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CHAPITRE VII

Influences psychologiques de l'enseignement universitaire.

Leibniz disait qu'avec l'éducation on peut transformer un peuple en cent ans. Il aurait pu ajouter aussi qu'avec une éducation mal adaptée, on déforme la mentalité d'un peuple en beaucoup moins de temps.

Les succès scientifiques, industriels et économiques des Allemands, nés de leur enseignement universitaire depuis un siècle, ont justifié l'assertion de Leibniz.

La décadence oîi nous conduisent nos méthodes classiques tend à vérifier également ce que je viens de dire sur les conséquences d'une éducation mal adaptée aux besoins d'un peuple. C'est un triste système celui qui crée un nombre immense de déclassés et de révoltés, qui fabrique tant de théoriciens bavards, incapables d'être utilisés dans un laboratoire ou une usine, et aptes seulement à répéter les démonstrations de leurs manuels.

Le problème de l'éducation est avant tout un problème de psychologie. Or, les principes fondamentaux de notre éducation classique, des écoles primaires aux écoles supérieures, reposent sur une série d'énormes erreurs psychologiques. Il en est résulté que notre Université est devenue une des causes |)riii(:ipalcs de l'anarchie sociale qui nous ronge et de la décadence qui nous menace.

Par un après-midi d'hiver assez sombre, je vis

entrer chez moi un grand vieillard, la physionomie fine, l'œil perçant. Il tenait à la main ma Psychologie de l'éducaiion, dont la neuvième édition venait de paraître, et, sans autre préambule, me tint ce discours :

« Notre système d'éducation ne peut durer. L'Université conduirait la France au dernier degré de la décadence. Je suis sénateur, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, ancien professeur à la Faculté, et possède, par conséquent, plusieurs tribunes. L'attention doit être attirée sur les idées que vous avez exposées. Il faut m'aider dans cette tâche, en me fournissant des notes, des renseignements, pour un discours documenté au Sénat. »

Je ne connaissais pas personnellement alors mon interlocuteur et savais seulement qu'à l'époque où il exerçait sa profession, il passait pour le plus habile chirurgien de son temps. Une telle indication suffit à préciser son nom.

La visite de l'illustre académicien se répéta plusieurs fois. Le résultat de nos discussions fut que, pour changer notre enseignement, il serait nécessaire de transformer d'abord l'âme des chefs de l'Université finis celle des professeurs et enfin celle des parents et des élèves. Devant cette évidence, l'éminent sénateur renonça de lui-même à son discours.

Peu de questions suscitent autant de livres, de documents et de brochures que l'éducation. Aucune ne montre mieux combien restent tenaces les idées héréditaires des [)euples et par quelle impérieuse tyraniiipi le passé les enchaîne.

Le problème de l'éducation française donne lieu, en elTet, à^ette double constatation : nécessité universellement reconnue d'une réforme et impossibilité complète de la réaliser.

Législateurs, professeurs, savants, lettrés, sont una-

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nimes à trouver notre système d'enseignement détestable et à répéter que le temps passé au lycée et à l'école primaire est un temps perdu. Personne n'ignore que l'homme désireux de réussir dans la vie doit refaire tout seul son instruction et consacrer la seconde partie de son existence à détruire les illusions, les erreurs et les modes de penser acquis dans la première.

L'accord est complet sur tous ces points et cependant, malgré les efforts journellement tentés, notre système d'éducation n'a réalisé aucun progrès depuis cinquante ans. Chaque changement n'aboutit, au contraire, qu'à accentuer ses défauts.

Il est utile de mettre en évidence les causes de cette singulière impuissance. Une idée erronée se trouve nécessairement à la base de toutes les réformes si vainement essayées. Remanier des programmes n'est pas changer l'erreur psychologique qui les inspire.

Si nous modifions toujours sans succès les règlements universitaires, c'est parce que ce sont les méthodes d'enseignement et non les programmes qu'il faudrait changer. Jamais nos professeurs n'ont pu arriver à cette conviction. Ils ne se rendent pas compte qu'avec leurs procédés mnémoniques, leurs raisonnements théoriques, a])straits, sans base concrète, l'élève ne saurait apprendre à observer, réfléchir, raisonner, juger et acquérir de la méthode.

Au lecteur qui voudra étudier l'impuissance irréductible des universitaires à saisir les causes de la faiblesse de notre éducation, je recommande la lecture des deux discours sur l'enseignement prononcés devant l'Association française pour l'avancement des sciences, par M. Lippmann, professeur à la Faculté des sciences de Paris, et M. Appell, doyen de la même Faculté.

M. Lippmann commence par prouver — et sur ce point, il est d'accord avec tous ses collègues — que l'enseignement à ses divers degrés est tombi'^ en France à un niveau extrùmemont bas. La supériorité écra-

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santé de l'enseignement des universités allemandes et leur influence mondiale lui semblent démontrées.

Impressionné par de tels faite, le distingué physicien a réfléchi longuement sur les causes du mal et sur les remèdes.

Sa laborieuse méditation n'a pas été heureuse. Ses conclusions prouvent uniquement à quel point de grands spécialistes sont incapables d'observer et de raisonner dès qu'ils s'écartent de leur spécialité. Il n'irait pas loin le pays gouverné par un aréopage de savants, comme de candides philosophes l'ont jadis proposé!

Si M. Lippmann n'était pas un homme grave, parlant devant des gens très graves, on le soupçonnerait volontiers de s'être moqué de ses auditeurs.

Ce qu'il leur a révélé est, en efi'et, bien singulier. « Notre enseignement ne demeure si déplorable, dit-il, que parce qu'il vient de Chine et a été importé par les Jésuites ! » Quant à le réformer, rien n'est plus aisé. Il suffirait de « libérer les Universités du joug du pouvoir exécutif... » et lui « retirer la collation des grades». Etrange aberration ! Toute la puissance du pouvoir exécutif ne se borne-t-elle pas à signer les diplômes que l'Université seule délivre! Il faut fermer les yeux à l'évidence pour découvrir de telles causes à une situation créée uniquement par nos méthodes d'enseignement.

Les conceptions de M. Lippmann sont, comme on le voit, d'une naïveté un peu excessive. Celles émises par M. Appell, dans son discours, méritent, au même degré, un semblable qualificatif. Chaque ligne trahit l'incertitude de la pensée. On en jugera par les extraits suivants :

L'administration voit le mal et cherche activement le remède ; il consisterait surtout à établir des relations suivies entre les écoles normales primaires et l'enseignement supérieur (!!).

Plus loin, il propose comme grande réforme la

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suppression d'une partie des cours du Muséum et sa transformation en « Institut national des collections ». L'auteur a fini par sentir la faiblesse de pareilles idées. Dans un article récent, il revient sur le même sujet et assure que :

La première réforme serait le classement des matières des programmes par valeur utilitaire et la seconde l'application de ce rapport dans l'université active comme dans son administration, tel enseignement restreint et tel autre élargi, telles chaires supprimées et telles autres créées.

On le voit, aucun de ces éminents spécialistes n'est encore arrivé à comprendre que ce qu'il faut modifier ne »ont pas les programmes, mais les méthodes. Proposer d'allonger ou de raccourcir les premiers, de supprimer certaines chaires ou d'en fonder d'autres, représente une phraséologie vaine, sans nulle idée directrice pour soutien.

Dans le numéro même de la revue où paraissait le discours cité plus haut se trouvait un travail de M. Le Chatelier, très apte à faire saisir aux nombreux universitaires, raisonnant comme M. Appel, la différence séparant l'homme dont l'éducation pratique a formé le jugement et celui qui s'est borné à apprendre des manuels et des théories abstraites. L'auteur suppose, cas d'ailleurs plusieurs fois observé, deux ingénieurs chargés d'installer des fours Siemens à chaleur régénérée. Impossible d'utiliser les indications livresques, car il existe une centaine de modèles de ces fours, et rien ne servirait même de les connaître tous, la conduite de chacun d'eux variant entièrement, suivant les innombrables qualités de charbons employées. L'homme des manuels est complètement perdu. Il tâtonne au hasard, et, après avoir fait dépenser à son usine des sommes considérables et un temps précieux, en est réduit à recourir aux lumières d'un spécialiste. L'ingénieur dont l'instruction n'a pas été édifiée uniquement, comme en France, sur la mémoire, et dont le jugement scientifique s'est exercé

sur des réalités, procède d'une façon très différente.

Dans une série d'observations, il s'astreindra à ne faire varier à la fois qu'une seule des conditions de Texpérience : un . jour le mode de soufflage, un autre la nature du charbon ou enfin la quantité d'eau envoyée au cendrier. Ces tentatives .. méthodiques lui permettront de juger dans chaque cas des j résultats de telle ou telle modification et le conduiront peu à ' peu à obtenir une marche normale de son gazogène. Le temps perdu sera minime et la dépense insignifiante.

Chaque période de l'histoire des peuples réclame une éducation nouvelle, parce que le milieu change et que naissent de nouvelles nécessités. Le tort de 1 la nôtre est de n'avoir pas su évoluer. "

L'éducation française, écrivait récemment un ancien ministre, M. Hanotaux, est purement livresque. Nos jeunes hommes sont traînés jusqu'à vingt-cinq ans sur les bancs des écoles où tandis que leurs culottes s'usent, leur esprit s'amincit ; ils n'apprennent plus rien à la fin qu'à répéter des leçons verbales et formelles qui les rendent remarquablement inaptes à la vie. L'existence de notre élite tourne ainsi à un remuement de paperasses indifférentes ou au repolissage sempiternel de formules déjà usées. Cette ignorance, ce dédain des réalités, cette fausse appréciation des valeurs sociales est la base de notre éducation moderne : elle contamine la plupart de nos professions libérales.

Certains principes formulés en quelques lignes ont parfois des conséquences dont l'exposé demande- J rait un volume. Les principes psychologiques si 1 erronés qui servent de base à notre enseignement supérieur i, secondaire et primaire ont fini par s'in-

1. Les mêmes méihodes mnémoniques fonl la base de tout enseignemeiil universitaire, de l'école primaire aux facultés de médecine. Le Matin du 18 mars 1910 a publié le manifeste suivant signé d'un grand nombre de médecins à propos du concours d'agrégation.

« Ce que nous demandons, disent-ils, parce que cela est notre intérêt en même temps que l'intérêt public, c'est un enseignement pratique et tec/iuique. Quand dans nos différents congrès médicaux, à Paris et à Lille, nous réclamons cette réforme, ou néglige de nous répondre. Le concours d'agrégation est émineiiimenl injuste. On ne peut juger un candidat sur une composition écrite. Les épreuves de ce concours sont toutes tkéoriques. Les éprcui:es pratiques, qui seules devraient compter, n't.ristent pas. »

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sinuer jusque dans l'enseignement technique. Ils sont appelés à ruiner notre industrie nationale.

Notre université ne donne pas et n'a jamais cherché d'ailleurs à donner les qualités de caractère qui font la vraie valeur de l'homme dans la vie. Elles sont très inutiles il est vrai pour le professeur ou le bureaucrate, mais indispensables dans toutes les autres professions et tous les métiers.

Les Anglais y attachent au contraire une importance considérable. Les faits observés dans leurs colonies auraient suffi à leur montrer cette importance. Les Hindous doués d'une mémoire merveilleuse réussissaient admirablement dans les examens conduisant aux emplois supérieurs du gouvernement de l'Inde, et pourtant après des expériences répétées, il fallut, par suite de l'infériorité manifeste de leur caractère, les éliminer progressivement.

Le passage suivant du remarquable ouvrage de M. Chailley L'Inde britannique fera parfaitement saisir la différence établie par les Anglais entre l'instruction purement intellectuelle et les caractères.

Les Hindous n'allèguent jamais que talent et habileté; les Anglais se préoccupent surtout du caractère. Qu'est-ce? C'est la valeur morale de l'homme : le sang-froid, quand il s'agit de décider, et la rapidité quand il s'agit d'agir; la conscience, pour tenir tête à qui tente ; l'énergie, à qui menace. C'est le sentiment du devoir envers le pays et envers soi-même. L'intelligence, attestée par de brillants concours, des discours éloquents ou d'ingénieux écrits, les Anglais n'*;n font que le cas qui convient. Ce sont pour eux des mérites de second ordre.

Lord Lawrence n'était certes pas, en son temps, le civilian le plus orné de talents, le plus doué d'habileté. On le choisit cependant entre tous pour en faire un vice-roi : c'est qu'il possédait au suprême degré ces dons incomparables, la droiture, la volonté.

Comment se cultivent ces qualités de caractère dont les plus utiles sont l'empire sur soi et la disci-

pline? Je n'ai pas à l'examiner ici l'ayant déjà fait ailleurs V.

Si le lecteur désire connaître, en regard des tristes procédés mnémoniques et des raisonnements vides de notre Université, des méthodes fixant définitivement les choses dans l'esprit, je pourrais l'engager à visiter les établissements d'enseignement de l'Allemagne. Mais il retirerait trop d'humiliation de son voyage. Je lui conseillerai donc seulement la lecture du livre de Buyse sur les systèmes américains d'éducation, ouvrage auquel l'Académie royale- de Belgique vient de décerner une de ses plus hautes récompenses. En voici un court résumé, emprunté au professeur Jacquemin :

Toute l'éducation et toute l'instruction américaines reposent sur l'effort personnel ; le système appliqué dès la première année de l'école primaire s'élargit avec l'âge, les exercices pratiques sont toujours à la base, quand bien môme i! s'agirait de littérature : celle-ci devient un travail de laboratoire, car elle s'associe intimement avec le dessin et le modelage. Foin de l'enseignement par la parole du. maître ! On fait agir les enfants comme s'ils étaient seuls au monde, en toute liberté ; de même que dans les sciences pures et appliquées l'élève arrache aux appareils et au matériel d'expérimentation le secret des phénomènes et des lois qui les régissent, de même toutes les branches d'enseignement, jusqu'aux plus abstraites, sont présentées sous

1. Les extraits suivants d'une lettre reçue de M. le capitaine d'état-major G... du 21' dragons, condensent parfaitement les principes que j'ai exposés et qui sont tout aussi applicables aux élèves d'une classe qu'à des recrues.

« Permettez à un officier fervent de son métier de vous dire combien il a été frappé de la sûreté de main avec laquelle vous avez touché aux choses de l'armée. Imposer avant tout aux hommes une ferme discipline externe, la discipline interne succédera bientôt par association inconsciente de réflexes. Ce ne sera plus alors qu'un jeu de se faire aimer et pour peu qu'on ait quelque prestige personnel, un peu de bonté, on verra comme par miracle surgir autour de soi d'incalculables dévouements. Que de chefs ont l'esprit fermé, hélas à toutes ces vérités éclatantes ».

L'auteur oublie d'ajouter que, hypnotisés par les idées socialistes à la mode, beaucoup de jeunes officiers en sont arrivés à la théorie de la discipline raisonnée et volontaire. Ils discutent avec leurs subordonnés, dissertent, expliquent, etc. On peut finir par là, mais jamais débuter de cette façon. L'ignorer est faire preuve d'une bien grande méconnaissance psychologique et empêcher pour toujours la création d'une discipline.

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