CHAPITRE III L'Assassinat politique
Les assassinats politiques, devenus si fréquents aujourd'hui, sont une des manifestations de l'anarchie sociale actuelle. Ils trahissent un déséquilibre mental profond.
L'impression la plus frappante pour le public dans les meurtres politiques, après l'horreur qu'ils inspirent, c'est leur absurdité pratique. Que la victime soit empereur de Russie, roi d'Italie, impératrice d'Autriche, président de République, roi de Portugal, etc., il est évident que les souverains assassinés seront immédiatement remplacés et que le régime qu'ils représentent ne changera pas. Ces assassinats produisent même des réactions fortifiant le régime combattu. II est également certain que l'assassin n'a rien à espérer personnellement de son crime.
De telles évidences semblent dérouter toutes les notions de psychologie courante qui montrent le crime comme conséquence d'un intérêt personnel quelconque : vengeance, cupidité, etc.
Ces crimes politiques dérivent donc de mobiles paraissant étrangers à l'intérêt personnel et à l'utilité générale. Comment la psychologie actuelle peut-elle les exj)liquer?
Pour les comprendre, il faut rechercher le mode de propagation de certaines convictions dans les esprits et leur puissance.
La nécessité de se soumettre à une foi quelconque, divine, politique ou sociale, constitue pour beaucoup d'âmes un très impérieux instinct. Elles ont besoin de croyances pour diriger machinalement leur vie et s'épargner tout effort de raisonnement. C'est à l'esclavage de la pensée, et non à la liberté, que la plupart des hommes aspirent.
Les croyances fortes échappent entièrement à l'influence du raisonnement et deviennent de puissants mobiles d'action. Aucune des grandes croyances qui régirent l'humanité et au nom desquelles s'établirent de durables religions, de solides empires, ne fut fille delà raison. Elles eurent pour auteurs un petit nombre d'hallucinés et furent propagées par des apôtres imbus de convictions, assez intenses pour transformer en vérités éclatantes les plus manifestes erreurs, et asservir entièrement les âmes.
Les convictions de ces apôtres sont si puissantes qu'ils obéissent à leurs suggestions sans se soucier de leur intérêt personnel. Hypnotisés par la foi qui les a subjugués, ils sacrifieront tout pour en établir le règne.
Ces demi-aliénés, dont l'étude relève surtout de la pathologie mentale, jouèrent cependant un rôle immense dans l'histoire.
Ils se recrutent principalement, comme je l'ai montré dans ma Psychologie du socialisme, parmi les esprits doués à un haut degré d'instinct religieux, instinct dont la caractéristique est le besoin d'être dominé par un être ou par un Credo quelconque, et de se sacrifier pour faire triompher l'objet de leur adoration. Tous rêvent une société paradisiaque bien proche du paradis céleste de nos pères. Les terroristes russes et les diverses variétés d'anarchistes en fournissent de curieux exemples. Dans ces cervelles rudimentaires, entièrement dominées par l'atavisme religieux, et qu'aucun raisonnement ne saurait effleurer, le vieux déisme anceslral s'est objectivé sous la forme
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d'un paradis terrestre, gouverné par un Etat providentiel réparant toutes les injustices et doté de la puissance illimitée des anciens dieux.
L'incapacité de l'apôtre à raisonner, son besoin de propager sa croyance, son ignorance des nécessités et des réalités le rendent très dangereux, parce qu'il agit sur des foules incapables, elles aussi, de raisonner et dont les opinions se forment surtout pai voie de contagion.
Une des grandes erreurs de l'âge moderne est do croire que l'on persuade les foules avec des raisonnements. L'affirmation, la répétition, le prestige el la contagion sont, je le rappelle de nouveau, les sources à peu près uniques de leurs convictions. Quo ces dernières contrarient leurs intérêts les plus certains, qu'elles se heurtent à des impossibilités évidentes, peu importe. Les croyances acceptées, si absurdes soient-elles, deviennent de puissants mobiles d'action. C'est au nom de croyances fort contraires à la raison que le monde fut bouleversé tant de fois et le sera sans doute encore.
De semblables vérités, qui devraient être élémen taires, expliquent les assassinats politiques. Ils peu vent nous indigner, mais non pas nous surprendro. La caractéristique de l'apôtre convaincu est de Jairo partager à tout prix sa croyance et de détruire san.v pitié tous ceux qui, dans son esprit, y font obstacle et sont, par conséquent, les ennemis évidents do l'humanité. L'apôtre éprouve un ardent besoin do propager sa foi et d'apporter au monde la bonne nouvelle qui sortira l'humanité de l'océan de misères où elle avait végété jusqu'à lui.
Cette soif de destruction est, je le répète, un des éléments constitutifs de la mentalité de l'apôtre. Pas de véritable apostolat sans le besoin intense de massacrer quelqu'un ou de briser quelque chose. Pour détruire les ennemis de sa foi, l'apôtre n'hésite pas à faire périr des inilliors d'innocentes victimes. Il lance
ses bombes dans un théâtre rempli de spectateurs ou dans une rue populeuse. Qu'importent de telles hécatombes quand il s'agit de régénérer le genre humain, d'établir la vérité et de détruire l'erreur !
Ces apôtres meurtriers ne se recrutent pas principalement dans les éléments inférieurs d'un peuple. ils se rencontrent souvent chez des demi-intellectuels, ayant reçu une éducation universitaire mal adaptée à leur mentalité simpliste. Ce sont parfois de doux philanthropes dominés par l'idée fixe de rénover la société. Torquemada, Ravaillac, Marat, Robespierre se considéraient comme des amis du genre humain, ne rêvant que son bonheur et prêts à sacrifier leur vie pour lui.
Les aliénés et les passionnés à tendances altruistes ont surgi de tout temps, écrit Lorabroso, même à l'époque sauvage, mais alors ils trouvaient un aliment dans les religions ; plus tard, ils se rejetèrent dans les factions politiques et les conjurations antimonarchiques de l'époque. D'abord croisés, puis rebelles, puis chevaliers errants, puis martyrs de la foi ou de l'athéisme.
De nos jours, et surtout chez les races latines, lorsqu'un de ces fanatiques altruistes surgit, il ne trouve d'autre aliment possible à ses passions que sur le terrain social et économique.
Ce sont presque toujours les idées les plus discutées et les moins sûres qui laissent le champ libre à l'enthousiasme des fanatiques. Vous trouverez ceni fanatisés pour un problème de théologie ou de métaphysique ; vous n'en trouverez point pour un théorème de géométrie. Plus une idée est étrange et absurde, plus elle entraîne derrière elle d'aliénés et d'hystériques, surtout dans le monde politique où chaque triomphe privé devient un échec ou un triomphe public, et cette idée soutient jusqu'à la mort les fanatiques à qui elle sert de compensation pour la vie qu'ils perdent ou les supplices qu'ils endurent.
Les doctrines anarchiques multiplient de plus en plus le nombre des assassinats politiques. On connaît celui tout récent du colonel aide de camp du ministre des Indes, par un jeune étudiant hindou, imbu des doctrines d'un journal où se lisaient les lignes suivantes:
« Au risque de perdre l'estime et la sympathie de
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nos vieiix amis, nous répétons que l'assassinat politique n'est pas un crime. Toutes les personnes libres de préjugés traitent l'assassin politique, non comme un criminel, mais comme un vengeur de l'humanité. »
En un an, on a signalé dans le Bengale 329 crimes, dont beaucoup ne sont peut-être que des actes de simple brigandage, mais qui se qualifient de crimes politiques.
Le nombre des meurtres commis depuis trente ans par les anarchistes, lès terroristes et diverses variétés de convaincus est considérable. Rien n'indique qu'il doive diminuer. Tout porte à croire, au contraire, qu'il augmentera encore. Les mystiques et les hallucinés, absorbés jadis par les religions, se reportent aujourd'hui vers la politique. Inutile de discuter avec ces dangereux hallucinés. Il faut les supprimer ou être supprimés par eux.
Les haines religieuses sont une des nombreuses causes des progrès de l'anarchie sociale en France. Poussé par de bruyants sectaires, le gouvernement est entré, malheureusement pour lui, dans cette phase des persécutions religieuses qui n'ont jamais profité à personne. Elle indique d'ailleurs une ignorance parfaite de la psychologie et de l'histoire.
Ces persécutions se sont manifestées surtout par la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, et par celle d'expropriation des congrégations.
La haine aveugle toujours. Il fallut en vérité un aveuglement excessif pour voter cette loi de la séparation, dont le vrai but était de dépouiller le clergé des modestes traitements qui le faisaient vivre, et dont le résultat sera tout autre.
Aucune mesure ne pouvait être plus dangereuse pour la Républiciue. Le clergé eut tort de s'en plaindre, car elle lui a octroyé une liberté et lui donnera une puissance que le plus catholique de nos rois n'aurait jamais tolérée. Peut-on imaginer mesure aussi inopportune que de soustraire le clergé à l'autorité séculière, laisser le pape nommer des évêques, choisis autrefois en fait par le gouvernement, qui les tenait en main grâce à ce choix et au traitement qu'il leur servait?
Rien ne pouvait être plus maladroit également, que la persécution mesquine des membres du clergé
chassés de leurs presbytères et privés de leurs moyens d'existence. Combien plus intelligente la conduite du gouvernement allemand en Alsace. C'est par le clergé qu'il a entrepris la conquête morale du pays, le comblant d'égards au lieu de le persécuter, et augmentant notablement son traitement.
Bien peu d'efforts étaient nécessaires pour rallier à la République un clergé pauvre, n'ayant guère d'opinions politiques à défendre. Aveuglés par notre imprévoyant fanatisme, nous avons agi contre nos plus évidents intérêts. Les puissances morales ne se combattent pas avec des violences. C'est à l'école primaire que devraient être enseignées d'aussi rudimentaires vérités.
Quant aux lois d'expropriation des biens des congrégations, elles ne furent pas seulement maladroites, mais d'une iniquité sauvage et trahissent une incapacité prodigieuse à comprendre certaines notions d'équité. Elles ont montré aussi à quel point les lois immorales, étaient génératrices d'immoralité chez ceux qui les appliquent.
Chacun sait que l'origine de ces lois fut le projet de s'emparer du milliard, supposé appartenir aux congrégations, pour le distribuer en partie aux ouvriers sous forme de retraites afin de s'assurer leurs votes. Le seul résultat obtenu a été de s'assurer leurs haines, car le milliard s'est vite évanoui. La liquidation finale ne produira guère plus d'une dizaine de millions et l'opération sera tout à fait désastreuse, les innombrables œuvres d'assistance entretenues par les congrégations et où passaient tous leurs revenus retombant maintenant à la charge de l'Etat.
Les seules personnes qui aient gagné quelque chose à l'opération sont des liquidateurs et des spéculateurs. Ils y ont réalisé de brillantes fortunes et le principal auteur de cette loi, M. Combes, eut raison de reconnaître, dans une interview, que son exécution avait été un acte de banditisme.
Les chiffres donnés dans son rapport au Sénat par M. Regismanset, jettent les plus tristes lueurs sur cette sombre aventure. Certains liquidateurs se voyaient allouer par de complaisants tribunaux 100.000 francs d'honoraires sur un actif de 600.000 francs. Un autre se fait donner 10.000 francs sur un actif de 28.000 francs. A Mce, un liquidateur se fait attribuer 16.000 francs, alors que l'actif est nul, etc.
Mais ces sommes englouties par les liquidateurs et leurs protégés sont bien peu de chose, auprès des bénéfices colossaux réalisés par des industriels se portant acquéreurs, à la suite d'adjudications faites sans publicité, au moment de l'année où les acheteurs possibles étaient absents. Dans la séance du 14 décembre 1909, M. de Villaine a cité des faits typiques qui n'ont pu être démentis et qui d'ailleurs se sont multipliés dans d'immenses proportions.
C'est ainsi que l'Abbaye-aux-Bois a été vendue 2.600.000 fr. à un personnage qui en a retiré immédiatement 8 millions. Un autre amateur, de même origine, qui faisait le guet a vu son tour de faveur se réaliser avec lacquisition, à un prix trois fois au-dessous de sa valeur réelle, du couvent des Oiseaux et ses dépendances.
Aujourd'hui, on espère continuer cette série scandaleuse. La propriété du Sacré-Cœur représente 52.000 mètres carrés. La mise à prix est de 5.200.000 francs. On peut supposer que les enchères ne monteront guère, parce que chacun sait que derrière l'achat global, attend un financier tout prêt à entrer en scène.
Il est donc à prévoir que l'enchère définitive et globale ne dépassera pas 6 millions. Par conséquent vous allez vendre à X..., pour 6 millions, c'est-à-dire sur le pied delOOfrancs le mètre, une propriété qui, par sa situation dans Paris, vaut au moins 400 francs le mètre. Vous allez livrer pour 6 millions — ajoutons encore 2 millions de frais, soit pour 8 millions au total — à une société ou à un individu, une propriété qui vaut, au bas mot, 20 millions.
Ainsi interpellé, le président du Conseil fut forcé de reconnaître que l'adjudication qui devait produire (l'anssi énormes bénéfices, n'avait pas été régulière. Voici comment il s'exprima :
La vente avait été fixée en plein été, à la fin de juillet, à une
époque peu propice à des opérations de ce genre. De plus le ministre de la justice a constaté que l'adjudication n'avait pas été précédée d'une publicité suffisante. Il a soumis des observations, à ce sujet, au parrquet : le procureur de la République a partagé sa manière de voir et il a, en conséquence, présenté au tribunal civil de la Seine des conclusions auxquelles celui-ci, dans la liberté de son appréciation, a fait droit.
On connaît les manœuvres dont le récit a révolté la Chambre et les complicités, faisant dire au ministre de la Justice lui-même en plein Parlement, qu'il y avait décidément quelque chose de gangrené dans notre organisation judiciaire. Grâce à elles, furent adjugées pour 500.000 francs aux amis d'un liquidateur, l'usine et la marque de la grande Chartreuse évaluées officiellement à 8 millions. On sait également que, malgré de trop persistantes protections, et devant la pression de l'indignation générale, il fallut arrêter pour vol de 5 millions un des membres de la sinistre bande qui vivait sur le milliard des congrégations.
Quant aux expropriés, personne ne songea à s'en occuper. La plupart de ces malheureux sont tombés dans une noire misère. Certains attendent vainement depuis cinq ans les pauvres secours promis par leurs spoliateurs, qui n'ont pas osé proposer de les laisser entièrement mourir de faim. Leurs promesses ont été vite oubliées, à en juger par l'extrait suivant d'une lettre que M. Briand, président du Conseil, adressait en juillet 1908 à son collègue de l'Instruction publique :
Permettez-moi d'ajouter que je ne puis assumer jusqu'à la fln de l'année la responsabilité de laisser dans la plus atroce misère des femmes qui, après avoir obéi à la loi, se voient privées, par le fait de l'Klat lui-mOme, de l'indemnité alimentaire que prétendait leur assurer cette loi.
On a rapporté à la Chambre, et sans être démenti, d'autres faits jetant un bien triste jour sur la menui'.ité de certains législateurs. Elle fait songer à celle de Torquemada. Si le socialisme triomphant les déi)()uille à leur tour, trouveront-ils beaucoup d'historiens pour s'apitoyer sur leur sort? J'espère qu'ils n'en ren-
contreront aucun. Quand pour satisfaire aux exigences de quelques braillards fanatiques on se livre à de pareilles spoliations on ne mérite ni excuses ni pitié.
Après avoir cité M. Briand, qui semble connaître aujourd'hui le remords et en tout cas reconnaître, que l'extrême fanatisme conflue à l'extrême maladresse, je donne maintenant un passage reproduit à l'Officiel du discours d'un orateur.
Dernière question capitale que j'adresse à M. le Président du conseil : Qui, aujourd'hui, va nourrir ces religieux et religieuses dépouillés par vos liquidateurs et comment allez-vous subvenir à leurs besoins?
Ils n'ont pas de retraite, ils n'ont pas de ressources! A l'heure actuelle, le directeur de Stanislas, un prêtre âgé de plus de soixante ans, n'a pas un morceau de pain et donne des leçons pour vivre. A six reprises j'ai demandé une retraite pour ce vieillard!
On a volé 2 millions à cette maison, alliée cependant à l'Université, et où les années de professorat comptaient pour la retraite.
El celui qui la dirigeait végète à un sixième étage, ayant inutilement tendu la main et fait valoir ses années de service! N'est-ce pas odieux ?
M. Georges Berry. — Je comprends votre indignation et je m'y associe.
— Qui donnera du pain à ces frères des écoles chrétiennes auxquels on a pris l'argent qui leur servait à donner l'instruction aux enfants du peuple? N'ayant pas trouvé grâce devant vous, ils n'ont pas davantage trouvé grâce devant vos liquidateurs!
N'jus connaissons maintenant la première utilisation du fameux milliard dos congrégations. Nous savons à quoi il a servi : à chasser de saintes filles, de braves gens qui ne demandaient qu'à faire le bien, étant les soutiens des malheureux et les protecteurs de l'enfance.
Ainsi, vous avez chassé, traqué, dépouillé, ruiné, mis dans l'impossibilité de vivre, si ce n'est en s'expatriant, les meilleurs d'eîilre nous, et pourquoi faire? Pour permettre à quelques iJucz de fourrer de l'argent dans leurs poches. Ah! messieurs, (|uelle tristesse pour nous, mais pour vous quelle responsabilité!
Je ne saurais reproduire ici les articles de très légitime indignation, que cette expropriation digne des
âges les plus barbares provoqua dans le monde entier. Je me bornerai à citer les paroles d'un grand personnage, candidat à la présidence de la République de son pays, et reproduites dans un journal brésilien non suspect de cléricalisme :
La France, obsédée par l'éternel fantôme du cléricalisme, va sans cesse de réaction en réaction, inquiète, agressive, despotique. Avec elle, sous l'apparence de la liberté républicaine, le xx« siècle assiste à un épouvantable a'^cès de régalisme, qui a déjà banni du pays les congrégations religieuses. Au sein de l'Amérique, se réunissent les exilés de la persécution d'outremer, et les collectivités religieuses se développent tranquilles, prospères, fécondes, sans le moindre nuage à leur horizon. C'est dans la plus parfaite cordialité que les prélats romains et les membres du Sacré Collège s'asseyent à la table du protestant Roosevelt.
Aucun esprit indépendant ne peut nier la perturbation du sens de la justice et la démoralisation que comporte la mainmise par l'Etat sur des propriétés privées comme l'usine de la Grande Chartreuse, appartenant à une association d'individus qui l'avait créée avec ses capitaux et son labeur. C'est une monstruosité de déposséder des hommes de leurs biens, uniquement parce que leurs opinions religieuses ne cadrent pas avec les idées des gouvernants détenant le pouvoir.
Avec un pareil mépris du droit, sur quelle base une société peut-elle vivre ? C'est un retour aux âges de barbarie où n'existait que le droit du plus fort.
Quelques députés de la gauche — très peu hélas ! — commencent à reconnaître combien sont odieuses ces persécutions religieuses qui nous ramènent en plein Moyen Age. Voici comment s'exprimait devant la Chambre l'un d'eux, M. Labori :
Une bonne part de la besogne effective depuis vingt ans se ramène à une guerre religieuse, déclarée ou sourde, selon l'heure. L'anticléricalisme, tel qu'il est compris, n'est plus la défense du pouvoir contre les empiétements du cléricalisme. Sous prétexte de tolérance ou de liberté de conscience, sous le
couvert de ces mots magnifiques, dont rarement il a été fait plus grand abus, il s'agit de brimer qui garde une foi ou une conception philosophique qu'on ne partage point. Je me suis élevé et je m'élève encore contre l'hypocrisie de ceux qui veulent détruire les religions, alors qu'eux- mÇmes ou leurs proches observent, dans les circonstances solennelles, les rites de la leur. Il n'appartient pas à l'Etat de tenter de faire l'unité morale de la nation dans un athéisme officiel que même les hommes au pouvoir ne respectent pas quand il s'agit d'eux. La France a souffert assez jadis quand Louis XIV voulut faire cette unité morale dans la foi catholique, pour que l'Etat républicain n'essaie pas aujourd'hui un effort analogue, au nom de je ne sais quel dogme matérialiste, de tous le moins satisfaisant, selon moi, pour la raison.
Les générations de l'avenir jugeront sûrement les persécutions religieuses d'aujourd'hui, le dépouillement du clergé et des ordres monastiques comme nous jugeons l'Inquisition et la Révocation de l'Edit de Nantes. Nos gouvernants ont invoqué d'ailleurs exactement les mêmes raisons que Louis XIV : obtenir l'unité morale et politique du pays. Les c iséquences de leur œuvre seront aussi néfastes que oelle des édits du grand roi.
Un seul motif d'apparence scientifique pouvait être invoqué, non pas pour justifier d'injustifiables expro- [jriations, mais pour expliquer l'expulsion des congrégations. Ces dernières enseignaient des théories religieuses erronées, donc répandaient des erreurs. De bons professeurs saturés de manuels scientifiques devaient les remplacer.
Ce sont là conceptions de primaires fort étrangers à l'évolution de la psychologie moderne. Cette dernière a montré, en effet, que les dogmes ne doivent pas être jugés d'après leur valeur rationnelle, mais par les actes qu'ils inspirent. Peu importe donc, leur degré de vérité ou d'erreur. Seules peuvent nous intéresser les actions provoquées par leur influence. On voit naître chaque jour aux Etats-Unis des religions
nouvelles utiles comme mobiles d'activité et poui cela même respectées. La religion des Mormons, par exemple, a été un bienfait pour l'Amérique, puisqu'elle a déterminé la fondation de plusieurs grandes cités prospères dans des pays jadis incultes.
Ce point de vue utilitaire est pratiquement capital. Les libres penseurs s'attaquant à des dogmes, sous prétexte qu'ils sont erronés, ne comprennent rien au rôle des religions. Il est évident qu'au point de vue rationnel, elles ne contiennent que de faibles parcelles de vérité. L'histoire nous montre cependant que c'est avec l'appui des grandes croyances que les civilisations les plus importantes fuient fondées. Elle nous apprend aussi que la foi dans les dogmes, a embelli la vie de millions d'hommes, et que jamais doctrines philosophiques n'inspirèrent pareilles abnégations, semblable dévouement, aussi intense altruisme. Les religions constituent une force à utiliser, non à détr ire. Leurs disciples ne doivent être combattus que (Orsqu'ils veulent persécuter d'autres croyances.
Créatrices des longs espoirs, soutiens des faibles et des déshérités du destin, les religions furent toujours l'asile de ceux que le sort condamnait à soutïrir. Seules elles ont su adoucir la désespérante horreur de la .nort. Considérons comme de grands bienfaiteurs de l'humanité les rêveurs, donti'imagination charmeuse inventa et glorifia les dieux. Jugées par les œuvres dont elles furent les soutiens, ces augustes ombres méritent toute la vénération des penseurs. La science qui les connaît mieux, renonce à les combattre et, proclame la grandeur de leur rôle. Elles furent dans le passé les éléments les plus sûrs de la stabilité morale des peuples. L'avenir les transformera sans doute, mais tant que l'âme humaine aura besoin d'espérance elles ne pourront périr.
Située dans ces régions brumeuses que les anciens considéraient comme les confins du monde, Stockholm est une ville de réputation discrète qu'on ne visite guère. Les guides prétendent qu'elle rappelle Venise, mais les touristes restent mal persuadés de la justesse de cette comparaison. Ils jettent un coup d'œil distrait sur les points intéressants de la cité et n'y séjournent pas.
Stockholm, cependant, connut la célébrité pendant quelque temps. Les voyageurs, amenés par le hasard de leur fantaisie, y assistèrent à un spectacle que nous reverrons peut-être, mais que, depuis l'origine des âges, aucun œil humain n'avait pu contempler encore.
L'inédite vision que cette capitale donna durant de longs jours, fut un monde où les antiques hiérarchies sociales se trouvaient renversées. Le maçon devenu rentier et le grand seigneur remplissant les fonctions du maçon ; des ingénieurs remplaçant les conducteurs de tramways, des banquiers balayant les rues, des étudiants chargeant et déchargeant les bateaux, de graves magisti-ats exerçant la profession utile, mais sans éclat, d'égoutier. Contemplant ce spectacle fl'iin œil étonné, de lentes théories d'ouvriers oisifs ilànaient le Ions des rues et des canaux.
De quel pouvoir magique résultaient pareilles transformations? Etaient -elles l'œuvre de ces sombres génies, qui, au dire des légendes Scandinaves, peuplent le ciel, la terre et l'onde? Non certes. Les génies ne sont pas assez influents pour bouleverser à ce point les pensées qui nous dirigent et le farouche Odin lui-même y eût échoué.
Plus puissante qu'eux, une de ces forces invisibles el souveraines qui conduisent le monde, avait suffi poui- renverser en un instant hiérarchies sociales et conditions normales de l'existence.
Cette force était la nécessité de la défense sociale, apparue brusquement à tous les citoyens. Elle seule pouvait réussir à modifier aussi complètement leurs âmes et imposer la pratique immédiate des plus durs métiers.
Fier de son pouvoir croissant, certain d'être toujours obéi par des travailleurs asservis, un syndicat ouvrier international venait, par une grève générale, de déclarer une guerre sans merci à la société. Chacun sentit aussitôt que, sous peine de voir périr la patrie, la défense devenait urgente contre les prétentions de ces nouveaux barbares.
Sans doute, pouvait-on, malgré l'absurdité des exigences syndicales, céder, comme le fit en France un président du Conseil dans la première grève des postiers, mais celte pusillanimité ne fût parvenue qu'à reculer le danger et l'accentuer. C'était, en perspective, de nouvelles grèves générales, engendrant fatalement la destruction du commerce et de l'industrie et la substitution aux couches supérieures, créatrices de tous les progrès, d'éléments inférieurs. La nécessité de la résistance s'imitosait, et sans rien demander à l'Etat, ne comptant que sur son iriilialive et son courage, la classe bourgeoise se substitua presque instantanément à la classe ouvrière.
Après trois mois de lutte, la formidable grève fut vaincue. Elle le fut malgré les efforts désespérés
du syndicat pour réduire la société et l'asservir à son joug.
Par cette courageuse défense, la Suède rendit un immense service à la civilisation. Elle apprit aux classes dirigeantes, dont la résistance dans d'autres pays est si faible, comment on se protège.
En dévoilant à une foule d'humanitaires bornés de quels dangers le socialisme nous menace, cette grève eut une autre utilité incontestable. Un important journal suédois écrivait : « que son résultat le plus tangible a été de souder dans un bloc compact tous les éléments non socialistes, c'est-à-dire les cinq sixièmes du pays, tournés de toutes leurs énergies hostiles contre le danger socialiste. »
La défense ne fut d'ailleurs possible que grâce à la cohésion admirable des syndicats patronaux, encore si peu coordonnés chez nous, et à la sympathie de l'opinion publique.
Elle fut favorisée aussi, parce que la plupart des bourgeois avaient reçu cette précieuse éducation manuelle qui apprend à se servir de ses mains, éducation leur permettant, lorsqu'ils habitent les campagnes un peu éloignées, d'entreprendre une foule de petits travaux urgents : limer, tourner, raboter, souder, forger, etc. Un tel enseignement devrait faire partie de toute éducation. Nous ne pourrions malheureusement le demander à notre Université.
Il faut considérer encore qu'en Suède la bourgeoisie n'a pas ce caractère résigné et veule si commun en France et qui facilite son dépouillement, sans autre protestation que de vains discours. Si elle ne songe pas à s'associer pour se défendre, la bourgeoisie française arrivera vite à être complètement spoliée, puis à disparaître.
Nous vivons à une époque, écrivait récemmcntM. S. Lauzanne, où vis-à-vis de i"Etat, il ne sert à rien de se montrer éloquent, humilié ou attendrissant : il faut se montrer fort. Regardez tout ce que les ouvriers obtiennent chaque jour : c'est qu'ils sont unis,
puissants et rudes. Regardez au contraire comment, chaque matin, on s'assoit un peu plus sur les bourgeois, les industriels et les commerçants : c'est qu'ils sont divisés, timides et mous. Ils appartiennent à ce qu'un ancien président des Etats- Unis appelait « type flasque ».
Ces tentatives de grève générale, les révoltes de fonctionnaires comme celle des postiers, les pronunciamentos militaires en Grèce, etc., peuvent sembler issus de causes diverses. En réalité, ce sont des phénomènes semblables, résultats d'une même loi psychologique vérifiée par l'histoire chez tous les peuples, à toutes les époques.
Cette loi peut se formuler ainsi : chaque fois que dans une société une classe quelconque voit par un motif quelconque son influence s'accroître, elle tend aussitôt à devenir prépondérante et asservir les autres.
La prépondérance initiale, qui précède l'absorption finale, se produit dès que les divers éléments constitutifs de la vie sociale, cessent de se faire équilibre. La vie d'un peuple, comme celle d'un individu, ne peut se maintenir que par l'équilibre des forces en présence. Le trouble de cet équilibre, c'est la maladie. La persistance du trouble, c'est la mort. Il existe des maladies sociales comparables aux maladies individuelles. Un traité de pathologie sociale complet formerait certainement un gros livre. Mai.s si les empiriques proposant des remèdes pour ces maladies sont innombrables, les savants capables de déterminer leur genèse demeurent singulièrement rares.
Un coup d'œil très sommaire, jeté sur l'histoire, suffit pour justifier cette loi de la tendance constante à dominer des diverses classes sociales par celle devenue prépondérante. Rome, qui domina le monde par ses armées, finit par les avoir pour maîtres, dès que la puissance du Sénat leur faisant équilibre fut annihilée par les empereurs. Au déclin de l'Em-
pire, les soldats seuls possédaient le pouvoir de créer des Césars.
La même action absorbante a été exercée plus tard par des éléments sociaux divers devenus trop prépondérants : féodalité, clergé, monarchie, etc. L'excès même de leur prépondérance, rompant par l'effacement des classes antagonistes l'équilibre qui leur était nécessaire, en amena la perte. La Monarchie française périt pour n'avoir pas compris l'importance de cet équilibre.
C'est donc un principe politique primordial, de maintenir toujours la balance entre les divers éléments d'une société et, par conséquent, de ne pas favoriser l'extension des uns aux dépens des autres.
Si la monarchie périt pour avoir méconnu cette loi, notre république périrait également en continuant à la méconnaître. Il suffirait qu'elle laissât les pouvoirs nouveaux que nous voyons grandir : Confédération du travail, syndicats de fonctionnaires, etc., prendre trop d'influence. Qui exerce un tel rôle devient bientôt l'unique maître.
Cette loi générale se vérifiera toujours, et nous en avons vu une preuve bien frappante en Grèce. Elle expli([ue comment une classe d'officiers, qu'on a trop insoucieusement laissée se développer, a pu finir par établir une véritable dictature militaire.
Les vaines parlotes humanitaires, les perpétuelles capitulations devant toutes les révoltes, deviennent inutiles. Nous sommes maintenant en présence d'ennemis dont le programme de destruction est absolument clair et desquels, en cas de défaite, aucun quartier ne serait à espérer.
« Le syndicalisme révolutionnaire, dit un de leurs écrivains, a pris nettement position contre l'armée et la patrie », et dans un récent discours, un député socialiste de Paris « a montré en exemple aux jeunes
LES LUTTES SOCLVLES 333
gens appelés sous les drapeaux la conduite des ouvriers de Barcelone qui ont refnsé de répondre à l'ordre de mobilisation et se sont révoltés contre l'autorité militaire ».
Voici donc la guerre vigoureusement déclarée à l'ordre social par les meneurs de la classe ouvrière, dont la rouge bannière est suivie par un certain nombre de députés et beaucoup de fonctionnaires et d'instituteurs. Pactiser avec eux, comme le font quelques riches bourgeois dans l'espoir d'attendrir ceux qu'ils considèrent comme leurs futurs vainqueurs, est d'une pauvre psychologie. Toutes ces lâches et très honteuses faiblesses ne font qu'accroître l'audace des assaillants. De telles luttes ne comportent d'autre alternative que vaincre ou périr. Pactiser n'éviterait pas la défaite et engendrerait, outre la ruine, la honte dans le présent et le mépris de nos fils dans l'avenir.
Rien ne servirait donc de continuer à masquer sa peur sous d'hypocrites discours philanthropi(]ues auxquels ne croient plus, ni ceux qui les débitent, ni ceux qui les entendent.
La lactique actuelle des socialistes révolutionnaires est très simple : menacer toujours, et par la menace tout obtenir. J'ai montré dans un autre chapitre (jue la peur qu'ils inspirent, constitue aujourd'hui un des plus puissants facteurs psychologiques des décisions du Parlement.
Les incidences de toutes les mesures que font adopter les socialistes sont fatales. C'est notam nient la ruine prochaine de nos finances. Mais qui s'intéresse aujourd'hui à cette échéance, en apparence lointaine et, en réalité, si proche?
On peut cependant constater chaque jour les conséquences de lois votées sous la pression des anarchistes et des collectivistes. Le fameux rachat de l'Ouest, elïectué malgré l'opposition à peu près unanime des chambres de commerce et qui devait, assuraient ses
promoteurs, créer une ère de prospérité, a creusé dans le budget un nouveau gouffre. M. Doumer a montré que le déficit de cette ligne a été de 31 millions en 1909 et sera de 50 millions en 1910. C'est d'ailleurs une loi générale pour toutes les exploitations privées passant dans les mains de l'Etat, et dont nous avons déjà donné les causes : défaut de responsabilité des employés, indifférence totale des fonctionnaires pour une bonne gestion, etc.
Les pertes financières causées par des théoriciens, que domine leur chimère, grandissent chaque jour. Le rachat de l'Ouest a simplement montré une fois de plus leur funeste rôle. Dans l'espoir de satisfaii'e le fanatisme de quelques collectivistes, et, sans que personne puisse en retirer aucun bénéfice, l'Etat s'est créé une charge nouvelle de 50 millions par an et qui, d'après les calculs de M. le sénateur Boudenoot, représentera dans dix ans une perle totale d'un milliard.
Mais ce n'est là qu'un modeste commencement. Sous l'influence des idées qui mènent le Parlement va se creuser très rapidement le gouffre du déficit.
Ne parlons pas des lois encore non formulées, bien que figurant sur la liste des réformes socialistes, tel que le monopole de l'enseignement qui, d'après les calculs les plus modérés, exigera une dépense annuelle dépassant 150 millions.
On avait le secret espoir de pouvoir consacrer à cette réforme une partie du fameux milliard des congrégations, sans prévoir qu'aujourd'hui, presque rien ne resterait — sauf entre les mains des gens de loi — de cette gigantesque spoliation.
Entré dans la voie des expropriations autocratiques, on ne s'arrête pas. On ne s'est plus arrêté, en effet. Nombre de lois récentes constituent, sous couleur de mesures humanitaires, de véritables lois expropriatrices. Aucun juriste ne saurait qualifier autrement celle qui força les Compagnies de chemin de
fer, servant déjà des retraites élevées à leurs employés — 2.400 francs par an pour les mécaniciens — à les augmenter encore. Pour le P.-L.-M. seulement, l'accroissement annuel des dépenses est de 10 millions environ. C'est donc 10 millions dont on dépouille chaque année cette compagnie, autrement dit, ses actionnaires.
L'obtention de pareille loi d'expropriation n'exigea des syndiqués qu'une menace de grève. Comme toujours, le Parlement céda. Il serait naïf de compter sur lui pour assurer la défense sociale.
Les agents des Compagnies voyant avec quelle docilité on leur obéissait, se réunirent afin d'élaborer un nouveau projet destiné à obtenir, sous peine dégrève toujours, des augmentations de traitement. Le chilfre total de ces augmentations s'élèverait, d'après leur propre estimation, à 80 millions pour l'ensemble des chemins de fer. C'est ce qu'ils appellent « enfoncer d'un vigoureux coup de bélier le coiTre-fort capitaliste » .
Il est intéressant de rechercher combien la nouvelle expropriation coûtera aux Compagnies. Prenons la plus importante, celle qui passe pour la plus intelligemment administrée, la Compagnie Paris-Lyon- Méditerranée. Sa part contributive exigerait une dépense annuelle de 25 millions. En divisant ce chiffre par les huit cent mille actions do la Compagnie, on voit que la charge, par action, serait de 31fr.25c.
L'actionnaire, au lieu de toucher, comme aujourd'hui, 56 francs, ne toucherait donc plus que 24 fr. 75 c, soit beaucouj) moins de la u:oilié de son ancien revenu annuel. Inutile décompter surlagarantie d'intérêt de l'Etat, puisqu'elle expire, pour celte Compagnie, en 1014.
Naturellement, les socialistes se réjouiront de la perte subie par les actionnaires, oubliant que ces derniers sont parfois d'anciens ouvriers, de petits fonctionnaires ayant mis de nombreuses années pour économiser de quoi acheter quelques titres.
336 PSYCHOLOGIE politique et défense sociale
Que ces actionnaires apprennent à se défendre. Qu'ils aient assez d'initiative pour provoquer, le moment venu, un mouvement d'opinion, des réunions publiques et, surtout, découvrir des députés assez influents pour protéger leurs petits revenus, si durement et si prochainement menacés.
Si toutes ces menaces de ruine pouvaient sortir de son apathie notre bourgeoisie il faudrait les bénir.
Nos actes visibles sont le plus souvent la conséquence des forces invisibles qui nous mènent. Nous ne les connaissons, ordinairement, que par leurs effets. Elles inspirent cependant non seulement nos actes, mais encore les raisons imaginées après coup pour les expliquer.
Cette loi s'applique surtout aux esprits ne possédant guère que des convictions sentimentales. Les hommes politiques n'en ayant guère d'autres ne sauraient y échapper.
Les motifs donnés par eux pour justifier leur conduite diffèrent très fort, généralement, de ceux qui les ont inspirés. Ces derniers restent ignorés parce qu'élaborés dans l'obscure région de l'inconscient.
Les principes directeurs des savants d'une génération ne sont jamais bien nombreux. Ceux qui conduisent les hommes politiques d'une époque ne le sont pas davantage.
En recherchant les facteurs des actes de nos gouvernants depuis une trentaine d'années, on découvre les trois suivants, dominant tous les autres, bien qu'ils ne soient jamais avoués : 1° une peur intense des électeurs; 2° la croyance que, pour leur plaire, il faut persécuter vigoureusement les minorités, alors même qu'elles comprennent des classes entières de citoyens; 3° l'influence des doctrines collectivistes.
Montrons maintenant, par de clairs exemples, l'acliou de CCS trois facteurs.
En ce qui concerne la peur, j'ai déjà consacré un chapitre à ses effets. Nul ne prétendrait, je crois, en contester l'énorme influence. Son rôle, visible dans l'élaboration de la plupart des lois récentes, s'est manifesté sur une grande échelle, lors de la première grève des postiers, où l'on vit les ministres et le Parlement céder, en s'inclinant bien bas, aux injurieuses menaces de fonctionnaires révoltés.
Le second des facteurs énoncés, l'esprit de persécution, est également trop apparent pour avoir besoin d'être discuté. Des persécutions de tout ordre constituèrent le principal levier de la plupart des ministères qui se sont succédé.
« Waldeck-Rousseau, écrivait récemment un grand journal, a vécu trois ans avec la loi contre les congrégations; M. Combes a vécu autant avec la fermeture des écoles et l'expulsion des moines; M. Rouvier avec la loi de séparation des Eglises et de l'Etat. On a espéré calmer la surexcitation populaire en lui donnant, en pâture, les biens des fabri(jucs et des églises. »
Des trois facteurs politiques précédemment énumérés, le dernier, l'influence collectiviste, joue, comme je l'ai déjà montré, un rôle des plus actifs. Par suggestion, répétition et contagion, les théories collectivistes ont fini par constituer une religion aux dogmes plus intolérants que les vieilles croyances. Ceux mêmes qui ne les acceptent pas en sont fortement imprégnés et osent à peine les combattre. Nous assistons à une réédition des débuts du christianisme, alors que déjà très répandu , il n'avait pas complètement triomphé.
L'influence collectiviste a inspiré nombre de lois désastreuses. Tel ce ruineux rachat de l'Ouest, dont j'ai parlé plus haut. Pour flatter les collcctivislcs, beaucoup de radicaux l'avaient fait figurer sur leurs programmes, et cette unique raison les poussa à le voter, sans s'inquiéter des conséquences d'une
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semblable opération, conséquences prévues par tous les économistes et réalisées immédiatement.
Sont également filles des théories collectivistes et du vague humanitarisme qu'elles utilisent comme soutien, beaucoup de lois dont le résultat fut, comme je l'ai montré dans un autre chapitre, de désorganiser profondément aussi bien nos croyances morales que notre commerce, notre marine et notre industrie. Telle, par exemple, celle sur le travail dans les manufactures qui, par la suppression de l'apprentissage, transforma en apaches une foule d'an ciens apprentis inoccupés.
Tant que les membres éclairés, des classes encore un peu dirigeantes, persisteront dans un découragement aussi terne, une indifférence aussi profonde pour le sort qui les menace, les facteurs politiques énumérés plus haut, continueront à agir avec régularité et constance.
Nous allons les voir bientôt s'exercer encore dans la sinistre loi de l'impôt sur le revenu, basé sur l'inquisition fiscale. Voté par la Chambre avec une écrasante mais très humiliante majorité, il est discuté maintenant au Sénat. De son succès ou de son rejet dépendra sûrement la durée du régime républicain. La France a supporté bien des tyrannies, mais l'inquisition bureaucratique dont on la menace serait trop vexatoire pour être tolérée longtemps.
Personne n'ignore plus d'ailleurs que le dégrèvement annoncé, de quelques catégories de citoyens, serait tout à fait insignifiant et obtenu uniquement au prix d'intolérables investigations dans la vie privée.
S'il en est ainsi, quels mobiles poussèrent le Parlement à voter une loi dont le premier résultat sera de désorganiser entièrement nos finances déjà si ébranlées? Nous l'avons dit, mais il ne sera pas inutile de le répéter encore.
Ce vote eut plusieurs causes psychologiques. D'abord la menace des comités électoraux qui, dans
leur épaisse ignorance des lois économiques, s'imaginaient qu'on pourrait faire peser tous les impôts sur une classe unique de cHoyens en dégrevant totalement les autres. L'inquisition fiscale, sans laquelle la loi serait inexécutable, fut également une cause de son succès. On devine de quelle utilité pourra devenir, pour les factions politiques, cette inquisition dans nos petites villes de province, déjà si divisées. On voit aussi quelles indications précieuses elle fournirait aux collectivistes sur la fortune des citoyens, et quel parti les socialistes pourront en tirer le jour où, à la tète d'une majorité suffisante, il leur deviendra possible d'appliquer aux capitalistes, par un simple décret, les procédés sommaires d'expropriation déjà employés contre les congrégations.
Les doctrines collectivistes, l'esprit de persécution et la peur furent donc les générateurs de cette loi. Ainsi se retrouvent à sa base les trois grands facteurs des convictions politiques, dont nous avons étudié précédemment les effets.
Notre avenir dépend de ce que pensera, dira et fera la jeunesse que nous voyons grandir. Celle d'hier est arrivée à la vie sociale sur un entassement de ruines. Elle a contemplé l'évanouissement des croyances du passé, la désagrégation des antiques conventions sociales. Ne trouvant plus d'idéal à défendre, voyant les vieilles hiérarchies, la famille, la propriété, la j.atrie et l'armée battues en brèche sans relâche, elle a fini par se convaincre de l'inutilité de tout elTort. Semblable persuasion devait rapidement conduire à cette usure des caractères qui fait supporter avc(î résignation les persécutions et les violences.
Une aussi passive attitude encouragea l'audace de révolutionnaires hardis, sans traditions ni scrupules, ne songeant qu'à l'heure présente et ne concevant d'autres sources de richesse que le pillage de
fortunes péniblement acquises par autrui. Le fanatisme du mal devient vite très puissant quand le fanatisme du bien ne lui est pas opposé.
La jeunesse bourgeoise reste cependant toujours l'élite, parce que la science, l'industrie, la littérature et les arts demeurent encore entre ses mains, mais une élite sans caractère n'est bientôt plus une élite. Très raffinée aussi était l'élite romaine, à la fin de l'Empire, mais, ayant perdu toute énergie morale, elle ne sut pas résister à l'avidité de Barbares, possédant une volonté forte. Quand les classes, jadis dirigeantes, se laissent de plus en plus diriger, elles sont bien proches de leur fin.
Malgré tant d'apparences contraires, les luttes de l'avenir ne seront pas uniquement des conflits d'intérêts économiques, mais aussi des luttes d'idées, ou plutôt de sentiments engendrés par ces idées.
Les sentiments dont l'ensemble constitue le caractère d'une nation ne changent que très lentement. Cependant, au cours des âges, on les a vus plusieurs fois évoluer. C'est ainsi, par exemple, que l'éducation, qui continue à jouer en France un rôle si nuisible, parvint, dirigée par des mains habiles, à transformer l'Allemagne en moins d'un siècle. Les maîtres d'écoles ne gagnent pas les batailles, comme on le dit quelquefois, mais ils peuvent créer la mentalité qui les fait perdre. Modifier les sentiments d'un peuple serait changer le cours de son histoire.