INFLUENCE DE L ENSEIGNEMENT UNIVEBSITAIRE
des formes concrètes qui nécessitent pour être assimilées aussi bien l'habileté des mains que la vivacité de la pensée.
...Quel que soit le système pédagogique, on trouve toujours le travail manuel à sa base, vrai fond de l'étude ; ce principe du travail manuel, base de l'éducation, est entré dans les écoles américaines par la voie froebelienne et par la voie technique.
Mêmes principes en Angleterre. J'extrais d'une circulaire adressée aux professeurs par le Scotch Education Department les lignes suivantes :
L'acquisition d'un certain nombre de faits n'est pas le premier objet de l'enseignement, qui doit surtout viser à implanter dans l'esprit de l'enfant l'habitude de l'investigation exacte, méthode qui peut devenir un moyen de discipline mentale de l'ordre le plus élevé.
Il suit de là que l'essentiel du travail est l'étude par chaque élève, individuellement et pour lui-même, d'un problème défini au laboratoire, et que les démonstrations du professeur doivent prendre une place secondaire. Le travail au laboratoire peut être précédé par les explications nécessaires pour faire comprendre aux élèves la question à étudier ; il doit être suivi par la comparaison des résultats obtenus, la discussion des divergences et l'établissement des conclusions générales. La démonstration du professeur peut être employée à confirmer ces conclusions, ou à illustrer leur portée. C'est l'affaire du maître, de guider et de diriger, d'éveiller l'intérêt, de suggérer de nouveaux problèmes ; Il ne doit jamais se contenter d'exposer des résul' tats tout faits.
Ces méthodes ne constituent certes pas des nouveautés. Elles sont en usage à peu près partout, sauf dans les pays latins, et ont contribué puissamment à la prospérité scientifique et économique de l'Allemagne. Nous ne les adoptons pas, parce qu'il faudrait commencer, comme je le disais plus haut, par transformer d'abord l'âme des professeurs, puis celle des parents, et, enfin, celle des élèves.
Celle des professeurs surtout. Eduqués suivant des méthodes mnémoniques, pourraient-ils en enseigner d'autres? Toutes les tentatives accomplies dans ce sens ont misérablement échoué. La mentalité des professeurs, créée par l'enseignement classique, est
fixée pour toujours. Formés par les livres, guidés par les livres, ils mourront dans les livres. Le monde réel leur restera toujours fermé.
Pourquoi devrait-on, après avoir changé la mentalité des professeurs, modifier aussi celle des parents puis des élèves? Simplement parce que les uns et les autres ne demandent à l'Université qu'une chose : mettre promptement les jeunes gens en mesure de passer des examens. Or, pour y réussir, le procédé le plus rapide consiste évidemment à apprendre par cœur une série de manuels. Ces derniers dotent de connaissances très éphémères, mais suffisantes pour l'examen. Les rares professeurs partisans de la méthode expérimentale, seule capable de former l'esprit, mais inutile pour l'examen, seraient vite éliminés par les grands chefs de l'Université. Ceux qui l'ont tenté furent toujours très mal vus. On leur répète que le temps consacré par l'élève à observer serait beaucoup plus utilement employé à apprendre par cœur des livres, de façon à pouvoir les réciter imperturbablement le jour de l'examen. Les parents émettent d'ailleurs un avis absolument identique.
Le but de l'Université n'est pas du tout d'ailleurs de former des hommes, mais de leur apprendre un beau langage. Elle en paraît très fière. Parlant dans son discours de réception à l'Académie de u la formation universitaire», M. Doumic donne les explications suivantes:
Nous savons très bien en quoi elle consiste et à quoi elle aboutit : elle façonne, par la discipline de l'antiquité, des lettrés qui, rendus sensibles au mérite de composition et à la valeur d'art des œuvres classiques, en deviennent pour leur compte capables d'ordonner leurs idées avec méthode et de les traduire dans un langage irréprochable. On a beaucoup médit de cette sorte de culture, certes! et on continue, et on continuera; seulement on n'arrive pas à en inventer une autre.
On .n'y arrive pas en France, en elîet, et c'est ce qui conslilue précisément l'incurable faiblesse de notre Université. Le lecteur de ce chapitre sait qu'on y est arrivé ailleurs.
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De simples instituteurs ont quelquefois sur les méthodes d'éducation des idées beaucoup plus justes que celles des académiciens. On en pourra juger par le passage suivant d'un manifeste récent de « l'Amicale des instituteurs de la Marne ».
Enseigner ce n'est pas montrer, c'est apprendre à voir; ce n'est pas révéler, c'est suggérer; ce n'est pas entraîner, c'est orienter; c'est mieux qu'instruire, c'est rendre apte à observer, à penser, à se déterminer soi-même, à agir.
On s'étonne souvent de voir le socialisme le plus révolutionnaire recruter ses adeptes parmi les professeurs, du normalien à l'instituteur. L'Opinion a publié le résultat d'une enquête démontrant qu'un grand nombre des élèves de l'Ecole normale supérieure font partie des groupes socialistes extrêmes, c'est-à-dire rêvant la destruction complète de l'état actuel.
Cette mentalité n'a rien de surprenant, étant données les idées inculquées par l'Université. Elle établit comme dogme indiscutable que le mérite des hommes se classe uniquement d'après leurs diplômes. En bas, le bachelier, un peu plus haut le licencié, plus haut encore, le docteur et, enfin, au-dessus de tous les autres, l'agrégé. Le professeur possédant ces titres, se croit volontiers d'une essence supérieure. Constatant ensuite que, malgré cette supériorité supposée, il jouit dans la vie d'une considération restreinte, d'appointements assez modestes, la nécessité s'impose à son esprit de bâtir une société nouvelle capable de lui donner la place élevée due à ses mérites.
Un examen plus attentif des choses lui apprendrait vite que. dans le monde, les hommes se classent d'après des mérites très différents de la mémoire, seule faculté nécessaire à l'obtention des diplômes.
Les faits ne modifient nullement la mentalité de nos professeurs, ils n'y voient qu'injustice et ne lont
que haïr davantage la société dont ils se croient victimes. Le socialisme révolutionnaire des intellectuels est en réalité un produit universitaire.
Leur rancune déjà grande contre l'état social est devenue féroce lorsqu'une loi nouvelle les a contraints au stage de la caserne sous les ordres de caporaux souvent peu lettrés et parfois assez rudes. Une société où le licencié et le docteur peuvent être commandés par des ignorants est sûrement mal organisée et on doit se hâter de la refaire !
Ce passage des intellectuels à la caserne est également une des causes les plus actives du développement de l'antipatriotisme et de l'antimilitarisme parmi eux. Des couches supérieures de l'Université, ces sentiments sont descendus aux instituteurs, où ils se sont rapidement développés.
L'instituteur, écrit Paul Adam, souffrit tellement dans la chambrée, qu'il devint un antimilitariste hargneux, il est trop simpliste encore pour concevoir retîroyable péril d'une propagande de désarmement lorsque la barbarie des pangermanistes augmente sans cesse le budget de l'offensive allemande, et renforce ses moyens de lancer brusquement par-dessus notre frontière d'innombrables armées. L'instituteur livre la nation pieds et poings liés à ses ennemis.
Et c'est ainsi que les professeurs de tout ordre, se tournent de plus en plus vers les pires doctrines anarchistes. Dans le laisser-aller général, les ministres n'osent pas endiguer ce redoutable courant qu'aurait vite supprimé une volonté forte. Quel symbole que cet instituteur entamant un procès contre le ministre de l'Instruction publique, — simple serviteur de la démocratie, dont lui, instituteur, était un maître — (jui, l'etenu par un ambassadeur s'était permis de le faire attendre un quai't d'heure. Quelle hypertrophie de la vanité égalilaire ! Quel chemin les illusions créées par l'enseignement universitaire ont-elles dû faire dans des esprits mal dégrossis pour les conduire jusque-là '
iSe les critiquons pas trop cependaut, ces modestes
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instituteurs. Ils sont ce que l'enseignement supc'rieur les a faits. Les manuels devenus leur Bible sont généralement rédigés, en effet, par des maîtres de l'Université parmi lesquels figurent des académiciens et des professeurs à la Sorbonne. Beaucoup de ces livres sont malheureusement peu recommandables. On s'étonne d'y rencontrer tant de preuves d'une mentalité de fanatiques. Les journaux les moins suspects de cléricalisme ont relevé récemment les jésuitiques interprétations de l'histoire contenues dans un de ces manuels rédigé par un professeur de la Sorbonne des plus connus. Il faut remonter à l'époque de l'Inquisition pour rencontrer d'aussi sombres sectaires. Si ces fastidieuses élucubrations ne dégageaient pas un mortel ennui, elles influeraient de la plus dangereuse façon sur l'imagination des enfants et nous feraient une génération d'antipatriotes et de révoltés.
C'est un spectacle attristant de voir des professeurs en Sorbonne, des académiciens, etc., réduits pour plaire aux maîtres de l'Université à interpréter au gré des idées du jour les faits historiques du passé. Quelques-uns poussent la crainte jusqu'à ne plus oser prononcer le nom de Dieu dans leurs manuels, n'hésitant pas pour y réussir à défigurer même les fables de La Fontaine! Chacun connaît l'histoire du petit poisson . pg|jj poisson deviendra grand
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Les auteurs des nouveaux manuels écrivent grave-
^^^^ • Petit poisson deviendra grand
Pourvu qu'on lui prête la vie.
Voici à quelles platitudes on arrive pour flatter des chefs de bureaux et obtenir des souscriptions!
Il est un peu humiliant de voir des hommes érainents comme M. Lavisse, membre de l'Institut, se prêter à de pareilles besognes. On lui a fait remarquer que dans la dernière édition de son manuel d'Histoire de France, il n'avait plus osé parler de Sainte-Gene-
viève et avait eu soin de biffer dans une phrase expliquant le génie d'un grand homme le mot Dieu. L'inquisition cléricale n'était assurément pas plus sévère que l'inquisition libre penseuse!
Le livre dans lequel j'ai exposé les principes psychologiques qui devraient être la base de l'éducation eut beaucoup de lecteurs, à en juger par ses nombreuses éditions. Néanmoins, son influence sur les universitaires est restée très faible. Confinés dans de .rigoureux programmes, les professeurs ne peuvent enseigner que les matières de ces programmes, et les enseignent nécessairement avec les méthodes qui servirent à leur propre instruction.
Cependant, nos recherches ont fini par trouver un écho dans la très importante école destinée à former nos futurs généraux. Je veux parler de l'Ecole de guerre, soustraite entièrement, comme on le sait, à l'influence de l'Université. De savants maîtres, le général Donnai, hier, le colonel de Maud'huy, aujourd'hui et quelques autres y inculquent à une brillante élite d'officiers les principes fondamentaux développés dans la Psychologie de léducation. Parmi les plus importants se trouve celui que j'ai choisi comme épigraphe : l'éducation est Vart de faire passer le conscient dans l'inconscient. Ainsi que je l'ai déjà dit dans un autre chapitre, M. le commandant Gaucher a publié sous ce titre : Etude sur la Psychologie de la Troupe et du Commandement, un livre destiné aux officiers, et basé sur les méthodes d'éducation que j'ai fait connaître. Ce succès, un peu inespéré, prouve qu'il ne faut jamais hésiter à dire ce qu'on doit dire même quand on est seul à le dire'.
\. Je dois reconnaître que si les idées exposées dans mon livre ont eu peu de succès en France, elles en ont obtenu beaucoup à l'étranger. Le grand-duc Constantin Consianlinovich, président de l'Académie des sciences et grand-maiire des Ecoles militaires de Russie, l'a fait traduire en russe pour l'enstigncment dans les écoles qu'il dirige.
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Un grand nombre d'enseignements se dégagent de l'histoire des infructueuses tentatives accomplies pour modifier notre système d'éducation. Si les législateurs cherchaient quelquefois dans l'expérience, et non dans des intérêts immédiats, leurs mobiles d'action, ils y trouveraient une preuve nouvelle, de l'inutilité des réformes accumulées constamment sans comprendre que l'âme d'une nation ne se refait pas avec des lois. Les lois, je le répète encore, sont efficaces lorsqu'elles expriment la mentalité d'un pays, mais elles ne la créent jamais.
Il faudra sans doute bien des revers économiques, bien des bouleversements, pour graver dans nos esprits ces notions fondamentales : que la science et l'industrie ont conduit le monde à une phase d'évolution où certaines facultés, jouent un rôle prépondérant dans la vie des peuples. Les futurs maîtres de la science, de l'industrie et du commerce seront des hommes possédant : initiative, esprit d'observation, volonté, jugement et domination d'eux-mêmes. Voilà les qualités que nos méthodes officielles n'ont jamais encore essayé de nous inculquer.
Le président de l'enquête parlementaire sur l'éducation, M. Ribot, est arrivé à cette conclusion que notre enseignement est en grande partie responsable des maux de la société française. Je n'hésite pas à dire, après avoir longuement étudié la question, que notre Université est un des fléaux de la France.