‹ La psychopathologie de la vie quotidienneChapitre 21 sur 50 · Attribué par erreur à E. Jones · texte numérisé non relu

Attribué par erreur à E. Jones

quement à moi : « Je voudrais bien savoir ce que vous feriez dans un cas comme celui-ci : je connais une gardemalade qui est impliquée, à titre de complice, dans un procès en divorce. La femme a intenté le procès à son mari, dénoncé la complicité de la garde-malade, et il a obtenu le divorce ^. » Ici je l'interromps : « vous voulez dire quelle a obtenu le divorce. » Il se reprend aussitôt : « Naturellement, c'est elle qui a obtenu le divorce », et il me raconte ensuite que le procès et le scandale qu'il a soulevé ont tellement bouleversé la garde-malade qu'elle s'est mise à boire, que ses nerfs sont complètement ébranlés, etc., et il me demande un conseil sur la manière de la traiter.

« Dès que j'eus relevé son erreur, je le priai de me l'expliquer, mais je reçus les réponses étonnées habituelles : n'avons-nous pas chacun le droit de nous tromper ? Après tout, ce n'est qu'un accident, dont il est oiseux de chercher la signification, etc. Je réplique en disant que chaque lapsus a ses causes et ses raisons, que je serais tenté de croire qu'il est lui-même le héros de l'histoire qu'il vient de me raconter, s'il ne m'avait pas dit auparavant qu'il n'était pas marié ; car alors le lapsus s'expliquerait par le désir qu'il pourrait avoir de voir le procès se terminer à son avantage et non en faveur de sa femme, afin de n'avoir pas à servir (d'après notre droit matrimonial) de pension alimentaire à celle-ci et de pouvoir se remarier dans la ville de New- York. Il écarte obstinément mes soupçons, mais manifeste en même temps une réaction affective exagérée, donne des signes d'excitation non douteux et finit par éclater de rire. A mon exhortation de me dire la vérité dans l'intérêt de l'explication scientifique, je reçois la réponse suivante : « Si vous ne voulez pas entendre de ma bouche un mensonge, vous devez croire à mon célibat et vous persuader

1. « D'après nos lois, le divorce n'est prononcé que s'il est prouvé que l'une des deux parties a porté atteinte au mariage et il n'est accordé qu'à la victime de cette atteinte. »

que votre explication psychanalytique est totalement fausse. » Et il ajoute que des hommes comme moi qui s'attachent aux détails les plus insignifiants sont tout simplement dangereux. Puis il se souvient d'un autre rendez-vous et prend congé de nous.

« Nous étions cependant, le D^^ Frink et moi, convaincus de l'exactitude de mon expHcation ; aussi me décidai-] e à en obtenir la preuve ou la contre-preuve, en cherchant des renseignements ailleurs. Je me rendis donc, quelques jours plus tard, en visite chez un voisin, un vieil ami du D^ R., qui confirma en tous points mon explication. Le procès avait eu heu quelques semaines auparavant, la garde-malade ayant été convoquée comme complice. — Le D^ R. est maintenant convaincu de l'exactitude des mécanismes freudiens. »

L'aveu involontaire perce également, à n'en pas douter, dans le cas suivant communiqué par M. 0. Rank :

« Un père, qui n'est rien moins que patriote et qui voudrait élever ses enfants, sans leur inculquer le sentiment patriotique qu'il considère comme superflu, blâme ses fils d'avoir pris part à une manifestation patriotique ; mais ceux-ci invoquant l'exemple de leur oncle, le père s'écrie : « votre oncle est le dernier homme que vous devriez imiter ; c'est un idiot » (la prononciation allemande est idiote). Voyant l'expression étonnée de ses enfants, que ce ton surprend, le père s'aperçoit qu'il a commis un lapsus et dit en ß'excusant : « J'ai naturellement voulu dire : patriote. »

M. J. Stärcke rapporte un cas de lapsus dans lequel l'auteur (une dame) reconnaît elle-même un aveu involontaire ; M. Stärcke fait suivre son récit d'une remarque excellente, bien que dépassant les limites d'une simple interprétation. (L. c.)

« Une femme-dentiste promet à sa sœur de l'examiner un jour, afin de voir si les faces latérales de ses deux grosses molaires sont en contact (c'est-à-dire

s'il n'existe pas entre elles un intervalle où puissent stagner des débris alimentaires). Mais la dentiste tardant à tenir sa promesse, sa sœur dit en plaisantant : « Elle soigne bien une collègue en ce moment, mais quant à sa sœur, elle la fait toujours attendre. » Enfin la dentiste se décide à pratiquer l'examen promis, trouve en effet une petite cavité dans une des molaires et dit : « Je ne croyais pas que la dent fût si malade : je croyais seulement qu'il n'y avait pas de u comptant » (Kontant)... je veux dire de « contact » (Kontakt). » « Tu vois bien, répliqua sa sœur en riant, que c'est seulement par avarice que tu m'as fait attendre plus longtemps que tes malades payants ! »

(Je n'ai évidemment pas le droit de substituer mes idées à celles de cette dame ni d'en tirer des conclusions, mais en entendant le récit de ce lapsus, j'avais pensé que ces deux jeunes femmes charmantes et intelligentes ne sont pas mariées et connaissent très peu de jeunes gens ; et je me suis demandé si elles n'auraient pas plus de contact avec des jeunes gens, si elles avaient plus de comptant). »

Voici un autre lapsus auquel on peut attribuer la signification d'un aveu involontaire. Je cite le cas d'après Th. Reik (l. c).

« Une jeune fille allait être fiancée à un jeune homme qui ne lui était pas sympathique. Afin de rapprocher les jeunes gens, les parents conviennent d'un rendez-vous auquel assistent les fiancés éventuels. La jeune fille a assez de tact et de sang-froid pour ne pas montrer au prétendant, qui est très galant envers elle, les sentiments peu favorables qu'il lui inspire. Cependant, à sa mère qui lui demande comment elle a trouvé le jeune homme, elle répond poliment : « il est tout à fait désagréable {liebenswinRiG, au lieu de liebensw vrbig — aimable). »

Non moins intéressant à cet égard est un autre lapsus que M. 0. Rank décrit (Internat. Zeitschr. /. Psychoabal.) comme un « lapsus spirituel ».

« Il s'agit d'une femme mariée qui aime entendre raconter des anecdotes et qui ne dédaigne pas les aventures extra-conjugales, lorsqu'elles sont récompensées par des cadeaux en conséquence. Un jour un jeune homme, qui sollicite ses faveurs, lui raconte, non sans intention, l'histoire suivante bien connue : « Un négociant sollicite les faveurs de la femme, quelque peu prude, de son associé et ami ; elle lui promet enfin de lui céder, en échange d'une somme de mille florins. Le mari de la dame devant s'absenter sur ces entrefaites, l'associé lui emprunte mille florins en lui promettant de les rembourser le lendemain même à sa femme. Il va sans dire qu'en remettant à celle-ci la somme en question, il lui fait croire que cette somme, dont il tait naturellement la provenance, représente le cadeau promis. Lorsque le mari, à son retour, lui réclame les mille florins que devait lui remettre l'associé, elle se croit découverte, et toute cette affaire se termine pour elle non seulement par un préjudice, mais encore par un affront. » — Lorsque le jeune homme, au cours de son récit, en est arrivé au passage où le séducteur dit à son associé : « je rembourserai demain cet argent à ta femme », son auditrice l'interrompt par ces mots significatifs : « Dites donc, ne me l'avez-yous pas déjà remboursé... pardon, je voulais dire : raconté ? » Elle ne pouvait guère avouer plus nettement, à moins de l'exprimer directement, qu'elle était toute disposée à se donner dans les mêmes conditions. »

M. V. Tausk publie (dans Internat. Zeitschr. f. Psychoanal., IV, 1916) un beau cas d'aveu involontaire, avec solution inofîensive, sous ce titre : La foi des pères.

« Comme ma fiancée était chrétienne, raconte M. A., et ne voulait pas se convertir au judaïsme, j'ai été obligé moi-même, pour pouvoir me marier, de me convertir du judaïsme au christianisme. Ce n'est pas sans une résistance intérieure que j'ai changé de

confession, mais la fin me semblait justifier cette conversion, et cela d'autant plus que je ne possédais aucune conviction religieuse et que je n'étais rattaché au judaïsme que par des liens purement extérieurs. Mais malgré ma conversion, je n'ai jamais désavoué le judaïsme, et parmi mes relations peu de gens savent que je suis converti.

« De mon mariage sont nés deux fils, tous deux baptisés selon les rites chrétiens. Lorsque mes garçons eurent atteint un certain âge, je les mis au courant de leurs origines juives, afin que, subissant les influences antisémites de l'école, ils n'y trouvent pas une raison superflue et absurde de se retourner contre leur père.

« Il y a quelques années, je passais mes vacances avec mes garçons, qui fréquentaient alors l'école primaire, à D., dans une famille d'instituteurs. Un jour la femme de l'instituteur (ils étaient d'ailleurs l'un et l'autre amicalement disposés à notre égard), qui ne se doutait pas de nos origines juives, se livra à quelques invectives assez violentes contre les Juifs. J'aurais dû relever bravement le défi, pour donner à mes fils un exemple de « courage de mes opinions », mais je reculai devant les explications désagréables qui auraient certainement suivi mon aveu. Je fus encore retenu par la crainte d'avoir à quitter l'agréable séjour que nous avions trouvé et de gâter les vacances, déjà assez courtes, dont nous disposions, mes enfants et moi, au cas où nos hôtes, apprenant que nous sommes Juifs, auraient adopté à notre égard une attitude inamicale.

« Craignant cependant que mes garçons, n'ayant pas les mêmes raisons de se retenir que moi, ne finissent par trahir naïvement et sincèrement la fatale vérité, s'ils continuaient à assister à la conversation, jfe pris la décision de les éloigner, en les envoyant dans le jardin.

« Allez dans le jardin, Juifs », dis-je ; mais je me

corrigeai aussitôt : « garçons ». (Confusion entre les mots Juden — juifs, et Jungen — garçons). C'est ainsi qu'il m'a fallu commettre un lapsus pour exprimer •le « courage de mes opinions ». Mes hôtes n'ont sans doute tiré de ce lapsus, dont ils ne voyaient pas la signification, aucune conclusion ; mais quant à moi, j'en ai tiré cette leçon qu'on ne renie pas impunément la foi de ses pères, lorsqu'on est fils soi-même et qu'on a des fils. »

Et voici un cas moins anodin et que je ne communiquerais pas, s'il n'avait pas été consigné, pendant l'audience même, par le magistrat, en vue de cette collection ;

Un réserviste accusé de vol avec effraction répond à une question concernant sa situation militaire : « je fais toujours partie de la territoriale, attendu que je n'ai pas encore été libéré de ce service. » C'est du moins ce qu'il voulait dire ; mais au lieu d'employer le mot correct DiENSTsfeZZung, il a commis un lapsus, en disant Di^-ßsstellung (le mot Dieh signifiant voleur).

Le lapsus est assez amusant, lorsque le malade s'en sert pour confirmer, au cours d'une contradiction, ce que le médecin cherche à établir pendant un examen psychanalytique. J'avais un jour à interpréter le rêve d'un de mes patients, rêve au cours duquel s'était présenté le nom Jauner. Le rêveur connaissait une personne portant ce nom, mais il était impossible de trouver la raison pour laquelle cette personne était mêlée au rêve ; aussi risquai-je la supposition que ce pouvait être à cause de la ressemblance qui existe entre ce nom Jauner et le mot injurieux Gauner (escroc). Le patient nia avec colère et énergie, mais tout en niant il commit un lapsus dans lequel la lettre g se trouvait également remplacée par la lettre / : il me dit notamment que ma supposition était trop « risquée », mais en substituant au mot gewagt le mot (inexistant) jewagt. Il m'a suffi d'attirer son attention sur ce lapsus, pour obtenir la confirmation de mon interprétation.

Lorsque, dans une discussion sérieuse, l'un des deux adversaires commet un lapsus de ce genre, qui lui fait dire le contraire de ce qu'il voulait, cela le naet dans un état d'infériorité par rapport à l'autre, qui manque rarement de profiter de l'amélioration de sa position.

Dans des cas pareils, il devient évident que, d'une façon générale, les hommes attachent aux lapsus et aux autres actes manques la même signification que celle que nous préconisons dans cet ouvrage, alors même qu'en théorie ils ne sont pas partisans de notre manière de voir et qu'ils ne sont pas disposés, en ce qui les concerne personnellement, à renoncer aux avantages qu'ils retirent le cas échéant de l'indifférence tolérante dont jouissent les actes manques. L'hilarité et la raillerie que ces erreurs de langage provoquent au moment décisif témoignent contre l'opinion conventionnelle généralement admise, d'après laquelle ces erreurs seraient des lapsus linguae purs et simples, sans aucune portée psychologique. Ce fut un personnage de l'importance du chancelier de Biilow qui, voulant sauver une certaine situation et défendre son empereur (Nov. 1907), commit dans son discours un lapsus de nature à donner raison à ses adversaires :

« En ce qui concerne le présent, le cours nouveau inauguré par Guillaume II, je ne puis que répéter ce que j'ai déjà dit il y a un an, à savoir qu'il serait inexact et injuste de parler d'un cercle de conseillers responsables inspirant notre empereur (vives exclamations : irresponsables !)... je voulais dire de conseillers irresponsables. Excusez ce lapsus linguae. » (Hilarité.)

Grâce à l'accumulation de négations, la phrase du prince de Biilow a pu passer inaperçue pour une partie du public ; en outre, la sympathie dont jouissait l'orateur et la difficulté de sa tâche dont tout le monde se rendait compte ont eu cet effet que personne n'a songé à exploiter contre lui ce lapsus. Il en fut autrement d'un autre lapsus qui a été commis, une année plus tard, dans cette même enceinte du Reichstag,

par un député qui, voulant dire qu'on doit faire connaître à l'Empereur la vérité « sans ménagements » (rückhaltlos) a, malgré lui, trahi le véritable sentiment qu'abritait sa loyale poitrine :

« Dép. Lattmann (national allemand) : Dans cette question de l'adresse, nous devons nous placer sur le terrain de l'ordre du jour de nos travaux. Aussi le Reichstag a-t-il le droit de faire parvenir à l'Empereur une adresse de ce genre. Nous croyons que l'unité des désirs et des idées du peuple allemand exige aussi que nous soyons d'accord sur les vérités que nous voulons faire connaître à l'empereur et, si nous devons le faire en tenant compte de nos sentiments monarchiques, nous sommes également en droit de le faire Y échine courbée (rückgratlos). (Hilarité bruyante qui dure plusieurs minutes.) Messieurs, je voulais dire non « l'échiné courbée » (rückgratlos), mais « sans ménagements » (rückhaltlos) et nous voulons espérer que, dans les moments pénibles que nous traversons, l'Empereur voudra bien prendre en considération cette manifestation franche et sincère de son peuple. »

Le journal Vorwaerts n'a pas manqué, dans son numéro du 12 Novembre 1906, de relever la signification psychologique de ce lapsus :

« L'échiné courbée devant le trône impérial. »

« Jamais un député n'a aussi bien caractérisé, par un aveu involontaire, sa propre attitude et l'attitude de la majorité parlementaire à l'égard du monarque, que le fit l'antisémite Lattmann qui, le deuxième jour de l'interpellation, déclara dans un accès de pathos solennel que lui et ses amis voulaient dire la vérité au Kaiser, V échine courbée (rückgratlos).

« La bruyante hilarité qu'avaient provoquée ses paroles a étouffé la suite du discours de ce malheureux qui se mit à balbutier, pour s'excuser et assurer qu'il voulait dire « sans ménagements » (rückhaltlos) ».

Nous trouvons dans Wallenstein (Piccolomini I, 5) un joli exemple de lapsus ayant pour but, moins de

souligner l'aveu de celui qui parle que d'orienter l'auditeur qui se trouve hors de la scène. Cet exemple nous montre que le poète qui se sert de ce moyen connaissait bien le mécanisme et la signification du lapsus. Dans la scène précédente, Max Piccolomini avait passionnément pris parti pour le duc en exaltant les bienfaits de la paix, bienfaits dont il a eu la révélation au cours du voyage qu'il a fait pour accompagner au camp la fille de Wallenstein. Il laisse son père et l'envoyé de la cour dans la plus profonde consternation. Et la scène se poursuit :

QuESTENBERG. — Malhcur à nous ! Où en sommesnous, amis ? Et le laisserons-nous partir avec cette chimère, sans le rappeler et sans lui ouvrir immédiatement les yeux ?

OcTAvio (tiré d'une profonde réflexion) . — Les miens sont ouverts et ce que je vois est loin de me réjouir.

QuESTENBERG. — Dc quoi s' agit-il, ami ?■

OcTAvio. — Maudit soit ce voyage !

QuESTENBERG.. — Pourquoi ? Qu'y a-t-il ?

OcTAvio. — Venez ! Il faut que je suive sans tarder la malheureuse trace, que je voie de mes yeux... Venez !

(Il çeut Vemmener.)

QuESTENBERG. Qu'aVCZ-VOUS ? Où VOulcZ-VOUS

aller ?

OcTAVio (pressé). — Vers elle !

QuESTENBERG. VcrS...

OcTAvio (se reprenant) . — Vers le duc ! Allons ! etc..

Ce petit lapsus : « vers elle », au lieu de « vers lui », est fait pour nous révéler que le père a deviné la raison du parti pris par son fils, pendant que le courtisan, se plaint de « ne rien comprendre à toutes ces énigmes ».

M. Otto Rank a trouvé dans le Marchand de Venise, de Shakespeare, un autre exemple d'utilisation poétique du lapsus. Je cite la communication de Rank d'après Zentralbl. f. Psychoanalyse, I, 3 :

« On trouve dans le Marchand de Venise, de Shakespeare, (troisième acte, scène ii) un cas de lapsus très finement motivé au point de vue poétique et d'une brillante mise en valeur au point de vue technique ; de même que l'exemple relevé par Freud dans Wallenstein, il prouve que les poètes connaissent bien le mécanisme et le sens de cet acte manqué et supposent chez l'auditeur sa compréhension. Contrainte par son père à choisir un époux par le tirage au sort, Portia a réussi presqu'ici à échapper par un heureux hasard à tous les prétendants qui ne lui agréaient pas. Ayant enfin trouvé en Bassanio celui qui lui plaît, elle doit craindre qu'il ne tire lui aussi le mauvais lot. Elle voudrait donc lui dire que même alors il pourrait être sûr de son amour, mais le vœu qu'elle a fait l'empêche de le lui faire savoir. Pendant qu'elle est en proie à cette lutte intérieure, le poète lui fait dire au prétendant qui lui est cher :

« Je vous en prie : restez ; demeurez un jour ou deux, avant de vous en rapporter au hasard, car si votre choix est mauvais, je perdrai votre société. Attendez donc. Quelque chose me dit (mais ce n'est pas l'amour) que j'aurais du regret à vous perdre... Je pourrais vous guider, de façon à vous apprendre à bien choisir, mais je serais parjure, et je ne le voudrais pas. Et c'est ainsi que vous pourriez ne pas m'avoir ; et alors vous me feriez regretter de ne pas avoir commis le péché d'être parjure. Oh, ces yeux qui m'ont troublée et partagée en deux moitiés : Vune qui vous appartient, Vautre qui est à cous... qui est à moi, voulais-je dire. Mais si elle m'appartient, elle est également à vous, et ainsi vous m'avez toute entière. »

« Cette chose, à laquelle elle aurait voulu seulement faire une légère allusion, parce qu'au fond elle aurait dû la taire, à savoir qu'avant même le choix elle était à lui toute entière et l'aimait, l'auteur, avec une admi-

rahie finesse psychologique, la laisse se révéler dans le lapsus et sait par cet artifice calmer l'intolérable incertitude de l'amant, ainsi que l'angoisse également intense des spectateurs quant à l'issue du choix. »

Vu l'intérêt que présente cette adhésion anticipée de grands poètes à notre manière d'envisager le lapsus, je crois opportun de citer, d'après M. E. Jones ^, un troisième exemple de ce genre :

« Dans un article récemment publié, Otto Rank ^ attire l'attention sur un joli exemple dans lequel Shakespeare fait commettre à un de ses personnages, Portia, un lapsus par lequel elle révèle sa pensée secrète à un auditeur attentif. Je me propose de rapporter un exemple analogue, emprunté à l'un des chefsd'œuvre du romancier anglais George Meredith, intitulé The Egoist. Voici, brièvement résumée, l'action du roman : Sir Willoughby Patterne, un aristocrate très admiré par ses pairs, devient le fiancé d'une Miss Konstantia Durham. Elle découvre chez lui un égoïsme extraordinaire qu'il a cependant toujours réussi à dissimuler devant le monde et, pour échapper au mariage, elle se sauve avec un capitaine nommé Oxford. Quelques années plus tard, le même aristocrate devient le fiancé de Miss Klara Middleton. La plus grande partie du livre est consacrée à la description détaillée du conflit qui surgit dans l'âme de Miss Klara Middleton, lorsqu'elle découvre dans le caractère de son fiancé le même trait dominant. Des circonstances extérieures et le sentiment d'honneur l'enchaînent à la parole donnée, pendant que le fiancé lui inspire un mépris de plus en plus profond. Elle se confie en partie à Vernon Whitford (qu'elle finira d'ailleurs par épouser), cousin et secrétaire de son fiancé. Mais celui-ci, par loyauté à l'égard de Patterne et pour d'autres raisons, se tient sur la réserve.

1. « Ein Beispiel von litterarischer Verwertung des Versprechens », Zentralbl. f. Psychoanal., I, 10.

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