CHAPITRE DEUXIEME
Introduction.
Les tentatives de Fechner, de ses disciples et imitateurs n'ont donné que des résultats d'importance secondaire ; le problème tel que le posèrent les psychophysiciens est demeuré insoluble. A côté des chercheurs qui considéraient Thomme à peu près comme un instrument de physique, d'autres savants plus au courant des lois de l'organisme humain ont été amenés à étudier certains phénomènes conscients en relation directe ou indirecte avec des manifestations extérieures observables et mesurables. Helmholtz entre autres, a mesuré la vitessse des courants nerveux moteurs. Excitant un nerf tout près de sa terminaison dans le muscle, il notait le temps nécessaire pour produire une contraction; puis posant l'excitant sur un bout plus éloigné du même nerf, constatait le retard de la contraction. Soustrayant le premier temps du second, il déterminait la durée du passage du courant nerveux, dans la partie de nerf comprise entre les deux points excités, et obtenait la vitesse du courant exprimée en mètres parcourus dans l'espace d'une seconde. D'autres physiologistes étudièrent la vitesse du courant nerveux dans les nerfs sensitifs et dans différentes parties des centres nerveux; la vitesse d'un mouve-
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ment réflexe considéré dans son ensemble, c'est-à« dire depuis la stimulation extérieure jusqu'à la contraction musculaire finale, et enfin la durée d'un acte conscient tel que la contraction volontaire des muscles de la main, annonçant que le sujet a aperçu une lumière ou entendu un son. Dans cette durée totale ils cherchèrent à déterminer le temps propre de la phase consciente (i).
Ainsi de divers côtés les physiologistes entamèrent l'étude des questions psychologiques et parmi tous M. W. Wundt, médecin et philosophe, fondateur du premier laboratoire de psychologie, systématisa ce genre de recherches et fut le fondateur véritable d'une science que Ton a justement nommée psychologie physiologique ou psychophysiologie.
Quels sont les caractères propres de cette science nouvelle?
La psychologie ou l'étude des phénomènes conscients doit, d'après M. Wundt, être une science naturelle comme les autres branches de la biologie. On pourrait soutenir à la rigueur que déjà précédemment les phénomènes conscients ont été étudiés par la méthode des sciences naturelles, car tout comme le zoologue et le botaniste, le psychologue observe et classe les phénomènes à lui révélés comme distincts par l'introspection. Mais, dit M. Wundt, une science qui se borne uniquement à classifier, n'est pas une science; il faut pour qu'elle le devienne qu'elle donne
(i) Entre autres Exner.Experimentelle Untersuchungen der einfachsten psychischen Processe, 1873, PJliiger Archiv, Bd VII, p. 601-669.
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rexplication des phénomènes observés, et la raison ■des différences d'aspects qu'ils présentent.
Les phénomènes concients nous apparaissent différents, on peut les classer en quelques groupes caractéristiques : sentiments, idées, volitions, sensations, souvenirs, etc. De là des classifications générales et l'attribution de chacune de ces espèces de phénomènes à des causes différentes, à des facultés, distinctes, de l'âme. Or, pour comprendre la nature véritable des phénomènes conscients et les lois auxquelles ils obéissent, il convient de les étudier, non seulement sous Taspect final qu'ils prennent dans la conscience, mais dans leur phase de devenir, sous la forme rudimentaire et primitive qu'ils ont eue auparavant. L'inconscient est le laboratoire obscur où se forment les modifications qui apparaissent en pleine clarté dans la conscience. Ce laboratoire est-il accessible à nos investigations? oui. Tout phénomène conscient a commencé par être un mouvement extérieur, lequel est luimême devenu courant nerveux, modification des <:entres inférieurs et supérieurs; et tout phénomène conscient finit par une modification centrale motrice, un courant nerveux moteur et une contraction musculaire.
De la lumière qui ébranle notre rétine, des sons qui font vibrer nos cellules acoustiques, des odeurs, des saveurs, de la chaleur et du froid, de toute modification quelconque qui secoue l'un ou l'autre de nos nerfs sensitifs, nous faisons finalement une seule et unique chose : des contractions musculaires (i).
(i) Voyez mon étude sur le 6* sens, Causeries psychologiques^ 2* série. Paris, Alcan, 1906.
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Et sans doute la phase consciente de ces séries d'ébranlements, qui passent des organes des sens aux membres, est fonction et du mouvement extérieur et du courant nerveux sensitif. celui-ci impressionné luimême par les milieux déjà modifiés qu'il traverse; mais en est-elle uniquement fonction ? La conscience ou mieux le milieu conscient, n'ajoute-t-il rien à l'ébranlement qui lui arrive filtré par les nerfs et les centres sensitifs? Il est bien difficile de le croire, et c'est là en somme tout le problème psychologique.
Que si Ton admet que la phase consciente est fonction de la sensation et le mouvement fonction de la phase consciente, il semble facile de déterminer et de mesurer cette phase par ses deux bouts accessibles. C'est ce que M. Wundt a tenté de faire en analysant et mesurant les phénomènes extérieurs qui précèdent et suivent le processus psychique. En modifiant artificiellement et dans un sens donné les conditions qui provoquent une sensation, on arrive à mettre en lumière les causes qui développent cette sensation, à démêler ses éléments constitutifs, les raisons qui font qu'elle est de telle qualité ou de telle intensité. Proposons-nous, d'étudier les sensations de son. La conscience nous révèle une modification que Texpérience nous a fait attribuer à un ébranlement du nerf acoustique à la suite de certains mouvements vibratoires transmis par Tair à la membrisine du tympan. Mais il y a des sensations de son que la conscience nous révèle forts, d'autres faibles, quelques uns agréables, quelques autres désagréables ou indifférents. Il en est qui passent à travers l'organisme
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sans se faire pour ainsi dire remarquer, d'autres qui provoquent une contraction énergique d'un grand nombre de muscles. Voilà des sensations de son fortes, faibles, riches, grêles, molles ou stimulantes apparaissant chacune à la conscience sous des aspects divers. Un psychologue observateur constatera ces différences et classera les sensations d'après leurs caractères apparents; il remarquera, peut-être, que tantôt elles n'intéressent qu'une faculté de l'àme^ que d'autres fois elles mettent en jeu plusieurs de ces facultés.
L'expérimentateur ayant observé ces différents aspects recherchera les causes qui les déterminent et mesurera l'importance de chacune d'elles.
Et sans doute l'étude minutieuse de toutes les circonstances extérieures et intérieures qui précèdent ou suivent l'acte conscient donnera de celui-ci une compréhension plus claire et plus exacte; mais encore convient- il de remarquer que si, par ses extrémités accessibles, la modification est mesurée avec précision au moyen d'appareils délicats, la partie inaccessible, la phase consciente n'est point mesurée mais seulement appréciée par le sujet lui-même. Je puis déterminer avec exactitude la hauteur de chute d'un corps sonore, la valeur en bougies de l'excitant lumineux. Je ne puis qu'estimer l'intensité des sensations de son et de lumière qui envahissent la concience. Et le fait que cette estimation intervient dans la recherche des lois psychophysiologiques suffit pour atténuer la valeur vraiment scientifique de celles-ci, ou tout au moins pour diminuer la précision de ces lois et la signifi-
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catîon des données numériques qui les expriment. L'intervention de l'élément personnel, de l'individualité, déjà sensible dans toutes les sciences biologiques^ Test bien davantage ici où elle se complique d'éléments subjectifs. Voilà pourquoi les chiffres n'ont en psychologie qu'une valeur très largememnt approximative. Les élèves de M. Wundt ne se font d'ailleurs pas faute d'en convenir.
Quoi qu'il en soit l'adjonction de l'observation scientifique, de l'expérimentation et de la mesure à la simple observation intérieure ou introspection, est un progrès tellement évident et si peu en rapport avec les améliorations antérieurement réalisées dans l'étude des phénomènes conscients, qu'il faut regarder le mouvement dont l'honneur revient surtout à M. Wundt comme une véritable révolution dans la science psychologique.
Les travaux entrepris sous la direction du célèbre psychophysiologiste de Leipzig dans son Institut d'abord, dans les nombreux laboratoires fondés à l'imitation du sien et dirigés par ses anciens élèves ensuite, ne sont pas tous, tant s'en faut, des ^recherches psychophysiologiques au sens strict du mot. Parmi ces travaux j'ai eu l'occasion de signaler des études de psychophysique, celles de M. J. Merkel et de M. Mûnsterberg entre autres. Il se trouve encore parmi les recherches des disciples surtout, des travaux de psychologie expérimentale. Comme je l'ai dit plus haut, il n'y a pas de coupures entre les trois phases de l'histoire de la psychologie scientifique ; elles se compénètrent et s'enchevêtrent tout en demeurant distinctes.
Je veux dans cette seconde étude sur la psychologie quantitative choisir quelques-uns des travaux psychophysiologiques les plus importants, non par les résultats qu'on en peut tirer, mais par la méthode qu'on y appliqua, par les préoccupations scientifiques, les conceptions biologiques et psychologiques de ceux qui les entreprirent. Comme pour les travaux de Weber, de Fechner et des psychophysiciens, je montrerai le fort et le faible des expériences fondamentales, les qualités et les défauts de la technique employée, partant la valeur des conclusions formulées.
Dans l'œuvre psychophysiologique de l'école de M. Wundt, les travaux qui au point de vue quantitatif s'imposent tout d'abord à Tattention ont porté sur la mesure non plus de l'intensité des modifications conscientes mais de leur durée. En étudiant la durée des processus psychiques simples et complexes, M. Wundt réduisait au minimum l'influence des éléments subjectif et personnel, il opérait dans les meilleures conditions de précision. D'ailleurs comme je l'ai dit en commençant, il ne faisait ainsi que reprendre d'une façon plus systématique les travaux de ses contemporains les physiologistes, amenés naturellement à s'occuper des mêmes questions.
Dans une première partie nous examinerons l'ensemble des travaux entrepris sur les temps de réaction ; dans une deuxième partie les recherches portant principalement sur la phase psychologique de ce temps de réaction et sur la durée des opérations intellectuelles proprement dites.
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