Vieil âne. » N. d. T
elle apparaît comme un lapsus accidentel. La personne qui, d'après ce que raconte Mayer, a dit une première fois « Freuder » pour « Freud », parce qu'elle avait prononcé quelques instants auparavant le nom de « Breuer» (p. 38), et qui, une autre fois, parla de la méthode de « Freuer-Breud », au lieu de : « Freud-Breuer » (p. 28), était un collègue qui n'était pas enchanté de ma méthode. Je citerai plus loin, à propos des erreurs d'écriture, un autre cas de déformation d'un nom, justiciable de la même explication ^.
1. On peut noter aussi que ce sont les aristocrates qui, le plus souvent, déforment les noms des médecins qu'ils ont consultés, d'où l'on peut conclure qu'ils n'ont pour ceux-ci que peu d'estime, malgré la courtoisie avec laquelle ils ont l'habitude de les traiter extérieurement. — Je cite ici quelques excellentes remarques sur l'oubli de noms que j'emprunte au professeur E. Jones (alors à Toronto) qui a traité en anglais le sujet qui nous intéresse ici (« Psychopathology of Everyday Life », American Journ. of Psychology, Oct. 1911) :
« Peu de gens peuvent réprimer un mouvement de contrariété, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'on a oublié leur nom, surtout lorsqu'ils pouvaient «spérer ou s'attendre à ce que la personne en question le retînt. Sans réfléchir, ils se disent aussitôt que cette personne n'aurait certainement pas commis cet oubli, si le porteur de ce nom lui avait laissé une impression plus ou moins forte, le nom étant considéré comme un élément essentiel de la personnalité. D'autre part, il n'y a rien de plus flatteur que de s'entendre appeler par son nom par une haute personnalité de la part de laquelle on ne s'y attendait pas. Napoléon, qui était passé maître dans l'art de traiter les hommes, a fourni, pendant sa malheureuse campagne de 1814, une preuve étonnante de sa mémoire des noms. Se trouvant dans la ville de Craonne, il se rappela avoir connu, vingt ans auparavant, le maire de cette ville. De Bussy, dans un certain régiment. La conséquence en fut que De Bussy, ravi et enchanté, se consacra à son service avec un dévouement sans bornes. Aussi n'y a-t-il pas de plus sûr moyen de froisser un homme que de feindre d'avoir oublié son nom ; on montre ainsi que cet homme vous est indifférent, au point que vous ne vous donnez même pas la peine de retenir son nom. Cet artifice joue d'ailleurs un certain rôle dans la littérature. C'est ainsi qu'on lit dans Fumée de Tourguéniefî : « Trouvez-vous Baden toujours amusant. Monsieur... Litvinov ? » Ratmirov avait l'habitude de prononcer le nom de i iitvinov avec une certaine hésitation, comme s'il lui était difficile de s'en souvenir. Par là, ainsi que par la manière hautaine avec laquelle il soulevait son chapeau lorsqu'il rencontrait Litvinov, il voulait blesser celui-ci dans son orgueil. Dans un passage d'un autre roman : Père et Fils, le même auteur écrit : « Le gouverneur invita Kirsanov et Bazarov au bal et . répéta cette invitation quelques minutes plus tard, en ayant l'air de les considérer comme frères et en s'adressant à Kirsanov. » Ici l'oubli de
Dans ces cas intervient, à titre de facteur perturbateur, une critique que nous pouvons laisser de côté, parce qu'elle ne correspond pas à l'intention de celui qui parle, au moment même où il parle.
En revanche, la substitution d'un nom à un autre, l'appropriation d'un nom étranger, l'identification au moyen d'un lapsus signifient certainement l'usurpation d'un honneur dont, pour une raison ou une autre, on n'a pas conscience au moment où on s'en rend coupable. M. S. Ferenczi raconte un fait de ce genre remontant au temps où il était encore écolier :
« Quand j'étais élève de la première classe (c'est-àdire de la classe la plus élémentaire) du lycée, j'avais à réciter (pour la première fois dans ma vie) publiquement (c'est-à-dire devant toute la classe) une poésie. Je m'étais très bien préparé et fus tout étonné d'entendre mes camarades éclater de rire dès les premiers mots que j'eus prononcés. Le professeur s'empressa de m'expliquer la cause de ce singulier accueil: j'avais énoncé très correctement le titre de la poésie « Aus der Ferne», mais au lieu de donner le nom exact de l'auteur, j'avais donné le mien. Or le nom de l'auteur était : Alexander (Sàndor) Petöfi. La similitude des prénoms (je m'appelle, moi aussi, Sàndor) a sans doute favorisé la confusion ; mais sa vérit§ible cause résidait certainement dans le fait que je m'identifiais alors dans mes secrets désirs avec le héros célébré dans ce poème. Et, même consciemment, j'avais pour lui un amour et une estime qui confinaient à l'adoration. C'est naturellement ce malheureux complexe à base d'ambition qui est responsable de mon acte manqué. »
Un autre cas d'identification par appropriation du nom d'une autre personne m'a été raconté par un jeune médecin qui, timide et respectueux, se présente
l'invitation antérieure, la confusion des noms et l'impossibilité de distinguer les jeunes gens l'un de l'autre constituent une accumulation de froissements. La déformation d'un nom a la même signification qu'un oubli ; elle constitue le premier pas vers celui-ci.
Freud. 7
au célèbre Virchow, en se nommant : « Le Docteur Virchow. » Étonné, le professeur se retourne et lui demande : « Tiens, vous vous appelez également Virchow ? » J'ignore comment le jeune ambitieux a expliqué son lapsus, s'il s'est tiré d'affaire en disant qu'en présence de ce grand nom il s'était senti tellement petit qu'il en a oublié le sien ou s'il a eu le courage d'avouer qu'il espérait devenir un jour aussi célèbre que Virchow et qu'il priait M. le Conseiller Intime de ne pas le traiter avec trop de mépris : toujours est-il que l'une de ces deux raisons (et peutêtre les deux à la fois) a certainement provoqué l'erreur que le jeune homme a commise lors de sa présentation.
Pour des motifs personnels, je suis obligé de n'être pas trop afTirmatif quant à l'interprétation du cas suivant. Au cours du Congrès International tenu à Amsterdam en 1907, la conception de l'hystérie formulée par moi a été l'objet de très vives discussions. Un de mes adversaires les plus acharnés s'était laissé tellement gagner par la chaleur de ses attaques que, se substituant à moi,, il avait à plusieurs reprises parlé en mon nom. Il disait par exemple : « On sait que Breuer et moi avons montré... », alors qu'il voulait dire « Breuer et Freud... » Il n'y a aucune ressemblance entre le nom de mon adversaire et le mien. Cet exemple, et beaucoup d'autres du même genre, de lapsus par substitution de noms montrent que le lapsus n'a nullement besoin de la facilité que lui offre la ressemblance tonale et qu'il peut se produire à la faveur de rapports cachés, de nature purement psychique.
Dans d'autres cas, beaucoup plus significatifs, c'est la critique dirigée contre soi-même, c'est une opposition interne contre ce qu'on se propose de dire qui déterminent le remplacement de l'énoncé voulu par son contraire. On constate alors avec étonnement que l'énoncé d'une affirmation, d'une assurance, d'une protestation est en contradiction avec l'intention
véritable et que le lapsus met à nu l'insincérité interne ^. Le lapsus devient ici un moyen d'expression mimique ; il sert d'ailleurs souvent à exprimer ce qu'on ne voulait pas dire, à se trahir soi-même. Tel est, par exemple, le cas de cet homme qui dédaigne les rapports sexuels dits « normaux » et qui dit, au cours d'une conversation où il est question d'une jeune fille connue pour sa coquetterie : « si elle était avec moi, elle désapprendrait vite à koëttieren. » Il n'est pas difficile de voir que le mot koëttieren (mot inexistant), employé à la place du mot kokettieren (coquetter) n'est que le reflet déformé du mot koitieren (coïter) qui, du fond de l'inconscient, a déterminé ce lapsus. Et voilà un autre cas : « Nous avons un oncle qui nous en veut de ne pas être venus le voir depuis des mois. Nous apprenons qu'il a changé d'appartement et nous saisissons cette occasion pour lui faire enfin une visite. Il paraît content de nous voir, et lorsque nous prenons congé de lui, il nous dit très affectueusement : « J'espère désormais vous voir plus rarement qu'auparavant. »
Par une coïncidence favorable, les mots du langage peuvent occasionnellement déterminer des lapsus qui vous bouleversent comme des révélations inattendues ou produisent l'effet comique d'un trait d'esprit achevé.
Tel est, par exemple, le cas observé et communiqué par le D^ Reitler :
« Votre chapeau neuf est ravissant, dit une dame à une autre, sur un ton admiratif ; c'est vous-même qui l'avez si prétentieusement orné ? » (auf gepatzt, au lieu de aufgeputzt, garni).
« Les éloges que la dame voulait adresser à son amie durent en rester là ; car la critique qu'elle avait formulée dans son for intérieur, en trouvant la garniture du chapeau {HutaufpvTz) prétentieuse (eine
1. C'est en mettant dans sa bouche un lapsus de ce genre que B. Anzengruber flétrit dans « G'wissenswurm » l'héritier hypocrite qui n'attend que la mort de celui dont il doit hériter.
FATzerei), s'est trop bien manifestée dans le malencontreux lapsus, pour que quelques phrases d'admiration conventionnelle aient pu paraître sincères. »
Moins sévère, mais également évidente est l'intention critique dans l'exemple suivant :
« Une dame est en visite chez une amie qui finit par la lasser par son bavardage incessant et insupportable. Elle réussit à couper la conversation et à prendre congé, lorsque son amie, qui l'a accompagnée dans l'antichambre, l'arrête de nouveau et recommence à l'abasourdir par un flot de paroles que l'autre, la main sur le bouton de la porte, est obligée d'écouter. Elle réussit enfin à l'interrompre par cette question : « Etes-vous chez vous dans V antichambre (Vorzimmer) ? » L'étonnement de l'amie lui révèle son lapsus. Fatiguée par le long stationnement dans l'antichambre (Vorzimmer), elle voulait mettre fin au bavardage, en demandant : « Etes-vous chez vous le matin (Vormittag) ? », et a ainsi trahi l'impatience que lui causait ce nouveau retard.
L'exemple suivant, communiqué par le D^ Max Graf, témoigne d'une absence de sang-froid et de possession de soi-même :
« Au cours de la réunion générale de l'association de journalistes Concordia, un jeune et besogneux sociétaire prononce un violent discours d'opposition et laisse échapper, dans son emportement, les mots suivants : « Messieurs les membres des aisances (VorscHV ssmitglieder). » Il voulait dire : messieurs les membres du bureau {Yo^standsmitglieder) ou du comité [AusscKVssmitglieder) ; les uns et les autres avaient en effet le droit d'accorder des avances, et le jeune orateur venait justement de leur adresser une demande de prêt. »
Nous avons vu, sur l'exemple Vorschwein, qu'un lapsus se produit facilement, lorsqu'on s'efforce de réprimer des mots injurieux. Il constitue alors une sorte de dérivation. En voici un exemple :
Un photographe qui s'était juré, dans ses rapports avec ses employés maladroits, d'éviter les termes empruntés à la zoologie, dit à un apprenti qui, voulant vider un grand vase plein, répand la moitié de son contenu à terre : « Dites donc, Vhomme, vous auriez dû commencer par transvaser un peu de liquide. » Seulement, au lieu d'employer le mot correct : schöpfen (transvaser), il a lâché le mot schäfsen (de Schaf — mouton). Et aussitôt après il dit à une de ses employées qui, par inadvertance, a détérioré une douzaine de plaques assez chères : « On dirait que vous avez les cornes brûlées (Hornverhrannt). » Il voulait dire : « les mains brûlées » (Handverhrannt).
Dans l'exemple suivant nous avons un cas très sérieux d'aveu involontaire par lapsus. Quelques-unes des circonstances qui l'ont accompagné justifient sa reproduction complète d'après la communication publiée par M. A. A. Brill dans Zentralhl. f. Psychoanalyse (2e année, 1) i.
« Je me promène un soir avec le D^ Frink, et nous nous entretenons des affaires de la Société Psychanalytique de New-York. Nous rencontrons un collègue, le D^ R., que je n'ai pas vu depuis des années et dont j'ignore totalement la vie privée. Nous sommes très contents, l'un et l'autre, de nous retrouver, et nous nous rendons, sur ma proposition, dans un café où nous passons deux heures dans une conversation animée. R. paraissait être au courant de ma vie, car, après les salutations d'usage, il me demande des nouvelles de mon enfant et ajoute qu'il a souvent de mes nouvelles par un ami commun et qu'il s'intéresse à ce que je fais, depuis qu'il a été mis au courant de mes travaux par les journaux médicaux. A ma question s'il est marié, il répond négativement et ajoute : « Pourquoi voulezvous qu'un homme comme moi se marie ? »
« Au moment de quitter le café, il s'adresse brus-