CHAPITRE I L'Anarchie sociale
Il n'était ni pacifiste ni humanitaire, le consul Marcius Censorinus, mais il savait utiliser la psychologie de ses adversaires.
Quand ce subtil guerrier se présenta devant Carthage, la grande cité passait pour la plus riche capitale du monde antique. Les arts, le commerce y florissaient et les pacifistes également. Apres avoir longuement vanté à ces derniers les bienfaits de la paix et maudit les horreurs de la guerre, Censorinus conclut en leur disant : « Livrez-moi vos armes et Rome se chargera de vous protéger. » Les pacifistes — gens de mentalité toujours médiocre — s'empressèrent d'obéir. « Livrez-moi maintenant vos vaisseaux de guerre; ils sont encombrants, d'un entretien coûteux et bien inutiles puisque Rome vous défendra contre vos ennemis. » Les pacifistes obéirent encore. « Votre soumission est louable, leur dit alors le consul. Il ne me reste [)lus qu'un sacrifice à vous demander. Pour éviter une révolte possible, Rome m'ordonne de raser
286 PSYCHOLOGIE politique et défense sociale
Carthage. Elle vous autorise, d'ailleurs, à vous établir dans le désert, sur le point que vous choisirez, sous condition qu'il soit situé à 80 stades de la mer. » Alors seulement les Carthaginois comprirent les dangers du pacifisme, et, devant la perspective assurée de mourir de faim dans les sables, entreprirent de se défendre. Il était trop tard. Carthage fut prise, incendiée avec tous ses habitants et disparut de l'histoire.
Cette aventure, bien qu'un peu ancienne, contient cependant d'assez modernes enseignements. J'imagine qu'elle a dû, après la première grève des postiers, hanter les songes d'un de nos hommes d'Etat, à ce moment président du Conseil. Je base cette supposition sur la lecture du discours qu'il prononça devant le monument de Gambetta. On y relève les vérités suivantes .
Il n'y a de droit que pour les forts... L'avenir est à qui ne redoute rien... Toute société capable de tolérer la révolte des fonctionnaires s'effondrerait sous le mépris universel. La prompte répression devient en conséquence ici une nécessité de salut public.
Ce langage contraste heureusement avec celui d'un autre membre du gouvernement qui, pour remédier à l'insurrection des fonctionnaires, aux menaces, aux grèves et aux sabotages des ouvriers, n'a trouvé que ces vagues formules :
« Tenir compte des faits nouveaux, être de son temps, faire confiance à la classe ouvrière. »
L'auteur termine en s'adressant à ceux qu'il nomme les « heureux de la vie » et leur conseille des libéralités aux ouvriers et aux fonctionnaires.
Ce pauvre langage est une des manifestations de la nouvelle philosophie humanitaire qualifiée de solidarité et que, suivant la juste expression de G. Sorel, il serait plus exact de nommer « la philosophie de rhy[)0crile lâcheté ». L'humanitarisme est notre plaie sociale.
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On connaît la réponse des ouvriers et des fonctionnaires insurgés à ces bêlements liumanitaires. Plus ils se sentent redoutés, plus ils méprisent et menacent. A la moindre résistance, grève, sabotage et incendie. ' La dominante actuelle des gouvernants est, malheureusement, la peur, l'horrible peur qui fit perdre tant de batailles et prépara tant de révolutions.
Les sages paroles de l'ancien président du Conseil, précédemment citées, et prononcées après la grève des postiers, auraient beaucoup gagné à l'être au moment même de cette grève, alors que la défense offrait peu de difficultés. Elles eussent évité à leur auteur d'être qualifié, par le directeur d'un grand journal socialiste, de « feuille morte s'abandonnant sans résistance à tous les remous ».
La défense était facile, en effet. Céder ne fît que donner aux révoltés conscieace de leur force et provoquer leur mépris. Machiavel l'avait indiqué depuis longtemps : les foules n'ont aucune reconnaissance pour ce qu'elles obtiennent par la force.
Machiavel étant très vieux, n'a pas été écouté et on est d'abord entré dans la voie des concessions. L'Officiel enregistra vite une augmentation notable des traitements des postiers. Leurs exigences, naturellement, ne manquèrent pas de croître et le gouvernement dut reconnaître que, sous peine de se démettre, il devenait impossible de toujours se soumettre.
C'est, d'ailleurs, avec la plus extrême insolence clla menace répétée d'une nouvelle grève que les postiers révoltés manifestèrent leurs volontés. Les autres fonctionnaires, voyant le succès de cette méthode d'intimidation, commencèrent aussitôt à clamer des revendications. Pour y satisfaire, il eût fallu doubler le budget et, par conséquent, les impôts.
Sans doute, les ministres et le Parlement se soucient médiocrement des conséquences de leur faiblesse, sachant, bien qu'ils ne seront plus là pour en supporter les efTets, mais les exigences avaient grandi si
vite que, sous peine de trop indigner l'opinion, force fut de résister un peu.
La seconde grève des postiers n'a pas été sans résultats utiles. Il ?st bon que le public souffre un peu des grèves des postes, des chemins de fer, etc., pour comprendre ce que lui prépare le régime syndicaliste ; alors, et seulement alors, l'opinion, fort puissante aujourd'hui, se dressera énergiquement contre tous les révolutionnaires.
Si l'on avait continué à subir les caprices des révoltés, ils auraient créé un Etat dans l'Etat, vite devenu un Etat contre l'Etat. Ce fut une véritable dérision que cette prétention de quelques milliers de commis d'arrêter la vie d'un grand pays. On serait stupéfié des insanités pouvant germer dans de faibles cervelles si ne se révélait, dans le mouvement actuel, un de ces cas d'épidémie mentale propagée par contagion, très fréquente aux époques troublées et qui ne sauraient surprendre les personnes familières avec la psychologie des foules.
Il faut apprendre à se défendre, et cela sans crainte. La peur, cette terrible conseillère, a toujours été l'origine de perturbations sanglantes et de tous les despotismes militaires qu'elles engendrent. Croit-on, en vérité, que les agents des postes, les instituteurs, etc., auraient osé tenir le langage reproduit dans les journaux s'ils n'avaient été assurés de la terreur qu'inspiraient leurs discours? Peut-on tolérer un instant que des fonctionnaires entretenus par l'Etat viennent prêcher l'antipatriotisme et l'antimilitarisme, c'est-à-dire la destruction de la société dont ils vivent? Doit-on accepter que des instituteurs s'expriment comme l'a fait un de leurs représentants autorisés dans un meeting public :
Afin d'émanciper le prolétariat, je réclame pour les instituteurs le droit de s'affilier aux Bourses du travail, à la C. G. T. et celui d'incruster dans le cerveau des enfants la haine de la bourgeoisie.
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Il n'y a pas à discuter avec des dévoyés fanatisés par quelques meneurs. Ces gens, qui se plaignent si bruyamment, appartiennent, en réalité, à une des fractions les plus privilégiées de la bourgeoisie. On a relevé l'amusant paradoxe de ce chef du mouvement des postiers jouissant de près de 6.000 francs d'appointements, devant toucher plus de 3.000 francs de retraite, et se qualifiant de prolétaire ! Si le syndicalisme triomphait, les salaires de tous ces employés seraient vite ramenés à ceux des ouvriers.
Pendant la grève des postiers, nous avons assista à ce spectacle singulier d'un gouvernement dont une partie était insurgée contre l'autre. De quoi, en effet, est formé le gouvernement d'un pays? Ce n'est pas seulement du Parlement qui vote les lois et de la douzaine de ministres en ordonnant l'exécution. Il se compose surtout du million de fonctionnaires qui les exécutent et entre lesquels l'autorité est dispersée. Que ces fonctionnaires se révoltent, l'État s'évanouit. Les ministres, on s'en passe, mais comment se dispenser de fonctionnaires dans une organisation aussi étatiste que la nôtre? Jamais, heureusement, ne se présentera l'ombre d'une difficulté pour les remplacer. Il faut des années pour former un mécanicien ou un forgeron, mais quelques semaines suffisent à fabriquer un excellent chef de bureau, un estimable receveur des postes, un bon percepteur, un parfait facteur. Dans cette immense armée de fonctionnaires, les techniciens dont le métier exige un peu d'apprentissage, tels que les télégraphistes, constituent l'exception.
Epictète a dit : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, mais les opinions qu'ils s'en font. »
Voilà précisément le danger de l'heure présente. Il ne réside pas dans les faits eux-mêmes, mais dans les
illusions provoquées par eux et les idées qui les engendrent.
Les chimères seules soulèvent les peuples et l'histoire montre qu'il a fallu des siècles de luttes et des fleuves de sang pour ébranler la puissance de certains fantômes.
A aucune époque, le sort des classes populaires ne fut plus favorisé qu'aujourd'hui, comme l'a fort bien montré récemment l'enquête de M. d'Avenel. A aucun âge, cependant, elles ne firent entendre des plaintes plus vives.
Les divergences d'intérêts seraient faciles à concilier; ce qui reste inconciliable, ce sont les haines et les jalousies Jiomées par des politiciens flattant bassement les foules. Nous en voyons maintenant l'éclosion.
La contagion mentale a rendu le mécontentement universel. Le socialisme, il y a peu de temps, le syndicalisme et l'anarchisme, maintenant, sont devenus les panacées olYertes à tous les maux.
Les foules, imprégnées des nouvelles doctrines, se composent d'un mélange hétérogène d'arrivistes fervents, de fanatiques convaincus, d'universitaires aigris, d'humanitaires larmoyants et d'une masse immense de doux imbéciles qui suivent tous les mouvements parce que leur faible mentalité les condamne à toujours suivre quelque chose.
Les croyances actuelles : collectivisme, anarchisme, syndicalisme, etc. sont fondées uniquement sur les visions que leurs disciples ont de l'avenir. Ces visions restent forcément chimériques, l'avenir nous étant fermé, mais elles n'en constituent pas moins de puissants mobiles d'action.
L'audace croissante des partis révolutionnaires provient surtout de la grande pusillanimité des gouvernants dont l'humanilarisme craintif est tout à fait néfaste.
Aucune illusion sur les résultats de cette failjlesse ne reste possible. Dans son intéressant livre : Réflexions
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sur la violence, M. G. Sorel, défenseur désabusé des doctrines socialistes, s'exprime ainsi :
Le facteur le plus déterminant de la politique sociale est la poltronnerie du Gouvernement... 11 n'a pas fallu beaucoup de temps aux chefs des syndicats pour bien saisir cette situation... Ils enseignent aux ouvriers qu'il ne s'agit pas d'aller demander des faveurs mais qu'il faut profiter de la lâcheté bourgeoise pour imposer la volonté du prolétariat... Une politique sociale fondée sur la lâcheté bourgeoise qui consiste à toujours céder devant la menace de violences, ne pouvait manquer d'engendrer l'idée que la bourgeoisie est condamnée à mort et que sa disparition n'est plus qu'une affaire de temps.
Convaincus de la peur qu'ils inspirent, les socialistes révolutionnaires accentuent chaque jour leurs menaces. On peut en juger par le programme récent de la « Fédération Socialiste de la Seine » :
Pour son combat, qui ne peut prendre fin qu'avec la société et Vétat capitaliste eux-mêmes, et par la mainmise du prolétariat sur la matière et les instruments de la production de l'achat et de l'échange, le parti emploie tous les moyens d'action, suivant les circonstances : action électorale et parlementaire, action directe, grève générale et insurrection.
C'est dans cette idée qu'il affirme que l'idée collectiviste ou communiste se fera par une propagande portée jusque dans le fond des campagnes, ap,n de susciter en tous milieux l'esprit de révolte.
Bien entendu, il ne faudrait pas demander à ces farouches sectaires étatistes quelles conséquences entraînerait la réalisation de leurs rêves. Ils ne voient pas si loin et ne songent qu'à détruire. On peut cependant considérer comme certain que si une divinité malfaisante exauçait d'un coup de baguette tous les souhaits révolutionnaires et transformait la société suivant leurs désirs, le sort de l'ouvrier sous le régime syndicaliste serait infiniment plus dur qu'aujourd'hui.
De cet avenir lointain les révolutionnaires se préoccupent nullement. Leur but est de provoquer les fureurs populaires et ils y réussissent parfaitement. Les socialistes parlementaires qui s'imaginent cana-
liser à leur profit ces colères, se trompent fort et s'illusionnent plus encore, en croyant calmer les anarchistes par des concessions auxquelles ces derniers ne tiennent nullement, telles que le rachat des chemins de fer et l'impôt sur le revenu.
Aucune illusion ne devrait être permise sur les effets de ces mesures en regardant de quel côté se tournent progressivement les masses ouvrières. Est-ce vers les auteurs de ces vaines réformes ou vers les syndicats révolutionnaires qui n'en proposent d'autres que la destruction violente de la société au moyen d'une guerre civile?
En dehors des motifs d'ordre économique que je n'examinerai pas ici, une cause évidente détermine cette orientation nouvelle des classes ouvrières vers les révolutionnaires. Entre des gouvernants timides, inclinés devant toutes les menaces, et un pouvoir autocratique solidement constitué comme celui de la Confédération du travail, la foule n'hésite pas. Elle se dirige d'instinct, comme toujours, du côté oîi elle sent une autorité active, des convictions inébranlables.
Impossil)le de méconnaître que le syndicalisme révolutionnaire possède une autorité forte. Il conduit, en effet, les masses ouvrières, courbées sous son joug, avec des procédés devant lesquels hésiteraient les plus rudes despotes. Bien que parlant peu, ces maîtres redoutés savent se faire obéir des foules en apparence les plus indisciplinées. Abandonnant aux faibles les longs discours, ils se contentent d'agir. Leurs décrets sont formulés par un comité généralement anonyme, les grèves commandées à coups de sifflet ou par un ordre porté à bicyclette par un délégué qui n'a pas à fournir d'explications. Qui résiste est aussitôt assommé par des camarades trop heureux de paraître zélés aux yeux de leurs maîtres. On se souvient de l'aventure de ce contremaître d'IIerserange qui, ayant eu l'audace, après un ordre d'expulsion du syndicat, de venir chercher ses hardes, n'échappa à la mort que par
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l'intervention de la gendarmerie qui le retira des mains des ouvriers en fort piteux état. Dans une fabrique de tabac, une cigarière subit dernièrement un sort analogue, pour avoir osé accepter un salaire supérieur à celui décrété par le syndicat.
Tous les commandements sont exécutés alors même qu'ils dépassent les bornes de l'insanité pure. A Ilazebrouck, les ouvriers sont demeurés en grève plusieurs mois, sur l'ordre d'un délégué du syndicat, parce que les directeurs d'une usine de tissage s'étaient permis d'installer, à la place de leur vieil outillage, des machines perfectionnées, employées d'ailleurs en Amérique depuis dix ans. Si les chemins de fer n'existaient pas, je doute que leur création fût possible aujourd'hui en France, avec la mentalité ouvrière actuelle, et la faiblesse des gouvernants.
De tels exemples sont nécessaires à ceux qui croient les collectivités populaires susceptibles de raisonner. La supériorité des meneurs de la Confédération du travail est précisément d'avoir compris qu'elles ne raisonnent jamais et n'obéissent qu'à la force ou au prestige. Aussi repoussent-ils le sulïrage universel et proclament le droit des minorités, c'est-à-dire de quelques meneurs des syndicats. Ce droit, peu démocratique assurément, finira cependant par s'imposer puisque les foules l'acceptent docilement.
Le danger du mouvement révolutionnaire ne consiste pas uniquement dans les violences suscitées par lui car elles ne sauraient durer. Il réside principalement, je le répète, dans l'anarchie mentale propagée par voie de contagion, parmi toutes les classes. C'est ainsi qu'ont pris naissance la grève des employés des postes, celle des sergents de ville de Lyon, le soulèvement des in^lilnteurs, les syndicats des fonctionnaires, etc. Devant ces essais d'intiniidaiion, le gouvernement cédant toujours, a fortilié dans l'àme des révoltés
la conviction qu'il suffit de menacer pour obtenir.
Tiraillés entre des intérêts contraires, apercevant derrière chaque insurgé l'électeur de demain, les législateurs perdent toute notion de l'engrenage des nécessités économiques et votent au hasard, sans en prévoir les incidences, des lois contradictoires dès que les menaces deviennent trop bruyantes.
Etant d'ailleurs humanitaires et surtout craintifs, ils se disent qu'après tout ces réclamants ont un peu raison, que sans doute il est regrettable de voir des usines saccagées, des soldats assassinés, des industries ruinées, mais qu'on doit faire preuve d'indulgence vis-à-vis des égarés. N'est-il pas certain qu'avec de bonnes lois ces égarés rentreront dans le devoir et deviendront bien sages? Aussi se hâte-t-on d'amnistier ceux qui après avoir trop massacré ou incendié subissent quelques jours de prison. S'ils récidivent, c'est évidemment que les lois n'étaient pas assez bonnes, et on s'empresse d'en faire d'autres.
Ainsi s'établit, aussi bien au Parlement que dans toute la classe bourgeoise, un état d'esprit des plus dangereux, puisqu'il a créé l'atmosphère d'anarchie où nous sommes plongés.
M. R. Poincaré a très justement marqué les conséquences de cette mentalité nouvelle des classes dirigeantes dans un de ses beaux discours :
Lorsque, dit-il, le collectivisme nous montre en un éternel mirage l'oasis où l'humanité se reposera dans l'égalité parfaite de ses fatigues séculaires, nous demeurons incrédules... Mais sommes-nous bien sûrs de ne jamais faciliter nous-mêmes inconsciemment la tâche de ces rêveurs ? Nous sourions de leurs utopies, nous protestons contre leur politique que nous croyons décevante et chimérique et tous les jours pourtant, dans l'illusion d'apaiser leur hostilité systématique, nous leurs livrons des lambeaux de nos convictions.
C'est hélas ce qu'a fait lui-même l'éminent homme d'Etat, montrant ainsi la puissance inconsciente de l'état d'esprit qu'il indique si clairement. Ses collègues du Sénat comptaient sur lui pour combattre le rachat
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de l'Ouest. Bien que seul capable de faire échouer un projet si désastreux pour nos finances, il s'est cependant abstenu. La peur est un puissant transformateur des opinions.
C'est justement pourquoi on constate tant de contradictions entre les paroles des hommes d'Etat et leur conduite. Nous avons vu un président du Conseil protester dans un discours contre les « criminelles divagations » des syndicats. Cette protestation ne l'a pas empêché, ainsi que le lui a fait remarquer un grand journal, de continuer « à payer sur les fonds des contribuables la propagande antipatriotique sous prétexte de subventions aux syndicats. » Une des caractéristiques les plus visibles de la mentalité actuelle des peuples latins est l'alTaissement de la volonté, même — j'allais dire surtout — chez les plus hautes intelligences. Or ce fut toujours par cet affaiblissement du caractère, et non par celui de l'intelligence, que de grands peuples disparurent de l'histoire.
En dehors de leurs causes apparentes immédiates, les événements sont déterminés par un engrenage d'enchaînements lointains. Dans la graine visible l'arbre invisible est contenu. Les crises politiques actuelles nous frappent par leur violence, mais elles sont accompagnées et souvent engendrées par beaucoup d'autres. Leur ensemble révèle une perturbation profonde des esprits.
Il suffit de jeter les yeux autour de soi pour constater que la désorganisation actuelle porte sur toutes les forces morales, vrais soutiens d'un peuple. Crise de la famille qui se dissocie et ne se mulliplie que fort lentement, crise des besoins augmentant beaucoup plus rapidement que les moyens de les satisfaire, crise de l'autorité que personne ne respecte, l'idée d'égalité faisant repousser toutes les supériorités, crise de la
morale qui s'effondre pendant que la criminalité s'accroît dans d'énormes proportions, crise de la volonté qui s'affaisse chaque jour, crise des fonctionnaires qui s'insurgent, des magistrats n'osant plus rendre la justice, des instituteurs professant Tanarchie, etc. Les syndicats qui se multiplient ne syndiquent guère que des mécontentements et des haines: haine de la patrie, de l'armée, du capital, des capacités. Il faut vraiment que l'armature mentale formée par l'hérédité soit bien résistante, pour qu'une société qui se désagrège ainsi, puisse se maintenir encore.
Du haut en bas de l'échelle sociale, la discipline s'évanouit et l'autorité disparait. A cet effondrement général, les dirigeants n'opposent hélas, qu'une tranquille résignation. Ceux qui jadis ordonnaient ne songent maintenant qu'à obéir. M. Aulard, professeur d'histoire à la Sorbonne, donna récemment de cet état d'esprit un exemple, qui aurait dû mieux le renseigner à l'égard de la psychologie populaire, que les montagnes de paperasses réunies par lui sur l'époque de la Révolution.
Donc, cet admirateur convaincu des vertus des foules fut obligé, par suite d'un retard de train, d'aller un matin chercher dans une grande gare de Paris sa valise laissée à la consigne. Le local affecté à ce dépôt était occupé par quatre solides facteurs déambulant d'un pas tranquille. Jugeant, à l'allure modeste et un peu terne du réclamant, que ce n'était pas un de ces voyageurs de marque dont on peut espérer une rétribution sérieuse, ils considérèrent comme inutile de se déranger trop vite et continuèrent leur promenade. Un peu humilié par cette dédaigneuse indillerence, le professeur se plaignit au chef des facteurs qui écrivait dans un bureau voisin. Ce dernier reconnut que son interlocuteur avait parfaitement raison, mais ajouta que, ne possédant aucune autorité sur ses subordonnés, il ne pouvait que li\^rer la
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valise lui-même et poussa l'obligeance jusqu'à la placer sur un chariot qu'il roula vers la porte de sortie. Les quatre facteurs s'étant par hasard retournés aperçurent la manœuvre. Exaspérés par la perte possible d'un pourboire, même modeste, ils se précipitèrent sur leur chef, l'accablèrent d'invectives et le sommèrent de laisser sur place la valise, sous peine d'être assommé. Le chef se sauva précipitamment en adressant à ses subordonnés d'humbles excuses.
Je sais bien qu'on ne doit pas avoir une confiance illimitée dans les dires d'un professeur d'histoire, plus apte à réunir des documents qu'à les interpréter, mais alors même que la relation précédente — d'ailleurs non démentie par les intéressés — ne serait qu'à demi exacte, elle n'en resterait pas moins fort instructive.
Chacun, du reste, peut observer journellement autour de lui des faits analogues. Regardez par exemple un simple cantonnier dans l'exercice de sa profession. Faites-vous renseigner ensuite sur le rendement actuel de son travail et comparez-le au rendement d'il y a vingt ans. Le déchet est énorme. Pourquoi d'ailleurs travaillerait-il sérieusement, ce cantonnier? N'a-t-il pas la certitude d'être protégé contre ses chefs par son député et son débitant d'alcool?
L'anarchie sociale ne se manifeste pas seulement dans les couches inférieures de la société. Elle est, comme toutes les épidémies mentales, une maladie essentiellement contagieuse. La contagion mentale conduit aujourd'hui les conservateurs eux-mêmes à s'allier aux pires anarchistes. Nous avons vu récemment l'archevêque de Paris fraterniser avec un des chefs de la Confédération du travail. Dans un récent congrès catholique, le droit de grève, c'est-à-dire de révolte du fonctionnaire, fut énergiquement soutenu par un prêtre. « Des prêtres, écrit le Temps, défen-
dent et répandent les théories les plus audacieuses, les plus antisociales, les plus anarchiques ! »
Le besoin d'une basse popularité ne se développe donc pas seulement chez les socialistes avancés, mais chez des conservateurs qui devraient être les plus fermes soutiens de la société.
« Ils peuvent, disait justement le journal cité plus haut, contribuer efficacement à ruiner un ordre social dont ils sont d'ailleurs parmi les principaux bénéficiaires. Quant à recueillir eux-mêmes de ces dégâts un profit politique, utopie, chimère ! » Les syndicalistes et les révolutionnaires se serviraient peut-être d'eux mais ne leur accorderaient rien.
C'est surtout par les progrès de l'antipatriotisme que se révèle le développement de notre anarchie. Dans les discours, toujours pleins d'éloges, qu'ils adressent aux instituteurs et aux membres de l'Université, les ministres feignent de croire que le développement de l'antipatriotisme et de l'antimilitarisme — ce qu'on appelle aujourd'hui « l'hervéisme » — est exceptionnel en France. A qui espèrent-ils faire illusion? Cacher un mal n'est pas le guérir.
Malgré sa réserve habituelle M.R. Poincaré n'a pas hésité dans un discours récent à insister sur la grandeur du mal.
Après avoir montré que ces antipatriotes qui refusent de défendre la France contre l'étranger, prêchent avec enthousiasme la guerre civile pour établir le triomphe de leur parti, l'orateur ajoute très justement :
M. Hervé est-il un isolé, un esprit fantasque, qui tient une gageure personnelle? Pour peu que nous jetions un coup d'oeil sur les délibérations de certains congrès, nous sommes malheureusement forcés de constater que s'il met une violence calculée dans l'expression de ses idées, il n'est pas seul à les professer, et qu'il est en définitive, un personnage représentatif. N'exagérons pas l'influence de son action et celle de ses semblables; mais ne croyons pas détruire celte action en la niant.
Pondant que M. Hervé écrivait des lignes sacrilèges, vous savez ce que disait Bebelau Reichstag : « Si jamais on attaquait l'Aile-
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magne, si son existence était en jeu, alors, je puis en donner ma parole, tous, du plus jeune au plus vieux, nous serions prêts à mettre le fusil sur l'épaule et à marcher sus à l'ennemi. Cette terre est aussi notre patrie. Nous nous défendrions jusqu'à notre dernier souffle, je vous en fais serment! »
En présence du contraste qui éclate entre ces deux langages, le langage du socialiste allemand et celui du révolutionnaire français, comment ne pas se rappeler la parole d'Edgar Quinet: « Si la France se fait cosmopolite, elle deviendra immanquablement dupe de tous les autres peuples. »
Oui, c'est le mot qu'il faut reprendre. L'antipatriotisme ne peut être, à l'heure où nous sommes, dans l'Europe où nous vivons, que la plus effroyable duperie. Il n'aurait d'excuse que dans ce pays chimérique dont parlait ironiquement Waldock-Rousseau, chez un peuple sans passé et sans rivaux, habitant, au milieu d'un océan ignoré, une île assez fertile pour le nourrir et assez pauvre, en même temps, pour ne tenter l'ambition de personne.
L'histoire montre par d'éloquents exemples le sort des peuples tombés dans l'anarchie.
Mais l'histoire ne parle que de choses passées qui ne sont pas toujours applicables au présent. C'est donc dans le présent qu'il faut examiner les faits. Un vaste continent occupé par 25 républiques espagnoles nous renseigne sur le sort des nations tombées dans l'anarchie par l'absence d'idéal moral, d'ordre et de discipline. Ces malheureuses républiques ont sombré dans une demibarbarie et si leur commerce et leur industrie n'étaient pas entre les mains d'étrangers elles y retourneraient tout à fait. Des bandes armées les ravagent sans trêve, cherchant à s'emparer du pouvoir pour faire nommer président un de leurs chefs. La puissance de ce dernier est très éphémère, car d'autres bandes, désireuses de pouvoir piller à leur tour, l'assassinent bientôt.
L'extrait suivant paru dans quelques journaux et qui pourrait s'appliquer plusieurs fois l'an à la plupart de ces républi(pies montre ce qu'est devenue la vie sociale dans ces contrées ;
Les dépêches américaines représentent le Nicaragua comme étant dans un état de pleine anarchie justifiant l'intervention des Etats-Unis, demandée par les Nicaraguéens eux-mêmes.
D'après ces dépêches, tout le pays est en pleine fermentation et se soulève contre le président Zelaya. Les manifestations continuent dans les rues de Managua et de Corinto, où l'on se bat à coups de revolver. On craint un massacre général de détenus politiques dont les prisons regorgent et qu'on laisse mourir de faim. Des comités de vigilance se sont formés pour empêcher le président de fuir.
Dans un combat qui vient d'avoir lieu à Rama, les zelayistes seraient vainqueurs. Le général Vasquez, chef des forces gouvernementales, aurait fait massacrer un grand nombre de révo lutionnaires qui auraient violé l'armistice.
Le gouvernement américain insistera sur le châtiment do. président Zelaya pour violation criminelle du droit des gens. Il n'acceptera qu'ensuite la coopération du Mexique pour imposer aux Etats centre-américains la paix et le respect de leurs obligations.
Imposer à ces gens-là le respect de leurs obligations ! Cette notion implique déjà un niveau de civilisation que d'eux-mêmes ils n'atteindront jamais. Souhaitons que les Etats-Unis s'emparent de ces pays pour les y élever. Par l'entière transformation de Cuba en peu d'années et l'organisation prospère d'un pays que l'administration latine avait plongé dans la plus complète anarchie, ils ont montré ce que peuvent l'ordre et la discipline et créé un admirable exemple du rôle de ces qualités dans l'histoire.
Les peuples latins feront sagement de le méditer et de songer qu'ils laissent se dissocier chaque jour les qualités de caractère assurant la grandeur des peuples et sans lesquelles aucune société civilisée ne saurait se maintenir.
Un des résultats les plus visibles du développement de l'anarchie sociale est l'extension de la criminalité.
La lecture des récentes discussions parlementaires sur la criminalité et la peine de mort est instructive. On y apprend avec quelle facilité des orateurs, dont l'intelligence n'est cependant pas au-dessous de la moyenne, arrivent à déraisonner lorsqu'ils ont pour guide unique leurs convictions sentimentales. Nous y voyons encore comment, du groupement habile des mêmes chiffres, il est possible de tirer des conclusions diamétralement contraires.
Pour protéger la vie des assassins et leur permettre d'exercer sans trop de risques l'industrie dont ils vivent, des motifs variés ont été invoqués dont je vais donner la liste. Je laisserai de côté dans cette énumération les causes de la criminalité découvertes par un député socialiste et révélées par lui à ses collègues. Les crimes disparaîtront, assure-t-il, quand les citoyens « seront sûrs de trouver de quoi vivre au soleil librement, sans être opprimés comme ils le sont à l'heure actuelle par tout un système capitaliste qui les broie sans qu'ils puissent s'en libérer ». Supprimons ces vilains capitalistes et évidemment il n'y
aura plus d'assassins. La grande force des socialistes est de ne jamais hésiter devant ces solennelles absurdités.
Voici les divers arguments présentés à la Chambre contre la peine de mort :
La peine de mort est mauvaise parce qu'elle ne préserve pas ^,« société et punit des irresponsables.
La peine de mort n'est ni moralisatrice ni exemplaire.
i,a peine de mort est un crime social. Un homme n'a aucun Ofo't sur la vie d'un autre homme.
La peine de mort ne s'explique que par l'idée de vengeance.
On a pu constater qu'un certain nombre de guillotinés étaient des fous. Comme on ne peut pas toujours reconnaître d'une façon certaine les stigmates de la folie avant l'exécution, il faut, afin de ne pas s'exposer à décapiter un fou, un irresponsable par conséquent, supprimer la guillotine.
La peine de mort déshonore plus ceux qui l'appliquent que ceux qui la subissent.
La peine de mort n'a jamais exercé aucune action efficace sur la marche de.« crimes dans aucun pays.
Seul le dernier de ces arguments présente un aspect sérieux. 11 a été invoqué par M. Briand et ce ministre s'est donné un mal énorme pour essayer de le justifier sans réussir d'ailleurs à convaincre personne et peut-être pas lui-même.
Pour prouver que la peine de mort n'a aucune influence sur la criminalité, on a cité surtout les données de la statistique. Malheureusement, ses chiffres sont aussi précis que navrants. La criminalité a augmenté dans des proportions véritablement terrifiantes; 30 p. 100 pour les assassinats, et l'ensemble de la criminalité doublé en cinq ans. Voici d'ailleurs les documents fournis à la Chambre par le Président de la Commission de la réforme judiciaire :
Si nous considérons, non pas seulement les affaires jugées, mais l'ensemble des crimes conunis, ce qu'on appelle la criminalité connue, voici les chiffres : 795 en 1901, 1.313 en 1905, 1.434 on 1907.
J'avais donc absolument raison, conclut M. Berry, on disant que la criminalité allait en croissant d'année en année depuis la suppression on fait de la peine de mort... Les assassins.
assurés de ne plus subir l'expiation suprême, ne redoutent plus d'accomplir les plus grands crimes.
Devant cette recrudescence, on comprend que tous les Conseils généraux, sauf trois, aient sollicité des pouvoirs publics le maintien de la peine de mort et du pouvoir exécutif son application.
La terreur que la peine de mort inspirait autrefois aux criminels est péremptoirement démontrée, par l'orateur précédemment nommé, à l'aide des faits les plus probants : aveux des criminels ayant reculé devant le meurtre par peur de la guillotine, opinion de tous les chefs de sûreté, des avocats ayant plaidé pour les coupables, etc.
Il est évident, d'après ses déclarations, que l'assassin du marchand de bestiaux Leuthereau, ne le tua que parce qu'il savait ne pas être guillotiné et ne pas risquer grand'chose. « Les responsabilités, déclara-t-il après son crime, je les connais ; j'irai à la Nouvelle ou à la Guyane, et comme je suis instruit et que je sais être bon sujet quand je veux, je serai, au bout d'un an ou deux, employé de l'administration ; dans dix ans, j'aurai une concession et je me referai une nouvelle vie, une vie peut-être plus heureuse que celle que j'aurais menée en France. »
Le rôle de la peine de mort est tellement indiscutable que les rares pays, comme la Suisse, l'ayant supprimée, sont obligés d'y revenir. Dix cantons l'ont rétablie les uns après les autres.
En sa qualité de socialiste, M. Briand avait son siège établi, mais les chiffres étaient si clairs, les faits si concluants qu'il importait de se débarrasser au moins des premiers. Sa façon d'épiloguer a été peu probante, mais ingénieuse.
Les meurtres, souvent non prémédités, ont été séparés des assassinats qui le sont généralement. Bien entendu, la victime périt dans les deux cas et ce doit être une maigre consolation pour elle, lorsqu'on l'égorgé, de succomber à un meurtre elr non à un assassinat. M. G. Berry montra l'absurdité de cette distinction en relatant les meurtres de passants par
les apaches sans autre motif que le simple plaisir de tuer et répondit avec raison au ministre de la justice : (( Un meurtre accompli dans certaines conditions vaut un assassinat. »
Le ministre a simplement maintenu ses distinctions. Il eût mieux fait de se taire. Les applaudissements dont furent saluées les paroles de son adversaire le lui ont suffisamment démontré.
Essayons maintenant, nous élevant au-dessus de cette casuistique de théologiens, de voir le fond du problème et les mobiles secrets de tant de longs discours.
Le moteur inconscient de ces discussions a été la grosse question de la responsabilité qui a tant pesé sur la répression depuis cinquante ans, mais que l'on peut considérer comme à peu près élucidée maintenant.
Responsabilité implique libre arbitre; or, les savants et les philosophes ne croient guère aujourd'hui à ce libre arbitre. Donc, l'individu criminel ne serait pas responsable de ses actes.
11 ne l'est pas en effet, philosophiquement, mais l'est complètement au point de vue social, car, sous peine de périr, une société doit se défendre et n'a pas à se préoccuper de subtilités métaphysiques. Très certa s'ement, ce n'est pas la faute de l'apache assassin s'il possède une mentalité d'apache au lieu de celle d'un Pasteur. Cependant l'apache et Pasteur jouissent d'une considération fort différente. Le mouton, lui non plus, n'est pas responsable de sa qualité de mouton et cependant elle le condamne fatalement à se voir dépouiller de ses côtelettes par le boucher.
Cette distinction entre la responsabilité sociale et l'irresponsabilité philosophique a mis quelque temps à être comprise. Les divers congrès consacrés à son étude, et notamment celui des médecins aliénistes,
LES PROCHES DE LA CniMlNALITÉ 305
tenu à Genève en 1907, ont fini par la mettre nettement en évidence. J'emprunte à R. de Gourmont le résumé des opinions émises à ce dernier congrès :
Fous et demi-fous doivent être également condamnés s'ils sont coupables, c'est-à-dire s'ils ont volontairement ou involontairement violé les lois sociales... S'il faut abandonner l'idée de responsabilité morale, il n'en est pas de même de l'idée de responsabilité sociale... Peu importe que le criminel ait agi avec conscience ou avec insconscicnce : il est également dangereux dans un cas comme dans l'autre et il doit être chassé de la société pour laquelle il est un danger. Nul ne doit échapper à la responsabilité sociale. Elle est et doit rester un fait inattaquable, un fait sacré. Sans la responsabilité sociale, aucune civilisation n'est possible.
Jusqu'ici, dit le savant criminaliste Garofalo, les peines sont graduées d'après une idée fausse de libre arbitre et de responsabilité morale. Il nous faut changer tout cela, nul n'étant libre. Nous ne punissons plus en raison du degré de liberté, mais en raison de l'intérêt de la société et en proportionnant la peine au danger que présente le criminel.
Le docteur Bard, de Genève, a été encore plus loin en disant : « Si j'étais législateur, je n'hésiterais pas à faire de la demi-folie une circonstance aggravante du crime, car les demi-fous sont de tous les criminels les plus dangereux pour la société.
Les médecins sont presque tous d'accord pour abandonner l'idée de responsabilité morale, mais ils affirment unanimement la responsabilité sociale des criminels et la nécessité d'une répression de plus en plus attentive des crimes dont plus que jamais souflre la civilisation.
Ce ne sont pas seulement les médecins et les criminalistes qui défendent ces théories. Voici comment s'exprime M. Faguet :
Soleilland est-il coupable moralement? Pas du tout, pas plus qu'un chien, tant il est évident qu'il est une brute, tant on le voit n'avoir aucun remords, aucun regret, aucune inquiétude de conscience. Dès lors, il n'est pas coupable. Absolument pas... 11 n'est pas coupable, seulement il est furieusement dangereux.
Pour faire ce qu'a fait Soleilland, il faut une moelle épinière tout à fait particulière. Mais c'est justement parce qu'il a une moelle tout à fait particulière qu'il convient de la lui couper.
...Quand il s'agit de malades, de pauvres malades, bien dignes de pitié, certes, mais dont la maladie consiste à égoi'ger leurs semblables, je ne vois pas du tout pourquoi on ne s'appliquerait qu'à prolonger leur existence.
... Pour moi, la peine de mort est une question d'opportunité : Elle sert : 1° à supprimer la bote féroce qui est un danger permanent ; 2° à terroriser les autres bêtes féroces.
Je suis pour la répression très sévère des criminels et tout particulièrement des criminels malades parce que ce sont les plus dangereux. Soyez sûrs que cela fera sur certains malades un effet très curatif.
Il est indiscutable que la plupart des dégénérés, demi-fous, alcooliques, déséquilibrés, etc., sont très influençables par la crainte du châtiment et que plus ce châtiment sera sévère, plus ils le redouteront.
Il existe une catégorie de gredins, pour lesquels la guillotine devrait être rigoureusement appliquée sans exception, alors qu'elle ne l'est jamais. Je veux parler de ces sinistres brutes, terreur de nos faubourgs, tuant uniquement pour le plaisir de tuer. Le passant attardé, la femme et l'enfant rencontrés par hasard, tombent indifféremment sous leurs coups. Arrêtés, ils s'en tirent avec quelques mois de prison et recommencent aussitôt relâchés.
Ce besoin de tuer par simple dilettantisme se développera encore plus si l'on ne prend soin de le vigoureusement réprimer, parce qu'il est un résidu ances Irai des temps primitifs toujours prêt à renaître. Le demi-civilisé et même le civilisé lui donnent satisfaction parla chasse, qui n'a guère d'autres motifs que le besoin de tuer. Un magistrat distingué, grand chasseur lui-même, a très bien décrit, cette psychologie du chasseur, qui ne se distingue souvent de celle de l'apache meurtrier, que parce que leur férocité s'exerce sur des êtres différents.
Ah ! les remords d'un chasseur, quel douloureux chapitre ! Tuer impitoyablement, et — c'est plus atroce encore — trouver un plaisir intense, violent, magnifique à tuer, à tuer encore ces animaux de douceur, ces oiseaux charmants, ces merveilles de grâce, de beauté... et ne pas pouvoir s'en empêcher, ne pas pouvoir renoncer à verser ce sang innocent, à répandre ces injustes souffrances, quelle misère !
Comme le chasseur, l'apache trouve à tuer « un plaisir intense, violent, magnifique ». Pas plus que le
chasseur, « il ne peut s'empêcher de tuer ». Voilà pourquoi nous devons le supprimer afin d'éviter d'être supprimé par lui.
Remarquons en passant combien se sont modifiées en quelques années les idées des médecins et des criminalistes. Il y a peu de temps encore, tous les criminels étaient des fous irresponsables qu'il fallait se borner à soigner. Aujourd'hui, on les considère encore comme des détraqués, mais parfaitement responsables. Au point de vue de l'intérêt social, on réclame maintenant, à leur égard, l'application de toutes les rigueurs du Code. Se contenter de les enfermer ne servirait à rien, car au bout de peu de temps, jugés guéris, ils seraient relâchés et recommenceraient aussitôt.
Je suis d'accord avec l'école nouvelle sur la nécessité de la répression, mais je voudrais qu'elle s'étendît à toutes les variétés de délinquants sans cesse récidivistes. Rappelons à ce sujet ce que j'écrivais dans la Revue Philosophique, bien avant l'éclosion des idées actuelles, dans le but de montrer que « tous les criminels sont responsables ». J'arrivais alors à cette conclusion : pour les criminels d'occasion, des peines corporelles énergiques; pour les criminels d'habitude qui sont des êtres incurables dont une société doit se défaire, la déportation dans un pays lointain. C'est le traitement qu'on appliquait jadis aux lépreux considérés, eux aussi, comme dangereux et incurables. On pourrait utiliser d'ailleurs les récidivistes en les incorj)oranl dans des compagnies de discipline employées à construire des routes et des chemins de fer au centre de l'Afrique.
Ce qui précède nous conduit à examiner notre pénalité. La peine de mort n'en est qu'un élément d'influence toujours rest'.'einle parce que rarement ajjpliquée.
Le problème est autrement vaste, en effet, que celui
discuté à la Chambre. La criminalité croit énormément et quelques douzaines d'exécutions annuelles ne sauraient contribuer notablement à la ralentir. L'assassinat et le meurtre resteront toujours les crimes les moins nombreux. Ce sont donc les autres qu'il faut apprendre à combattre.
Nous les réprimons actuellement de la plus misérable façon, par le seul moyen des bagnes et des prisons. Nos idées humaniiaires ont transformé les premiers en véritables villégiatures et les secondes en demeures de luxe.
Un avocat général me parlait récemment des résultats produits aujourd'hui par certaines prisons modèles dont le confortable dépasse de beaucoup celui de la plupart des petits bourgeois. Electricité, chauffage central, eau chaude et eau froide, salles de bains, promenades dans de beaux jardins ombragés, etc. Il a vu plusieurs fois des individus commettre des délits, uniquement pour se faire enfermer pendant six mois de l'hiver dans ces asiles princiers oii se rencontrent tous les luxes, sauf celui de la liberté.
Tout autre est le système de l'Angleterre, pays des peines brèves, mais énergiques, et par conséquent très efficaces sur des âmes criminelles. Dans la prison, c'est le travail foixé et l'application rigoureuse du fouet à neuf queues.
Cette méthode a vite réduit la criminalité. M. Lacassagne remarque qu'on n'a connu à Londres qu'une seule bande d'apaches ; l'emploi du fouet et du hard labour aux membres capturés la fît disparaître en quelques semaines et depuis cette époque on n'entendit plus parler de ces bandits dont le nombre est de 30.000 à Paris.
M. Lacassagne ajoute :
On sait ce que Paris devient sous l'influence du régime contraire, c'est à dire grâce à une excessive indulgence des magistrats et du parquet. Les neuf dixièmes des malandrins raflés la nuit sont chaque matin remis en circulation après une
paternelle admonestation. La mise en parallèle des deux systèmes : peines physiques et tolérance abusive, montre où sont la raison et le bon sens pratique. Les châtiments corporels seuls sont efficaces pour les criminels professionnels.
En 1905, au Danemark, comme il y avait de nombreuses attaques contre des personnes, on rétablit la bastonnade ; en peu de temps les crimes de cet ordre ont cessé.
Nous estimons, conclut le professeur Lacassagne, qu'il faudrait introduire l'usage des châtiments corporels : ce sont les seuls qui agissent, l'expérimentation anglaise l'a bien prouvé. Il est plus sûr et plus efficace, nous dirons même plus hygiénique, d'infliger des coups de fouet que d'appliquer des mois ou des années de prison.
Assurément, devant la nullité de la répression et l'incapacité, parfois excessive, de nos magistrats, la criminalité est destinée à s'élever encore. Les lois dites humanitaires, et en réalité féroces, sur le travail dans les manufactures contribuent fortement à augmenter le nombre des criminels. Elles ont eu pour résultat, comme je l'ai dit déjà, de jeter sur le pavé des milliers d'adolescents qui, par désœuvrement, adoptent vite la profession de souteneur et d'apache. Le peu de risques qu'entraînent le meurtre et l'assassinat, les bons soins attendant les condamnés dans les prisons ou dans les bagnes provoquent également l'accroissement de la criminalité.
Au cours d'une séance récente du Conseil municipal de Paris, deux conseillers se plaignirent de la fréquence des attaques nocturnes à Paris. Le préfet, M. Lépine, répondit en montrant que la faiblesse de la magistrature et les amnisties continues avaient entièrement désarmé la répression et conclut par ces mots : « Le vent d'humanitarisme qui souflle depuis quelques années sur le pays porte aujourd'hui ses fruits. »
Seul l'excès du mal pourra engendrer le remède. Les cervelles les plus dures, celles dominées par la plus plaintive sentimentalité, sont bien obligées de se rendre aux leçons de l'expérience. Lorsque certains quartiers des grandes villes seront devenus d(!S coupegorges redoutables, que des bandes de chaulVeurs
infesteront les campagnes, qu'il sera impossible de sortir le soir dans Paris sans être armé jusqu'aux dents, peut-être se décidera-t-on à prendre des mesures pour nous défendre.
Mais alors, les lois répressives sérieuses n'existant : pas encore et chacun étant obligé de se protéger luimême, nous verrons, ainsi que l'a très bien montré à la Chambre le rapporteur de la commission, se déchaîner les fureurs populaires et devenir usuel le lynchage des criminels.
La justice de la foule est impulsive, brutale, sommaire, aveugle parfois et les pouvoirs publics seraient coupables s'ils abdiquaient entre les mains d'irresponsables le droit social d'infliger la peine de mort pour la défense des honnêtes gens. Les pouvoirs publics seraient coupables s'ils amenaient à se munir d'armes pour se faire justice eux-mêmes les citoyens qui n'auraient plus confiance dans la protection de la loi.
La pusillanimité excessive de notre magistrature qui redoute la vengeance des criminels, et ne sévit avec rigueur, que lorsque de bas policiers lui amènent des femmes sans défense, coupables de légers délits, est aussi une cause active d'accroissement de la criminalité. Ce point a été bien marqué par un magistrat dans une interview dont je reproduis ici un fragment :
— Vous parlez procédure, dit-il, et vous n'envisagez jamais la répression. Savez-vous que depuis vingt ans l'échelle des peines a été abaissée de cinquante pour cent, que la libération conditionnelle et la défalcation de la prison préventive ont énervé l'action de la justice ? La loi sur la relégation n'est pas appliquée, et ainsi chaque jour grossit le nombre des récidivistes. Vous voulez la procédure anglaise. Soil ! mais alors prenez la répression anglaise, le fouet, le hard labour ; punissez sans pitié les délits et les crimes de nature à affaiblir l'autorité ; entourez les agents du pouvoir d'une telle sollicitude qu'ils soient intangibles. Les policemen n'ont ni sabre ni revolver et ils circulent isolés à Londres dans des quartiers où nos agents n'iraient qu'en troupe et armés jusqu'aux dents. Alors, quand vous aurez supprimé le crime par la terreur du châtiment implacable, nous parlerons de la procédure.
La terreur du châtiment est, au demeurant, l'unique
moyen d'arrêter les progrès de la criminalité, comme l'a également fort bien montré Maxwell dans son beau livre Z-e Crime et la Société. L'aliéné lui-même est parfaitement sensible à la menace du châtiment.
Pour arriver aux répressions nécessaires, il faudra guérir le public de son humanitarisme maladif et la magistrature de ses craintes. Quelques indices, bien insuffisants encore, permettent cependant d'espérer un peu cette guérison.
A l'enterrement récent d'un brave sergent de ville assassiné par un apache, le président du Conseil municipal disait très justement :
« Mais, ce qui importe surtout, c'est de ne pas nous laisser envahir par ces doctrines soi-disant humanitaires qui n'aboutissent qu'à énerver toutes les énergies et sont plus pernicieuses que les malfaiteurs euxmêmes. >)
Je suis absolument de cet avis. Les humanitaires sont, indirectement mais sûrement, beaucoup plus dangereux que les bandits.
En attendant la vulgarisation de ces vérités, l'humanitarisme continue à s'étendre. Une de ses plus funestes manifestations fut l'incorporation des criminels de profession dans l'armée.
On se demande dans quelle cervelle de bureaucrate borné a pu germer l'idée d'introduire les repris de justice dans nos casernes. Certains régiments, comme le 82°""- de ligne, ont renfermé à certain moment une centaine d'apaches ayant subi de nombreuses condanmations. Le Journal du 28 décembre 1909 indiquait les conséquences de leur présence.
Depuis le mois d'octobre dernier, deux vols à l'csbioufle, spécialité jusqu'alors inconnue dosMontargeois, ont été commis en plein jour, au centre nif'mc do la ville; la villa d'un lieutenant fut cambriolée selon toutes les règles de l'art; un habitant fut nuitamment frapfié « au lancé » d'un coup île couh-au entre ies deux épaules par deux militaires qu'il ne put njalheureuse-
3i2 PSYCHOLOGIE POLITIQUE ET DÉFENSE SOCIALE
ment pas reconnaître; enfin, il y a huit jours à peine, on retrouvait dans le canal le cadavr» d'un soldat noyé « accidentellement », conclut le parquet, à la suite d'uue discussion avec un camarade, dit-on ouvertement en ville. La conduite de ces soldats apaches n"autorise-t-elle pas les pires soupçons?...
Si l'opinion publique n'avait fini par se révolter et obtenir l'abrogation de cette funeste loi, la pernicieuse engeance des humanitaires aurait achevé de désorganiser entièrement l'armée.
Malheureusement, les tendances actuelles nous poussent plus en France vers la protection des criminels que vers leur répression.
Les divagations de certains professeurs de droit sur la criminalité atteignent le ridicule. Ils font raisonner le criminel comme ils raisonneraient eux-mêmes et agir d'après les mêmes motifs. N'est-ce pas enfantin de vouloir assimiler l'état d'esprit d'un bandit à celui d'un professeur de droit?
M. Chaumet, député de la Gironde, s'est montré beaucoup plus intelligent en écrivant les lignes suivantes sur la nécessité des peines corporelles, pour limiter les progrès effrayants de la criminalité :
Je m'excuse de scandaliser les âmes sensibles. Mais je le déclare tout net : je demande qu'on punisse de châtiments corporels les jeunes apaches qui commettent tant de lâches et d'odieux attentats contre les personnes.
Avant de philosopher, il faut vivre. La question n'est pas de savoir si les criminels sont responsables, mais s'ils sont dangereux. Hélas ! à cet égard, il n'y a point de contradiction. 11 n'est pas de jour où nous n'ayons à enregistrer des agressions sauvages, des meurtres, des guels-apens, des assassinats, commis le plus souvent par de tout jeunes gens, et parfois sans motif apparent, par bravade, pour rien, pour le plaisir.
Faites l'analyse psychologique de ces apaches. Elle n'est guère compliquée. Ce sont des paresseux, des jouisseurs, mais surtout des cabotins. Au lieu de travailler dans l'usine on dans le chantier, ils trouvent plus commode de se faire entretenir par des filles. Ils promènent leur prétentieuse oisiveté de cabastre en cabarets, [ilaslronnant devant leurs pareils, désireux de paraître plus audacieux, moins scrupuleux que le voisin, jaloux de provoquer l'admiration particulière de leur milieu très spécial.
L'apache lue souvent pour voler, mais plus encore par gloire. Que de fois avons-nous lu dans les journaux ces exploits significatifs : « Parie un litre que je dégringole le premier bourgeois qui passe ! »> Le pari est tenu... et gagné. Voici un brave homme, un père de famille lâchement assassiné par un gamin affolé de cabotinage.
Il faut donc, quand nous songeons à nous défendre contre les apaches, tenir compte de ce trait essentiel de leur caractère. Les pénalités, pour être efficaces, doivent d'abord n'être pas de nature à ajouter un rayon à l'auréole qu'ils ambitionnent.
Le principal avantage des châtiments corporels est précisément qu'ils sont, en même temps que douloureux, humiliants. Un apache se vantera de risquer le bagne ou même l'échafaud. Il ne se vantera pas d'avoir reçu dix ou vingt coups de fouet.
Or, si nous ne considérons pas la peine comme un châtiment ni comme une rédemption, si elle nous apparaît, ce qu'elle doit être : un moyen de préservation, un procédé d'intimidation de nature à décourager les tentalives criminelles, quelle objection pourrait-on élever contre les clu'ilimcnls corporels ?
En attendant, l'apache commence déjà à recruter des défenseurs. Un journal a publié le manifeste d'une brave doctoresse racontant qu'elle fut convertie à « l'apachisme » par un jeune gredin, lui ayant fait comprendre que « rhonnclcté ne sert qu'à sauvegarder les riches ». Être ouvrier, ajoutait le triste vaurien, « c'est ennuyeux. La profession d'apache, au contraire, est pleine d'imprévus agréables ».
Séduite par d'aussi lumineux arguments, l'aimable dame arrive à cette conclusion « qu'il ne serait pas mal qu'il y ait dans notre armée révolutionnaire quelques apaches conscients ». Bel exemple des troubles que peut déterminer l'instruction sur de faibles cervelles.
L'expérience seule pourra nous renseigner sur les conséquences de notre humanitarisme.
Lorsque le danger sera devenu trop aigu, et qu'un nombre suffisant de philanthropes aura été éventré, notre sentimentalité s'évanouira rapidement. Alors, comme les Anglais, nous emploierons des moyens efficaces, les peines corporelles surtout. Quand les 30.000 apaches qui infestent Paris auront acquis la
solide conviction qu'au lieu d'une villégiature en Nouvelle-Calédonie ou dans une prison bien chauffée, ils risquent le fouet, un labeur forcé et la guillotine, le travail leur semblera préférable au vol et à l'assassinat. En quelques semaines, Paris sera purgé de son armée de bandits. Nos législateurs découvriront alors que de toutes les formes d'imbécillité connues, l'humanitarisme est la plus funeste, aussi bien pour les individus que pour les sociétés. Il a toujours constitué un énergique facteur de décadence.