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CHAPITRE PREMIER

Il peut sembler superflu, voire téméraire, de refaire une étude sur la psychophysique après les remarquables exposés de Delbœuf et de M. Ribot, après l'histoire critique si complète de M. Foucault. Trois raisons me poussent à reprendre le sujet magistralement traité par ces auteurs : la première est qu'il est impossible de faire une étude d'ensemble sur la psychologie quantitative si l'on passe sous silence la première, la plus retentissante tentative faite pour introduire la mesure exacte dans la science de lespric.

Non seulement la psychophysique a précédé la psychophysiologie et la psychologie expérimentale,, mais encore elle est l'élément générateur dont ces deux dernières formes sont plus ou moins dérivées. Il est impossible de comprendre les méthodes psychologiques si Ton ne les rattache à celles de la psychophysique ;. M. Wundt et ses disciples ont transformé, perfectionné les procédés usités par Fechner, certains de leurs travaux ne sont que la continuation de ceux de Fechner (l). De même la psychologie expérimentale dans ses recherches les plus récentes, s'appuie en partie sur les méthodes psychophysiques et psychophysiologiques

(i) Travaux de M. J. Merkel par exemple.

12 LA PSYCF^OPHYSIQUE

à la fois. Partant il est indispensable pour faire un exposé systématique de révolution de la psychologie quantitative, de reprendre cette science à ses débuts.

Ensuite, si les savantes études parues sur la psychophysique ne laissent rien ignorer d'essentiel de ce mouvement scientifique ; en se plaçant à un autre point de vue que celui où se sont mis leurs auteurs, on peut considérer les eiForts de Fechner et de ses disciples sous un jour différent et non moins intéressant. Delbœuf, mathématicien et expérimentateur, mais disciple et admirateur de Fechner, s'est attaché plutôt à sauver l'œuvre de son illustre contemporain, surtout en corrigeant et améliorant le côté mathématique de la science nouvelle. MM. Ribot et Foucault, se plaçant sur le terrain de l'histoire critique, ont résumé admirablement les expériences qui servirent de base aux doctrines Fechnériennes, exposé les lois auxquelles on aboutit, les formules que Ton proposa, narré les péripéties de la lutte entre partisans et adversaires de Fechner. M. Foucault dans son étude si complète accentue le côté critique, il tente jusqu'à un certain point de corriger la conception psychophysique. Son livre très documenté et très touiFu donne l'histoire non seulement de la psychophysique de Fechner, mais encore de toutes les tentatives ultérieures, aussi bien de ceux qui ont voulu corriger la psychophysique que de ceux qui ont essayé d'en reconstruire une autre pour la remplacer.

Cependant, si dans ces travaux nous trouvons un exposé suffisant des méthodes dont s'est servi Fechner, en revanche, la technique même des recherches expé-

rimentales, les détails des expériences, j'entends œs •détails-là qui nous révèlent à nous, expérimentateurs, la valeur des travaux de laboratoire, ces détails, dis-je, sont nécessairement peu abondants. Et il semble bien que c'est encore de ces détails que se sont le moins souciés les contradicteurs très nombreux contemporains de Fechner, qui attaquèrent son œuvre. Sauf Hering, Helmholtz et quelques physiologistes de moindre importance qui refirent des expériences nouvelles mais ne montrèrent pas l'insuffisance de celles du maître, et le pourquoi de cette insuffisance, sauf ces quelques physiologistes, dis-je, ce sont surtout des mathématiciens et des logiciens qui attaquèrent le monument psychophysique.

Cependant, si ces expériences fondamentales avaient été parfaitement conduites, si les conclusions en avaient été assez nombreuses et suffisamment concordantes, pour justifier la loi de Fechner, aucun raisonnement n'eût prévalu contre la conséquence logique de faits certains. Que si la formule qu'on a déduite était simplement incorrecte, la critique des logiciens aurait eu tôt fait de la redresser. Bref, si les expériences fondamentales avaient été irréprochables et suffisantes, la psychophysique subsisterait ou plutôt les faits bien démontrés auraient prouvé à Fechner l'inexactitude de sa conception théorique et a priori,

La base expérimentale de la psychophysique estelle sérieuse ?

C'est à ce point de vue spécial que j'entends me placer. Examiner avec les idées d'un expérimentateur de nos jours, les procédés spéciaux usités vers 1860.

Noter les défauts et les imperfections naturelles et inséparables d'ailleurs des débuts d'une science neuve^ montrer les causes de ces imperfections.

Ceci me conduit à exposer la troisième raison qui m'a déterminé à reprendre l'étude de la psychophysique; à savoir l'intérêt qu'il y a à vérifier l'instrument dont on s'est servi, à n'importe quelle époque d'une science expérimentale, pour arriver à des conclusions consi-^ dérées comme vérités pendant un certain temps. Ce qui fait que des hommes comme Weber et Fechner et même Delbœuf et d'autres plus rapprochés de nous, se sont contentés d'expériences que nous jugerions de nos jours tout à fait insufiisantes, c'est qu'ils concevaient l'être vivant, et en particulier l'être humain, comme une sorte d'appareil de physique; qu'ils se persuadaient volontiers — et le nombre restreint de leurs expériences ne pouvait pas les détromper — que ce qui est vrai pour un sujet donné l'est également pour la généralité des autres. A l'époque où ils travaillaient, et encore beaucoup plus tard, l'homme apparaissait comme la réalisation d'un type construit selon une formule presque mathématique. Depuis, grâce surtout à Darwin et aux idées des évolutionnistes, tout individu se conçoit comme le produit spécial d'innombrables influences. Aucun sujet n'est exactement pareil à aucun autre sujet. La conséquence directe de cette conception plus juste de la nature humaine a modifié de fond en comble la technique des expériences psychologiques^ Nous le démontrerons au cours de cette étude.

Et maintenant que j'ai exposé les motifs qui excuseront mon ingression dans un domaine qui sem-

blait parfaitement connu, et sur lequel tout a été dit, j*aborde l'étude de la psychophysique par un exposé général que je ferai aussi succinct que possible.

La science que Fechner rêva de constituer est celle des rapports exacts entre Tâme et le corps, l'esprit et la matière. Cette question qui, comme je l'ai dit plus haut, sera vraisemblablement toujours reléguée dans le domaine de la méihaphysique et qui, par sa nature même, est bien la dernière dont se préoccuperait un expérimentateur de nos jours, fut précisément celle à laquelle Gustave-Théodore Fechner s'attaqua avec tout l'enthousiasme d'un novateur qui n'a point encore exploré le terrain sur lequel il s'engage. D'où lui était venue la première idée de la science nouvelle?

Se basant sur une loi bien connue en acoustique et admise depuis l'antiquité, rapprochant de cette donnée certaines conclusions auxquelles était arrivé H.-E. Weber en mesurant le minimum de différence perceptible dans les sensations de pression et les estimations de longueurs, Fechner crut avoir découvert une loi générale qu'il entreprit de démontrer.

On admet que, quelle que soit la hauteur de deux tons qui vibrent ensemble ou successivement, l'oreille perçoit toujours la même différence entre ces deux tons, que ceux-ci résultent d'un petit nombre ou d'un grand nombre de vibrations. L'oreille exercée ou affinée perçoit des différences plus faibles jusqu'à, paraît-il,

— de ton, l'oreille moins délicate et moins entraînée

ne saisit que des différences de -, voire - ton.

l6 LA PSYCHOPHYSIQUE

Supposons deux cordes, Tune de longueur constante donnant 300 vibrations doubles à la seconde, la deuxième de longueur variable. Si on allonge celle-ci de façon qu'elle donne 290 vibrations doubles à la seconde, Pierre percevra nettement la différence entre les deux sons de 300 et de 290 vibrations. Pour que Paul perçoive une différence, il faudra allonger la deuxième corde jusqu'à ce qu'elle donne 280 vibrations. Alors si on choisit une corde semblable deux fois moins longue donnant 600 vibrations, pour que Pierre entende nettement une différence de ton, il faudra faire donner à la deuxième corde 290X2 soit 580 vibrations, et pour que Paul perçoive une différence, produire 280X2 ou 560 vibrations. Pour Pierre le rapport entre les

nombres des vibrations perceptibles est de — de la

corde donnant le plus de vibrations, pour Paul ce

rapport est de — . Ce rapport est constant, le même

pour toutes les hauteurs de tons.

Or, d'après les expériences de Weber, — nous verrons plus loin quelle est leur valeur probante — lorsque nous pesons ou soupesons des poids, nous percevons des différences plus ou moins légères d'après notre degré de sensibilité nerveuse. Mais si un sujet donné perçoit une dijBérence lorsque à i kilo on lui fait comparer 950 grammes, par exemple, ce même sujet ne percevra jamais de différence, que lorsque les poids à comparer entre eux différeront en réalité

d'une quantité proportionnelle, c'est-à-dire de—— ou —,

Ainsi on lui posera sur la main ou sur les mains, un poids de 500 grammes, il déclarera plus léger, non 490 grammes ni 480 grammes mais seulement 475 grammes, poids qui diiftère de 500 grammes comme 950 grammes diffèrent de i kilo. Dans Tune comme dans l'autre expérience la sensation de différence

n'apparaît que lorsque le même rapport, — dans le

cas présent, existe entre les deux termes de comparaison, entre les deux poids à estimer. De ce que la différence de poids nécessaire pour produire la sensation d'inégalité demeure toujours proportionnellement la même fraction du poids le plus fort ou le plus faible, découle cette conclusion inattendue que nous distinguons avec la même netteté les différences entre les stimulations faibles et les stimulations fortes.

Nous distinguons 10 grammes de 9 - grammes aussi bien que 1000 grammes ou i kilo de 950 grammes, que 10 kilos de 9 - kilos. Il résulterait de ceci

qu'un homme assez fort pour soulever ioo kilos, distinguerait de ce premier poids un second qui pèserait 5 kilos de tnoins et cela exactement aussi bien qu'il

discernerait 10 grammes de 9 - grammes, voir i gramme de 0,95 gramme.

Hâtons-nous de dire que dès les premières expériences on a été obligé de constater que la proportion soi-disant constante ne l'était plus quand on opérait avec des poids très lourds ou très légers, partant qu'elle ne se vérifiait que dans certaines limites, et pour les stimulations d'intensité moyenne. Cette correction

l8 LA. PSYCHOPHYSIQUE

inévitable enlève en fait toute valeur réelle à la loî exprimant les rapports entre l'esprit et la matière.

Weber avait encore observé que dans la perception des longueurs, il existe une constante analogue à celle que Ton constate dans l'appréciation des poids. Un sujet comparant entre elles deux lignes de longueur différente, perçoit leur inégalité lorsque

celle-ci est de au moins — de la ligne la plus courte.

Un autre ne constate de différence que si la ligne la

plus longue mesure en plus — de la précédente. Les

hommes, dit Weber, se divisent en deux catégories, les uns percevant les différences de longueur égale à

— , les autres égales à — , de la longueur la plus petite.

Or, ces deux catégories de sujets perçoivent toujours

partout les mêmes différences de — ou de — que les

lignes à comparer soient de plusieurs mètres ou de quelques décimètres ou seulement de quelques centimètres. Prise à la lettre cette loi exprime que nous percevons la différence entre 30 mètres et 29 mètres aussi bien et pas mieux que le rapport entre 30 et 29 centimètres, entre 30 et 29 millimètres, entre 0,30 mm. et 0,29 mm. !

Rapprochant ces données d'autres conclusions recueillies par divers observateurs, Fechner raisonna à peu près comme suit : Dans la nature physique, les

effets sont directement proportionnés aux causes. Une quantité de chaleur donnée vaporise un centimètre

cube d'eau, il faut, toutes choses égales d'ailleurs, pour

vaporiser deux centimètres cubes d'eau, une quantité

de chaleur exactement double ; et il y en va ainsi pour toutes les lois physiques. Or, on constate que dans le -domaine des sensations cette proportion simple, directe, entre les eflFets et les causes n'existe pas ; pour produire une sensation de poids double de celle que Ton obtient ett soulevant i kilo, il faut soupeser non pas 2 kilos, mais en outre un certain nombre de grammes, 50 par •exemple. Partant, deux causes différentes produisent les mêmes effets ; car, un poids de 1000 grammes et un poids de 980 grammes sont perçus comme semblables. En outre, si on admet que la différence entre des stimulations données et d'autres qui en diffèrent tout juste assez pour être perçues, que cette différence, dis-je, est la même quelle que soit Tintensité réelle absolue des deux sensations à comparer, on voit que l'esprit ou la conscience semble faire abstraction des stimulations elles-mêmes pour saisir avant tout la différence d'intensité qui existe entre elles.

Cette façon spéciale d'être affectée par les forces •extérieures est le caractère propre de l'âme. Elle perçoit les impressions en les réduisant d'une certaine manière, elle compare des rapports, et il se trouve que, comme nous l'expliquerons plus loin, si on suppose une série de stimulations croissant, de manière que la suivante soit toujours deux fois aussi forte que la précédente, les sensations qu'elles déterminent ne semblent pas chacune deux fois aussi intense que la précédente ; le rapport entre les accroissements successifs demeure le même, mais n'est pas 2, il est plus faible : € Si, par exemple, une sensation d'une valeur égale à 4 produite par une excitation égale à 27, exige pour

devenir égale à 5, que Texcitation 27 croisse de 9^ c'est-à-dire du tiers» et devienne 36, il sera nécessaire pour qu'elle reçoive un nouvel accroissement égal et devienne 6, que l'excitation 36 croisse encore du tiers, c'est-à-dire, cette fois-ci, de 12, et deviennent 48, et en continuant, pour que la sensation devienne 7, l'excitation nouvelle devra être 48 + 48/3 = 64 et ainsi de suite (i) ». Les sensations sont exprimées par 4, 5, 6, 7, et les stimulations par 27, 36, 48 et 64. Si les stimulations s'accroissent comme i, 2, 4, 8, etc., les sensations elles ne s'intensifient que comme o, i, 2, 3, 4 donc croissent comme le logarithme des stimulations. Voilà la grande loi logarithmique exprimant le rapport entre le monde extérieur et le domaine conscient ; les impressions du dehors parvenues dans la conscience y sont réduites à leur logarithme.

L'être conscient plongé dans le monde matériel est impressionné par un nombre immense de modifications incessantes du milieu ambiant : les variations de clarté et de couleur impressionnent ses nerfs optiques, les sons modifient ses nerfs acoustiques, les odeurs et les saveurs les sens de l'olfaction et du goût, etc. Toutes ces modifications, tous ces mouvements si divers de nature et d'intensité se convertissent dans l'organisme en courants nerveux égaux de vitesse, ou à peu près, mais tous d'une certaine allure différente puisqu'ils sont la suite, la conversion de mouvements extérieurs différents. Tous ces courants nerveux, s'ils

(i) J. Delbœuf, Examen critiqtu de la loi psychophysique ^ Paris, Genner Baillière, 1883, p. 4.

arrivent à Técorce cérébrale avec un minimum d'intensité et de durée, deviennent des images cérébrales des sensations conscientes, avant de redescendre contracter les muscles pour rentrer par cette voie dans le milieu ambiant d'où ils sont sortis. Rien ne peut nous faire croire que les lois de la proportionnalité des effets aux causes ne se réalise pas dans les courants nerveux sensîtifs ou moteurs, ni dans la contraction finale des muscles : cependant au niveau de Técorce cérébrale, là où ces modifications deviennent conscientes, il y a une brusque déperdition, un manque, toujours le même, de proportions entre la force de la modification et l'impression qu'elle produit sur le moi conscient ; c'est, dît Fechner, parce que là intervient l'esprit, il saisit le mouvement en le traduisant en « rouge, vert, chaud, sucré, etc. » et en même temps en réduisant son intensité suivant la loi logarithmique. Pourquoi cette réduction n'est-elle plus la même quand il s'agit de stimulations très faibles ou très fortes; l'esprit alors change-t-il de procédé et pourquoi ? C'est ce que Fechner ni personne n'a jamais expliqué. Sans discuter ici la valeur de l'interprétation de Fechner, je ferai cependant observer qu'elle apparaît d'emblée hâtive et superficielle. L'illustre psychophysicien semble considérer la sensation comme une chose relativement simple. Sans doute la sensation « rouge, bleu, chaud, etc. » terminus immédiat dans la conscience d'un certain courant nerveux sensitif , est relativement simple. Mais lorsque les sujets sur lesquels Fechner expérimente, comparent entre elles des sensations de poids par exemple, ils se livrent à des opérations intellectuelles

infiniment compliquées. Un enfant nouveau-né, voyant depuis quelques jours à peine, compare peut-être simplement une lumière rouge à une autre qui est bleue, mais un homme fait dont la conscience est saturée d'images et de souvenirs innombrables, n'est plus du tout dans le même cas. Il reçoit les stimulations à comparer dans un récepteur non pas vide, mais encombré d'autres stimulations antérieurement perçues auxquelles inévitablement il compare les stimulations nouvelles. Et ce n'est là qu'une des causes qui déforment et compliquent nos sensations. En réalité, ce que nous comparons quand nous nous soumettons à des expériences sur les sensations, ce ne sont pas, comme le remarque excellemment d'ailleurs M. Foucault, des sensations pures, mais bien plutôt des amalgames de sensations, regardés sous un certain angle; ce sont des perceptions. Pour ramener la loi logarithmique à son expression la plus exacte, il faudrait donc dire : les conceptions ou les notions que Thomme se fait des stimulations qui modifient ses nerfs sont réduites comme intensité au logarithme de l'intensité de ses stimulations elles-mêmes.

Un autre reproche que l'on peut adresser à Fechner, dans ce même ordre d'idées, c'est d'avoir posé, semble-t-il, comme une vérité, que si la sensation n'est pas mesurable directement, elle peut cependant être exprimée par une certaine grandeur, rendue elle-même par un certain chiffre. Si le poids de i kilo est déclaré la moitié d'un autre poids de 2 kilos 50 grammes, par exemple, cela doit s'expliquer comme suit: le sujet sentant sur sa main tendue une première pression, en

éprouve une certaine impression, celle-ci produit une sensation de pesanteur dont le sujet prend conscience ; cette sensation, appelons-la sensation i. Lorsque ensuite -on lui pose sur la même main, un poids de 2 kilos, plus le nombre de grammes additionnels nécessaires pour qu'il estime, lui, lé poiçîs nouveau double du précédent, il éprouve une seconde impression, laquelle à son tour produit une sensation de poids que nous appellerons la sensation 2. Il semble donc que, d'après Fechner, le sujet exprime le rapport existant entre ces deux sensations I et 2 ; que partant il compare dans la conscience ces deux sensations entre elles, et juge que la seconde est double de la première. Cestlà une interprétation que les faits ne justifient en aucune façon.

Un sujet comparant deux poids inégalement lourds, ne dit pas: « le second me produit une impression deux fois aussi forte que celle que m'a produite le premier » ; il afiirme que le deuxième stimulant, l'objet extérieur dont il apprécie l'effet, est deux fois aussi intense que le premier. L'intensité d'une sensation ne s'entend pas du tout dans le même sens que la force d'une stimulation. Comparer ces deux termes c'est faire, a priori, une étrange confusion. L'intensité des sensations dépend de causes diverses, entre autres de la qualité des stimulants, certaines odeurs même faibles produisent une impression très grande sur certaines personnes; cette intensité dépend du caractère, de l'éducation, du tempérament, des dispositions du moment, etc.

Pour ne pas dépasser les prémisses, il faudrait formuler la loi psychophysique à peu près en ces termes : Quand un sujet compare entre elles le^

impressions que font sur lui des séries de stimulationsF qui vont en augmentant suivant une progression géométrique, il déclare qu'il lui semble que ces stimulation» ne s'accroissent pas aussi rapidement, mais seulement suivant une progression arithmétique.

Fechner ne Ta pas entendu ainsi; pour lui la sensation est une certaine quantité, qui croît en même temps,, mais moins vite que la stimulation qui la provoque.

Je disais tout à l'heure que les stimulations chemin nant le long des nerfs sensitifs sont, quand elles arrivent à l'écorce cérébrale, traduites et réduites dans la conscience. Fechner s'est posé la question de savoir où et à quel moment de leur passage à travers l'être sensible, les stimulations sensitives se réduisent au logarithme? Est-ce dans les nerfs sensitifs, est-ce dans la conscience, ou mieux est-ce dans le système nerveux, dans le corps, est-ce dans l'esprit, dans l'âme? Fechner a imaginé un élément intermédiaire entre l'excitation et la sensation, cet élément, c'est le mouvement psychophysique.

L'excitation provoque des mouvements psychophysiques, et ceux-ci produisent des sensations. Les dernières dépendent bien, il est vrai, des excitations elles-mêmes, mais indirectement. Si une lumière de longueur d'onde de 0,0007617"*°^ produit une sensation que nous percevons et nommons le rouge, ce n'est pas parce que le courant nerveux, suite de cette vibration spéciale aboutissant à la conscience, s'y convertit directement en une sensation de couleur, c'est parce que l'excitation produite par ce mouvement vibratoire, détermine quelque part dans le système nerveux un

-certain mouvement psychophysique, lequel à son tour produit dans la conscience la sensation de rouge.

La psychophysique se divise en psychophysique externe et en psychophysique interne. La première étudie les rapports existant entre le monde physique et l'esprit, ou plus spécialement les rapports qui relient la sensation, phénomène conscient à Texcitation, phénomène extérieur. La psychophysique interne a pour objet l'étude des rapports entre la conscience et cet élément dont je parlais tantôt, le mouvement psychophysique ou la modification organique de nature physiologique qui produit directement la sensation. Fechner considérait cette seconde science comme de loin plus importante que la psychophysique externe, cette dernière ne devait, dans son idée, que préparer l'étude de la psychophysique interne. Mais les rapports entre la conscience et les modifications physiologiques qui l'éveillent sont, on le conçoit sans peine, malaisés à définir, plus malaisés encore à mesurer exactement. Au contraire les rapports qui relient la sensation à l'excitation sont accessibles par leurs deux bouts, mesurables par Tun. On peut mesurer l'excitation sensorielle ou mieux, ce qui la provoque : le stimulant des nerfs sensitifs.

Confondant les sensations pures, terminus des courants nerveux sensitifs avec les sensations complexes que nous percevons et comparons dans la conscience, Fechner croyait que l'impression consciente produite par la lumière de 10 bougies, est sentie comme une quantité, laquelle comparée- à celle que provoque la lumière de 2 1 bougies paraît la moitié de la sensation

produite par cette dernière. Or, si Ton ne peut directement mesurer les sensations elles-mêmes, ni les exprimer en quantité de sensations (ce qu'il faudrait pour les mesurer directement), on peut, prenant comme unité l'intensité d'une sensation visuelle produite par lo bougies, mesurer extérieurement en bougies les sensations que le sujet considère comme étant d'intensité double,, triple, etc.

En admettant ces modifications à la conception fondamentale, point de départ des travaux de Fechner^ on devrait poser comme suit la question qu'il s'est efforcé de résoudre: Le rapport entre les excitations qui stimulent les nerfs sensitifs, et les sensations qui nous font estimer la valeur de ces excitations, est-il pour toutes sortes de sensations et chez tous les hommes de telle nature que nous rangions suivant Tordre d'une progression arithmétique, les stimulations qui en réalité croissent suivant une progression géométrique?

Remarquons que le problème ainsi posé, s'il ne résout plus la question des rapports exacts entre l'âme et le corps, est néanmoins d'une portée immense et d'un intérêt capital. De sa solution découlerait la loi fondamentale de toute sensation : la nécessité de faire croître progressivement les stimulations, et cela de quantités strictement déterminées, pour produire des efiets correspondants fixes et certains.

Cette loi, la psychophysique l'a-t-elle établie? Elle l'a tenté, même à plusieurs reprises, avec une persévérance, je dirais volontiers un acharnement qu'il faut admirer. Si les premiers efforts n'ont abouti qu'à élever

un monument caduc, des tentatives ultérieures ont surgi nombreuses pour replâtrer, voire même reconstruire à nouveau la c tour > que Fechner croyait avoir érigée. L'histoire de ce mouvement scientifique, intéressant à tant de points de vue, se divise naturellement en trois périodes. C'est d'abord la fondation même de la science nouvelle par le physicien de Leipzig. Me plaçant surtout au point de vue expérimental, je résumerai les travaux des prédécesseurs de Fechner, ceux surtout de E.-H, Weber que Fechner considère comme un précurseur. Nous verrons comment certaines expériences presque accessoires dans l'œuvre de Weber, furent le fondement de la science nouvelle : comment Fechner, préoccupé de trouver des confirmations aux conclusions de Weber, recueillit des observations éparses concernant la sensi* bilité de l'œil à la lumière et chez les astronomes et chez les physiciens, se basa même sur des notions approximatives comme celle de la fortune morale. J'exposerai en détail les travaux expérimentaux qu'il entreprit pour vérifier lui-même son hypothèse scientifique, et les méthodes qu'il élabora pour en faire un instrument de travail précis et afiilé. Enfin j'indiquerai les grandes lignes du mouvement psychophysique, tel qu'il sortit de ses travaux expérimentaux et des calculs auxquels ceux-ci servirent de base.

La deuxième phase de l'histoire de la psychophysi^ue est remplie par les discussions passionnées entre Fechner et ses partisans d'une part, ses adversaires, surtout E. Hering et ses disciples d'autre part, Fechner tint tête à tous les assauts, ne céda rien de ses idées fondamentales, ou guère, et se coucha dans sa gloire.

convaincu que le monument qu'il avait élevé résisterait à toutes les attaques de ses adversaires.

La dernière période de l'histoire de la psychophysique est plus calme que la précédente: la passionnée querelle s'est épuisée, on a senti que telle qu'elle apparaissait au début la psychophysique est en contradiction avec les idées scientifiques et les découvertes plus récentes. D'aucuns se sont demandé si on ne pouvait pas concilier la loi de Weber avec les faits observés, en modifiant les formules de certaines façons, et des corrections ingénieuses ont été proposées afin de soutenir le monument menaçant ruine. D'autres savants plus indépendants ont cru à la possibilité de résoudre malgré tout le problème abordé par Fechner, et tenté de reconstruire de toutes pièces une psychophysique nouvelle, en rapport avec les progrès de la science psychologique.

Je vais passer en revue ces trois périodes de la psychophysique non en détail, il faudrait un volume pour en donner un résumé complet ; je ne citerai pas même tous les travaux marquants, mais je choisirai un certain nombre de recherches prises dans les diverses périodes avec le souci tout particulier de noter la façon de travailler des auteurs que je citerai, de dégager la valeur que par là même possèdent Iturs conclusions et le pourquoi naturel et profond de l'inanité de cet immense effort entrepris dans le but de démontrer une loi insoutenable, qu'un psychologue doublé d'un biologiste n'aurait jamais formulée. On verra comment ce mouvement, qui ne pouvait donner aucun résultat positif direct pour résoudre la question posée par Fechner, a servi

indirectement à provoquer des recherches ultérieures fécondes, à créer et à aiguiser des instruments de travail pour l'avenir,

§ I. — Fondation de la psychophysique,

La base expérimentale sur laquelle Fechner éleva la science exacte des rapports entre la matière etTesprit ^st triple: les travaux de E.-H. Weber et la loi que Ton en crut pouvoir déduire; les observations et les recherches éparses recueillies dans les ouvrages de savants qui n'étaient ni psychologues ni mêmes physiologistes;enfin les recherches systématiques de Fechner lui-même.

I. Les recherches de E,-H, Weber, — E.-H. Weber a résumé ses expériences sur la sensibilité tactile d'abord dans une série de discours ou mieux de lectures (i) faites dans l'auditoire de l'Université de Leipzig au cours des années 1830, 1831 et 1832; puis dans des articles du Diciionnaire de Physiologie de Wagner (2).

Les expériences concernant le toucher sont de loin les plus nombreuses et les plus importantes. Il y a consacré un temps considérable, et si le nombre des sujets qu'il a examinés est relativement restreint, il semble qu'il ait eu le souci constant d'opérer avec précision et exactitude. Ce qui me porte à juger ainsi, c'est la complaisance avec laquelle il s'étend sur les précautions à prendre pour éviter les erreurs résultant d'un manque d'égalité dans la technique opératoire.

(1) Annotationes anatoralcse et physiologicae, de pulsu, resorptione, auditu, et surtout tactu, Lipsiae, 1830- 1832

(2) Tast und Gemeingefûhl, Wagner* s Handsworerbùch der PhysiO" logie^ t. III, partie H, 1846.

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Ses travaux ont porté. avant tout sur le sens dû toucher, or, ce sens, dit-il dans le prolégomène XI (i), nous renseigne sur quatre manières d'être des corps; il nous révèle:

i^ La force de résistance que les corps opposent à la pression de nos organes.

2° La forme des corps et l'espace qui s'étend entre eux.

3° La force avec laquelle les corps comprinient nos organes et en particulier, d'abord leur poids.

4° Enfin la température des corps ou chauds ou froids.

Au moyen d'un compas de fer dont les pointes étaient recouvertes de petits morceaux de liège, afin de produire sur les téguments des contacts sans douleur, Weber explora systématiquement la peau et les muqueuses attenantes à la peau (comme celle des lèvres et de la langue) par tout l'organisme et constata que la finesse du toucher, c'est-à-dire la sensibilité sufiisante pour discerner deux contacts distincts, est à son maximum sur la pointe de la langue, les bords des lèvres et la face palmaire des dernières phalanges des doigts^ qu'elle diminue sur chaque membre à partir de l'extrémité terminale à mesure que Ton se rapproche du tronc, qu'elle est très faible sur le dos, etc. Il a remarqué que les deux pointes du compas sont plus distinctement perçues si on les place sur le tégument successivement au lieu de le faire simultanément; que lorsque le sujet

(i) De subtilitate tacti in cognosceodo corporum pondère.

remue le doigt sur lequel on pose Testhésiomètre, il sent plus vite le double contact; et que d'une manière générale (i) le mouvement des organes du toucher augmente de beaucoup leur finesse.

Weber a dressé de nombreux tableaux de chiffres exprimant la sensibilité tactile des téguments des diverses régions du corps. Une partie de ces tableaux figurent encore aujourd'hui dans la plupart de nos manuels de physiologie. Ils nous apprennent que pour sentir un contact double il sufiit d'écarter les pointes de I mm. sur le bout de langue, 2 mm. sur la face palmaire des phalangettes, etc.

La reproduction de ces tables dans nos manuels est un vestige des anciennes conceptions biologiques. Elle nous reporte au temps où on considérait les êtres humains comme des machines toutes semblables entre elles, également modifiées par les mêmes causes* extérieures. Pas plus que le pouls n'a invariablement 72 battements chez tout sujet normal, la sensibilité tactile n'est exprimable par les mêmes chiffres chez des sujets différents. On ne dit plus aujourd'hui que le cœur doit battre 72 fois par minute sous peine d'irrégularité; on sait combien il existe de variations individuelles.'

J'ai pour ma part, au laboratoire de Gand, parmi les 350 à 400 sujets que j'ai examinés, constaté des différences parfois énormes dans le nombre des pulsations; l'un de mes sujets, que j'ai observé pendant deux

(î) Prolégomènes^ p. 5.

ans, avait habituellement de loo à iio, voire même 120 pulsations et cela sans présenter aucun symptôme de fièvre; un autre, d'un tempérament particulièrement vif, n'avait généralement que 57 à 58 pulsations. Il en est pour la sensibilité tactile comme pour le pouls; j'ai exploré le sens du toucher chez plus de 200 sujets, j'ai trouvé des différences cwisidérables. Certaines causes modifient d'ailleurs cette sensibilité et cela plus ou moins rapidement, c'est ainsi que l'exercice a une influence considérable. La sensibilité s'accroît visiblement après deux ou trois séances de mensurations.

Quoi qu'il en soit de la valeur réelle des chiflEres donnés par E.-H. Weber pour exprimer la mesure de la sensibilité au toucher dans les diverses régions de la peau, on peut admettre que ces expériences ont été faites avec soin et patience.

Tout autres nous apparaissent ses recherches sur la sensibilité à la pesanteur et c'est précisément sur ces dernières que Fechner a cru pouvoir prendre un solide point d'appui.

C'est dans le prolégomène XI, déjà cité, que "Weber nous expose ses premières recherches, sur la sensibilité à la pesanteur. Il a exploré cette sensibilité dans les diverses régions de la peau. Il conclut que les lèvres sont la partie du corps la plus sensible à la pesanteur, puis la peau qui recouvre les phalangettes des mains et des pieds, etc. (i).

Il a observé qu'un même poids paraît plus lourd

(i) Prolégomène XI, p. 5.

quand on le soupèse du côté gauche et donne de ce fait une explication subtile et complètement fausse d'ailleurs.

L'observation la plus intéressante que lui inspirent ses expériences est sans contredit la suivante : le toucher nous renseigne sur le poids des objets, mais bien mieux que lui, le sens musculaire qu'il appelle tout au long « sensus musculorum >. En effet, observe Weber, si la main étant posée à plat sur une table, vous déposez sur sa face palmaire un premier poids de

1 kilo, il faudra un deuxième poids sensiblement plus fort, pour que le sujet perçoive une différence entre le second et le premier. Que si au contraire le sujet tient les mains pendantes, et soupèse plusieurs fois le poids initial et le poids qu'il y faut comparer, il percevra des différences beaucoup plus faibles.

Ici se place un tableau résumant les expériences faites sur dix sujets différents.

L'expérimentateur a choisi un poids initial de

2 livres et pour plus d'exactitude a réduit ces livres en onces. Le poids étalon est donc de 32 onces. On a recherché de combien devait être réduit ce poids étalon pour que le sujet s'en aperçoive.

Les expériences ont été faites de deux façons : d'abord les mains étant posées sur une table, puis le sujet soupesant. Weber explique comment il a procédé : les poids étaient placés sur les deux mains des sujets et entre les onces et la peau de la main était interposée une feuille de papier. Après avoir fait peser d'abord deux poids égaux, on diminuait progressivement l'un des deux, sans que le sujet pût voir les changements

effectués; on déplaçait les poids, posant le plus léger tantôt dans la main droite, tantôt dans la main gauche, etc.

Voici le résultat de ces expériences.

Pour chaque sujet la lettre a indique les pesées faites par le toucher seul, la main étant posée à plat sur une table ; la lettre b indique les expériences où le sens musculaire intervenait à son tour.

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