II. La durée des opérations intellectuelles
§ I. Technique générale des expériences de M. Traut-
scholdt 140
§ 2. Résultats obtenus par M. Trautscholdt 142
Conclusion 146
^Chapitre troisième : La psychologie expérimentale 149
§ I. Les enquêtes 166
§ II. Expériences sur les masses 176
§ m. Les recherches de laboratoire 187
§ IV. La méthode définitive et les unités psychiques • 204
Conclusion 217
INTRODUCTION
Une psychologie scientifique capable de servir de base à une pédagogie rationnelle doit poursuivre la détermination exacte, la mesure des facultés intellectuelles.
L'éducation ou mieux l'orthopédie de l'intelligence, de l'imagination, de la mémoire suppose la possibilité de mesurer avec précision la force de ces facultés avant et après les exercices d'entraînement ; de déterminer par là même la valeur formative réelle de chacun de ces exercices. A côté des questions d'intérêt théorique telles que la nature de l'intelligence, l'immatérialité ou la matérialité du moi, reléguées à jamais, selon toute apparence, dans le domaine de la métaphysique, il en est d'autres que la science positive peut et doit résoudre. De même que les physiciens ne se contentent pas de se demander c qu'est-ce que l'électricité ? », mais soumettant cet agent à des expériences multiples et variées apprennent à l'isoler et à le diriger, ainsi les psychologues, abandonnant aux penseurs le problème de la nature intime da la mémoire, notent les formes diverses qu'elle revêt chez les individus, observent les raisons qui la font varier, et s'occupent de dégager les causes qui assurent son développement. Toute science arrivée à un certain épanouissement
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s'appuie sur l'analyse qualitative d'abord, quantitative ensuite ; et c'est l'utilisation des données numériques qui assure les progrès rapides et définitifs.
L'histoire des sciences le démontre péremptoirement Qu'était la chimie avant Lavoisier ? C'est l'introduction de la balance, de la méthode des pesées dans l'étude des corps qui ont fait de la chimie une science positive d'un si prodigieux développement.
Toutes les sciences, surtout celles qui étudient l'être vivant, ne sont pas susceptibles de se plier également aux méthodes de numération, et ce fut le tort grave de beaucoup de physiologistes d'avoir considéré l'homme comme une machine construite d'après une formule mathématique stéréotypée. Quand il s'agit d'êtres vivants, les chiffres n'ont jamais qu'une précision approximative, la valeur d'une moyenne. Ces moyennes n'en ont pas moins une importance capitale.
Les méthodes d'analyse quantitative difficilement applicables aux sciences biologiques en général, ont été introduites en psychologie, tardivement et non sans peine. Par leur nature même, les problèmes psychologiques semblaient devoir à jamais être soustraits à la mensuration. Ce n'est que lentement, par tâtonnements, après des échecs nombreux que l'on est arrivé, dans certains domaines du moins, à pouvoir mesurer d'une façon approximative mais suffisante la durée des phénomènes conscients et la force moyenne de certaines facultés. Depuis un demi-siècle environ, époque où l'on a commencé à entrevoir la possibilité de créer une véritable science psychologique, diverses tentatives ont été faites pour introduire la mesure dans l'étude
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des faits psychiques. La plus ancienne et dont le retentissement dure encore, est celle de la Psychophysique fondée par le physicien Gustave-Théodore Fechner. Avec la confiance un peu naïve des sciences très jeunes, la psychophysique s'attaque d'emblée au problème le plus ardu de toute la psychologie : la mesure des rapports exacts entre l'esprit et la matière, entre l'âme et le corps. Préoccupée de résoudre une <luestion métaphysique d'un intérêt purement théorique, la jeune Science allait de l'avant, s'appuyant sur des connaissances biologiques plutôt rudimentaires, mais confiante dans la valeur de son instrument de recherche, un ensemble de méthodes minutieusement déterminées qui devaient semble-t-il donner les résultats les plus concordants.
Une seconde phase commence avec la création du premier laboratoire de psychologie physiologique, ouvert par M. Wundt à l'Université de Leipzig, il y a quelque trente ans. Docteur en médecine, physiologiste réputé, le fondateur de la psychophysiologie, dont les nombreux disciples sont disséminés dans divers pays, envisagea les phénomènes conscients non en physicien, mais en biologiste. Abandonnant, provisoirement du moins, les problèmes les plus élevés, M. Wundt tenta d'introduire la mesure dans les manifestations extérieures des phénomènes conscients. La durée des actes intellectuels notamment, fut soumise à des expériences nombreuses et rigoureusement conduites. Cependant, comme le nom de la science qu'il professe l'indique suffisamment, M. Wundt, bien que physiologiste, se soucie grandement du côté métaphysique des questions
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qu'il traite ; il étudie par le dehors les phénomènes révélés par l'introspection ; mais celle-ci en psychophysiologie a un rôle très important. L'œuvre de M. Wundt continuée par ses disciples et imitateurs est considérable. Un peu partout on vit surgir des laboratoires montés à l'instar de celui de Leipzig, outillés de même, et dirigés suivant les méthodes préconisées par le maître.
En dehors et à côté de la psychophysiologie sortie de l'Institut de M. Wundt, se forma sous diverses influences une science un peu différente que j'appellerai la psychologie expérimentale. Sans doute la psychophysique et la psychophysiologie sont-elles aussi des sciences expérimentales, mais elles se distinguent de la dernière forme qu'a revêtue la psychologie scientifique, par leurs préoccupations philosophiques ; leur but semble être de faire de la psychologie une science de l'âme étudiée d'après les méthodes scientifiques, mais néannioins une science de l'âme. La psychologie expérimentale au contraire paraît se désintéresser de l'âme et ramener les problèmes psychologiques au niveau des problèmes physiologiques. La psychologie expérimentale ne veut pas comme la psychophysique et la psychophysiologie remplacer la ps}'Chologie métaphysique du moi, mais s'établir indépendante à côté. Son but pourrait se formuler ainsi : « Chercher dans l'organisme la cause de toutes les différences entre les phénomènes conscients ». Elle est née, cette psychologie, non sous une influence personnelle unique, mais sur quatre points différents du domaine biologique : en physiologie, en pathologie, en pédagogie, et enfin en psychologie.
INTRODUCTION
Les travaux de psychologie expérimentale sont nombreux; ils comprennent, entre autres, des analyses qualitatives et quantitatives et notamment les mesures faites sur de grandes masses de sujets dans le but purement pratique d'arriver à des applications immédiates utiles à la pédagogie.
La division que je viens de proposer n'est dans ma pensée ni exclusive, ni absolue; à côté des mouvements scientifiques que je viens d'esquisser, d'autres essais ont été faits pour renouveler l'étude de l'esprit, mais au point de vue spécial qui nous occupe, cette division rendra, plus clair l'exposé des diverses tentatives entreprises pour créer une science quantitative des phénomènes psychiques. Ce serait un tort de croire que l'histoire des transformations de la psychologie scientifique se déroule régulièrement en trois phases distinctes, correspondant à trois périodes successives. La période psychophysique n'est pas encore close à l'heure qu'il est ; la psychophysiologie n'en est qu'à ses débuts, la psychologie expérimentale enfin cherche encore sa voie ; mais il me semble que les caractères propries de ces trois phases vont en se dégradant insensiblement. Il était naturel de commencer par envisager les problèmes psychiques en méthaphysicien préoccupé de donner aux questions qui le passionnent la clarté et la certitude obtenues dans les sciences naturelles. Cependant fatalement et inévitablement on devait arriver, comme dans toutes les sciences biologiques, à remettre à plus tard les questions méthaphysiques une fois de plus reconnues insolubles, pour se préoccuper uniquement des très nombreuses
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questions d'intérêt immédiat prochainement soluble& ou du moins abordables par les méthodes scientifiques courantes.
Or, à mesure que la science psychique s'est désintéressée davantage des problèmes transcendants, elle est parvenue à serrer de plus près les causes qui différencient, diminuent ou accroissent les facultés de l'esprit. Les progrès de la psychologie quantitative sont inversement proportionnels au développement des préoccupations méthaphysiques de ceux qui la cultivent. Cela ne veut nullement dire que la mesure introduite dans la science psychique doive détruire les vérités de raison réduites à leur juste et exacte valeur, La spiritualité de l'âme notamment n'est pas mise en cause par les expérimentateurs, et le fait de mesurer, par récartement des pointes de l'esthésiomètre sur la peau du front, le degré de fatigue produit par un travail intellectuel déterminé, n'implique ni la matérialité de l'esprit, ni davantage son immatérialité. Mais quelle que soit la nature de l'esprit, nous constatons que le travail mental fatigue les sujets qui s'y livrent, nous mesurons cette fatigue, non pour en déduire des conclusions sur la nature de l'esprit, mais pour modifier dans les programmes la durée et l'ordre des leçons afin de réaliser le maximun d'effet avec le minimum d'efforts.
La psychologie expérimentale quantative a déjà donné des résultats importants ; elle en donnera encore de bien plus considérables, c'est à elle surtout qu'appartient l'avenir.