner le plus souvent à codifier la coutume. Là est son vrai rôle. Notre Code civil, que beaucoup s'imaginent construit de toutes pièces par un conseil de légistes dirigé par Napoléon, ne fit en réalité que condenser les coutumes les plus généralement admises dans les diverses parties de la France. Il termina ainsi une unification juridique commencée depuis longtemps. Ce ne fut pas le code du présent, mais celui d'un passé.

La coutume résulte des nécessités sociales, industrielles, économiques de chaque jour. La jurisprudence les fixe. La loi les sanctionne.

Mais ce que la loi sanctionne c'est l'état social du moment. Les civilisations, surtout aujourd'hui, évoluent plus vite que les lois. La jurisprudence intervient alors pour les modifier d'après les nouvelles coutumes qui s'établissent.

Dans les pays où le juge, manquant d'indépendance, semble plus habitué à rendre des services que des arrêts, les lois doivent proni[)tcmcnt enregistrer la coutume et c'est pourquoi elles changent vite. Dans les pays où, comme en Angleterre, le juge demeure fort indépendant, nul besoin de toucher aux lois, c'est le magistrat lui-même qui les transforme.

Mais chez toutes les nations et par le fait seul que les besoins sociaux évoluent plus rapidement que les codes, la jurisprudence qui fixe les coutumes fut toujours plus puissante que les lois. Il n'y eut jamais de peuple aussi respectueux dés textes écrits que les Romains. « Nulle part' cependant plus qu'à Rome, écrit justement Cruet, le droit sanctionné par la pratique judiciaire n'a aussi largement dépassé, aussi largement contredit le droit expressément écrit dans les textes législatifs. Cela n'empêche pas que ce droit national d'une société morte a été longtemps considéré comme le prototype d'une législation universelle et immortelle ! »

En fait, une société dont le droit n'évoluerait pas et resterait cristallisé dans des règles immuables cesserait bientôt d'exister.

Un tel cas d'ailleurs ne s'est jamais présenté. Le droit musulman lui-même, jadis fixé dans le Coran, a fini par en sortir presque entièrement. Comment une loi pourrait-elle rester stable, quand tout change autour d'elle? A un moment donné, son application devient impossible. On peut continuer à respecter son texte, mais on ne l'observe plus. Les Romains vénéraient beaucoup la loi des XII tables, seulement ils ne l'appliquaient pas. Les musulmans respectent le Coran, mais le transforment complètement par leur interprétation.

Ainsi, par suite de l'évolution des coutumes, la jurisprudence évolue en dehors de la loi et parfois même contre elle. La loi n'a jamais été assez puissante pour lutter contre la coutume. « Si la vie de famille nous inclinait à l'inceste, écrit le professeur Diirkheim, les défenses du législateur resteraient impuissantes. » Rien n'est plus évident. Quel tribunal oserait aujourd'hui condamner aux travaux forcés pour meurtre, comme la loi l'y oblige, l'individu qui a tué en duel son adversaire? La loi interdit l'avorte-

ment, mais le jury acquittant toujours la coupable, le juge finira nécessairement par ne plus poursuivre. Il n'a pas, en effet, à nous imposer son droit, mais à subir celui que le sentiment social lui impose.

Sans la jurisprudence qui suit toutes les oscillations de la coutume, le code finirait par devenir un tissu d'iniquités. C'est la jurisprudence, notamment. qui affranchit la femme du marin disparu dans un lointain voyage du veuvage éternel auquel la loi écrite la condamne, par suite de l'impossibilité pour elle de présenter l'acte de décès de son mari. C'est la jurisprudence encore qui, malgré l'interdiction légale de la recherche de la paternité, oblige maintenant le séducteur à indemniser la femme séduite et entretenir son enfant.

De tels faits expliquent la genèse des lois et déterminent le vrai rôle du législateur. Il devrait consister uniquement à sanctionner les lois quand elles sont déjà faites, c'est-à-dire créées parla coutume et fixées par la jurisprudence. Toute loi surgie inopinément sans avoir passé par ces deux étapes, est frappée de mort le jour même où on la promulgue.

Comme exemple d'un droit nouveau en voie de se former sous rinduence de la coutume et de la jurisprudence, citons le pouvoir prépondérant et croissant chaque jour dans des proportions colossales, de notre Conseil d'Etat. Jadis rouage administratif secondaire confiné dans des fonctions assez subalternes, il est devenu progressivement, sans règlements nouveaux, un pouvoir qui fait plier tous les autres. Il juge sans appel dans les cas les plus différents, révoque les arrêtés des préfets et des ministres, réintègre des officiers de marine retraités, annule des nominations de fonctionnaires, etc.

D'où provient une telle autorité? Toujours de la môme source. Do coutumes créées par la nécessité et fixées par la jurisprudence. Ce n'est pas le Conseil d'Etat qui a rêvé d'empiéter su r lo^ ;mi I vos pouvoirs; c'est

le public qui l'oblige à empiéter sur eux, parce qu'il est désireux de limiter les fantaisies ministérielles ou administratives et de trouver quelque protection au milieu d'une anarchie universelle. Toutes les démocraties sont conduites d'ailleurs à la création de ces puissances supérieures présentant un peu d'indépendance et de fixité. La cour suprême des Etats-Unis joue un rôle analogue à celui que paraît devoir remplir bientôt notre Conseil d'Etat.

Un fait frappant dans la création de ces pouvoirs spontanés et justifiant la thèse exposée ici sur la genèse du droit, c'est qu'ils ne s'appuient pas sur des textes, ne sont souvent sanctionnés par aucun, et acquièrent cependant une grande puissance alors que des lois nettement formulées, n'en possèdent aucune.

Ce phénomène s'observe également en Angleterre. Les principes les plus fondamentaux du Gouvernement ne reposent nullement sur des textes. Il n'y en a pas eu pour diviser le Parlement en deux Chambres, pour lui permettre de voter les lois, pour obliger le souverain à gouverner par l'intermédiaire de ministres responsables, etc. L'Angleterre n'a pas de constitution écrite^, bien que présentant le type du gouvernement constitutionnel. Elle est progressivement devenue une véritable république présidée par un roi. La liberté y est cependant beaucoup plus grande que dans aucune autre république, celle des Etats-Unis exceptée. Les citoyens sont libres d'aller ou de ne

1. Celte assertion surprend toujours les personnes qui ne crcieni qu'à la valeur des textes écrits. Le hasard me permet de la juslilier entièrement en reproduisant un fragment du discours prononcé par un minisire anglais, M. Asquiih, devant la Chambre des lords au commencement de septembre 1909.

« Voilà bien des siècles que nous sommes régis par une Consiiiution non écrite. Sans doute il y a une inscription au livre de nos lois d'impérissables instruments, tels que la Magna Charta, miis l'ensemble de nos libertés el de nos usages constitutionnels n'a été sanctionné jusqu'ici par aucun biU ayant reçu formell ment le consentement du roi, des Lords el des Conmuuies. Nous vivons sous l'empire d'usages, de coutumes, de conventions qui, à l'origine, se sont développés avec lenteur et sans uniformité, mais qui dans la suite des temps ont été universellement observés et respectés ».

pas aller à l'église, sans subir aucune persécution visible ou cachée. Ils peuvent se réunir et acquérir des biens sans être jamais exposés à l'expropriation. Les lettres de cachet que nous avons retirées des mains des rois pour les mettre dans celles de petits juges d'instruction y sont inconnues.

Tout dans un tel pays heurte nos idées d'ordre, de raison et de belle symétrie. Son droit est composé des éléments les plus disparates. « Le grand mérite des institutions anglaises, disait en plein Parlement un ministre, M. Chamberlain, est de n'être pas logiques. » Profonde pensée. Les lois, en effet, se passent de logique, parce qu'elles sont filles de sentiments créés par des nécessités indépendantes de la raison.

Nous restons malheureusement très éloignés, en France, de pareilles idées. L'expérience ne nous profite pas. Nos erreurs sur la genèse des lois ont coûté nombre de révolutions, de ruines et de massacres. Nul ne peut dire ce qu'elles coûteront encore.

Notre chimère n'est d'ailleurs pas près de s'anéantir puisqu'elle trouve pour défenseurs des esprits fort éclairés. Un éminent homme d'Etat affirmait récemment dans la préface d'un livre, la nécessité « d'organiser politiquement et socialement la société selon les lois de la raison ». C'est hélas! ce que nous ne cessons de faire avec la plus inlassable obstination depuis un long siècle, au milieu d'effroyables convulsions. Ne renoncerons-nous jamais à vouloir légiférer, organiser, réformer au nom de cette aveugle raison qui ne connaît ni les nécessités naturelles, ni les nécessités économiques, ni les nécessités d'aucune sorte? Arriverons-nous à comprendre que les sociétés ne sont pas à la merci des fantaisies sentimentales des gouvernants? On ne fait pas le droit, il se fait. Cette brève formule contient toute son histoire.

Pour justifier les propositions énoncées dans le précédent chapitre, il ne sera pas inutile d'examiner les conséquences de quelques-unes de ces lois improvisées par les cerveaux fantaisistes, des législateurs.

Xerxès. dit la légende, fit fouetter la mer pour la punir d'avoir détruit ses vaisseaux et, sans doute, lui ôter l'envie de recommencer. La mentalité de l'illustre roi semble un peu rudimentaire aujourd'hui. Elle est très proche poui'tant de celle des législateurs qui prétendent transformer au gré de leurs rêves les nécessités de toutes sortes régissant l'évolution des sociétés.

Ces nécessités sont cependant aussi immuables que les lois physiques. On ne les voit pas toujours, mais il faut invariablement les subir et vainement essayonsnous de leur opposer la codification de nos ignorances.

L'avenir seul, montrera combien sont dangereuses les tentatives actuelles de rénovation sociale des collectivistes révolutionnaires et des législateurs qui les suivent.

De telles illusions ne perdent leur puissance que le jour où en apparaissent les conséquences. Il fallut Sedan pour nous révéler les dangers du césarisme impérial. Des expériences analogues seront

nécessaires pour dévoiler ceux du césarisme socialiste.

En étudiant les illusions législatives, nous avons sommairement retracé les lignes générales de la vie du droit et de la genèse des lois, et montré comment ces dernières naissent de la coutume et sont modifiées lentement, chaque jour, suivant les besoins, par la jurisprudence. La loi nous est apparue comme une codification momentanée d'un droit évoluant sans cesse. L'existence sociale, contrairement à ce que supposent les métaphysiciens du collectivisme, ne s'organise pas à l'aide de décrets improvisés, mais sous l'action des nécessités économiques, et .du caractère des peuples.

Sans doute, on peut remarquer, et l'illusion socialiste n'a guère d'autre appui, que de Solon à Napoléon surgirent brusquement dans l'histoire, des codes semblant issus de toutes pièces du cerveau d'un seul législateur. L'examen attentif de ces codes, celui de Napoléon, par exemple, démontre vite qu'ils sont simplement au contraire, la condensation et la simplification de coutumes antérieures fixées par l'usage. Les codes supposés nouveaux sanctionnent et n'improvisent pas. Ils n'improvisent pas davantage quand devient nécessaire d'imposer à des contrées, jadis séparées, des lois générales destinées à remplacer leurs droits particuliers. C'est ce qui arriva pour la France à la fin du xviii* siècle, et, beaucoup plus récemment, pour l'Allemagne et la Suisse. Ces grands pays ont fini par fondre en un seul texte les codes, divers de provinces d'abord très dissemblables, puis rapprochées et enfin identifiées par la similitude des intérêts.

Depuis l'extension du collectivisme révolutionnaire, les théoriciens paraissent s'être formé une conception du droit bien différente. Suivant eux, une société se

referait avec des codes. La puissance surnaturelle attribuée aux lois a remplacé celle attribuée aux dieux.

De telles croyances n'étaient défendables qu'à l'époque où de savants théologiens enseignaient que les divinités, intervenant sans cesse dans les affaires humaines, révélaient aux peuples leur volonté par l'intermédiaire des rois. De lois naturelles inflexibles il ne pouvait alors être question. La théologie socialiste n'en tient pas compte davantage aujourd'hui. Les apôtres de la foi nouvelle ignorent les nécessités sociales tout autant que les prêtres des divinités antiques.

Contrairement à ces chimériques doctrines, nous apercevons clairement aujourd'hui que les phénomènes historiques les plus considérables sont engendrés par des causes lointaines, nombreuses et étroitement enchaînées.

C'est parfois de l'accumulation de petites causes que naissent les grands effets. En histoire, le pondérable sort souvent de l'impondérable. Les milliers de petits faits, parfois inaperçus, dont les grands événements sont la synthèse, finissent par s'orienter dans une même direction, en vertu de lois rigoureuses analogues à celles qui obligent un astre à suivre une certaine trajectoire ou le gland à devenir un chêne. Ainsi canalisés, tous ces petits événements journaliers engendrent des courants qui, très faibles à l'origine, et pouvant être facilement détournés, deviennent irrésistibles plus tard, quand leur force s'est suffisamment accrue. Alors, les grandes digues sociales sont renversées, et l'évolution d'un peuple se transforme en une révolution.

Dans toutes les transformations lentement crées par le temps, le rôle de la raison, nous l'avons dit déjà, fut toujours très faible. Les vrais maîtres de l'histoire, les fondateurs de grandes religions et de grands empires l'ont d'ailleurs tous pressenti. Jamais ils n'essayèrent d'agir sur la raison des hommes, mais bien d'influencer leurs sentiments et de conquérir leur cœur.

Mais cette phase héroïque du monde semble en voie de s'évanouir. Avec l'évolution de la science et de l'industrie, où l'humanité est entrée, les codes des nécessités économiques remplacent les codes religieux devenus impuissants.

Il importe de ne pas ressusciter, sous forme d'une théologie socialiste, la doctrine antique nous montrant les peuples gouvernés par de divins caprices. La grande utopie des réformateurs est précisément d'attribuer à des lois le pouvoir magique maintenant refusé aux Dieux. Leur rêve de rénovation sociale ne tient aucun compte des nécessités naturelles. Mais, si les vieilles divinités excusaient parfois nos faiblesses et se montraient accessibles à la pitié, les lois naturelles restent inflexibles et ne pardonnent jamais. Vouloir leur opposer d'artificiels décrets est toujours une dangereuse entreprise. II ne serait pas plus vain d'essayer d'arrêter une locomotive avec des discours.

Voilà, pourtant, la tâche que nous nous obstinons à tenter chaque jour avec les lois accumulées par d'imprudents législateurs. L'expérience peut seule agir sur les esprits hallucinés par leur foi. Or, ces expériences se multiplient et nous apercevons de mieux en mieux les conséquences des mesures précipitées, entassées pour remédier aux imperfections de l'état social. On commence à constater que la presque totalité de ces mesures n'a fait qu'augmenter les maux qu'on voulait guérir, et cela, simplement parce qu'elles prétendaient entraver le cours naturel des choses.

L'énumération de ces lois nuisibles et de leurs répercussions remplirait un volume. Je vais donc me borner à en citer quelques-unes avec la concision que le le défaut de place m'impose. Il ne s'agira point, ici, de contester les intentions du législateur, sans doute excellentes, mais de montrer les résultats de ses actes.

Lois sur les primes à la marine marchande. —

Coût annuel actuellement, 41 millions. Résultat : accélération rapide de la décadence de notre marine et rentes importantes servies à des compagnies allemandes.

L'énormité de cette double conséquence est telle qu'il faut entrer dans certains détails. Je les emprunte au livre récent de Jules Huret sur l'Allemagne. La compétence de son interlocuteur, M. Plate, n'est pas discutable, puisqu'il est directeur du Norddeutscher Lloyd, une des deux ou trois plus grandes compagnies de navigation du monde.

Je dis à M. Plate : « Vous qui assistez et participez à la prospérité extraordinaire des ports allemands, comment expliquezvous notre arrêt et vos progrès ? »

— C'est bien simple, me répondit-il assez brutalement, votre système de primes à la navigation, c'est la mort. Vous donnez de l'argent pour ne rien faire : on ne fait rien !

» Mais, le résultat le plus cocasse de ce système, c'est que l'argent que vous distribuez ainsi a profité jusqu'à présent à des Allemands et à des Anglais...

» Je ne devrais pas dire cela, ajouta-t-il, puisque ce sont mes compatriotes qui bénéficient de vos erreurs... Mais, puisque vous me demandez mon avis, je vous le donne en toute honnêteté. »

M. Plate explique ensuite comment des groupes étrangers fondèrent en France des sociétés de bateaux avec des capitaux allemands et anglais... L'Etat français payait, comme on le sait, des primes pour les kilomètres parcourus même par les bateaux vides. « On fit donc des tours du monde bien rémunérateurs aux frais du budget français. »

Un armateur me disait qu'en huit ans, en promenant ainsi son bateau vide, il avait regagné le prix de sa construction.

M. Plate cite des bateaux refusant des chargements pour ne pas perdre de temps, trouvant plus de bénéfice à circuler vides. M. Ilurel ayant fait observer que la loi avait été modifiée et qu'il fallait maintenant que les bateaux fussent chargés pour toucher la prime, le directeur du Lloyd lui fit observer que presque rien n'avait été changé en réalité, puisqu'il suffisait d'un quart de fret pour profiter de la prime. Pour contrebalancer les primes françaises, quelques Allemands avaient réclamé aussi des primes , mais les directeurs des grandes Compagnies les refusèrent énergiquement. « C'eût été, dit le directeur du Lloyd, la mort de notre initiative et de notre acti-

vilé et le commencement de la déchéance de 'la marine commerciale allemande. Votre exemple nous suffit. Les primes d'encouragement sont des primes de mort. Nous ne recevons des subventions que pour des services cendus : transports de la poste, etc. Vous demeurez dans l'inaction... Pendant ce temps, les autres pays marchent, et c'est ainsi que la France se voit chaque jour distancée... »

Loi de 1900 limitant le travail des enfants dans les manufactures. — Résultats : 1° Disparition de l'apprentissage et crise prochaine très menaçante pour l'industrie; 2° Augmentation de la criminalité infantile quia doublé depuis l'application de cette loi.

Ces conséquences, M. le sénateur Touron les a très nettement rappelées dans un récent rapport au Sénat.

« Il est universellement reconnu aujourd'hui, écrit-il, que l'application de cette loi a amené bon nombre de chefs d'industrie à supprimer dans leurs usines l'emploi des jeunes ouvriers. «

Après avoir constaté qu'à Paris le nombre des adolescents devenus apaches a doublé (2.273 au lieu de 1.174), il ajoute : « L'une des causes principales de ce phénomène réside précisément dans les rigueurs d'une réglementation du travail qui, en éloignant les jeunes gens de l'atelier, les a jetés à la rue, abandonnés à tous les dangers de la promiscuité. »

Loi sur le privilège des bouilleurs de cru. — Cotto loi autorise les propriétaires récoltants à distiller sans payer de droits. Il ne leur reste plus ensuite qu'à écouler leurs eaux-de-vie, opération facile et permettant de bénéficier de 220 francs de droits par hectolitre d'alcool pur. Résultats : 1" Perte pour le Trésor évaluée à plus de 100 millions par an; 2° Accroissement énorme de l'alcoolisme dans les familles qui auraient reculé devant le coût des eauxde-vie commerciales.

Loi d'expropriation des congrégations. — Résultat

final encore inconnu, mais facile à prévoir. Devait produire un milliard. Parait ne pas devoir rapporter plus de iO millions. N'a servi qu'à enrichir une armée de gens de loi. En compensation, nécessité de créer un nombre immense d'écoles, d'établissements hospitaliers, etc., pour remplacer ceux entretenus par les congrégations. Au lieu d'un milliard de recettes, ce sera sûrement des centaines de millions à dépenser. Je ne parle pas des conséquences sociales de cette très immorale opération : exaspération de milliers de citoyens, développement chez les socialistes de cette idée que l'Etat peut par une simple loi s'emparer des propriétés privées ou des usines, comme il l'a fait, par exemple, pour celle des Chartreux. Ce dépouillement de toute une classe de citoyens a provoqué une violente indignation chez les nations étrangères et nous a davantage nui dans leur esprit que la perte de plusieurs batailles. Le sujet sera repris dans un autre chapitre.

Lois sur les primes aux fabricants de sucre. —

Lois abolies après avoir coûté à l'Etat des centaines de millions. Les résultats furent uniquement une surproduction artificielle du sucre et cette conséquence admirable que les fabricants français vendaient en France leur sucre quatre à cinq fois plus cher qu'aux Anglais. Ils eurent tous d'ailleurs le temps de s'enrichir aux dépens du consommateur.

Loi décrétant la liberté des cafés, cabarets, débits de boissons. — Cette loi n'a rien coûté en apparence à l'Etat, mais fort cher aux citoyens, par le développement considérable de l'alcoolisme. En peuplant les hôpitaux et affaiblissant les forces françaises, elle a indirectement été très onéreuse.

Loi du rachat de l'Ouest. — Cette loi n'étant qu'à ses débuts, les effets ne s'en feront sentir complètement que dans quelques années. Dès le lendemain du vote, les employés se réunirent pour demander des

augmentations de salaire, mais elles ne sont pas acceptées encore. Actuellement, l'élévation des dépenses, c'est-à-dire la perte annuelle de l'Etat, s'élève pour 1910, d'après le rapport de M. Doumer, à 50 millions. Ce n'est d'ailleurs qu'un tout petit commencement. Par les faits observés à la Ville de Paris, on peut juger ce que devient un service dont le personnel est transformé en fonctionnaires.

« Chaque fois, écrivait récemment M. Delombre, que la Ville a « municipàlisé » un personnel, le rendement de la main-d'œuvre a diminué pendant qu'augmentaient, au contraire, les salaires et les frais accessoires. N'a-t-on pas vu, dans certains services, les frais de maladie tripler d'une année à l'autre, simplement parce que le personnel de ces services avait été assimilé au personnel municipal ? »

Ces coûteuses vérités ne sauraient, bien entendu, ébranler la foi socialiste.

Lois destinées à remédier à la crise viticole du Midi. — Ces lois, déjà innombrables et toujours impuissantes, montrent clairement l'incapacité du législateur à lutter contre des nécessités naturelles. Par la culture exagérément développée de ses vignes, le Midi est arrivé aune surproduction de vins, de qualité souvent douteuse, ot dont il augmentait encore la quantité par l'addition de sucre. Que faire en pareil cas? Simplement ce que firent jadis les cultivateurs de garance quand fut découverte l'alizarine. Us renoncèrent à la garance et plantèrent autre chose. On n'avait pas heureusement à cette époque lointaine, la même confiance qu'aujourd'hui dans la puissance de l'Elal, autrement la fal)rication de l'alizarine économique eut été sui)primée pour assurer la vente de la très coûteuse garance.

Mais nous avons fait des progrès et c'est à l'Elat que les Méridionaux demandèrent d'acquérir

le vin dont le public ne voulait plus. Ils prétendaient l'obliger à l'acheter sous forme d'alcool ou, ce qui revient exactement au même, à donner aux viticulteurs des primes à la distillation. L'histoire de la crise du Midi restera dans l'avenir comme un mémorable exemple de la mentalité d'un pays où s'est épanoui l'Etatisme. Inutile d'ajouter, je pense, qu'une crise analogue eût été impossible dans des contrées comme l'Amérique et l'Angleterre où les particuliers sont habitués à compter sur leur initiative et jamais sur l'intervention de l'Etat.

Loi sur le repos hebdomadaire forcé. — Résultats : 1° Augmentation d'au moins 10 p. 100 de la plupart des objets de consommation; 2° Troubles tellement profonds dans l'industrie et le commerce qu'il lallut apporter immédiatement une foule de tempéraments à la loi. Mais c'est surtout pour les ouvriers qu'elle est coûteuse. Dans la plupart des industries, sévissent annuellement plusieurs mois de chômage qui constituaient un repos très suffisant. Ces catégories d'ouvriers perdent maintenant leur salaire du dimanche, sans parler de la dépense au cabaret. J'ai entendu plusieurs d'entre eux évaluer à un déficit de trois ou quatre cents francs par an le coût de la nouvelle loi pour eux.

Loi sur les retraites ouvrières. — Cette loi n'est pas encore appliquée, mais on peut facilement en prévoir les conséquences. Repoussée par l'immense majorité de la classe ouvrière elle sera l'origine de troubles incessants. Les mutualités dues à l'initiative privée suffisaient à créer ces retraites qu'elles avaient commencé à constituer partout. En les rendant obligatoires, c'est-à-dire en obligeant patrons et ouvriers à verser au Trésor des sommes relativement élevées le législateur a simplement établi des impôts nouveaux qui vont lourdement grever notre industrie déjà si accablée. Cela sans grand profit

puisqu'on estime qu'une faible partie des ouvriers arriveront à l'âge de la retraite. La majorité aura donc payé pour rien. Avec les formes actuelles de mutualités au contraire, un versement rapporte toujours quelque chose et n'est jamais perdu.

Pour récupérer le montant de ses sacrifices, écrit le Temps, et pour parvenir à cette terre promise de la retraite, le travailleur devra remplir diverses conditions, dont une au moins ne dépend pas de lui : 11 devra atteindre l'âge de soixante-cinq ans. S'il vient à décéder avant cet âge, il aura été dépouillé purement et simplement de son épargne. La belle façon d'enseigner la prévoyance 1

Pour assurer que ces prévoyants malgré eux ne puissent pas éluder l'obligation à laquelle ils se voient soumis, la loi ordonne que les patrons retiendront sur les salaires les sommes dues par les ouvriers. C'est l'organisation de la lutte de classes. A chaque paye, les mêmes résistances s'élèveront.

Arrêtons-nous dans cette énumération qui pourrait être beaucoup plus longue. Aux conséquences indiquées, il faurait ajouter une impopularité parlementaire croissante dont je parlerai dans un prochain chapitre. Le malade ne pardonne guère au. médecin l'insuccès de ses remèdes.

D'une façon générale, il est permis de dire que la plupart des lois prétendues humanitaires accumulées par des législateurs peu éclairés ont produit d'abord de désastreux effets particuliers. Elles commencent maintenant à engendrer des conséquences générales de plus en plus sensibles et que révèlent d'indiscutables statistiques.

Les ruines industrielles provoquées par elles retomberont de tout leur poids sur les ouvriers, chaque jour davantage guettés par le chômage et la concurrence étrangère. Ils seront alors victimes de ces grandes lois naturelles que l'élroitesse d'esprit des législateurs ne leur permet pas de comprendre.

Bien d'autres que nous ont signalé les méfaits de ces lois malfaisanli's cl niiiKMiscs.

Les charges énormes résultant de ce qu'on appelle la politique sociale, écrit Paul Delombre, ne déterminent pas le moindre apaisement et nous conduiront à la faillite avant d'avoir désarmé la colère professionnelle des démagogues socialistes. Les députés, élus au scrutin d'arrondissement, donnent la mesure de la valeur du système, en gaspillant sans merci les ressources publiques.

Nos parlementaires ont créé à ce pays, écrit M. Jules René, ce que nous appellerons la mentalité miraculaire, l'état d'esprit messianique. Et l'on étonnerait bien les esprits positifs, qui rient de Lourdes et de ses prodiges, en leur démontrant qu'ils attendent de la part de l'État des miracles politiques et sociaux plus étonnants encore que ceux de la Vierge des Pyrénées. Dans les masses profondes, la croyance s'est fortifiée et enracinée, que le Parlement n'a qu'à le vouloir pour changer l'eau en vin, le bronze en or, le pain en gâteau et la misère en richesse. Et si cette transmutation merveilleuse tarde à se produire, la chose ne tient qu'aux lenteurs du Sénat et à la négligence de l'autre Chambre. Mais, que les députés apportent un peu plus d'application et les sénateurs un peu plus de hâte à la confection des textes, la face de la France sera aussitôt changée !

Avertissements justes mais sûrement inutiles. Ce n'est pas seulement dans le monde antique que Jupiter aveuglait d'abord ceux qu'il voulait perdre. Les conséquences de tant de lois votées au hasard se retourneront de plus en plus contre leurs instigateurs. L'histoire est remplie de ces incidences. Il est rare, comme l'a dit Bossuet, que « la pensée humaine ne travaille pas pour des fins qui non seulement la dépassent, mais qui sont le contraire même de son desoein ».

Malgré l'insuffisance avouée de mes connaissances en occultisme, je ne crois pas téméraire de tenter une classification des fantômes et de rechercher les lois de leur formation.

Pour les cataloguer utilement, il faut d'abord délimiter leur puissance respective.

On admettra aisément, et sans démonstration, je pense, que la plupart des grands événements du passé ont été réalisés sous l'influence de fantômes. Etudiée d'un point de vue assez élevé pour saisir son ensemble, l'histoire apparaît comme la collection des efforts des peuples pour créer des fantômes ou les détruire. La politique, ancienne ou moderne, n'est qu'une lutte de fantômes.

Mais toutes ces ombres ne possèdent pas un pouvoir égal; elles ont leur hiérarchie et c'est ici qu'intervient la nécessité d'une classification.

A son sommet règne une petite cohorte de fantômes très puissants, très redoutables, contre lesquels toute résistance serait vaine. Le temps seul est leur maître.

Ces ombres souveraines sont celles des fondateurs de grandes croyances. Du fond de leur tombeau, ils dictent impérieusement leurs lois à des millions d'hommes. C'est pour les servir que de brillantes civilisations ont surgi, que les peuples se sont

02 PSYCHOLOGIE POLITIQUE ET DÉFEr,'SE SOCIALE

furieusement combattus et que tout récemment encore 30.000 Arméniens furent massacrés en quelques jours.

Au-dessous de ces maîtres, redoutés, évoluent les fantômes des héros. Quelques-uns se bornent à créer les légendes et les mythes epeadrant l'idéal des peuples, mais il en est d'assez forts pour exercer leur influence, bienfaisante ou néfaste, sur des événements très éloignés d'eux. Tel, par exemple, le fantôme de Napoléon qui fit sacrer empereur son neveu et nous valut Sedan.

A l'autre extrémité de cette hiérarchie des ombres grouille une légion immense de petits fantômes bruyants, tapageurs et vains, sans puissance réelle et sans durée. Ils terrifient parfois les âmes craintives, mais s'évanouissent comme des bulles de savon dès qu'on est assez hardi pour en approcher.

Tous ces petits spectres éphémères, grimaçants et futiles, sont perpétuellement enfantés par un autre fantôme, invulnérable celui-là et immortel : le fantôme colossal de la peur. Son pouvoir s'exerce depuis les origines du monde et le temps ne l'a pas effleuré encore.

Je ne sais si, comme l'affirmait le grand poète Lucrèce, le fantôme de la peur engendra les dieux, mais je suis très certain que si sou influence n'avait pas constamment dominé les peuples et leurs maîtres, le cours de l'histoire eût été tout autre. Et je sais bien encore que si ce terrible despote, et ses fils innombrables, n'agitaient pas inlassablement leurs ombres sur notre Parlement, l'efî^rayante anarchie où nous sommes plongés aurait fait place à l'ordre et à la discipline sans lesquels aucune société ne peut subsister.

Tous ces fantômes, celui de la peur comme ceux qu'il eni,^ondre. furent connus des grands hommes

d'Etat. Savoir les utiliser fit partie de leur génie. Les simples politiciens les subissent, mais ne les utilisent pas.

L'histoire lamentable de la grève des postiers révéla à quel point des gouvernants, un peu trop dépourvus de génie, peuvent être terrifiés par les moindres spectres. Elle a montré aussi comment se développent ces derniers dès qu'on néglige de les maîtriser et avec quelle facilité ils s'effondrent sous la main qui ose les toucher.

Il était d'abord tout petit, le fantôme créé par les postierâ. Rien n'eût été plus aisé, l'événement l'a prouvé et je l'avais annoncé dans un article de l'Opinion, que de l'anéantir. Mais la terreur de cette ombre vaine avait tellement paralysé le gouvernement qu'il capitula vite et si humblement que les délégués postiers purent assurer publiquement avoir vu les ministres « presque à leurs genoux, les suppliant de reprendre leur senice ».

L'humilité de cette attitude fut d'ailleurs finalement très utile. Lorsque, dans un Etat, une classe, une caste, un parti s'imagine être tout-puissant, il songe aussitôt à devenir le maître. Stupéfaite d'avoir intimidé le Parlement, la magistrature et l'armée, la caste des postiers se croyant invincible voulut utiliser son petit fantôme sans même lui laisser le temps de grandir.

Sous un prétexte quelconque une nouvelle grève fut décrétée. A moins d'admettre que la France serait à l'avenir gouvernée par une délégation de commis des postes il fallait bien se défendre. On se défendit et, dès le premier choc la bulle de savon s'évanouit.

Son anéantissement amena l'effondrement instantané d'autres fantômes, notamment celui de la grève géïK'rale que les ministres redoutaient fort, — l'un d'eux l'ayant inventée avant d'arriver au pouvoir.

Vainqueurs et vaincus témoignèrent du reste d'une

complète ignorance dans l'art de manier les fantômes. Elle leur fit entasser des fautes de psychologie sans excuse.

Faute énorme de psychologie du gouvernement d'avoir cédé une première fois. Faute des postiers, touchant à l'imbécillité pure, lorsque, après avoir, contre toute vraisemblance, réussi à dompter l'Etat, ils ne comprirent pas que de telles victoires ne sauraient se répéter et qu'une défaite de\ient alors irrémédiable. Faute plus grossière encore celle des membres de la C. G. T. qui, au lieu de se borner à agiter le spectre de la grève générale, voulurent s'en servir et dévoilèrent du même coup la grandeur de son impuissance. Les occultistes auraient dû leur révéler que les fantômes, puissants dans l'ombre, s'évanouissent à la lumière. Certaines vérités n'ont pas le droit d'être ignorées.

Le très piteux échec de la grève des postiers et de la grève générale, solennellement décrétée parlaConfération du Travail, qui avait fini par se croire un petit comité de salut public, n'a pas eu pour seul résultat de nous apprendre l'utilité de la résistance. Cette assez honteuse histoire montre encore avec quelle facilité grandissent les petits fantômes dès qu'ils sentent qu'on a peur d'eux.

L'évolution du langage des postiers est fort typique à ce point de vue et fourmille d'enseignements, que devront méditer nos hommes d'Etat. Au début de la |)remière grève ils étaient respectueux encore. La capitulation du gouvernement leur ayant donné l'illusion d'une force invincible, leur langage se transforme aussitôt. Devenus soudain antipatriotes et révolutionnaires, ils s'allient à la Confédération du Travail dont le but avoué est la destruction violente de la société. On jugera de cette évolution par le passage suivant emprunté à une interview de leur ministre :

Jamais fonctionnaires des postes n'avaient osé tenir, dans une réunion publique, des discours aussi nettement révolutionnaires

que ceux que j'ai dû relever. L'un des agents poursuivis n'a-t-il pas pris, ces jours derniers, la parole dans une réunion publique pour y préconiser « l'action énerqique et concertée contre le patronat, le capital et les pouvoirs publics » ? Et, dans cette même réunion, savez-vous à quoi l'on s'est engagé ? On s'est engagé « à propager les idées antimilitaristes, à détruire les derjiiers remparts derrière lesquels se dérobent l'exploitation capitaliste et son complice l'autorité, représentée par les pouvoirs publics ».

Les progrès grandissants de l'anarchie dans les masses eurent toujours pour principale cause la faiblesse des gouvernements.

De leçons tant répétées finirons-nous par retirer quelque fruit? Le gouvernement arrivera-t-il enfin à déployer un peu d'énergie contre de petites bandes d'énergumènes, auxquelles, sous prétexte de liberté d'opinion, on laisse prêcher le sabotage, l'incendie, la révolte et la destruction de la société qui les tolère sans oser leur appliquer les lois ?

La répression de tous ces révoltés devient d'ailleurs plus difficile chaque jour. Inutile de les condamner puisqu'ils sont immédiatement amnistiés. Dès le lendemain de la grève des postiers, certains parlementaires tremblants proposèrent l'amnistie des insurgés et amenèrent beaucoup de députés à voter avec eux. J'imagine que ces derniers durent rougir quelque peu d'une pareille pusillanimité.

Les meneurs actuels ne sont pas seulement dangereux par les actes qu'ils provoquent, mais surtout par les idées qu'ils font éclorc dans les cervelles populaires, idées qui suffisamment mûres finissent par engendrer les révolutions. Souvenons-nous de la Commune et de l'incendie d'une partie de la capitale pour nous représenter ce que peuvent devenir les foules entraînées par d'insidieux discours.

Conseillons donc la défense, mais sans trop l'espérer, car le fantôme de la peur qui a remplacé les

anciennes divinités est devenu beaucoup plus puissant qu'elles.

C'est surtout aux époques troublées qu'on le voit démesurément grandir. Il est alors capable de transformer en betessanguinaires.de pacifiques bourgeois, inspirer à Carrier ses noyades et ses réquisitoires à Fouquier-Tinville. Ce dernier, magistrat réputé jadis pour sa douceur, ne s'arrêta plus dans les hécatombes dès que le fantôme de la peur l'eut fixé. 11 devint féroce au point de proposer de saigner les condamnés avant de les conduire à l'échafaud pour les priver de leur courage.

Nous n'en sommes pas encore là. Souhaitons, malgré les menaces de certains socialistes, de n'y point arriver, mais rappelons-nous que le chemin sur lequel entraîne le spectre de la peur est fort glissant et ne se remonte pas.

Actuellement, le terrible fantôme se borne à suggérer les lois les plus absurdes, les plus nuisibles, à l'avenir de l'industrie. Il lui suffît, pour y parvenir d'exciter quelques énergumènes hypnotisés par des formules et se souciant fort peu d'ailleurs de l'intérêt général. Croit-on, par exemple, qu'il y ait eu un électeur sur 100.000 ayant souhaité réellement le rachat de l'Ouest?

En fait l'électeur s'inquiète médiocrement des lois inspirées par des principes et ne s'occupe que de ses intérêts immédiats. Il vote surtout pour ou contre les personnes et s'occupe peu des opinions.

Dans les mobiles des votes des législateurs interviennent surtout les promesses, les mots d'ordre, les formules magiques : donner un coup de barre à gauche, poursuivre l'infâme capital, socialiser les propriétés, etc. Ces fétiches élaborés dans les clubs, les comités, les syndicats, les arrière-boutiques des marchands de vin, inspirent une telle peur que l'orateur le plus aimé n'ose les heurter pour éviter l'impopularité.

Toutes ces formules ne constituent pourtant que de vains bruits. L'homme possédant la psychologie des foules les répète quelquefois, mais ne les applique jamais.

Il sait fort bien, en effet, que les masses obéissent à une logique inconsciente des sentiments entièrement soustraite à la logique rationnelle. Elles acclament volontiers Brutus parce qu'il a tué César, mais proposent aussitôt de faire de Brutus un César.

Les grands meneurs devinent, ou plutôt suivent assez aisément, t'âme populaire dont ils sont l'incarnation. Ils s'en assimilent les soudainetés et les mobilités, alors que les politiciens ordinaires s'y perdent complètement. Leur étroite logique rationnelle latine, vigoureusement aiguillonnée par la peur, conduit ces derniers à fabriquer des lois déduites des formules hallucinantes, qui les terrifient.

Et, c'est ainsi que surgissent, avec d'énormes majorités, ces lois ruineuses et inapplicables sous le poids desquelles l'fndustrie, le commerce et la richesse publique finiront par succomber.

Rien n'arrête dans cette voie. Les surenchères inspirées par le fantôme de la peur avaient engendré un premier projet sur les retraites ouvrières que chaque député savait irréalisable, puisqu'il eût été impossible de trouver les 7 ou 800 millions annuels nécessités par .-on ai)plication. Tous cependant Tontcvolé sachant bien d'ailleurs que le Sénat rectifierait leur iantaisie.

« Les retraites obligatoires établies par la Chambre, écrivait P. Delombre, eussent été à la fois l'écroulement des finances publiques et la ruine du travail national. Telle est la vérité que l'on ne fera jamais trop connaître. »

Sans doute, mais à (juoi sert de la faire connaître? A'otons toujours, pens(! le député dominé [lar la peur, les autres s'arranijreront.

Le fantôme de la peur est à lui seul extrêmement redoutable, mais il le devient plus encore quand se joint à lui ceux de la haine et de l'envie. Leur triumvirat dirige toute notre politique actuelle.

C'est surtout dans le projet d'impôt sur le revenu qu'apparut l'action simultanée de ces trois fantômes.

On ferait un peu sourire en prétextant que l'amour de l'équité et un intense besoin d'altruisme déterminèrent sa préparation. Chacun sait qu'il ne dégrève à peu près personne et que ceux qu'il semblait dégrever de sommes infimes ne le seraient qu'au prix des inquisitions les plus tyranniques.

La soif de la justice n'eut, en réalité, aucune part dans la genèse de cette loi. Les fantômes de la haine et de l'envie furent utilisés pour faire croire que 500.000 personnes seulement paieraient les impôts. En agitant ensuite le fantôme de la peur on obtint de la Chambre une immense majorité.

Mais, nous l'avons dit, les spectres craignent la lumière, et le public a fini par comprendre de quelles vexations, de quelles ruines on le menaçait uniquement pour obéir au fanatisme bruyant d'une petite minorité socialiste, exaspérée par la prospérité de quelques grands industriels.

Et pourquoi le parti avancé tenait-il tant à cet impôt sur le revenu? Est-ce vraiment l'amour du pays, un vif désir d'équité, un altruisme débordant qui l'inspirait? Hélas! de tels sentiments se professent mais ne se ressentent guère. Un fin psychologue, E. Faguet, a fort bien mis en évidence les vraies raisons.

Il est à croire que c'est précisément parce qu'il n'y a, en impôt sur le revenu, que la taxation arbitraire qui soit pratique, que certain parti tient tellement à l'impôt sur le revenu. L'impôt sur le revenu sera un moyen de frapper qui déplaît et d'épargner qui plaît. C'est justement ce qui en fait le mérite aux yeux d'un certain parti. Gela pourra avoir d'admirables conséquences électorales. Ici encore, ce qui est le défaut de la mesure en est le principe pour ceux qui la proposent.

Aucun argument n'a pu impressionner les uepuie» sur lesquels le fantôme de la peur dardait de menaçants regards. Ils ont voté sachant parfaitement, comme l'écrivait Jules Roche, « que ce qu'on leur a présenté comme une réforme démocratique n'est autre chose que le projet le plus rétrograde, l'inquisition la plus odieuse, la plus dangereuse, mettant la fortune des citoyens à la merci de l'arbitraire d'une armée de fonctionnaires, agents du parti politique au pouvoir. C'est une loi de ruine et de guerre civile. »

M. Raymond Poincaré dit à peu près la même chose:

Le projet actuel constitue un effroyable danger pour nos finances publiques... Il amènera la perte des recettes et l'oppression des contribuables moyens. C'est un péril pour la fortune nationale et pour la République... Je suis convaincu qu'il s'en suivrait un soulèvement l'ormidable dans le pays.

Rien n'est plus certain, mais que pouvaient les parlementaires terrorisés par la menace immédiate des fantômes, alors que la ruine et les soulèvements annoncés apparaissaient fort lointains. Qu'auraient pensé d'ailleurs, en cas de rejet, les instituteurs, les marchands de vin et les comités socialistes? Je ne parle pas des syndicats ouvriers, car ils ont affirmé sur tous les tons se désintéresser entièrement de cet impôt évidemment destiné d'ailleurs à retomber sur eux.

Sous l'influence dominante de ces fantômes, et surtout de celui de la peur, on a gouverné, depuis vingt ans, presque exclusivement au profit de la classe ouvrière, ne cessant d'irriter le commerce et l'industrie par des lois vexatoires et des menaces d'impôts plus vexatoires encore.

C'est la peur seule qui Ht légiférer sans cesse le Parlement au profit d'une seule classe contre celles qui, précisément, représentent la force et la gloire du pays. Dépouillant les uns sous prétexte de religion.

persécutant les autres sous prétexte de richesse acquise, toujours il fut mené par le fantôme de la peur. Peur de l'Eglise, peur des ouvriers, peur des socialistes révolutionnaires pour en arriver enfin à l'humiliante terreur des ronds-de-cuir.

A-t-on au moins par tant de lois vexatoires conquis les sympathies des travailleurs, aux chefs desquels on cédait chaque jour? Personne n'ignore que le gouvernement a surtout récolté leurs haines. Les foules ne sont jamais reconnaissantes de ce qu'elles obtiennent par des menaces.

Il subsiste cependant, ce gouvernement si décrié, mais simplement parce qu'on ne trouve rien pour le remplacer. Un de ses préfets, M. J. d'Auriac, le dit très bien dans son livre La France d'aujourd'hui : « si notre gouvernement se maintient debout depuis quarante ans, c'est plutôt par la faiblesse de ses adversaires que par sa propre vertu ».

Cette opinion commence à devenir générale. Il serait donc utile de renoncer à accroître le nombre des ennemis du régime par ce mélange de faiblesse, de despotisme, d'intolérance et d'esprit de persécution qui finissent par devenir insupportables à tous sans rallier personne. •

Pour réaliser ces sages conseils — sûrement plus sages que réalisables — la grande difficulté sera de s'alîranchirde la terreur des fantômes. Il est à craindre que nous ne la subissions longtemps encore. Ce ne sera sans doute qu'avec le dei'uier homme que périra le dernier fantôme.

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