‹ La psychologie quantitativeChapitre 12 sur 12 · I-a mémoire des chiffres chez les adultes est de 8 à · texte numérisé non relu

I-a mémoire des chiffres chez les adultes est de 8 à

9, voire 10 au maximum. Or, M. Inaudi est parvenu à en reproduire exactement 42.

M. Binet donne à ce propos un moyen de mesurer d'une façon absolue la supériorité de la mémoire des chiffres chez M. Inaudi. Un sujet qui retient en moyenne 9 chiffres, a besoin de deux répétions pour en retenir

10, quatre à cinq répétitions pour en fixer 12, une trentaine de répétions pour en retenir 20, etc., donc au moins une centaine de répétitions pour en retenir 42. La mémoire de M. Inaudi vaudrait cent fois la mémoire moyenne.

Enfin, M. Inaudi ne possède cette prodigieuse mémoire auditive motrice que pour les chiffres seulement. On mesure la mémoire des lettres comme celle des chiffres, en les produisant devant le sujet à une vitesse uniforme. M. Inaudi qui peut fixer 42 chiffres est incapable de retenir plus de 5 ou 6 lettres, sa mémoire des lettres est à peine égale à la moyenne. La preuve que M. Inaudi est un auditif moteur est faite par le procédé suivant : on l'oblige pendant qu'il fait ses opérations à chanter une voyelle. Dans ces conditions le travail devient infiniment plus pénible, et, ceci est concluant, dure deux à trois fois aussi longtemps !

Voilà les particularités qui expliquent la supériorité spéciale du calculateur Inaudi.

C'est un calculateur prodige procédant par images auditives motrices particulièrement intenses des chiffres.

C'est là sa façon spéciale à lui d'être calculateur, il y en a d'autres.

M. Binet a encore étudié les procédés opératoires de M. Inaudi; la rapidité de ces calculs et les procédés qu'il emploie pour faire paraître cette rapidité plus grande.

De l'ensemble de ses analyses, M. Binet a tiré la conclusion suivante : « En résumé nous voyons que les calculateurs prodiges forment réellement une famille naturelle, dont les caractères sont les suivants : pas d'influence de milieu, naissance dans un milieu misérable, précocité très grande (huit ans en moyenne), aptitude au calcul se manifestant chez l'enfant encore illettré, absorption de toute l'intelligence par les chiffres

et enfin aptitude se développant par Texercice et diminuant rapidement par le non usage (i) ».

Etudier des types pour découvrir les causes de leurs supériorités et en tirer des procédés rationnels de culture intellectuelle est un travail aussi utile à la psychologie qu'à la pédagogie.

M. Toulouse avait entrepris de faire un examen psychologique complet d'un grand nombre d'hommes célèbres dans la littérature, les sciences et les arts, son intention était de mettre en relief chez eux les conditions physiologiques et psychologiques qui les caractérisent et expliquent leur supériorité (2).

Ici, il ne s'agit plus comme pour les calculateurs prodiges de mettre en évidence les caractères mentaux qui expliquent une performance spéciale, mais l'ensemble des qualités intellectuelles qui distinguent des individus d'une certaine espèce.

L'examen d'Emile Zola constitue l'exploration systématique complète d'un sujet. Elle porte d'abord sur les conditions résultant de l'hérédité, sur les conditions somatiques générales, l'état des principaux organes, l'état des systèmes circulatoire, respiratoire, digestif et particulièrement du système nerveux. Suit l'examen psychologique de l'écrivain. Cet examen aussi complet que possible, porte sur toutes les formes de l'activité consciente. Il commence par l'étude de

(1) M. Binet, Les calculateurs prodiges.

(2) M. Toulouse, Enquête nié dico -psychologique sur les rapports de la supériorité intellectuelle avec la névropathie^ I. IntroductioQ générale, Emile Zola. Paris, Société d'éditions scientifi€[ues, 1896.

la sensation. Quel est le développement relatif des divers organes sensoriels du sujet? Quelle est la finesse de chacun de ses organes? Le travail très consciencieux de M. Toulouse n'a pas donné tous les résultats que Tauteur espérait en tirer, et cela pour une raison tout à fait indépendante de sa volonté.

Il s'est aperçu en effet quand il a voulu exprimer d'une façon objective Tacuité sensorielle de son sujet, qu'il n'existe pas de termes de comparaison, pas d'unités de mesure. On parle, il est vrai, de l'acuité normale de l'œil, de l'oreille, etc., mais ce sont là des déterminations flottantes, qui suffisent dans la pratique ophtalmologique et otologique, et n'ont pas du tout la précision des mesures physiologiques. L'otologiste juge de l'acuité de l'oreille par la distance maxima à laquelle le sujet entend le tic tac de sa montre et l'ophtalmologiste détermine l'acuité de la rétine par l'angle le plus petit sous lequel un sujet distingue des caractères donnés. Or, la finesse du nerf acoustique doit être déterminée à deux points de vue, l'intensité et la hauteur des sons, etc. Au moment où il entreprenait l'examen des auteurs célèbres en étudiant Emile Zola, M. Toulouse ne disposait encore d'aucun des appareils qu'il a imaginés plus tard et dont nous parlerons tantôt. Il s'en suit que pour la détermination de la finesse des organes sensoriels de Zola, nous n'avons que des résultats assez disparates. L'examen de la forme prédominante des images verbales semble démontrer que Zola est plutôt un auditif. Toutefois les images visuelles jouent un rôle considérable dans certaines circonstances. L'examen de l'écriture du sujet donne lieu à quelques

conclusions intéressantes. L'examen de la mémoire a été fait longuement et minutieusement. L'auteur a successivement mesuré la mémoire des sensations et constaté le développement considérable chez le sujet de la mémoire des objets. Cette mémoire des objets semble plus purement visuelle que musculaire, le sujet retient mal la forme exacte et les dimensions des objets, en outre cette mémoire des objets se fixe souvent sous la forme auditive ou auditive motrice, le sujet retient les objets par leur nom. La mémoire des couleurs considérée à part semble assez développée. Quant aux sensations olfactives elles laissent des résidus beaucoup plus considérables que ceux qui persistent chez la généralité des hommes. La mémoire des sensations générales, des émotions, des idées semble peu caractéristique.

La mémoire du langage étudié sous ses quatre formes visuelle, auditive, motrice d'articulation et motrice graphique a été faite de façon très complète. II en résulte que Zola n'est pas un type bien déterminé^ mais que ses procédés mentaux varient avec les mots et avec les exercices intellectuels. Il semble se servir surtout des images auditives et auditives motrices. « Zola est un visuel pour les objets et un auditif pour les mots (i). » L'attention du sujet a été déterminée quantitativement et qualitativement. La première détermination porte sur la durée maxima que peut durer la tension de l'esprit et la nature des exercices qui se font avec le maximum d'attention. Un peintre par

(i) M. Toulouse, op. cit.^ p. 224.

exemple concentrera très facilement son attention sur les couleurs des objets; mais la durée utile de cette concentration d'attention, même pour ces sensations spéciales, sera plus ou moins longue. On a mesuré entre autres le pouvoir d'attention de Zola par la durée des temps de réaction. La principale conclusion à retenir de ces diverses mensurations est celle-ci : « Les réactions ordinaires sont un peu plus longues que la normale mais elles sont d'une régularité remarquable et indiquent une attention constante et soutenue ».

L'étude de l'association des idées montre encore que Zola est bien dans ses représentations générales un visuel, les images visuelles des choses, pas des mots, sont extraordinairement nombreuses. Les images olfactives chez ce sujet si développé à ce point de vue sont tout à fait exceptionnelles. Fort intéressantes les mensurations sur l'imagination, et en particulier l'imagination verbale, l'émotivité, la volonté, le caractère.

Il est regrettable que M. Toulouse n'ait pu poursuivre ses études. Il est évident que nous ne connaîtrons les qualités caractéristiques des écrivains célèbres qu'après une étude qualitative et quantitative d'un très grand nombre d'entre eux. Alors, et alors seulement il sera possible de déterminer quel degré de sensibilité, quel développement de mémoire, etc. sont nécessaires pour réussir dans la carrière littéraire.

Le travail de M. Toulouse, celui même de M. Binet et tous les travaux de laboratoire en général pèchent par le défaut que j'ai déjà signalé à propos des tra-

vaux de psychologie physiologique, le nombre trop restreint des sujets observés. L'idéal dans les recherches psychologiques serait d'expérimenter au laboratoire non plus sur cinq ou six sujets, mais sur un nombre assez considérable pour former une vraie masse.

§ IV. — La méthode définitive et les unités psychiques.

Les travaux faits sur les groupes, les élèves des écoles, par exemple, ont le défaut de donner une résultante fournie au moyen de composantes mal connues et insuffisamment déterminées.

Les recherches de laboratoire donnent des résultats plus précis, on obtient des composantes comparables, mais en nombre insuffisant pour pouvoir former une moyenne sérieuse. Si on réunissait les deux méthodes, si le nombre des sujets étudiés au laboratoire était suffisant, on aurait à la fois les avantages de Tun et de l'autre procédé. Sans doute il faut une remarquable patience pour entreprendre et mener à bonne fin des recherches aussi laborieuses et cette patience même ne suffirait pas toujours, car dans la plupart des laboratoires de psychologie la difficulté de trouver des sujets nombreux est presque insurmontable. Toutefois, certains expérimentateurs ont réussi à vaincre tous ces obstacles. Il existe un certain nombre de travaux pour lesquels on a utilisé soixante, cent, deux cents sujets, voire davantage.

Dans son excellent travail sur la puissance de la mémoire immédiate chez les enfants de huit à dix ans, M. Bourdon a procédé à l'examen individuel de plus

de cent sujets, et c'est en réunissant les résultats obtenus dans ces conditions qu'il arrive à une valeur moyenne établie en se basant sur des composantes bien déterminées.

M. Bourdon se proposait de mesurer la force de la mémoire immédiate aux diverses périodes de l'adolescence.

En guise de tests il s'est servi de lettres, de chiffres, de monosyllabes, de disyllabes et de trisyllabes, présentés à chacun des sujets dans des conditions identiques bien définies. Il a conclu de ce long et minutieux travail, que la mémoire des adolescents augmente peu de huit à vingt ans, un peu plus durant la première moitié de celte période que durant la seconde.

Analyser toutes les unités d'une masse, voilà la dernière forme à laquelle spontanément est arrivée l'évolution des méthodes en psychologie expérimentale. On peut considérer cette forme comme définitive.

Tous les reproches qu'on pourrait faire aux travaux antérieurs tombent : l'analyse qualitative et quantitative d'un grand nombre d'individualités doit fatalement révéler les caractères distinctifs qui déterminent les différentes espèces intellectuelles et les différents degrés de développement mental en général. Et c'est là évidemment le but principal de la psychologie scientifique, déterminer et mesurer les conditions qui assurent

le développement des facultés intellectuelles.

Depuis si longtemps qu'on tente de mesurer l'intelligence, on n'est arrivé à rien de précis et surtout à rien de pratiquement utilisable. Il faudrait refaire l'étude de l'intelligence sur un tout autre plan, observer

les élèves intelligents et les autres comme le biologiste observe les espèces animales en étudiant leurs fonctions. Quelle est la finesse sensorielle des enfants et des hommes considérés comme plus intelligents que la moyenne? En général nous savons qu'un individu qui ne percevrait pas les nuances des couleurs, qui ne distinguerait pas le do du ré, un kilo de deux kilos, qui aurait en un mot une obtusité sensorielle générale serait à coup sûr un imbécile. Donc pour être intelligent il faut avoir des organes sensoriels aflBnés mais combien? et lesquels de préférence ? Quel degré de finesse un ou quelques-uns d'entre eux doivent^ils avoir pour que le sujet soit intelligent et supérieurement intelligent? C'est ce que, à l'heure actuelle, nous ne savons pas du tout et ce que l'expérimentation pourrait cependant nous apprendre. Quel est le minimum de concentration de l'attention au-dessous duquel l'activité mentale devient médiocre ? à quel pouvoir d'attention au contraire correspond la supériorité mentale? Quelle est l'étendue moyenne de la mémoire chez les intelligents et les inintelligents, quelle est la forme de mémoire qui doit être prédominante ? etc.

La principale difficulté, c'est-à-dire l'exploration d'un nombre suffisant de sujets n'est pas la seule, il en subsiste une autre très considérable à savoir la fixation d'une échelle, d'une graduation de la puissance des diverses facultés.

Ainsi les travaux sur la puissance de la mémoire des lettres et des chiffres semblent établir qu'un sujet retient en moyenne cinq à six lettres. Or, c'est là une détermination très approximative, les auteurs donnent

comme mémoire moyenne celle qui dans les circonstances où ils ont opéré, avec les sujets qu'ils ont examinés correspond à la fixation d'un nombre déterminé de lests. Ce n'est là en aucune façon une mesure définitive. D'abord parce que chez les mêmes sujets, un autre expérimentateur opérant de façon quelque peu différente, aurait trouvé des moyennes un peu plus faibles ou un peu plus élevées, en second lieu et surtout parce que Ton n'a plus le droit de dire que la mémoire de quelques sujets observés est celle qui se retrouve chez la majorité des hommes. Il est à peu près certain que si M. Binet ou M. Bourdon avaient opéré sur des autres sujets, des ouvriers par exemple, la moyenne des tests retenus aurait été considérablement différente. En somme l'immense défaut presque inévitable des mensurations psychologiques basées sur les moyennes, c'est le caractère esssentiellement protéique de celles-ci parce qu'elles sont esssentiellement subjectives. Supposons que M. Toulouse ait déterminé exactement la valeur moyenne de l'acuité des organes sensoriels de Zola, l'étendue et les formes les plus caractéristiques de son imagination et de sa mémoire, etc., etc.; on pourait mesurer en Zola l'acuité sensorielle des divers organes de M. X., sa mémoire, son imagination, etc. Ou encore prenant les chiffres qui expriment la puissance de la mémoire des mots chez les élèves des écoles de Paris, on pourrait déterminer la puissance de la mémoire verbale de MM. Y ou Z en unités moyennes de la mémoire des écoliers parisiens. Une telle détermination a sans doute quelque valeur, mais combien elle est au fond vague et flottante !

Pour avoir des données de valeur constante, il faudrait avant tout avoir des unités psychiques objectivement déterminées. MM. Toulouse, Vaschide et Piéron dans leur très remarquable ouvrage sur la technique psychologique (i) ont tenté d'établir un système complet d'unités comparables servant à mesurer les facultés intellectuelles en général.

Sans doute leur œuvre n'est pas exempte de défauts, elle soulèvera des critiques; mais les auteurs n'ont pas eu la prétention d'imposer des unités définitives; ils présentent leur système comme un essai auquel les travaux ultérieurs apporteront des perfectionnements nombreux et donneront sa iorme dernière.

Je dirai quelques mois de leurs unités psychologiques, d'abord parce que leur travail est l'effort de plus remarquable entrepris pour déterminer exactement les éléments quantitatifs en psychologie; ensuite parce que cet exposé fera comprendre mieux que tous les commentaires la profonde transformation accomplie dans la psychologie scientifique depuis Fechner jusqu'à nos jours.

Fechner voulut mesurer la nature des rapports entre l'âme et le corps, M. Wundt la durée des phénomènes psychiques, la psychologie expérimentale a tenté de mesurer la puissance des différentes facultés intellectuelles.

Il m'est impossible de résumer ici l'œuvre entière

(i) Dans Bibliothèque internationale de psychologie normale et pathologique, Paris, O. Doins, 1904.

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de MM. Toulouse, Vaschide et Piéron, je choisirai quelques chapitres plus particulièrement suggestifs.

Tout d'abord les auteurs se sont préoccupés de la mesure objective de l'acuité des divers organes des sens, ils ont imaginé et fait construire une série complète d'appareils mesurant les diverses acuités de chaque organe par des stimulations exactement déterminées et toujours comparables.

Choisissons deux sortes de sensations : le toucher et l'audition.

La sensibilité du tact se mesure par l'écartement minimum qu'il faut donner aux deux pointes de l'esthésiomètre pour que le sujet perçoive encore un double contact. En théorie il semble très facile de mesurer par la méthode esthésiométrique la sensibilité au toucher. En réalité on est très loin d'atteindre une précision suffisante et d'obtenir des résultats comparables.

En effet la sensibilité au toucher dépend entre autres de la pression de chacune des pointes de l'esthésiomètre; or, cette pression dépend de la façon d'opérer de l'expérimentateur, et celui-ci n'est jamais absolument certain d'agir exactement de même, alors même qu'il opère avec des esthésiomètres où la pression de chaque pointe est mesurée; alors même que comme von Frey se sert de poils pour produire le contact. Les auteurs ont donc imaginé des appareils dans lesquels toutes les variations dépendant de la façon même d'opérer, étaient réduites au minimum.

Ils mesurent la sensibilité au contact, d'abord par stimulation simple (produite par l'application d'une pointe unique) puis par stimulation double.

Le premier de ces appareils, haphi-esthésiomètre,

est composé d'une série d'aiguilles en acier trempé dont les extrémités sont des surfaces de i/io de millimètre de diamètre.

Le poids de toutes les aiguilles diffère d'après le diamètre et la longueur.

Les aiguilles dont la tête est en aluminium passent à travers un trou plus large que le diamètre de l'aiguille et percé dans une plaque également en aluminium.

Pour explorer la sensibilité au contact, on dépose, sans vitesse appréciable, la pointe de l'aiguille sur le point de la peau à observer, puis abaissant la plaque d'aluminium qui soutenait la tête de l'aiguille, on laisse celle-ci déposée sur la peau sans aucune autre pression que celle de son propre poids.

Les aiguilles servant à mesurer la sensibilité au toucher sont divisées en trois séries : une première série est composée d'unités différant toutes d'un demimilligramme; dans la deuxième série elles croissent par centigramme, dans la troisième par décigranime.

Au moyen de ces aiguilles la pression est mesurée dans des conditions toujours pareilles, les stimulations sont produites par le poids mort d'objets de composition bien déterminée absolument semblables en tous points, sauf le poids.

Partant à chaque stimulation du tégument, il se produit une pression de même étendue, la pointe couvrant toujours une partie strictement égéde du tégument. La substance même de l'aiguille est de nature bien définie toujours semblable à elle-même. L'application se fait dans les mêmes conditions physi-

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ques et mécaniques (température et vitesse) pendant un temps toujours le même, cinq secondes.

L'unique différence existant entre les aiguilles successivement posées sur la peau, consiste dans le poids total, par conséquent dans l'intensité de la pression exercée sur la surface explorée; on arrive a produire cette pression, en commençant par des aiguilles très légères, pour arriver petit à petit enfin à celle dont la pression est tout juste perçue.

Les différences si finement graduées entre les aiguilles employées permettent de mesurer avec une précision parfaite le seuil des sensations tactiles.

L'aphi-esthésiomètre à contact double est construit d'après les mêmes principes. Il permet de produire des stimulations toujours identiques à tous les points de vue : pression, grandeur des surfaces couvertes, etc., avec, comme unique différence, l'écartement des axes des deux aiguilles.

Pas de pointes en ivoire (substance mal déterminée au point de vue des actions physiques chaud, froid, etc., qui agissent sur elle), pas de ressorts produisant des pressions plus ou moins fortes, etc., etc. La détermination de la finesse des nerfs acoustiques a été tentée dans les mêmes conditions de précision objective : les sons ont trois qualités distinctes : intensité, hauteur, timbre, que les oreilles des divers sujets perçoivent plus ou moins bien. Pour mesurer la finesse des nerfs acoustiques à l'intensité des sons, les auteurs ont fait construire l'acousti-esthésiomètre. Partant toujours des mêmes principes fondamentaux, à savoir que les stimulants doivent être toujours sem-

blables à eux-mêmes, ils ont cherché à produire des sons d'intensité différente, en se servant comme stimulation des mouvements strictements comparables de substances toujours identiques.

De l'eau distillée tombe par gouttes égales d'un flacon rempli de telle façon que la pression au-dessus du robinet demeure constante. Ces gouttes qui dans l'appareil imaginé par les auteurs, pèsent chacune exactement o.io gramme tombent sur le milieu d'un disque en aluminium dont le diamètre est de o"*io et l'épaisseur de o,i mm. Ce métal qui ne s'oxyde pas est en outre suffisamment vibrant. Pour empêcher que l'eau ne s'accumule sur le disque et que par là le son produit par la chute des gouttes suivantes ne soit troublé, le disque est maintenu incliné à 20°. On a mesuré le nombre d'oscillations par seconde qui se produit sous l'action de la chute d'une goutte d'eau tombant dans ces conditions déterminées d'une hauteur variant entre C^oi et i mètre. Ces oscillations sont en moyenne de 40 par seconde.

Le sujet dont les yeux sont bandés est installé de telle sorte que Tune de ses oreilles (celle qu'on analyse) est fixée à 20 centimètres du centre de la plaque vibrante.

On ouvre le robinet, lorsqu'il n'est d'abord distant que de quelques centimètres de la plaque. Dans cesconditions le sujet ne perçoit aucun bruit. On élève petit à petit le robinet jusqu'à ce que la hauteur de chute étant suffisante le bruit devienne perceptible. On remonte et on descend plusieurs fois le réservoir, mis en mouvement par une crémaillère, jusqu'à ce qu'on

trouve les limites supérieures et inférieures entre lesquelles est situé le seuil.

Pour apprécier la véracité des réponses du sujet, on intercale entre les stimulations, des expériences négatives: une éponge rapprochée du robinet recueille

la goutte avant qu elle ait pu atteindre la plaque métallique.

Avec les appareils que je viens de décrire et toute une série d'autres construits d'après les mêmes principes fondamentaux, il est possible de concevoir un système d'unités de sensations objectivement comparables.

Pour mesurer chez un sujet A la sensibilité tactile, j'appliquerai des aiguilles de poids différents trop lourdes et trop légères, en entrecoupant ses stimulations d'expériences négatives jusqu'à ce que j'ai déterminé pour ce sujet le seuil de la sensation de pression de telle partie déterminée du tégument.

J'appellerai pour ce sujet Vaphi simple la sensation produite par la pression d'une aiguille pesant sur une surface de i/io de mm. de diamètre, ayant un poids de 0,0085 grammes par exemple. Chez un autre sujet toutes les conditions étant absolument les mêmes, il faudra une pression de 0,02 grammes. Le rapport entre la sensibilité au contact dépend uniquement du rapport entre les poids mesurés en unités identiques. Sans doute il sera impossible de dire quelle sera en valeur nerveuse proprement dite la grandeur de la sensibilité tactile de A et de B, mais on saura pratiquement à quelle valeur de stimulant il faut recourir pour ébranler un semblable système nerveux. Et c'est déjà beaucoup.

L'acousti-esthésiomètre mesurerait de même en

hauteur de chute d'eau distillée la finesse des différents nerfs acoustiques à l'intensité du son.

Les auteurs ne se sont pas contentés de construire une série d'appareils pour mesurer plus objectivement l'intensité des sensations^ ils ont tenté de donner des tests comparables pour mesurer toutes les facultés intellectuelles, la mémoire, l'attention, l'affectivité, l'imagination, voire même le caractère et la personnalité. Voyons la façon méthodique de mesurer le pouvoir d'attention d'un sujet.

Généralement on mesure chez quelqu'un le pouvoir de concentrer l'attention par les temps de réaction. C'est le procédé usité surtout dans les laboratoires de psychophysiologie et je ne crois pas que ce soit le meilleur.

Depuis longtemps on a songé à mesurer pratiquement le degré d'attention en comptant le nombre de fautes involontaires commises dans un travail. Ainsi on présente à un sujet une page imprimée en le priant de la lire dans un temps donné, tout en prenant soin de barrer toutes les lettres d'une certaine sorte, tous les a, tous les i par exemple. On mesure son degré d'attention durant cet exercice en formant une fraction dont le numérateur est composé du nombre de lettres barrées, et le dénominateur du nombre de lettres à barrer. L'écart entre ces deux nombres mesure le degré de l'attention du sujet.

Or, une foule de causes altèrent ces rapports. Celui qui a l'habitude de corriger des épreuves omet beaucoup moins de lettres à barrer que ceux qui n'ont pas cette performance spéciale. Puis la netteté des carac-

tères, les conditions d'éclairage, modifient encore les résultats.

Pour remédier à ces défauts, les auteurs ont imaginé de remplacer les lettres par des signes très simples et qui ont l'avantage d'être également nouveaux pour toutes les personnes qui les examinent

Chaque tableau est composé de 1600 signes, lesquels sont tous formés essentiellement de même : c'està-dire d'un carré et d'une barre de la longueur du carré. Il y a en tout 8 sortes différentes de dessins, d'après la façon dont la barre est ajoutée au carré.

En tout 40 lignes de 40 signes chacune; ou encore deux cents signes de 8 sortes.

Les signes étant pour tous les sujets présentés dans des conditions absolument identiques et n'ayant aucune signification, on mesurera par le nombre des signes notés et le temps de lecture du tableau le degré d'attention du sujet.

Les deux chiffres, exprimant l'un la durée de la lecture, l'autre le nombre relatif des chiffres notés révèlent chacun une qualité spéciale de l'attention, le premier la vivacité, le second l'exactitude.

Si l'on veut mesurer l'exactitude de l'attention de deux sujets à vivacité égale, on fera passer le tableau des 1600 signes à une vitesse uniforme devant une lucarne posée sur une table, et on mesurera dans ce cas par le nombre total des signes notés l'exactitude de l'une et de l'autre de ces deux attentions de vivacité égale.

On pourrait de même en recommençant un nombre suffisant de fois les expériences, noter à quelle vitesse de lecture chez un tel sujet correspond la même

2l6 LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE

exactitude que celle qu'on trouve chez un autre sujet procédant plus lentement ou plus rapidement, en d'autres termes avec quelle difiFérence de vivacité deux sujets obtiennent une exactitude semblable.

J'ai cité lun des dispositifs déterminés pour mesurer Tattention afin de faire constater le genre d"unités auxquelles les auteurs s'efforcent d'arriver, je dis s'efforcent car, actuellement du moins, je ne vois pas que l'on puisse obtenir, ici du moins, des unités définitives. Le procédé que ie viens de décrire n'est pas suffisant pour mesurer l'attention en général. Il peut tout au plus être considéré co m nie un moyen acceptable de mesurer chez un sujet donné l'attention portée sur les représentations visuelles des formes, attention qui sera par exemple beaucoup plus développée chez un visuel moteur que chez un auditif moteur. Ce dernier pourra par contre beaucoup mieux distinguer dans une succession de 1600 sons, ceux d'espèce particulière qu'on le priera de noter.

Les auteurs de la technique psychologique n'ont d'ailleurs nullement prétendu construire de toutes pièces un ensemble complet d'outils définitifs, capables de mesurer en unités constantes l'acuité, le développement, de tous les éléments psychiques; mais leur travail long et consciencieux en attirant l'attention sur des conditions de précision si particulièrement difficiles à réaliser constitue un progrès marqué. Que ce soit leur système d'unités qui prévale ou tel autre meilleur, l'essentiel est qu'on marche vers une détermination objective plus précise et plus comparable dans l'étude des phénomènes psychiques.

CONCLUSION

Quand on jette un coup d'œil sur Tensemble des travaux de psychologie expérimentale — ceux que j'ai analysés ici ne sont que des spécimens choisis parmi un grand nombre, — on constate que, comme je le disais au commencement de cette étude, le point de vue des expérimentateurs est tout à fait différent de celui des psychophysiciens et même des psychophysiologistes. Ce point de vue, dis-je, est tellement différent que Ton est tenté de se demander si les psychologues expérimentateurs font encore de la psychologie. De fait, si Ton entend par psychologie ce que le mot signifie étymologiquement, la science de l'esprit, l'étude des rapports entre la matière et l'esprit, les psychophysiciens qui ne songeaient qu'à ce dernier problème et les psychophysiologistes qui étudient avec les méthodes physiologiques les concomitants des phénomènes de l'esprit sont beaucoup plus psychologues que les expérimentateurs de l'école contemporaine.

Ceux-ci, en effet, écartant les problèmes transcendants, étudient les phénomènes sans même s'inquiéter de leur nature intime, sans s'occuper d'un principe immatériel. Qu'a de commun avec l'âme, par exemple le classement des personnalités intellectuelles d'après lespèce particulière de leur formule endophasique? ou encore la mesure de la fatigue intellectuelle aux différentes heures d'une journée de classe? Quelle conséquence tirera-t-on au point de vue de l'immatérialité ou de la matérialité du principe pensant de Tana-

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