Cfr. Hans Gros, Kriminalpsychologie
2. Darwin sur l'oubli. Dans l'autobiographie de Darwin, on trouve le passage suivant dans lequel se reflètent admirablement et sa probité scientifique et sa perspicacité psychologique : « J'ai, pendant de nombreuses années, suivi une règle d'or : chaque fois notamment que je me trouvais en présence d'un fait publié, d'une observation ou d'une idée nouvelle, qui étaient en opposition avec les résultats généraux obtenus par moi-même, je prenais soin de le noter fidèlement et immédiatement, car je savais par expérience que les idées et les faits de ce genre disparaissent plus facilement de la mémoire que ceux qui nous sont favorables. »
folie, — - ont provoqué une littérature dans laquelle je ne trouve aucune allusion à une motivation quelconque. Comme cette question ressortit également à la psychologie des névroses, je n'ai pas à m'en occuper ici. Je citerai, en revanche, un exemple singulier et personnel d'illusion de la mémoire ; on y reconnaît très nettement et sa motivation par des matériaux inconscients refoulés et la manière dont elle se rattache à ces matériaux.
Pendant que j'écrivais les derniers chapitres de mon livre sur Y Interprétation des rêç>es, je me trouvais dans une villégiature, sans avoir à ma disposition ni bibliothèques, ni livres de référence, de sorte que j'ai été obligé, sous la réserve de corrections ultérieures, d'écrire de mémoire beaucoup de citations et de références. En écrivant le chapitre sur les « rêves éveillés », je me suis souvenu de l'excellente figure du pauvre comptable, de ce personnage du Nabab, auquel Alph. Daudet attribue des traits qui peuvent bien avoir un caractère autobiographique. Je croyais me souvenir très nettement de l'un des rêves que cet homme (qui, d'après ce que je me rappelais, devait s'appeler M. Jocelyn) forgeait au cours de ses promenades à travers les rues de Paris et je commençai à le reproduire de mémoire. Or, comme M. Jocelyn se jette à la tête d'un cheval emballé pour l'arrêter, la portière de la voiture s'ouvre, un haut personnage descend du coupé, serre la main à M. Jocelyn et lui dit : « Vous êtes mon sauveur, je vous dois la vie. Que puis-je pour vous ? »
Les quelques inexactitudes que j'ai pu commettre en reproduisant cette rêverie seront faciles à corriger, pensais-je, quand je serai rentré à la maison et que j'aurai le livre sous la main. Mais lorsque, rentré de vacances, je me suis mis à feuilleter le Nabab, pour confronter le texte avec mon manuscrit, je fus tout honteux et étonné de n'y rien trouver qui ressemblât à la rêverie que j'avais attribuée à M. Jocelyn et même de constater que le pauvre comptable s'appelait, non
M. Jocelyn, mais M. Joyeuse. Cette deuxième erreur m'a fourni aussitôt la clef pour l'explication de la première, c'est-à-dire de l'illusion de la mémoire. Joyeux (dont le nom Joyeuse représente la forme féminine) : telle est la traduction française de mon propre nom (Freud). Mais d'où provenait la rêverie que j'avais faussement attribuée à Daudet ? Elle ne pouvait être que mon produit personnel, un rêve éveillé que j'ai fait moi-même et qui n'a pas pénétré dans ma conscience ou qui, si jamais j'en ai eu conscience, a été depuis complètement oublié. Il est possible que j'aie fait ce rêve à Paris même, au cours d'une de mes nombreuses promenades tristes et solitaires, alors que j'avais tant besoin d'aide et de protection, avant que maître Charcot m'eût introduit dans son cercle. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer l'auteur du Nabab dans la maison de Charcot. Ce qui me contrariait seulement dans cette affaire, c'est qu'il n'y a rien qui me répugne autant que la situation d'un protégé. Ce qu'on en voit dans notre pays est fait pour vous ôter toute envie de chercher des protections, et mon caractère ne s'accommoderait d'ailleurs pas de l'attitude que comportent les obligations d'un protégé. J'ai toujours tendu tous mes efforts à être libre et indépendant, un homme ne devant rien à d'autres. Et c'est moi qui devais me rendre coupable d'une rêverie pareille, qui n'a d'ailleurs jamais reçu même un commencement de réalisation ! Ce cas fournit encore un excellent exemple de la manière dont nos rapports avec notre propre moi, rapports réprimés à l'état sain, mais se manifestant victorieusement dans la paranoïa, nous troublent et embrouillent notre considération objective des choses.
Un autre cas d'illusion de la mémoire, qui se laisse, lui aussi, expliquer d'une façon satisfaisante, se rapproche de la « fausse reconnaissance » dont nous nous occuperons plus tard. Le voici : Je raconte à l'un de mes malades, homme ambitieux et très doué, qu'un
jeune étudiant vient de s'affirmer comme un de mes élèves par un intéressant travail intitulé : L'artiste. Essai d'une psychologie sexuelle. Lorsque ce travail eut paru en librairie quinze mois plus tard, mon malade m'affirma qu'il se souvenait sûrement avoir déjà lu quelque part, dans un catalogue de librairie peut-être, l'annonce de ce travail, avant même que je lui en aie parlé la première fois (peut-être un mois, peut-être six mois avant cette époque). Déjà alors il aurait pensé à cette notice et constaté, en outre, que l'auteur a modifié le titre de son travail qui s'appelle maintenant Contributions à une psychologie sexuelle, au lieu de Essai d'une psychologie sexuelle. M'étant renseigné auprès de l'auteur et ayant comparé toutes les dates, j'ai bien été obligé de conclure que mon malade voulait se rappeler une chose impossible. Aucune notice annonçant ce travail n'avait paru avant son impression ; en tous cas, il n'en a été question nulle part quinze mois à l'avance. J'allais renoncer à l'interprétation de cette illusion de la mémoire, lorsque le malade vint me faire part d'une autre illusion du même genre. Il croyait avoir aperçu tout récemment, dans la vitrine d'une librairie, un ouvrage sur V Agoraphobie qu'il voudrait acheter, mais qu'il ne trouvait dans aucun catalogue. Je pus alors lui expliquer pourquoi ses recherches devaient rester vaines. L'ouvrage sur l'Agoraphobie était né dans son imagination, à titre de projet inconscient, et c'est lui-même qui devait l'écrire. Son ambition de rivaliser avec le jeune homme dont j'ai parlé plus haut et d'écrire un travail scientifique susceptible de l'introduire dans le cercle de mes élèves,, l'a conduit aussi bien à la première qu'à la seconde de ces illusions de la mémoire. Il se rappela alors que la notice de librairie qui l'avait conduit à cette fausse reconnaissance se rapportait à un ouvrage intitulé : « Genèse, loi de la reproduction. » Quant à la modification du titre dont il a parlé, c'est moi qui lui en ai suggéré l'idée, puisque je me suis rappelé avoir commis
une inexactitude en nommant le travail de mon élève : j'ai dit notamment Essai, au lieu de Contribution.
B. Oubli de projets.
Aucun autre groupe de phénomènes ne se prête mieux que l'oubli de projets à la démonstration de la thèse que la faiblesse de l'attention ne suffit pas, à elle seule, à expliquer un acte manqué. Un projet est une impulsion à l'action qui a déjà reçu le consentement du sujet, mais dont l'exécution est fixée à une époque déterminée. Or, dans l'intervalle qui sépare la conception d'un projet de son exécution, il peut survenir dans les motifs une modification telle que le projet ne soit pas exécuté, sans pour cela être oublié : il est tout simplement modifié ou supprimé. En ce qui concerne l'oubli de projets, qui se produit journellement et dans toutes les situations possibles, loin de l'expliquer par un changement dans l'équilibre des motifs, nous le laissons tout simplement inexpliqué ou bien nous nous contentons de dire qu'à l'époque de l'exécution l'attention qu'exige l'action a fait défaut, cette même attention qui était une condition indispensable de la conception du projet et qui, à ce moment-là, aurait suffi à assurer sa réalisation. L'observation de notre attitude normale à l'égard de nos projets montre tout ce que cet essai d'explication a d'arbitraire. Si je conçois le matin un projet qui doit être réalisé le soir, il peut arriver que certaines circonstances m'y fassent songer plusieurs fois au cours de la journée. Mais il n'est pas du tout nécessaire que ce projet reste dans ma conscience toute la journée. Lorsque le moment de la réalisation approche, il me revient subitement à la mémoire et m'incite à faire les préparatifs que nécessite l'action projetée. Lorsqu'en sortant de chez moi j'emporte une lettre que je me propose de mettre dans une boîte, je n'ai nulle-
ment besoin, si je suis un individu normal et non nerveux, de tenir la lettre à la main tout le long du chemin et de chercher tout le temps à droite et à gauche une boîte aux lettres pour exécuter mon projet à la première occasion qui pourra se présenter : je mets ma lettre dans ma poche, je suis tranquillement mon chemin, je laisse mes idées se succéder librement, comptant bien que la première boîte que j'apercevrai éveillera mon attention et m'incitera à plonger la main dans une poche pour en retirer la lettre. L'attitude normale à l'égard d'un projet conçu se rapproche tout à fait de celle qu'on détermine chez des personnes auxquelles on a suggéré pendant l'hypnose une « idée post-hypnotique à longue échéance ^ ». On décrit généralement le phénomène de la manière suivante : le projet suggéré sommeille chez la personne en question jusqu'à l'approche du moment de l'exécution. Il s'éveille ensuite et pousse à l'action.
Il y a deux situations dans la vie dans lesquelles le profane lui-même se rend compte que l'oubli de projets n'est nullement un phénomène élémentaire irréductible, mais autorise à conclure à l'existence de motifs inavoués. Je veux parler de l'amour et du service militaire. Un amoureux qui se présente à un rendez-vous avec un certain retard aura beau s'excuser auprès de sa dame en disant qu'il avait malheureusement tout à fait oublié ce rendez-vous. Elle ne tardera pas à lui répondre : « Il y a un an, tu n'aurais pas oublié. C'est que tu ne m'aimes plus. » Et si, ayant recours à l'explication psychologique, mentionnée plus haut, il cherche à excuser son oubli par des affaires urgentes, la dame, devenue aussi perspicace en psychanalyse qu'un médecin-spécialiste, lui répondra : « Il est bizarre que tu n'aies jamais été troublé autrefois par tes affaires. )) Certes, la dame n'exclura pas toute possi-
1. Cfr. Bcrnheim. — Neue Studien über Hypnolismus, Suggestion und Psychotherapie. (Trad. allemande, 1892.)
bilité d'oubli ; elle pensera seulement, et non sans raison, que l'oubli non intentionnel est un indice presque aussi sûr d'un certain non-vouloir qu'un prétexte conscient.
De même, dans la vie militaire on n'admet aucune différence de principe entre une négligence par oubli et une négligence intentionnelle. Le soldat doit ne rien oublier de ce qu'exige de lui le service militaire^ Si, cependant, il se rend coupable d'un oubli, alors qu'il sait très bien ce qui est exigé, c'est qu'il existe chez lui des motifs en opposition avec ceux qui doivent l'inciter à l'accomplissement des exigences militaires. Le soldat d'un an qui voudrait s'excuser au rapport, en disant qu'il a oublié d'astiquer ses boutons, serait sûr d'avoir une punition. Punition qu'on peut considérer comme insignifiante, si l'on songe à celle qu'il encourrait s'il s'avouait à lui-même et s'il avouait à ses supérieurs que toutes ces chinoiseries du service lui répugnent. C'est pour s'épargner cette punition plus forte, c'est pour des raisons pour ainsi dire économiques qu'il se sert de l'oubH comme d'une excuse, à moins que l'oubli ne soit réel et ne vienne s'offrir à titre de compromis.
Les femmes, comme les autorités militaires, prétendent que tout ce qui se rattache à elles doit être soustrait à l'oubH et professent ainsi l'opinion que l'oubli n'est permis que dans les choses sans importance, tandis que dans les choses importantes il est une preuve qu'on veut traiter ces choses comme insignifiantes, c'est-à-dire leur refuser toute valeur i. Il est certain que le point de vue de l'appréciation psychique ne peut pas être totalement écarté dans
1. Dans le drame de Shaw : César et CUopâtre, César, sur le point de quitter TÉgypte, est pendant un certain temps tourmenté par l'idée d'avoir eu l'intention de faire quelque chose, mais ne peut se rappeler de quoi il s'agit. Nous apprenons finalement qu'il voulait faire ses adieux à Cléopâtre ! Ce petit trait est destiné à montrer, en opposition d'ailleurs avec la vérité historique, le peu de cas que faisait César de la petite princesse égj-ptienne. (D'après E. Jones, l. c, p. 488.)
ces matières. Personne n'oublie d'accomplir des actions qui lui paraissent importantes, faute de quoi il s'expose à être soupçonné comme étant atteint d'un trouble psychique. Aussi nos recherches ne peuvent-elles porter que sur l'oubli de projets plus ou moins secondaires ; il n'existe pas, à notre avis, de projets tout à fait indifférents, car si de tels projets existaient, on ne voit pas pourquoi ils auraient été conçus.
Comme pour les troubles fonctionnels décrits précédemment, j'ai réuni et cherché à expliquer les cas de négligence par oubli que j'ai observés sur moimême ; et j'ai invariablement trouvé que l'oubli était dû dans tous les cas à l'intervention de motifs inconnus et inavoués ou, si je puis m'exprimer ainsi, à l'intervention d'une contre- volonté. Dans une série de ces cas, je me trouvais dans une situation qui rappelle les conditions du service militaire, je subissais une contrainte contre laquelle je n'avais jamais cessé de me révolter, ma révolte se manifestant par des oublis. A cela je dois ajouter que j'oublie très facilement de complimenter les gens à l'occasion d'anniversaires, de jubilés, de mariages et d'avancements. Plus je m'attache à le faire, et plus je constate que cela ne me réussit pas. Je finirai par me décider à y renoncer et à obéir consciemment et volontairement aux motifs qui s'y opposent. A un ami qui m'avait chargé, à l'occasion d'un certain événement, d'expédier à une date fixe un télégramme de félicitations, ce qui, pensait-il, me serait d'autant plus facile que j'avais, moi aussi, à télégraphier à l'occasion du même événement, — j'avais prédit que j'oublierai certainement d'expédier aussi bien mon télégramme que le sien. Et je n'ai nullement été étonné de voir ma prophétie se réaliser. A la suite de douloureuses expériences que la vie m'avait réservées, je suis devenu incapable de manifester mon intérêt dans les cas où cette manifestation doit nécessairement revêtir une forme exagérée, hors de proportion avec le sentiment plutôt
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tiède que j'éprouve dans ces occasions. Depuis que je Hie suis rendu compte que j'ai souvent pris chez les autres une sympathie feinte pour une vraie, je me suis révolté contre les manifestations conventionnelles d'une sympathie de commande, manifestations dont je ne vois d'ailleurs pas l'utilité sociale. Seuls les décès trouvent grâce devant ma sévérité ; et toutes les fois que je m'étais proposé d'exprimer mes condoléances à l'occasion d'un décès, je n'ai pas manqué de le faire. Toutes les fois que mes manifestations affectives n'ont pas le caractère d'une obligation sociale, elles s'expriment hbrement, sans être entravées ou étouffées par l'oubli.
Le lieutenant T. rapporte un cas d'oubli de ce genre, survenu pendant sa captivité. Il s'agit également d'un projet qui, réprimé d'abord, n'en 'a pas moins réussi à se faire jour, créant ainsi une situation très pénible.
Un cas d'omission.
« Le supérieur d'un camp d'ofïïciers-prisonniers est offensé par un de ses camarades. Pour éviter des suites fâcheuses, il veut se servir du seul moyen radical dont il dispose, en éloignant ce dernier et en le faisant déplacer dans un autre camp. Cédant aux instances de plusieurs amis, il se décide cependant, bien à contrecœur, à ne pas recourir à cette mesure et à se soumettre à une procédure d'honneur, malgré tous les inconvénients qui doivent en résulter.
Ce même matin, le commandant en question devait, sous le contrôle d'un surveillant, faire l'appel de tous les officiers-prisonniers. Connaissant tous ses camarades depuis longtemps, il ne s'était jamais trompé, en faisant l'appel. Mais cette fois il sauta le nom de son offenseur, de sorte que celui-ci dut rester à sa place après le départ de tous les autres, jusqu'à ce que le commandant se fût aperçu de l'erreur. Or, le nom omis était écrit très distinctement au milieu de la feuille.
Cet incident a été interprété par celui qui en a été victime comme un affront voulu ; mais l'autre n'y a vu qu'un hasard pénible, autorisant la supposition erronée du premier. Après avoir cependant lu la « Psychopathologie » de Freud, le commandant a pu se faire une idée exacte de ce qui était arrivé. »
C'est encore par un conflit entre un devoir conventionnel et une appréciation interne non avouée que s'expliquent les cas où l'on oublie d'accomplir des actions qu'on avait promis d'accomplir au profit d'un autre. Il arrive alors généralement que le bienfaiteur est le seul à voir dans l'oubli qu'il invoque une excuse suffisante, alors que le solliciteur pense sans doute, et non sans raison : « il n'avait aucun intérêt à faire ce qu'il m'avait promis, autrement il ne l'aurait pas oubHé. » Il y a des hommes qu'on considère généralement comme ayant l'oubh facile et qu'on excuse de la même manière dont on excuse les myopes, lorsqu'ils ne saluent pas dans la rue^. Ces personnes oublient toutes les petites promesses qu'elles ont faites, ne s'acquittent d'aucune des commissions dont on les a chargées, se montrent peu sûres dans les petites choses et prétendent qu'on ne doit pas leur en vouloir de ces petits manquements qui s'expliqueraient, non par leur caractère, mais par une certaine particularité organique ^. Je ne fais pas partie moi-même de cette
1. Les femmes, qui ont une intuition plus profonde des processus psychiques inconscients, sont généralement portées à se considérer comme offensées, lorsqu'on ne les reconnaît pas dans la rue, c'est-à-dire lorsqu'on ne les salue pas. Elles ne pensent jamais en premier lieu que le coupable peut n'être que myope ou qu'il ne les a pas aperçues, parce qu'il était plongé dans ses réflexions. Elles se disent qu'on les aurait certainement aperçues, si on les estimait davantage.
2. M. S. Ferenczi raconte qu'il a été autrefois très « distrait » et qu'il étonnait tous ceux qui le connaissaient par la fréquence et l'étrangeté de ses actions naanquées. Mais cette « distraction » a presque complètement disparu, depuis qu'il s'est adonné au traitement psychanalytique de malades, ce qui l'a obligé de prêter aussi son attention à l'analyse de son propre moi. Il pense qu'on renonce aux actes manques, lorsqu'on se sent chargé d'une responsabilité plus grande. Aussi considère-t^il avec raison la distraction comme un état entretenu par des complexes
<îatégorie de gens et je n'ai pas eu l'occasion d'analyser les actes de personnes sujettes aux oublis de ce genre, de sorte que je ne puis rien affirmer avec certitude -quant aux motifs qui président à ces oublis. Mais je crois pouvoir dire par analogie qu'il s'agit d'un degré très prononcé de mépris à l'égard des autres, mépris inavoué et inconscient, certes, et qui utilise le facteur constitutionnel pour s'exprimer et se manifester ^.
Dans d'autres cas, les motifs de l'oubli sont moins faciles à deviner et provoquent, lorsqu'ils sont découverts, une surprise plus grande. C'est ainsi que j'ai remarqué autrefois que sur un certain nombre de malades que j'avais à visiter, les seules visites que j'oubliais étaient celles que je devais faire à des- malades gratuits ou à des confrères malades. Pour me mettre à l'abri de ces oublis dont j'avais honte moi-même, j'avais pris l'habitude de noter dès le matin toutes les visites que j'avais à faire dans le courant de la journée. J'ignore si d'autres médecins ont eu recours au même moyen pour arriver au même résultat. Mais cet expédient nous fournit une indication quant aux mobiles qui poussent le neurasthénique à noter sur le fameux « bout de papier » tout ce qu'il se propose de dire au médecin. On dirait qu'il ne se fie pas à la force et à la fidélité de sa mémoire. C'est certainement exact, mais les choses se passent le plus souvent ainsi : Après avoir longuement exposé les troubles qu'il ressent et posé toutes les questions qui s'y rapportent, le malade
inconscients et qui peut guérir par la psychanalyse. Un jour, cependant, il crut avoir à se reprocher une erreur technique qu'il aurait commise au cours de la psychanalyse d'un malade. Ce jour-là il s'était trouvé subitement en butte à toutes ses « distractions » d'autrefois. Il fit plusieurs faux pas dans la rue (représentation symbolique du faux pas commis dans le traitement), oublia chez lui son portefeuille, voulut payer dans le tramway un kreuzer de moins, quitta la maison ses habits mal boutonnés, etc.
1. M. E. Jones dit à ce propos ; « La résistance a souvent un caractère général. C'est ainsi qu'un homme affairé oublie d'expédier les lettres qui lui sont confiées par sa femme, ce qui l'ennuie quelque peu, de même qu'il peut oublier d'exécuter ses ordres d'achat dans les magasins. »
OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 18t
fait une petite pause, après laquelle il tire de sa poche, son bout de papier et dit en s'excusant : « j'ai noté sur ce papier certaines choses, car autrement je ne me souviendrais de rien. » Dans la plupart des cas,, rien ne se trouve noté sur ce papier qu'il n'ait déjà dit. Il répète donc tous les détails et se répond à luimême : « cela, je l'ai déjà demandé. » Son bout de papier ne sert sans doute qu'à mettre en lumière un de ses symptômes, à savoir la fréquence avec laquelle sesprojets sont troublés par des motifs étrangers.
Je vais avouer maintenant un défaut dont souffrent aussi la plupart des personnes saines que je connais ; il m' arrive très facilement, peut-être moins facilement que lorsque j'étais plus jeune, d'oublier de rendre les livres empruntés ou de différer certains paiements en les oubliant. Il n'y a pas très longtemps, je suis sorti un matin du bureau de tabac où j'achète tousles jours mes cigares, en oubliant de payer. Ce fut une négligence tout à fait inofîensive, étant donnéque le tenancier du bureau me connaît et qu'il était sûr d'être payé le lendemain. Mais le petit retard, la tentative de faire des dettes n'étaient certainement pas étrangers aux considérations budgétaires qui m'avaient préoccupé la veille. Même chez les hommes dits tout à fait honnêtes, on découvre facilement les traces d'une double attitude à l'égard de l'argent et de la possession. La convoitise primitive du nourrisson qui cherche à s'emparer de tous les objets (pour les porter à sa bouche) ne disparaît, d'une façon générale, qu'incomplètement sous l'influence de la culture et de l'éducation ^.
1. Pour ne pas abandonner ce sujet, je m'écarte de la subdivision que j'ai adoptée et j'ajoute à ce que je viens de dire qu'en ce qui concerne les affaires d'argent, la mémoire des hommes manifeste une partialité particulière. Ainsi que j'ai pu m'en assurer sur moi-même, on croit souvent à tort avoir déjà payé ce qu'on devait, et les illusions de ce genre sont souvent très tenaces. Même dans les cas où, comme dans In jeu de cartes, il ne s'agit pas d'intérêts considérables, mais où l'amour du gain a l'occasion de se manifester librement, les hommes même les plus honnêtes.
On trouvera peut-être qu'à force de citeT des exemples de ce genre, j'ai fini par tomber dans la banelité. Mais mon but était précisément d'attirer l'attention sur des choses que tout le monde connaît et comprend de la même manière, autrement dit de réunir des faits de, tous les jours et de les soumettre à une élaboration scientifique. Je ne vois pas pourquoi on refuserait à cette sorte de sagesse, qui est la cristallisation des expériences de la vie journalière, une place parmi les acquisitions de la science. Ce qui constitue le caractère essentiel du travail scientifique, ce n'est pas la nature des faits sur lesquels il porte, mais la rigueur de la méthode qui préside à la constatation de ces faits et la recherche d'une synthèse aussi vaste que possible.
En ce qui concerne les projets de quelque importance, nous avons trouvé en général qu'ils sont oubliés, lorsqu'ils sont contrariés par des motifs obscurs. Dans les projets de moindre importance, l'oubli peut encore être amené par un autre mécanisme, le projet subissant
commettent facilement des fautes de calcul, sont sujets à des défauts de mémoire et, sans s'en apercevoir, se rendent coupables de petites tricheries. Ce n'est pas en cela que consiste l'action psychiquement réconfortante du jeu- L'aphorisme d'après lequel le véritable caractère de l'homme se manifesterait dans le jeu est exact, à la condition d'admettre qu'il s'agit du caractère réprimé. — S'il est vrai qu'il y a encore des garçons de café et de restaurant capables de commettre des erreurs de calcul involontaires, ces erreurs comportent évidemment la même explication. ■ — Chez les commerçants on peut souvent observer une certaine hésitation à effectuer des paiements : il ne faut pas voir là une preuve de mauvaise volonté, l'expression du désir de s'enrichir indûment, mais seulement l'expression psychologique d'une résistance qu'on éprouve toujours au moment de se défaire de son argent. — Brill remarque à ce sujet avec une acuité épigrammatique : « nous égarons plus facilement des lettres contenant des factures que des lettres contenant des chèques. » Si les femmes se montrent particulièrement peu disposées à payer leur médecin, cela tient à des mobiles très intimes et encore très peu élucidés. Généralement, elles ont oublié leur porte-monnaie, ce qui les met dans l'impossibilité d'acquitter les honoraires séance tenante ; puis elles oublient, non moins généralement, d'envoyer les honoraires, une fois rentrées chez elles, et il se trouve finalement qu'on les a reçues « pour leurs beaux yeux », gratis pro Deo. On dirait qu'elles vous paient avec leur sourire.
le contre-coup de la résistance intérieure qui s'oppose à un autre ensemble psychique quelconque, et cela en vertu d'une simple association extérieure entre cet ensemble et le projet en question. En voici un exemple : j'aime le bon buvard et me propose de profiter d'une course que je dois faire cet après-midi dans le centre de la ville, pour en acheter. Mais pendant quatre jours consécutifs j'oublie mon projet et je finis par me demander quelle peut être la cause de cet oubli. Je trouve cette cause, en me rappelant que j'ai l'habitude d'écrire Löschpapier ^, mais de dire Fliesspapier ^. Or, « Fliess » est le nom d'un de mes amis de Berlin, au nom duquel se sont trouvées associées dans mon esprit, ces jours derniers, des idées et préoccupations pénibles. Je ne puis me défaire de ces idées et préoccupations, mais l'instinct de défense se manifeste (p. 169) en se déplaçant, à la faveur de la ressemblance phonétique, sur le projet indifférent et, de ce fait, moins résistant.
Une opposition directe et une motivation plus éloignée se sont manifestées simultanément dans le cas de retard suivant : J'ai écrit, pour la collection Grenzfragen des Nennen und Seelenlebens, une brève monographie, qui était un résumé de mon « Interprétation des rêves ». Bergmann, de Wiesbaden, m'envoie des épreuves, me priant de les corriger au plus tôt, car il veut faire paraître le fascicule avant Noël. Je corrige les épreuves le soir même et les dépose sur mon bureau, pour les expédier le lendemain inatin. Le lendemain, j'oublie totalement mon projet et ne m'en souviens que l'après-midi, en apercevant le paquet sur ma table. J'oublie encore d'emporter les épreuves et dans l'après-midi et le soir, et le matin suivant ; enfin, dans l'après-midi du deuxième jour je me lève brusquement, m'empare des épreuves et
1. Les deux mots servent également à désigner le « papier buvard », N, d. T.
sors précipitamment pour mettre mon paquet dans la première boîte aux lettres. Chemin faisant, je me demande avec étonnement quelle peut bien être la cause de mon retard. Il est évident que je ne tiens pas à expédier les épreuves, mais je ne trouve pas le pourquoi. Au cours de la même promenade, j'entre chez mon éditeur de Vienne qui a publié mon livre sur les rêves et lui dis comme poussé par une inspiration subite : « Savez-vous que j'ai écrit une nouvelle variante du Rêve ? — Ah, pardon ! — Calmez-vous : il ne s'agit que d'une brève monographie pour la collection Löwenfeld- Kurella. » Il n'était pas rassuré ; il craignait un préjudice au point de vue de la vente du livre. Je cherche à lui prouver -le contraire et lui demande finalement : « Si je vous avais demandé l'autorisation, avant d'écrire cette monographie, me l'auriez-vous refusée ? — Certainement non ! » Je crois, en ce qui me concerne, que j'étais tout à fait dans mon droit et n'ai fait que me conformer à l'usage ; il me semble cependant que ce fut la même appréhension que celle manifestée par l'éditeur qui a été la cause de mon hésitation à renvoyer les épreuves. Cette appréhension se rattache à une circonstance antérieure, et notamment aux objections qui m'ont été faites par un autre éditeur, lorsque, chargé d'écrire pour le « Manuel » de Nothnagel le chapitre sur la paralysie cérébrale infantile, j'ai reproduit dans ce travail quelques pages d'un mémoire sur la même question, paru antérieurement chez l'éditeur de mon Interprétation des reines. Dans ce dernier cas, le reproche n'était pas plus justifié, car j'ai alors loyalement prévenu l'éditeur du mémoire de mon intention d'y emprunter quelques pages pour mon travail destiné au « Manuel » de Nothnagel. Mais en remontant la suite de mes souvenirs, j'évoque une circonstance encore plus ancienne où, à l'occasion d'une traduction d'un livre français, j'ai vraiment lésé certains droits de propriété littéraire. J'avais ajouté au texte traduit des
notes, sans en avoir demandé l'autorisation à l'auteur, et j'ai eu quelques années plus tard roccasion de m'assurer que celui-ci n'était pas du tout content de mon sans-gêne.
Il existe un proverbe témoignant que le bon sens populaire se rend bien compte qu'il n'y a rien d'accidentel dans l'oubli de projets : « Ce qu'on a oublié de faire une fois, on l'oubliera encore bien d'autres fois. ))
Sans doute, on ne peut pas ne pas reconnaître que tout ce qu'on pourrait dire sur l'oubli et sur les actes manques est considéré par la plupart des hommes comme connu et comme allant de soi. Mais pourquoi est-il nécessaire de présenter chaque fois à leur conscience ce qu'ils connaissent si bien ? Que de fois ai-je entendu dire : « ne me charge pas de cette commission, je l'oublierai certainement.» Dans cette prédiction il n'y avait sûrement rien de mystique. Celui qui parlait ainsi sentait en lui vaguement le projet de ne pas s'acquitter de la commission et hésitait seulement à l'avouer.
L'oubli de projets reçoit d'ailleurs une bonne illustration de ce qu'on pourrait appeler « la conception de faux projets». J'avais promis à un jeune auteur de rendre compte d'un petit ouvrage qu'il avait écrit. Des résistances intérieures, dont je ne me rendais pas compte, m'ont fait différer ce projet, jusqu'à ce que, l'ayant rencontré un jour et cédant à ses instances,, j'aie fini par lui promettre de lui donner satisfaction le soir même. J'étais tout à fait décidé à tenir ma promesse, mais j'avais oublié que j'avais ce même soir à rédiger d'urgence un rapport d'expertise médicale. Ayant ainsi fini par me rendre compte que j'avais conçu un faux projet, j'ai renoncé à lutter contre mes résistances et j'ai fait savoir à l'auteur que je retirais ma promesse.