CHAPITRE IV
Transformation moderne du droit divin.
L'ÉtatIsme.
L'Etatisme, dont le socialisme collectiviste, est l'expansion naturelle constitue la religion nationale des peuples latins, la seule universellement respectée.
Très forte, très puissante et très stable, elle n'est pas une de ces croyances transitoires sensibles aux suggestions de la raison ou des sentiments. Fixée par une longue hérédité dans les âmes, nul ne la conteste en dehors d'un petit nombre d'hérétiques sans autorité ni prestige.
Grâce à son universalité, nos partis politiques d'apparences souvent dissemblables n'en forment réellement qu'un seul. Le plus convaincu des cléricaux, le plus réactionnaire des monarchistes, le plus avancé des socialistes sont les fidèles adorateurs de l'Etal. Ils diilerent sans doute sur le choix des grands prêtres de la croyance, mais n'en discutent jamais les dogmes.
Ces dogmes sont faciles à formuler. Pour les peuples latins en général et pour les Français en particulier, l'Etat représente une sorte de pape collectif devant tout administrer, tout fabriquer, tout diriger et dispenser les citoyens du plus léger eiîort d'initiative. Il a progressivement remplacé l'antique providence dont notre religiosité anceslrale ne pouvait se passer. Le vigneron impuissant à vendre sa récolte
s'insurge si la providence étaliste refuse de l'aclieter. L'armateur, dont l'incapacité lui rend difficile la lutte contre des rivaux étrangers, exige une indemnité pécuniaire de l'Etat. L'ouvrier qui préfère le repos au travail lui demande ce repos.
Sous la poussée générale, l'action de cette providence s'étend chaque jour. Usines, chemins de fer, compagnies de navigation, etc., tombent de plus en plus dans ses mains. Le collectivisme, forme ultime de l'Etatisme, voudrait même y faire passer toutes les industries. Ne sait-il pas de source sûre que l'Etat tout-puissant peut par ses lois décréter le bonheur?
L'Etatisme ne représente pas seulement la forme moderne du droit divin. Il a hérité à la fois de l'autorité des dieux et de celle des rois. Sa force tient justement à ce qu'il synthétise cet héritage. Louis XIV est mort depuis longtemps, mais l'Etat a conservé soigneusement ses méthodes et ses principes. Un spirite interrogeant là-dessus l'ombre du grand roi s'entendrait sûrement répondre que sa tradition a été très fidèlement suivie par tous ses successeurs, mais qu'ils ont fini par exagérer un peu sa centralisation et son autocratie. L'illustre fantôme donnerait peutêtre comme une des preuves de cette similitude l'expulsion des congrégations, identique à celle des protestants et dérivant des mêmes principes. Il n'aurait pas besoin d'une dialectique bien serrée pour démontrer qu'en substituant à la Monarchie une et absolue, la République une et indivisible, les Jacobins dotèrent cette dernière de la toute-puissance de la première. Les Girondins payèrent de leur tête la prétention de rendre l'Etat moins centralisateur et moins despotique.
Un point cependant provoquerait peut-être les critiques du grand roi. Il considérerait sans doute comme fort difficile de gouverner avec l'obligation d'obéir aux capricieuses oscillations de la multitude, et
remarquerait aussi que les foules sont l'objet d'adulations plus serviles que celles qui l'entourèrent au faîte de sa puissance. Probablement observerait-il encore que les monarques poursuivaient souvent l'intérêt général tandis que bien des représentants de l'Etat actuel paraissent peu s'en soucier, et n'hésitent pas à voter des lois dangereuses si elles peuvent assurer leur réélection. On lui répondrait alors, en l'invitant à rejoindre sous terre les fantômes de ses aïeux, qu'il ne comprend rien au progrès.
Les considérations précédentes sont assez évidentes, je pense, pour se passer de démonstration. La prétention de l'Etat à l'omnipotence ne paraît guère contestable. Elle arrive même à choquer les plus officiels de ses défenseurs. Un préfet, M. d'Auriac, déjà cité, remarquait dans une récente étude que, suivant les méthodes de la Monarchie, continuées, d'ailleurs, scrupuleusement par la Convention et tous les gouvernements successifs, les habitants des provinces « sont traités comme un pays conquis, comme une colonie lointaine, comme des hommes appartenant à une autre race que leurs gouvernants. » Ils reçoivent leurs autorités de la capitale et sont obligés de demander à Paris une permission pour les moindres actes : construction d'un marché, édification d'une fontaine, etc.
C'est, observe justement le même écrivain, la tradition des rois absolus faisant gouverner leurs provinces par des intendants, prédécesseurs de nos préfets.
Inutile de regarder longuement iautour de soi pour constater que l'absolutisme de l'Etat rappelle celui de l'ancienne Monarchie, mais considérablement aggravé. Il est aggravé parce que le législateur moderne, sentant son rôle éphémère, ne se préoccupe nullement des conséquences de lois édictées sous la pression quotidienne des fantaisies populaires. Le décret à voter, c'est quelque chose d'immédiat, satisfaisant en apparence les intérêts du
moment. Les incidences restant éloignées ne s'apercevront que plus tard. Esaii s'illustra jadis en enseignant aux âmes simples qu'un plat de lentilles présent vaut mieux qu'un droit d'aînesse lointain. Les législateurs de race latine suivent fidèlement l'exemple d'Esaii.
Si tardives cependant que soient les conséquences des lois inconsidérément votées, elles éclatent toujours avec la fatalité de l'obus explosant à la limite de sa trajectoire.
Oscillant sans cesse, légiférant au hasard, persécutant des catégories entières de citoyens, l'Etat a fini par devenir tellement insupportable et onéreux, que des foules d'opprimés chaque jour plus nombreuses se dressent maintenant contre lui. 11 viole les croyances, moleste les intérêts, berne le peuple d'irréalisables chimères et ne se maintient qu'au moyen de rivalités créées ou entretenues par ses soins. Son pouvoir, immense en apparence, mais que n'oriente aucun idéal, est à la merci de tous les hasards.
Le développement de l'Etatisme ne s'accompagne pas seulement de tyrannies oppressives, il engendre aussi la désorganisation des services dont l'Etat se charge progressivement.
Les généralités psychologiques qui précèdent vont nous permettre d'éclairer des faits récents, inexplicables lorsqu'ils demeurent détachés de leurs racines. Tels, les scandales de l'Imprimerie Nationale et la décadence de notre marine. Les commissions d'enquête qui les ont révélés cherchent encore vainement leurs causes. Le philosophe ne les cherche plus.
La reconstruction de l'Imprimerie Nationale, dont le besoin ne se faisait nullement sentir, — sauf pour les architectes, — devait coûter au budget 442.350 francs. D'af)rès les chiffres officiels fournis jiar la Commission de contrôle, il faudra dépenser environ 10 millions.
Les travaux devaient durer quatre ans. Commencés depuis sept, ils sont loin d'être terminés.
Les faits signalés par la Commission mettent en évidence le prodigieux sans-gêne avec lequel les fonctionnaires de l'Etat autocratique administrent ses deniers. Aucune entreprise privée ne survivrait à des conditions pareilles. Exemple : un escalier est construit. Achevé, il paraît peu décoratif; on le démolit entièrement pour le reconstruire. Plusieurs milliers de mètres de plancher en ciment armé sont péniblement établis; le travail fini, un chef de bureau rhumatisant affirme que le contact du ciment refroidit les pieds et expose à des bronchites. Immédiatement on détruit le plancher en ciment pour le remplacer par du bois qui étant de mauvaise qualité doit lui-même être refait. Coût : quelques centaines de mille francs, mais les précieux pieds du chef de bureau ne se refroidiront pas.
La plus complète fantaisie présidait à tous ces travaux. On avait acheté à grands frais des machines variées, mais ayant oublié d'aménager des fosses sous ces machines, il fallut démolir une partie de l'édifice. Et les millions coulaient sous l'œil serein d'un tas de braves employés qu'une telle incurie ne saurait toucher, puisque d'anonymes contribuables solderont les frais.
Innombrables sont les exemples analogues. Ils n'empêcheront pas assurément les socialistes de confier à l'Etat de pareilles entreprises au lieu d'en charger l'industrie privée, qui ne saurait — sous peine de faillite — se permettre les distractions et les négligences de fonctionnaires n'ayant rien à perdre.
Les gaspillages quotidiens, dont l'histoire de la construction de l'Imprimerie Nationale constitue le type, ne sont rien auprès de ceux qu'à révélés l'enquête sur notre marine de guerre. Fantaisies encore, mais sous une forme en vérité bien sinistre.
Le public a découvert avec stupeur que le lamen-
table état de notre marine l'avait en quelques années fait descendre du deuxième rang au cinquième, comme l'a montré M. Doumer.
» Ni unité de vue, ni efforts coordonnés, ni méthode, ni responsabilité définie, négligence, désordre et confusion », est-il écrit dans le rapport général de la Commission.
M. Ajam, membre de cette commission, évalue à 700 millions le coût du gaspillage.
Cette somme se trouverait doublée si on y ajoutait les 693 millions accordés en primes, d'après M. Caillaux, de 1899 à 1909 à notre marine marchande, primes dont le résultat fut, comme je l'ai prouvé dans un précédent chapitre, de précipiter sa décadence. « Nous avons dû commettre des erreurs de principe », disait le ministre à la Chambre en reproduisant les chiffres cités plus haut et en constatant l'abaissement progressif de notre commerce maritime.
De lourdes erreurs, en effet, mais dont le ministre qui les constate parait ignorer entièrement les causes. Il ne les soupçonne certainement pas issues du développement de l'Etatisme. L'ayant compris, ce politicien peu psychologue n'aurait pas proposé, comme il le fit, d'associer l'Etat à l'exploitation de nos grandes compagnies de navigation.
Les faits dévoilant le désordre et l'indifférence du personnel maritime de l'Etat atteignent parfois à l'invraisemblance. M. Ajam cite un cuirassé chargé d'une cuirasse trop lourde. On la change, elle devient trop légère. Force est de la remplacer encore. Le bateau flotte enfin. Coût : 3 millions.
L'accumulation de ces négligences arrive à être ruineuse, le prix de nos cuirassés est de 30 p. 100 plus élevé qu'en Angleterre. Et alors que nos rivaux mettent deux ans à construire un vaisseau de guerre, nous en employons cinq. « Notre manière actuelle de construire, dit M. Ajam, c'est l'Etatisme dans toute son horreur et la condamnation du monopole d'Etat. »
Des faits analogues se révèlent partout. A Toulon on constata lors des arrestations récentes de plusieurs fournisseurs de' l'Arsenal, qu'en 25 ans les marchandises n'avaient pas été vérifiées une seule fois à leur entrée! Les fournisseurs livrant ce qu'ils voulaient, encaissèrent des millions au préjudice du Trésor, sans que personne s'en soit ému.
«Chacun s'en fiche ». Telle est la vraie formule de l'administration Etatiste. Une pareille devise serait impossible dans l'industrie privée, caria faillite atteindrait vite le patron insoucieux et ne surveillant pas.
Le gâchis représentant une conséquence nécessaire de l'esprit Etatiste est universel. Aux colonies où la surveillance est nulle, il touche à l'invraisemblance. M. Messimy, dans son rapport, en a donné de tristes exemples. Les abus des fonctionnaires y sont sans bornes et nous ont partout aliéné les populations, considérées par eux comme taillables et corvéables à merci. Où passe l'argent extorqué en Indo-Chine par des nuées d'agents, au moyen des plus odieuses tyrannies? A des dépenses somptuaircs totalement inutiles. Un journal a résumé de la façon suivante quelques pages du rapport de M. Messimy sur ce sujet.
Les budgets sont abandonnés aux fantaisies individuelles. Aussi plus d'un projet extravagant s'est-il vu doter de larges crédits, et les indemnités do toutes sortes au personnel et les dépenses purement sompluaires pour les administrateurs pullullent-elles. L'un de ces derniers a inscrit à son budget 13.200 francs pour l'installation de l'électricité dans son palais. Beaucoup ont des autos. La plupart ont cinq ou six voitures. Et sur les 16.000 hommes de la garde indig'>nc, une partie est uniquement occupée à faire un service de domestiques. M. Messimy cite un inspecteur de cette garde qui en détourne à lui seul dix-neuf de leur emploi. Il se procure ainsi, sans bourse délier, cuisiniers, cochers, jardiniers, deux blanchisseurs pour madame, etc. On peut juger par là ce que ce peut être chez l'administrateur liii-mi"me.
Au milieu de ces gaspillages et de ce luxe, notre personnel administratif a pris des habitudes de mollesse et d'indolence. Kt mCme l'unanimité des témoignages est telle sur ce point qu'il faut bien, comme le laisse entendre M. Messimy, reconnaitre
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que tous ses membres ne sont plus à l'abri du soupçon d'improbité. Son incapacité s'est trahie par des faits étranges qui ■seraient bouffons, s'ils n'étaient si tristes.
Le même journal ajoutait non sans quelque naïveté : « L'usage des pots-de-vin qui double le poids des impôts directs disparaîtrait si l'on en établissait l'assiette d'une manière rationnelle et équitable. »
Je doute fort de la puissance attribuée à des règlements. Ce n'est certes pas eux qui pourront remédier à un désordre général ayant des sources beaucoup plus profondes.
La cause principale de la désorganisation de la marine, de l'Imprimerie Nationale et de la presque totalité des entreprises de l'Etat, est uniquement celle indiquée plus haut.
Tout ce que dirige l'Etat se trouve nécessairement fonctionnarisé, c'est-à-dire que les responsabilités, disséminées entre des milliers d'agents, s'évanouissent. Ces agents, divisés en bureaux distincts, ne possèdent nulle initiative, se jalousent férocement, et ne sont guidés par aucun intérêt commun. La cuirasse commandée par un bureau ne va pas à la coque commandée par un autre. Qu'est-ce que cela peut bien faire aux employés ? Les mêmes hommes, placés dans une entreprise particulière où la responsabilité est effective, se conduiraient tout autrement.
Les marines étrangères ont prospéré, parce qu'on y recourt de plus en plus à l'industrie privée, alors que nous étatisons progressivement la nôtre. Là surtout est le secret de leur supériorité et celui de notre décadence. Les autres nations descendraient aussi bas si elles se laissaient envahir par la religion étatiste.
Dans une très remarquable conférence publiée par la Jtevue politique et parlementaire^ M. Harold-Cox, membre du Parlement anglais, montre à l'pide d'exemples et de chiiîres catégoriques que, dans les rares
circonstances où le gouvernement anglais voulut exploiter lui-même des industries, ce fut toujours avec de grandes pertes, alors que gérées par des particuliers elles étaient très fructueuses. Telle l'industrie des télégraphes, dirigée jusqu'en 1870 par des Compagnies privées qui servaient 6 p. 100 à leurs actionnaires. Dès que l'Etat s'en empara, les bénéfices se changèrent en un déficit progressif atteignant maintenant 25 millions annuellement.
De semblables résultats ne sauraient surprendre. Ils sont la conséquence de lois psychologiques très sûres. Un homme privé d'initiative et surtout déchargé de responsabilité, voit aussitôt baisser sa valeur intellectuelle et productive dans d'énormes proportions. Les socialistes ont raison de ne pas vouloir le comprendre, car le jour où cette loi naturelle deviendrait évidente pour eux, il n'y aurait plus de socialisme.
Quoi qu'il en soit, l'Etatisme collectiviste progresse à grands pas chez les peuples latins. Les conséquences ruineuses du rachat de l'Ouest n'empêcheront nullement le rachat. d'autres lignes, ainsi que la création de monopoles variés qui augmenteront immensément encore une armée de fonctionnaires déjà si nombreuse. Il semble qu'un vent de folie dirige les ministres des finances portés au pouvoir depuis quelque temps. L'un d'eux proclama devant la Chambre, aux applaudissements des socialistes devenus ses maîtres, son intention de proposer d'attribuer à l'Etat le monopole des alcools et des assurances. Le Journal des Débats, publia au sujet de ces mesures les réflexions suivantes :
li faut nous aUendre, désormais, à voir la politique financière des monopoles tenir une place de plus en plus large dans les programmes électoraux, et pénétrer un jour ou l'autre dans la législation. Ce sera, sans doute, une politique de folie. Alors que tous les gens doués de quelque bon sens et d'un peu de prévoyance s'épouvantent des progrès de la centralisalir)n qui déjà nous écrase et qui paralyse tonte initiative indiviiluclle, alors que le nombre des fonctionnaires s'accroît sans cesse
dans une population qui n'augmente plus et met nos budgets en déficit, il est insensé de songer à charger l'Etat de nouvelles attributions et d'ajouter aux innombrables fonctions qu'il exerce celles de débitant de boissons et d'assureur. Grâce aux agissements de la majorité parlementaire, l'Etat après être intervenu dans toutes les branches de l'activité humaine au nom de la pitié, va subdiviser ses fonctions économiques sous les formes de difiérents monopoles, au nom de l'accaparement du capital au profit de la collectivité.
En effet, l'impôt sur le revenu sera le commencement de la main-mise de l'Etat sur le capital. Comment l'Etat socialiste s'arrêtera-t-il désormais dans cette marche vers la spoliation légale ? Les retraites ouvrières seront le commencement de la charité organisée par l'Etat. Comment s'arrêtera-t-il dans cette voie de philanthropie sociale? Le monopole de l'instruction sera le commencement de la centralisation de l'enseignement sous l'égide de l'Etat. Comment s'arrêtera-t-il dans cette voie de nivellement intellectuel ?
Lorsque l'esprit d'initiative, source vive des forces d'une nation, sera tari, le socialisme pourra tenter d'édifier son édifice social sur le terrain pourri de la décadence.
L'Etatisme a pour expression et soutien le fonctionnarisme. Etatisme et fonctionnarisme sont les deux faces d'une même chose. Pour réduire la puissance de l'Etatisnle on devra commencer par diminuer celle des fonctionnaires.
En raison de l'absorption progressive d'une foule de monopoles et d'industries, l'Etat s'est vu obligé d'augmenter considérablement l'importance des administrations, par l'intermédiaire desquelles s'exerce son action. Ces dernières forment maintenant des petits blocs féodaux dont chacun devient assez fort pour tenter d'imposer, comme le firent récemment les postiers, leur volonté à l'Etat.
Aujourd'hui, les fonctionnaires exigent un statut destiné à stabiliser une puissance et des privilèges déjà trop considérables.
Intimidée par leurs meneurs, la Chambre votera sûrement le statut réclamé. De toutes les mesures
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désastreuses acceptées par elle, aucune n'engendrera certainement de plus tristes conséquences.
Ce statut, comme l'a très bien expliqué un ministre des finances, avec lequel je suis d'accord pour la première fois, constituerait une oligarchie de fonctionnaires qui conduirait la France : « Si l'on écoutait certaines théories, le pouvoir ne serait plus à la nation, il serait aux fonctionnaires, on aurait cohstitué un véritable mandarinat. Ce ne serait pas la peine d'avoir fait la révolution pour tomber sous une telle domination. »
Reconnaître des droits particuliers à des agents révoltés ou qui ont soutenu par leurs souscriptions les employés insurgés, c'est se condamner à les avoir bientôt pour maîtres.
Ils le sont déjà trop. Le dernier des fonctionnaires, sous prétexte qu'il représente un fragment de l'Etat, se croit une sorte de potentat et traite le public d'après cette conviction. L'homme le plus éminent est pour lui un simple « assujetti ». Dans la correspondance officielle on le qualifiera de « sieur un tel ». Qu'il le reçoive derrière un guichet ou lui écrive, le fragment de potentat marque généralement au public un intense mépris.
Pour atténuer une situation, d'où résulte la désorganisation dont nous avons cité de si lamentables exemples, la conduite à tenir est diamétralement l'opposée de celle qu'on propose. Gardons-nous de voter un statut qui transformerait les fonctionnaires en personnages inamovibles, se gouvernant oux-mcmos, et sur lesquels les ministres et la Chambre demeureraient sans action.
Afin de rester maître de ses agents, l'Elat-palron n'a qu'à imiter les chefs d'industries iirivécs. Voit-on un grand magasin ou une grande usine accorder un statut à ses employés ? Ce sont des auxiliaires, gardt's soigneusement s'ils sont capables et congédiés dès qu'ils font preuve d'incapacité. Que l'Etat agisse de
même, acceptant seulement des auxiliaires sans leur constituer aucun engagement. Ils seront exactement alors dans la situation des auxiliaires dont le ministère des finances emploie souvent un millier.
C'est uniquement en faveur des services techniques, ingénieurs, télégraphistes, etc., que l'Etat pourrait établir un contrat de quelques années, dix ans au plus.
J'entends votre objection, ne la formulez pas. Si l'Etat n'offrait à ses employés aucune stabilité, il n'en trouverait plus, ou n'en trouverait que de médiocres.
Rassurez-vous. Votre supposition se réaliserait-elle, ce serait tant mieux. Les jeunes gens intelligents se tourneraient alors vers l'industrie ou le commerce et un grand bénéfice en résulterait pour le pays.
Malheureusement cet exode est tout à fait improbable. Les candidats seraient presque aussi nombreux qu'aujourd'hui. Les auxiliaires du ministère des finances cités plus haut ne gagnent pas plus de 5 à 6 francs par jour, et cependant on compte cinquante candidats, bacheliers ou licenciés, pour une place vacante.
Je n'insiste pas sur cette réforme, elle est trop capitale pour réunir beaucoup de suffrages. Un moment viendra cependant où la nécessité l'imposera, mais sera-t-elle encore possible?
L'Etatisme et son incarnation, le collectivisme, nous ont conduits à cet état d'esclavage mental où l'homme ne garde même plus conscience de son asservissement. La tyrannie de l'Etat se fait pourtant tellement oppressive et coûteuse qu'elle ligue contre lui une coalition d'intérêts profondément lésés. On commence à comprendre que le rôle du gouvernement n'est pas de se montrer industriel, hum^initaire ou philanthrope, qu'il n'a pas le droit d'imposer aux citoyens
ses affirmations ou ses négations religieuses, sa morale et son éducation ; que son vrai rôle enfin est uniquement de servir d'arbitre entre les partis, de veiller à la sécurité des citoyens au dedans par la police, au dehors par l'armée.
Vérités très banales sans doute, peu répandues pourtant. Souhaitons qu'une lente évolution nous afl'ranchisse de la tyrannie Etatiste mais n'y comptons pas trop. On remanie facilement sur le papier les lois d'une nation, mais comment transformer son âme?
Malgré les progrès de la civilisation et les dissertations de certains philosophes, la guerre n'a jamais cessé d'être une des principales occupations des peuples. 11 est douteux que les découvertes de la science la rendent moins fréquente. Il est certain qu'elles l'ont rendue plus meurtrière. Même en remontant aux grandes destructions de Gengiskhan et d'Attila, on citerait difficilement une phase de l'histoire oîi tant d'hommes soient restés couchés sur les champs de bataille qu'au siècle de l'électricité et de la vapeur.
Lorsqu'un phénomène se manifeste avec une aussi persistante régularité, on doit bien admettre qu'il traduit d'impérieuses nécessités. Protester contre sa fatalité serait donc aussi vain que de s'insurger contre la vieillesse ou la mort. Les luttes des peuples, d'ailleurs, ont été la source des plus importants progrès. On ne voit pas comment, sans elles, les premiers hommes seraient sortis de la barbarie et auraient pu fonder ces magnifiques empires où naquirent les arts, les sciences et l'industrie. Quelle grande civilisation n'a pas été guerrière? Quel est le peuple pacifique ayant joué un rôle dans l'histoire ?
Mais le moment n'est pas venu d'examiner les avantages ou les inconvénients des luttes périodiques auxquelles se livrent les nations. Nous nous bornons
actuellement à en constater la nécessité et en rechercher les causes psychologiques.
Ces causes sont variées. On peut placer au premier rang l'instinct naturel qui, dans toute l'échelle animale, conduit les forts à détruire les faibles. La civilisation l'atténue sans doute, mais ce qu'elle ne saurait atténuer, c'est l'antipathie profonde qu'engendrent entre les races les divergences de leur constitution mentale, divergences qui les amènent à des conceptions de vie très dissemblables et par conséquent à une conduite différente.
La plupart des luttes sont nées de ces divergences. Toutes les grandes guerres de l'humanité : guerres de conquête, de dynastie, de religion, de propagande, n'ont été le plus souvent que des guerres de races. Le conflit entre les Perses et les Assyriens, qui pour la première fois fit passer l'empire du monde des Sémites aux Aryens, fut une guerre de races. Guerre de races également la lutte entre les Grecs et les Asiatiques, entre les Romains et les Barbares, les Japonais et les Russes. Guerres de races encore, les luttes religieuses du Moyen Age. Qu'étaient en effet ces dernières, sinon une lutte de races défendant l'individualisme et la liberté de penser, contre celles qui réclamaient l'autocratie politique et religieuse avec ses dépendances : principe d'autorité, tradition et formalisme latins.
Considérer ces guerres comme résultantes uniquement de rivalités entre souverains serait avoir une vue bien superficielle de l'histoire. Ils n'ont jamais duré longtemps, les rois qui n'incarnaient pas l'idéal de leur peuple, ses passions et ses rêves.
Devons-nous espérer que les progrès de la civilisation et la fréquence des rapports unissant les peuples, puissent atténuer les antipathies d'origine psy-
chologique qui divisent les races? Des faits positifs permettent de répondre.
A l'époque récente encore où les communications étaient rares, difficiles et la connaissance des langues étrangères peu répandue, les différences psychologiques diversifiant les races demeuraient presque invisibles, masquées par le vernis superficiel d'une civilisation analogue dans les couches éclairées de l'Europe.
Aujourd'hui la facilité des communications et l'enchevétrement des intérêts commerciaux établissant entre les peuples des rapports constants, leurs différences de constitution mentale et le désaccord qu'elles engendrent surla plupart des questions, éclatent chaque jour. Entre individus de races différentes, l'accord n'est possible sur aucun sujet, tous étant envisagés à des points de vue différents. Les rapports prolongés entre eux accentuent simplement leurs dissentiments.
Donc, tandis que les intérêts des peuples les rapprochent, leur âme les sépare; au lieu d'avancer vers une fraternité plus grande, ils marchent vers une antipathie chaque jour plus sensible.
Elle a de nombreuses conséquences politiques et sociales, cette antipathie. Après avoir réduit les distances par la vapeur et l'électricité, les nations en arrivent maintenant à exagérer leurs armements et à s'entourer d'interdictions douanières qui coupent les relations et finissent par élever autour de chaque pays une véritable muraille de Chine. Cette muraille, la plupart des peuples, d'ailleurs, ne la trouvent pas encore assez isolante, et le mot d'ordre général aujourd'hui chez beaucoup de nations civilisées — que leur gouvernement soit autocratique ou libéral — est l'expulsion des étrangers. L'Amérique, après avoir, de même qu'en Australie, voté celle des Chinois, interdit maintenant l'accès de son territoire aux bateaux chargés d'émigrants pauvres; les trades-unions anglaises réclament bruyamment le renvoi des ouvriers étrangers : le aoiivernement russe, obéissant à des vœux
populaires, plus puissants souvent que la volonté des despotes, est obligé d'expulser les Juifs des grandes villes. Leur expulsion est réclamée également en Allemagne par un parti dont les adhérents deviennent très nombreux. Le gouvernement prussien expulse les Polonais et les Italiens qui travaillaient à ses chemins de fer. Le gouvernement suisse lui-même, après avoir rejeté en 1892 le projet de refuser du travail aux ouvriers étrangers, exige maintenant dans ses traités avec les entrepreneurs pour fournitures militaires, l'emploi exclusif d'ouvriers locaux. Les mêmes tendances s'observent du reste partout, en France également. Que le vingtième siècle soit l'âge de la fraternité universelle, constitue une proposition fort douteuse. La fraternité entre races différentes n'est possible que lorsqu'elles s'ignorent. Rapprocher les peuples en supprimant les distances, c'est les condamner à se mieux connaître, et comme conséquence à se moins supporter.
Nous ne sommes d'ailleurs qu'à l'aurore du mouvement général de toutes les nations contre l'envahissement étranger. Des gouvernements édifiés sur les principes les plus opposés, depuis l'autocratisme absolu jusqu'aux républiques les plus libérales, en arrivant aux mêmes mesures, il faut bien admettre qu'elles répondent à quelques nécessités inqiérieuses. Les haines de races ne suffiraient pas seule? à les expliquer.
L'instinct qui pousse aujourd'hui tous les gouvernements dans la même voie est assez inconscient encore, mais il a des bases psychologiques très sûres. L'influence prépondérante des étrangers est un infaillible dissolvant de l'existence des Etats. Elle ùte à un peuple ce qu'il a de plus précieux : son âme. Quand les étrangers devinrent nombreux dans l'empire romain, il cessa d'être. Supposez une nation comme la nôtre, où la population décline, entourée de pays où la population s'accroît constamment. L'immigration de ces peuples étrangers, si on la tolère, est fatale.
Pas de régime militaire à subir, peu ou pas d'impôts, un travail plus facile et mieux rétribué que sur leur territoire natal. L'hésitation pour eux est d'autant moins possible que le choix entre divers pays ne leur est pas loisible, tous les autres les repoussant. L'invasion des foules étrangères devient, dans ce cas, très redoutable puisque ce sont, naturellement, les éléments inférieurs, incapables de se suffire à eux-mêmes chez eux, qui émigrent. Nos principes humanitaires nous condamnent à subir une invasion croissante d'étrangers. D'après la quantité d'émigrés qu'elle contient, Marseille pourrait être qualifiée de colonie italienne. L'Italie ne possède même aucune colonie renfermant un pareil nombre d'Italiens-. Si ces invasions ne sont pas enrayées, en peu de temps un tiers de la population française sera devenu allemand et un tiers italien. Que peut être l'unité d'un peuple ou simplement son existence, dans des conditions semblables? Les pires hécatombes des champs de bataille seraient infiniment préférables à de telles invasions.
C'est un instinct très sûr qui enseignait aux anciens la crainte des étrangers; ils savaient bien que la valeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais à celui de ses citoyens.
Des lignes précédentes, nous conclurons que les progrès de lu civilisation sont impuissants à diminuer les chances de lutte entre les peuples. Ils les diminueront d'autant moins, qu'aux causes psychologiques de dissentiment, décrites plus haut, la civilisation vient ajouter des motifs d'ordre économique que nous aurons à examiner bientôt.
Les philosophes et les philanthropes auront donc certainement à gémir pendant longtemps encore sur les calamités déchaînées par les guerres. On peut d'ailleurs les consoler en leur montrant qu'une paix universelle accordée par quelque puissance
FACrEURS PSYCHOLOGIQUES DES LUTTES GUERRIÈRES 89
magique marquerait la fin immédiate de toute civilisation et de tout progrès, le retour rapide à la plus épaisse barbarie. « La certitude de la paix, écrit avec raison M. de Vogiié, engendrerait, avant un demisiècle, une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres. »
Assurément les guerres ne sont pas sans inconvénients; elles en présentent même de très sérieux; mais il importe d'établir, les avantages une fois mis en présence des inconvénients, de quel côté penche la balance?
Les inconvénients des guerres sont de trois ordres : perte d'argent, perte d'hommes, affaiblissement de la race.
Les pertes d'argent n'ont qu'une importance légère. L'histoire nous le montre : toujours les peuples trop riches disparaissent devant les peuples pauvres. Appauvrir une nation n'est donc pas forcément lui nuire. Les statisticiens enseignent que l'Allemagne a dû dépenser déjà beaucoup de milliards pour garder nos provinces conquises, et que toutes les puissances de l'Europe en consacrent annuellementun grand nombre à leurs armements. Je n'y vois que d'assez faibles inconvénients. Evidemment, plusieurs nations marchent vers la faillite. Cela n'aura guère d'autre conséquence que de stimuler un peu leur énergie et les habituer aux privations. Il faut d'ailleurs considérer ces inévitables dépenses militaires comme une sorte de prime d'assurance payée par les divers pays pour éviter l'envahissement et le pillage. Voit-on en Europe un peuple, excepté ceux dont la défaite ne profiterait à personne, capable de subsister un seul jour sans armée? 11 serait immédiatement annexé à quelque puissante nation, et écrasé d'impôts infiniment plus lourds que ceux qu'exigeait son armement.
Sans doute les gouvernements et les peuples vantent très haut les bienfaits de la paix et en font le thème
le plus habituel d'une foule de beaux discours, mais personne ne croit à cette paix dont tout le monde parle. Chacun sait bien en effet qu'à l'instant précis où une grande nation présenterait une infériorité, même momentanée, de sa puissance militaire, elle serait instantanément envahie et pillée par ses voisins plus forts. Nous en avons eu la preuve manifeste au lendemain de la bataille de Moukden, qui annulait pour longtemps la puissance militaire de la Russie notre alliée. Sans perdre un instant, l'Allemagne nous- chercha au Maroc les plus tatillonnes disputes dans l'espoir de nous pousser à une guerre, qu'elle hésitait à déclarer pour d'aussi futiles motifs, afin de ne pas trop effrayer l'Europe. Les recueils des dépèches diplomatiques font preuve de l'insolence avec laquelle nous étions traités. Et si l'empereur d'Allemagne renonça définitivement à cette guerre^ ce fut sous la seule crainte de voir ses ports bombardés par l'Angleterre, rangée nettement de notre côté.
Du moins la leçon servit et immédiatement les grandes nations accrurent leurs armements. Ce fut justement la nécessité d'élever les impôts pour suffire aux dépenses de ces armements qui amena la crise politique dont souftre si profondément l'Angleterre obligée de consacrer plus d'un milliard par an à sa marine. En attendant qu'ils se battent à coups de canon les peuples se battent à coups de millions.
Le deuxième inconvénient des guerres mentionné plus haut, la destruction d'hommes, n'est à compter que par ses conséquences lointaines. Les batailles de Napoléon coûtèrent trois millions d'hommes. Etant donné qu'elles ont occupé les peuples pendant vingt ans, créé une légende glorieuse à une race, tout en satisfaisant l'instinct de destruction qui est un des pins impérieux de la nature humaine, on peut envisager cette hécalombe avec assez de résignation.
FACTEURS PSYCHOLOGIQUES DES LUTTES GUERniÈRES 91
Son seul résultat fâcheux, et en vérité l'unique inconvénient sérieux des guerres, est que les morts violentes, frappant les éléments virils les plus robustes d'une nation, réduisent l'accroissement futur de la population et augmentent sa débilité. Cette conséquence n'est vraiment redoutable, d'ailleurs, que pour les peuples dont la population reste stationnaire.
En nous montrant ce que les guerres ont coûté à l'humanité, les statisticiens oublient toujours d'évaluer ce qu'elles lui ont rapporté. C'est cependant une des faces du problème qu'il ne faut pas négliger.
Parmi les nombreux avantages des guerres, notons d'abord la formation d'une âme nationale. Par elles seulement cette âme peut naître et se fixer. Or, sans âme nationale, pas de civilisation possible pour un peuple.
L'âme nationale, les guerres la consolident en cas de victoire et accroissent considérablement sa force en cas de défaite. léna fut, dit-on, un désastre pour l'Allemagne. Ptien de moins sûr, car sans ce prétendu désastre l'unité et la puissance de l'empire allemand eussent été peut-être reculées de plusieurs siècles. Si nous n'envisagions les événements que par leurs conséquences lointaines, nous pourrions même assurer que c'est pour la France, et non pour l'Allemagne, qu'Iéna fut un désastre.
Laissant de côté ces influences indirectes des luttes de races, il en est de très immédiates et parfaitement appréciables, dont l'importance ne saurait être méconnue. Les dernières guerres ont mis l'Europe sous les armes; quel en fut le résultat ? La ruine des finances, disent les statisticiens; un relèvement sérieux du caractère des peuples, pourraient ré|)ondre les psychologues à ces honnêtes bureaucrates. Sans
le régime militaire obligatoire auquel la population mâle de l'Europe est aujourd'hui soumise, l'anarchisme, le socialisme, et tous les dissolvants de la civilisation moderne eussent progressé à pas de géant. Les vieux fondements religieux sur lesquels s'édifièrent les sociétés modernes tombaient en rjiine, et nous n'avions rien trouvé pour les remplacer. Le. régime militaire fut le maître qui nous enseigna un peu la patience, la fermeté, l'esprit de s^acrifice et nous procura une sorte d'idéal provisoire. Seul, il a pu lutter contre l'égoïsme et la mollesse envahissant les peuples. C'est un impôt fort lourd que le service militaire, et rappelant les plus dures périodes du servage antique; mais un impôt sans lequel les sociétés européennes deviendraient rapidement la proie des éléments barbares que chacune d'elles contient. Les dieux des vieux âges coûtaient moins cher sans doute, mais leur sceptre est tombé.
Cette influence morale du régime militaire sur le caractère des peuples a une telle importance qu'on ne saurait trop y insister. Le maréchal de Mollke l'a mise en évidence dans ses Mémoires par le passage suivant, qui mérite d'être médité.
Les jeunes gens, dit-il, ne subissent que pendant un temps relativement court l'influence bienfaisante de l'école. Heureusement, chez nous, au moment où cesse l'instruction individuelle, commence l'éducation proprement dite, et aucune nation n'a reçu dans son ensemble une éducation comparable à celle que la nôtre a eue par le moyen du service militaire. On a dit que c'était le maitre d'école qui avait remporté nos victoires. Mais la science seule ne suffit pas pour élever l'homme à un niveau moral tel qu'il soit prêt à donner sa vie pour une idée, pour l'accomplissement d'un devoir, pour l'honneur et la patrie, et c'est à cela que tend toute l'éducation de l'homme. Ce n'est pas le maître d'école, c'est le véritable éducateur, l'état militaire, qui a gagné nos batailles, qui a donné pendant seize ans consécutifs à nos générations leur entraînement corporel et intellectuel, les a dressées à l'ordre, à la ponctualité, à la probité, à l'obéissance, à l'amour de la patrie, à l'énergie virile.
L'utilité du régime militaire ne se borne pas an
rehaussement du caractère. C'est à lui principalement que sont dus les plus grands progrès de l'industrie moderne, surtout en ce qui concerne le travail des métaux. Les recherches faites pour perfectionner les armes, ont doté l'industrie d'une précision scientifique et d'une hardiesse absolument inconnues il y a cinquante ans. De même les nécessités stratégiques amenèrent l'extension des réseaux de chemins de fer, et furent l'origine de la plupart des perfectionnements dans l'art naval.
Les guerres, ou simplement les menaces de guerre, sont donc un des plus puissants stimulants moraux et matériels des peuples. L'esprit militaire constitue la dernière colonne soutenant les sociétés modernes, et, pour cette raison mériterait la reconnaissance des peuples qui le maudissent. Ne déplorons pas trop l'antipathie réciproque des races. Sans elle, disparaîtrait toute crainte de guerre et, du même coup, notre civilisation.
Si les arguments qui précèdent restaient sans action sur l'àme sensible, mais peu clairvoyante, des philanthropes, on pourrait placer sous leurs yeux les conséquences de la paix forcée pour un peuple. Un seul pays, l'Inde, jouit des bienfaits d'une tranquillité absolue depuis un siècle. Elle est une des plus vastes et des plus populeuses contrées du globe. L'expérience faite sur une aussi large échelle présente donc un grand intérêt.
Les conséquences de cette paix forcée, imposée à 300 millions d'hommes par la main puissante de l'Angleterre, n'ont pas été longues à se produire. Rien n'entravant plus le développement de la population, elle acquit d'immenses proportions, augmentant d'après les statistiques, de plus de 30 millions pendant ces vingt dernières années; sa densité par kilomètre carré pour les régions habitables
dépasse du double celle des pays les plus peuplés de l'Europe.
11 en est résulté, c'était fatal, une misère aussi générale que profonde. Elle serait bien autrement intense encore si, suivant la vieille loi de Malthus, d'inévitables famines ne venaient décimer d'une façon périodique cette effrayante fourmilière. Or, ces famines, malgré les télégraphes et les chemins de fer, sont des désastres laissant loin derrière eux les plus sanglantes batailles. La seule province d'Orissa, en 1866, a vu périr de faim un mi. ion d'hommes; 1.200.000 sont morts en 1868 dans le Punjab. En 1874, 1.300.000 Hindous furent enlevés par la famine dans le Dekkan. Que sont nos guerres comparées à de pareilles hécatombes ? Et la mort par la faim est-elle vraiment si supérieure à la mort par le canon, qu'il faille éviter à tout prix l'une pour se résigner à l'autre ?
Les dissertations sur les avantages ou les inconvénients de la guerre ne présentent au surplus qu'un intérêt purement théorique. Nous n'avons pas à la choisir, mais bien à la subir, et par cela même mieux vaut en considérer seulement les côtés avantageux et surtout nous y tenir prêts.
Le meilleur moyen de préparation aux luttes possibles est de développer cet ensemble de sentiments qui forme ce que l'on appelle l'esprit militaire. II constitue la véritable puissance d'unearmée. Sans lui, et quel que soit son armement, un peuple n'est plus qu'un inconsistant troupeau sans résistance. Considérons donc comme les pires ennemis de la patrie, comme de dangereux malfaiteurs, les écrivains et les orateurs qui s'efforcent de détruire cet esprit dans les âmes. Le jour où il serait annihilé, rien ne nous resterait à perdre. La plus destructive des invasions melliait fin à notre histoire.
Répétons-le sans cesse, et ayons toujours présentes à la pensée les sombres prévisions des écrivains militaires des divers pays sur les conséquences de la prochaine guerre qui menace l'Europe. N'oublions pas qu'elle sera une de ces luttes finales comme l'histoire en a déjà enregistré plusieurs et qui amènent la disparition définitive et totale de l'une des nations aux prises. Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront méthodiquement ravagées jusqu'à ce qu'elles ne renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme.
Ayons ces notions bien vivantes dans l'âme quand nous élevons nos enfants et nos soldats, et abandonnons aux rhéteurs les vains discours sur le pacifisme, la fraternité et autres futilités qui font songer aux discussions théologiques des Byzantins alors que Mahomet pénétrait dans leurs murs.
Des questions autrement vitales nous sollicitent. Pour éviter, ou tout au moins reculer la lutte, il faut être prêt à la supporter. Si elle devient inévitable, rappelons-nous que la victoire ne sera pas du côté des armées les plus nombreuses, mais de celui où se coaliseront les plus résistantes énergies.
La guerre est question de psychologie tout autant que de stratégie. Aucun grand capitaine ne l'a ignoré. «A la guerre, dit Napoléon, tout est moral, et le moral et l'opinion font plus de la moitié de la réalité. » Peu importent les pertes. Le succès reste à qui sait le mieux les supporter. Abaissez le caractère des soldats et vous aurez les cohues de Xerxès. Elevez ce caractère, et vous aurez les guerriers de Léonidas. S'il est démontré que la valeur des armées se mesure au niveau de leur caractère beaucoup plus qu'à leur nombre, on voit que la guerre constitue bien, comme je le disais à l'instant, un problème psychologique. Ainsi rentre-t-elle essentiellement dans le cadre de ce livre.
Un raisonnement très simple fera aisément saisir
l'importance du rôle joué, dans les batailles par les facteurs psychologiques.
Tous les écrivains militaires s'accordent à reconnaître que la quantité d'homrhes dont une armée peut supporter la perte sans renoncer à la lutte est limitée. Des expériences séculaires le prouvent : dès qu'une armée laisse sur le champ de bataille 20 p. 100 de son eiîectif, elle se considère comme vaincue. Ce chiffre de 20 p. 100 constitue ce qu'on pourrait appeler la limite démoralisatrice. La déroute n'est bien évidemment que le résultat d'une impression purement psychologique et nullement une nécessité inéluctable, puisque l'armée, ainsi décimée, possède encore les quatre cinquièmes, soit la plus grande partie de son effectif. Supposons maintenant qu'une puissance magique influence le moral de l'armée vaincue au point de la déterminer à une lutte indéfinie, ce qui, précisément, fut le cas des Japonais. Par ce fait seul que nous aurons modifié son état mental, et sans transformer ni son armement ni sa tactique, la défaite va se changer en succès. La lutte continuant indéfiniment, le vainqueur finira forcément par perdre, à son tour, le cinquième de son effectif et atteindra alors ce que nous avons appelé la limite démoralisatrice. L'ayant dépassée, comme il ne possède pas le pouvoir de résistance magique dont, par hypothèse, j'ai doué son adversaire, c'est lui qui entrera en déroule. De vainqueur, il deviendra vaincu.
Ce pouvoir miraculeux, décuplant la résistance des armées, n'est nullement inaccessible. Il dépend de l'éducation donnée aux soldats, de l'âme qu'on leur inculque. Certains sentiments peuvent constituer une force plus irrésistible que le nombre. L'histoire en fournit d'illustres exemples.
L'énergie du caractère n'est pas le seul facteur d'ordre psychologicjue intervenant dans le succès des
guerres. Un autre existe d'importance égale : je veux parler de la communauté de conduite ou, si l'on préfère, de doctrine. Elle représente le fruit d'une éducation spéciale, forcément très longue. Ses elTets ne se produisent que lorsqu'elle est arrivée à ancrer certaines notions dans l'inconscient de tous les officiers d'une armée. Alors seulement, ces derniers envisagent, avec une même optique mentale, les situations les plus inopinées et s'y comportent, par conséquent, de façon identique. La lecture des Mémoires du maréchal de Moltke montre les résultats de cette communauté de doctrine. On y voit, à chaque page — et l'auteur n'omet pas de le faire remarquer, — que lorsque, dans la guerre franco-allemande, une évolution imprévue de l'ennemi obligeait l'état-major à prescrire de nouveaux mouvements, ceux-ci étaient généralement commencés avant que l'ordre fût arrivé. Les Mémoires de nos généraux sur la guerre de 1870 révèlent, au contraire, qu'ils attendaient invariablement des instructions et ne bougeaient jamais sans en avoir reçu. Les premiers possédaient la discipline inconsciente, la seule permettant l'initiative; les seconds ne connaissaient malheureusement que celle du corps. Avec une très petite armée, la discipline externe suffit. Avec une grande armée, la discipline interne devient indispensable. Une éducation intelligente peut seule la créera
1. Je recommande à ce sujet la lecture d'un ouvrage publié par le Commandant d'Etat-Major Gaucher sous ce litre: Psychologie de la Troupe et du Coiii-
mandemenl. 11 y a réuni les conférences faites à des officiers en pronaiU pour base les principes exposés dans mes deux ouvrages : ['sychologie des Jouks. Psychologie de l'éducation .