‹ La psychopathologie de la vie quotidienneChapitre 30 sur 50 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

A celui qui serait tenté de vanter l'état de nos connaissances actuelles concernant la vie psychique, il n'y aurait qu'à rappeler l'ignorance où nous sommes en ce qui concerne la fonction de la mémoire, pour lui donner une leçon de modestie. Aucune théorie psychologique n'a encore été capable de donner une explication d'ensemble du phénomène fondamental du souvenir et de l'oubli ; et même l'analyse complète de ce qui est effectivement observé est encore à peine commencée. L'oubli nous est peut-être devenu plus énigmatique que le souvenir, depuis que l'étude du rêve et de phénomènes pathologiques nous a appris que même les choses que nous croyons avoir depuis longtemps oubliées peuvent subitement réapparaître dans notre conscience.

Nous sommes toutefois en possession de quelques points de vue, peu nombreux il est vrai, mais qui, nous l'espérons, ne tarderont pas à être universellement reconnus. Nous considérons que l'oubli est un processus spontané, au déroulement duquel nous pouvons attribuer une certaine durée. Nous faisons ressortir le fait que, dans l'oubli, il se produit une certaine sélection entre les diverses impressions qui se présentent, ainsi qu'entre les détails de chaque impression et de chaque événement vécu. Nous connaissons quelques-unes des conditions qui sont nécessaires pour que se maintienne dans la mémoire et pour que puisse être évoqué ce qui, en l'absence de ces conditions, serait oublié. Mais dans d'innombrables occasions de

la vie quotidienne nous pouvons constater à quel point nos connaissances sont incomplètes et peu satisfaisantes. Qu'on écoute seulement deux personnes ayant reçu les mêmes impressions extérieures, ayant, par exemple, fait un voyage ensemble, échanger, au bout d'un certain temps, leurs souvenirs. Ce qui s'est fixé dans la mémoire de l'un est souvent oublié par l'autre comme n'ayant jamais existé, et cela sans qu'on puisse dire que l'impression dont il s'agit ait eu plus de signification pour l'un que pour l'autre. Il est évident qu'un grand nombre des facteurs qui président à la sélection des faits à retenir échappe à notre connaissance.

Désireux d'apporter une petite contribution à la connaissance des conditions de l'oubli, j'ai pris l'habitude de soumettre à une analyse psychologique tous les cas d'oublis qui me sont personnels. Je m'occupe généralement d'un certain groupe de ces cas, de ceux notamment dans lesquels l'oubli me cause une surprise, parce que le fait oublié me semblait devoir être retenu. Je dois ajouter que je n'ai guère une tendance à oublier facilement (ce qui fait partie de mon expérience personnelle, et non de ce que j'ai appris !) et que j'ai eu dans ma jeunesse une brève période pendant laquelle ma mémoire a fonctionné d'une façon extraordinaire. Quand j'étais écolier, c'était pour moi un jeu de répéter par cœur une page entière que je venais de lire, et peu de temps avant de devenir étudiant j'étais capable de réciter presque mot pour mot une conférence populaire, d'un caractère scientifique, que je venais d'entendre. Dans la tension d'esprit que m'avait imposée ma préparation aux derniers examens de médecine, j'ai dû encore faire usage de ce qui me restait de cette faculté, car sur certaines matières j'ai donné aux examinateurs des réponses pour ainsi dire automatiques, exactement conformes au texte du manuel que je n'avais parcouru qu'une fois, et hâtivement.

Depuis, ma mémoire n'a pas cessé de faiblir ; mais j'ai pu m'assurer, et j'en suis encore convaincu, qu'en ayant recours à un petit artifice je puis retenir plus de choses que je ne l'aurais cru. C'est ainsi que lorsqu'un malade se présente à ma consultation et me déclare que je l'ai déjà vu, alors que je ne me souviens ni du fait, ni de la date, je cherche à me tirer d'afîaire, en pensant à un certain nombre d'années, comptées à partir du moment présent. Et toutes les fois qu'un témoignage écrit ou des données certaines, fournies par le patient, ont permis de contrôler la date que j'ai cru avoir devinée, j'ai pu m'assurer que mon erreur dépassait rarement une durée de six mois sur un intervalle de plus de dix années^. Il en est de même lorsque je rencontre quelqu'un que je ne connais que de loin et auquel je demande par politesse des nouvelles de ses enfants. S'il se met à me parler des progrès que font ces derniers, je cherche à deviner l'âge de l'enfant, je confronte le résultat que j'obtiens avec le renseignement fourni par le père, et je dois dire que je me trompe rarement de plus d'un mois et, quand il s'agit d'enfants plus âgés, de plus de trois mois, bien qu'il me soit impossible de dire quels points de repère m'ont servi à faire mon estimation. J'ai fini par devenir tellement hardi que je fais mon estimation de plus en plus spontanément, sans courir le danger de froisser le père par la révélation de l'ignorance dans laquelle je me trouve concernant sa progéniture. J'élargis ainsi ma mémoire consciente, en faisant appel à ma mémoire inconsciente, plus richement meublée d'ailleurs.

Je vais donc rapporter des exemples d'oubhs frappants que j'ai observés sur moi-même. Je distingue entre l'oubli d'impressions et d'événements vécus (c'est-à-dire de choses qu'on sait ou qu'on savait)

1. Il arrive généralement que le cours de la conversation fait surgir des détails se rapportant à la première visite.

et l'oubli de projets (c'est-à-dire omissions). Je puis indiquer d'avance le résultat uniforme que j'ai obtenu dans toute une série d'observations : j'ai trouvé notamment que dans tous les cas Voubli était motivé par un sentiment désagréable.

A. Oubli d'impressions et de connaissances.

a) Dans le courant de l'été ma femme m'a causé une grande contrariété. Le prétexte, futile en luimême, était le suivant : assis à la table d'hôte, nous avions, en face de nous, un monsieur de Vienne que je connaissais et qui avait des raisons de se souvenir de moi. J'avais cependant, quant à moi, des raisons de ne pas renouer connaissance avec lui. Ma femme, qui n'avait entendu que le nom bien sonnant de son vis-à-vis, montrait trop qu'elle suivait la conversation qu'il entretenait avec ses voisins de table et m'adressait de temps à autre des questions se rapportant à cette conversation. Je devenais impatient et finis par me fâcher. Quelques semaines plus tard, je me plaignis à une parente de cette attitude de ma femme. Mais il me fut impossible de me rappeler ne fût-ce qu'un seul mot de la conversation de ce monsieur. Comme je suis généralement rancunier et n'oublie pas un seul détail d'un incident qui a pu me contrarier, je suis bien obligé d'admettre que, dans le cas dont il s'agit, c'est par considération pour la personne de ma femme que je me suis trouvé tout d'un coup atteint d'amnésie. Un incident analogue m'est arrivé dernièrement. Voulant me moquer devant quelqu'un de ma femme, à cause d'une expression qu'elle avait employée quelques heures auparavant, je me suis trouvé dans l'impossibilité de réaliser mon projet, parce que, chose étonnante ! j'avais coniplètement oublié l'expression en question. J'ai été obligé de prier ma femme de me rappeler celle-ci. Il est facile de comprendre que cet

oubli fait partie de la même catégorie que les troubles de jugement typiques que nous éprouvons lorsque nous avons à nous prononcer sur nos parents.

b) Je me suis chargé de procurer à une dame nouvellement arrivée à Vienne une petite cassette en fer pour la conservation de ses documents et de son argent. Lorsque je lui ai offert mes services, j'avais devant mes yeux l'image, d'une netteté visuelle extraordinaire, d'une vitrine dans le centre de la ville où j'ai dû voir des cassettes de ce genre. Il est vrai que je ne pouvais pas me rappeler le nom de la rue, mais j'étais certain de retrouver le magasin au cours d'une promenade en ville, car je me souvenais fort bien être passé devant ce magasin un nombre incalculable de fois. Mais à mon grand dépit il m'a été impossible de retrouver la vitrine avec les cassettes, malgré les multiples recherches que j'ai faites dans toutes les directions. Il ne restait pas, pensai-je^ d'autre ressource que de consulter un livre d'adresses, d'y relever les noms de fabricants de cassettes et de faire ensuite un nouveau tour en ville pour identifier la vitrine cherchée. Mais je n'avais pas besoin de tant de complications : parmi les adresses qui figuraient dans l'annuaire, je suis tombé sur une qui s'est aussitôt révélée à moi comme étant celle que j'avais oubliée. Il était vrai que j'étais passé devant la vitrine un nombre incalculable de fois, chaque fois notamment où j'allais voir la famille M. qui habite depuis des années la maison même où se trouve le magasin. Depuis qu'une rupture complète a succédé à mon ancienne intimité avec cette famille, j'ai pris l'habitude, sans me rendre compte des raisons qui m'y poussaient, d'éviter et le quartier et la maison. Au cours de ma promenade à travers la ville, alors que je cherchais la vitrine à cassettes, j'ai longé toutes les rues avoisinantes, en évitant seulement celle-ci, comme si elle avait été frappée d'interdiction. Le sentiment désagréable, qui avait motivé dans ce cas l'impossibilité de m'orienter, est facile à concevoir. Mais

le mécanisme de l'oubli n'est plus aussi simple que dans le cas précédent. Mon antipathie était naturellement dirigée, non contre le fabricant de cassettes, mais contre une autre personne, dont je ne voulais rien savoir, et se déplaça de cette autre personne pour profiter d'une occasion où elle a pu se transformer en oubli. C'est ainsi que dans le cas Burkhard la colère dirigée contre une personne se manifeste par la déformation du nom d'une autre. Ici l'identité de nom a réussi à établir un lien entre deux ensembles d'idées substantiellement différents ; et dans le cas dont je m'occupe ce lien a été le résultat de la contiguité dans l'espace, de l'inséparable voisinage. Dans ce dernier cas, d'ailleurs, le lien était encore plus solide, car parmi les raisons qui ont amené ma rupture avec la famille demeurant dans cette maison, l'argent a joué un rôle important.

c) Le bureau B. et R. me prie de faire une visite médicale à l'un de ses employés. Pendant que je me rendais au domicile de ce dernier, j'étais préoccupé par l'idée que j'étais déjà venu à plusieurs reprises dans la maison où se trouve le bureau B. et R. J'avais le vague souvenir d'avoir déjà vu la plaque de ce bureau un étage au-dessous de celui où j'avais eu à voir un malade dans cette même maison. Mais je ne puis me souvenir ni de la maison, ni du malade que j'ai eu à voir. Bien qu'il s'agisse d'une chose indifférente et sans signification aucune, elle ne m'en préoccupe pas moins et je finis par me rappeler, en recourant à mon artifice habituel et en réunissant toutes les idées qui me sont venues à l'esprit à propos de ce cas, qu'un étage audessus des locaux de la firme B. et R. se trouve la pension Fischer où j'ai souvent été appelé comme médecin. Je connais maintenant la maison qui abrite la firme et la pension. Mais ce qui reste encore énigmatique, c'est le motif qui a déterminé mon oubli. Rien de désagréable ne se trouve associé au souvenir soit de la firme, soit de la pension ou des malades

que j'ai eu à y soigner. Il ne peut d'ailleurs s'agir de I rien de très pénible, car s'il en était ainsi, je n'aurais ' pas réussi à surmonter l'oubli par un détour, sans l'aide de moyens extérieurs. Je me souviens enfin que tout à l'heure, pendant que je me rendais chez mon nouveau malade, j'ai été salué dans la rue par un monsieur que j'ai eu de la peine à reconnaître. Il y a quelques mois, j'ai vu cet homme dans un état apparemment grave et j'ai posé, à son sujet, le diagnostic de paralysie progressive ; mais j'ai appris plus tard que son état s'était considérablement amélioré, ce qui prouverait que mon diagnostic était inexact. Ne s'agissait-il pas d'une de ces rémissions qu'on constate également dans la démence paralytique, supposition qui laisserait mon diagnostic intact ? C'est cette rencontre qui m'a fait oubHer le nom des co-locataires du Bureau B. et R., et c'est elle également qui a orienté mon intérêt vers la solution du problème consistant à retrouver le nom oublié. Mais étant donnée la lâche connexion interne qui existait entre les deux cas (l'homme qui était guéri contre mon attente était également employé dans une grande administration qui m'adressait de temps à autre des malades), c'est l'identité de noms qui assurait leur Hen associatif. Le médecin qui m'avait appelé en consultation pour examiner le paralytique en question s'appelait Fischer, c'est-à-dire du nom (oubhé) de la pension installée dans la maison du bureau B. et R.

d) Ne pas arriver à « mettre la main sur un objet », c'est tout simplement avoir oubHé où on l'a mis, et comme la plupart de ceux qui ont à faire à des livres et à des manuscrits, je sais très bien m'orienter sur mon bureau et retrouver sans difficulté, du premier coup, le livre ou le papier que je cherche. Ce qui peut paraître un désordre aux yeux d'un autre, a pris pour moi avec le temps la forme d'un ordre. Mais comment se fait-il que je n'aie pas pu retrouver récemment un catalogue que j'avais reçu ? J'avais cependant l'in-

tention de commander un des livres qui y figurait. Ce livre avait pour titre : « Du langage », et son auteur est un de ceux dont j'aime le style spirituel et vivant, dont j'apprécie les idées sur la psychologie et les connaissances sur l'histoire de la civilisation. J'incline à penser que c'est précisément là une des causes pour lesquelles je ne peux pas retrouver le catalogue. J'avais en effet l'habitude de prêter à mes amis et connaissances les livres de cet auteur, et il y a quelques jours une personne me dit en me rendant un de ces livres que je lui avais prêté : « Le style ressemble tout à fait au vôtre, et la manière de penser aussi. » Celui qui me disait ceci ne se doutait pas à quelle corde il touchait. Il y a de nombreuses années de cela, alors que j'étais encore jeune et avais besoin d'appui, un de mes collègues âgés auquel je faisais les éloges d'un auteur-médecin bien connu, m'a répondu à peu près dans les mêmes termes : « Il a tout à fait votre style et votre manière. » Encouragé par cette remarque, j'ai écrit à l'auteur en question que je serais heureux de nouer avec lui des relations suivies, mais la réponse que j'ai reçue était plutôt froide. Il est possible que derrière ce souvenir s'en cachent d'autres, tout aussi décourageants ; quoiqu'il en soit, il m'a été impossible de retrouver le catalogue, et cette impossibilité a pris à mes yeux la valeur d'un présage, puisque j'ai pris le parti de ne pas commander le livre, alors que la disparition du catalogue n'était pas un obstacle insurmontable à ce que je fisse cette commande, d'autant moins insurmontable que j'avais dans ma mémoire et le titre du livre et le nom de Fauteur ^.

e) Un autre cas de ce genre mérite tout notre intérêt, à cause des conditions dans lesquelles l'objet a été retrouvé. Un homme encore jeune me raconte : « Il y a quelques années, des malentendus se sont élevés

1. Je proposerais la même explication pour un grand nombre de ces faits accidentels auxquels Th. Vischer a donné le nom de « malices des choses ».

dans mon ménage. Je trouvais ma femme trop froide, et nous vivions côte à côte, sans tendresse, ce qui ne m'empêchait d'ailleurs pas de reconnaître ses excellentes qualités. Un jour, revenant d'une promenade, elle m'apporta un livre qu'elle avait acheté, parce qu'elle croyait qu'il m'intéresserait. Je la remerciai de son « attention » et lui promis de lire le livre que je mis de côté. Mais il arriva que j'oubliai aussitôt l'endroit où je l'avais rangé. Des mois se passèrent pendant lesquels, me souvenant à plusieurs reprises du livre disparu, j essayai de découvrir sa place, sans jamais y parvenir. Six mois environ plus tard, ma mère que j'aimais beaucoup tomba malade, et ma femme quitta aussitôt la maison pour aller la soigner. L'état de la malade devient grave, ce qui fut pour ma femme l'occasion de révéler ses meilleures qualités. Un jour, je rentre à la maison, enchanté de ma femme et plein de reconnaissance envers elle pour tout ce qu'elle a fait. Je m'approche de mon bureau, j'ouvre sans aucune intention définie, mais avec une assurance toute somnambulique, un certain tiroir, et le premier objet qui me tombe sous les yeux est le livre égaré, resté si longtemps introuvable. »

M. J. Stärcke (l. c.) rapporte un autre cas qui se rapproche de ce dernier par la remarquable assurance avec laquelle l'objet a été retrouvé, une fois que le motif de l'oubli a disparu.

« Une jeune fille a gâché, en le coupant, un morceau d'étoffe dont elle voulait faire un col. Elle est obligée de faire venir une couturière, pour tâcher de réparer le mal. La couturière arrivée, la jeune fille ouvre le tiroir dans lequel elle avait mis l'étoffe, mais ne peut pas retrouver celle-ci. Elle met tout sens dessus dessous, mais en vain. En colère contre elle-même, elle se demande comment son étoffe a pu disparaître si brusquement et si elle ne restait pas par hasard introuvable, parce qu'elle ne coulait pas la retrouver ; en effet, le calme revenu, elle finit par se rendre compte

Freud, 11

qu'elle avait honte de montrer à la couturière qu'elle était incapable de faire une chose aussi simple qu'un col. Ayant trouvé cette explication, elle se lève, s'approche d'une autre armoire et en retire sans aucune hésitation le fameux col mal coupé. »

/) L'exemple suivant correspond à un type que connaissent aujourd'hui tous les psychanalystes. Je tiens à dire, avant d'exposer le cas, que la personne à laquelle il est arrivé en a trouvé elle-même re;xplication :

« Un patient, dont le traitement psychanalytique doit subir une interruption, et cela à. un moment où il se trouve dans une phase de résistance et de mauvais état général, dépose un soir, en se déshabillant, son trousseau de clefs à la place où, croyait-il, il avait l'habitude de le déposer. Il se rappelle aussitôt après qu'il doit partir le lendemain, après avoir subi la dernière séance de traitement. Il veut donc préparer quelques papiers et l'argent destiné à régler les honoraires du médecin. Mais papiers et argent étant enfermés dans le tiroir de son bureau, il a besoin de ses clefs pour ouvrir celui-ci. Et voilà qu'il s'aperçoit que ses clefs ont... disparu. Il commence à chercher et, de plus en plus excité, il fait le tour de son petit appartement, fouillant dans tous les coins, mais sans aucun résultat. Se rendant compte que l'impossibilité où il est de retrouver ses clefs est un acte symptomatique, donc intentionnel, il réveille son domestique, dans l'espoir qu'une personne impartiale et désintéressée dans l'affaire aurait plus de succès que lui. Après une nouvelle heure de recherches, il renonce à tout espoir et finit par croire que ses clefs sont perdues. Le lendemain matin, il commande de nouvelles clefs qui sont fabriquées d'urgence. Deux messieurs qui l'ont accompagné chez lui la veille en voiture, croient se souvenir qu'ils ont entendu le bruit d'une chose tombée à terre, au moment où il descendait de voiture. Aussi est-il convaincu que les clefs ont ghssé

de sa poche. Le soir, le domestique, tout joyeux, lui présente ses clefs. Il les a trouvées entre un gros livre et une petite brochure (le travail d'un de mes élèves) que mon malade voulait emporter pour les Hre pendant ses vacances. Elles y étaient si bien placées que personne n'aurait pu soupçonner qu'elles étaient là, et il lui a d'ailleurs été impossible de les replacer de la même manière, au point de les rendre tout à fait invisibles. L'habileté inconsciente avec laquelle des motifs inconscients, mais forts, nous font égarer un objet ressemble tout à fait à 1' « assurance somnambulique ». Dans le cas présent, il s'agissait d'une contrariété que le patient devait éprouver du fait de l'interruption forcée de son traitement, ainsi que de la nécessité où il se trouvait de payer des honoraires élevés, malgré son mauvais état de santé. »

g) Pour faire plaisir à sa femme, raconte M. A. A. Brill, un homme consent à se rendre à une réunion mondaine qui lui était au fond tout à fait indifférente. Il commence donc par retirer du coffre son habit de cérémonie, mais se ravise et décide de se raser d'abord. Une fois rasé, il revient vers le coffre, le trouve fermé et commence à chercher la clef. Ses recherches étant restées sans résultat, et vu l'impossibilité d'avoir un serrurier, parce que c'était un dimanche, mari et femme sont obligés de rester chez eux et d'envoyer une lettre dans laquelle ils prient d'excuser leur absence. Lorsque le coffre fut ouvert le lendemain matin par un serrurier, on trouva la clef à l'intérieur. Le mari l'avait, par distraction, laissé tomber dans le coffre et avait refermé celui-ci qui était à fermeture automatique. 11 m'assurait bien qu'il l'avait fait sans s'en rendre compte et sans aucune intention, mais nous savons bien qu'il n'avait aucune envie d'aller à la réunion. Il y avait donc une bonne raison à ce qu'il égarât la clef.

M. E. Jones a observé sur lui-même qu'après avoir beaucoup fumé, au point de se sentir mal à l'aise

il n'arrivait pas à retrouver sa pipe. Celle-ci se trouvait alors dans tous les endroits où elle ne devait pas être et où Jones n'avait pas l'habitude de la déposer.

h) Madame Dora Müller communique ce cas inoffensif dont la motivation a d'ailleurs été reconnue par la personne intéressée {Internat. Zeitschr. /. Psychoanal., III, 1915) :

Mademoiselle Erna A. raconte deux jours avant Noël :

« Hier soir, j'ouvre mon paquet de pains d'épices et je commence à en manger un ; tout en mangeant, je pense que M^^^ F. (la dame de compagnie de ma mère) viendra dans un instant me souhaiter bonne nuit et que je serais obligée de lui offrir un de mes pains d'épices ; la perspective ne me sourit pas beaucoup, mais je suis décidée à m'exécuter. Voyant entrer Mii6 F., j'étends mon bras vers la table sur laquelle je croyais avoir déposé mon paquet, et m'aperçois que celui-ci n'y est pas. Je commence à le chercher et finis par le trouver enfermé dans mon armoire où je l'avais mis sans m'en rendre compte. » L'analyse de ce cas était superflue, M^^^ Erna A. en ayant saisi elle-même la signification. Le désir réprimé de garder pour elle-même les gâteaux s'est manifesté par un acte quasi-automatique, mais a subi une nouvelle répression à la suite de l'acte conscient consécutif.

i) M. H. Sachs nous raconte comment il s'est un jour soustrait à l'obligation de travailler, grâce à un acte de ce genre.

« Dimanche dernier, au commencement de l'aprèsmidi, je me suis demandé si j'allais me mettre au travail ou si j'irais me promener et faire ensuite une visite que je projetais. Après quelque hésitation, je me suis décidé pour le travail. Au bout d'une heure, je m'aperçois que ma réserve de papier est épuisée. Je savais bien que je devais avoir dans quelque tiroir un peu de papier acheté depuis longtemps, mais je l'ai cherché en vain dans mon bureau et dans tous les autres

endroits où je pouvais soupçonner sa présence, dans les livres, brochures, parmi les lettres, etc. Je me suis donc vu obligé d'interrompre mon travail et, faute de mieux, de sortir. Rentré le soir à la maison, je me suis assis sur un canapé et me suis plongé dans des réflexions, les yeux sur la bibliothèque qui était en face. Tout d'un coup j'y aperçois une boîte et me souviens n'avoir pas vérifié son contenu depuis un certain temps. Je m'approche et je l'ouvre. Tout à fait audessus je trouve un portefeuille en cuir et, dans ce portefeuille, du papier blanc. Mais c'est seulement après avoir retiré ce papier, pour le ranger dans un tiroir de mon bureau, que je me suis rendu compte que c'était justement le papier que j'avais en vain cherché cet après-midi. Je dois ajouter que, sans être très économe, je ménage beaucoup mon papier et en utilise le moindre reste. Ce fut sans doute à cette habitude alimentée pa^ une impulsion que je dois d'avoir corrigé mon oubli dès que son motif actuel a disparu. »

En examinant attentivement les cas où il s'agit de l'impossibilité de retrouver un objet rangé, on est obligé d'admettre que cette impossibilité ne peut avoir d'autre cause qu'une intention inconsciente.

/) En été 1901 j'ai déclaré à un ami, avec lequel j'avais alors des discussions très vives portant sur des questions scientifiques : « ces problèmes concernant les névroses ne peuvent être résolus que si l'on admet sans réserves l'hypothèse de la bisexualité originelle de l'individu. » Et mon ami de répondre : « C'est ce que je t'ai déjà dit à Br., il y a plus de deux ans, au cours d'une promenade que nous faisions le soir. Mais alors tu n'en voulais pas en entendre parler. » Il est douloureux de se voir ainsi dépouiller de ce qu'on considère comme son originalité. Je ne pus me souvenir ni de cette conversation datant de plus de deux ans, ni de cette opinion de mon ami. L'un de nous deux devait se tromper ; d'après le principe cui prodest ?, ce devait être moi. Et, en effet, au cours de la semaine suivante,

j'ai pu me rappeler que tout s'est passé exactement comme l'avait dit mon ami ; je sais même ma propre réponse d'alors : « Je n'en suis pas encore là et ne veux pas discuter cette question. » Je suis depuis cette époque devenu plus tolérant, lorsque je trouve exprimée dans la littérature médicale une des idées auxquelles on peut rattacher mon nom, sans que celui-ci soit mentionné par l'auteur.

Reproches à l'adresse de sa femme ; amitié se transformant en son contraire ; erreur de diagnostic ; élimination par des concurrents ; appropriation d'idées d'autrui : ce n'est pas par hasard que dans tout un groupe d'exemples d'oubli, réunis sans choix, on est obligé de remonter, si l'on veut en trouver l'explication, à des mobiles et sujets souvent si pénibles. Je pense plutôt que tous ceux qui voudront chercher les motifs de tel ou tel de leurs oublis seront obligés de s'arrêter en fin de compte à des explications du même genre, c'est-à-dire tout aussi désagréables. La tendance à oublier ce qui est pénible et désagréable me semble tout à fait générale, bien que la faculté de l'oubli soit plus ou moins bien développée selon les personnes. Plus d'une de ces négations auxquelles nous nous heurtons dans notre pratique médicale ne constitue probablement qu'un simple oubli ^. Notre conception des oublis de ce genre nous permet de réduire la différence

1. Lorsqu'on demande à quelqu'un s'il n'a pas eu la syphilis dix ou quinze ans auparavant, on oublie facilement qu'au point de vue psychique ce quelqu'un envisage la syphilis tout autrement que, par exemple, une crise de rhumatisme aigu. — Dans les renseignements fournis par les mères concernant les antécédents de leurs filles atteintes de névrose, il est difficile de faire avec certitude la part de l'oubli et celle de l'insincérité, car les parents écartent ou refoulent systématiquement tout ce qui peut servir d'obstacle éventuel au futur mariage de la jeune fille. — Un homme qui vient de perdre, à la suite d'une affection pulmonaire, sa femme qu'il aimait beaucoup, me communique le cas suivant de faux Tenseignements fournis au médecin, sans qu'on puisse expliquer le mensonge commis envers ce dernier autrement que par l'oubli : « La pleurésie de ma femme n'ayant subi aucune amélioration depuis plusieurs semaines, le D"^ P. a été appelé en consultation. En interrogeant sur les antécédents, il posa les questions habituelles, entre autres celle de savoir s'il y avait eu

entre les deux attitudes à des conditions purement psychologiques et de voir dans les deux modes de réaction l'expression d'un seul et même motif. De tous les nombreux exemples de négation de souvenirs désagréables, que j'ai eu l'occasion d'observer dans l'entourage de malades, il en est un dont je me souviens d'une façon toute particulière. Une mère me renseigne sur l'enfance de son fils adolescent, atteint d'une maladie nerveuse, et me raconte à ce propos que lui et ses frères et sœurs ont, jusqu'à un âge relativement avancé, présenté de l'incontinence nocturne, ce qui n'est pas sans importance comme antécédent dans une maladie nerveuse. Quelques semaines plus tard, lorsqu'elle est venue me demander des renseignements sur la marche du traitement, j'ai profité de l'occasion pour attirer son attention sur les signes d'une prédisposition constitutionnelle morbide qui existaient chez le jeune homme et j'ai invoqué à ce propos l'incontinence nocturne dont elle m'avait ellemême parlé précédemment. A mon grand étonnement,

d'autres cas d'affections pulmonaires dans la famille de ma femme. Celle-ci répondit négativement et, quant à moi, je ne me souvenais de rien de pareil. Au moment où le D^ P. allait prendre congé, la conversation tomba comme par hasard sur les excursions, et à cette occasion ma femme dit : « Même pour aller à Langersdorf, où est enterré mon pauvre jrère, le voyage est trop long. » Ce frère est mort, il y a une quinzaine d'années, à la suite de multiples lésions tuberculeuses. Ma fenune l'aimait beaucoup et m'a souvent parlé de lui. Je me sms naême rappelé qu'à l'époque où fut établi le diagnostic de pleurésie, ma femme était très préoccupée et disait tristement : « Mon frère est mort, lui aussi, d'une maladie des poumons. » Or, le souvenir de cette maladie du frère était tellement refoulé chez elle que même après avoir émis son avis sur une excursion à L., elle ne trouva pas l'occasion de corriger les renseignements qu'elle avait donnés précédemment sur les antécédents morbides de sa famille. J'ai moi-même de nouveau succombé à cet oubli, au moment où elle parlait de Langersdorf. — Dans son travail déjà mentionné à plusieurs reprises, M. E. Jones raconte un cas tout à fait analogue : Un médecin dont la femme était atteinte d'une affection abdominale, d'un diagnostic incertain, lui dit un jour à titre de consolation : « Quel bonheur du moins qu'il n'y ait pas eu de cas de tuberculose dans ta famille. » A quoi la femme répond, très surprise : « As-tu donc oublié que ma mère est morte de tuberculose, que ma sœur ne s'est rétablie de sa tuberculose que pou» être de nouveau abandonnée des médecins ? »

elle contesta le fait, en ce qui concerne aussi bien mon malade que les autres enfants. Elle me demanda d'où je le savais, et je dus lui apprendre que c'est ellemême qui m'avait mis au courant de ce détail, chose qu'elle avait totalement oubliée ^.

Même chez les personnes bien portantes, exemptes de toute névrose, on constate l'existence d'une résistance qui s'oppose au souvenir d'impressions pénibles, à la représentation d'idées pénibles ^. Mais ce fait

1. Pendant que j'écrivais ces pages, il m'est arrivé d'observer sur moimême un cas d'oubli presque incroyable : en consultant le 1®' janvier mon livre de crédits pour faire les relevés d'honoraires, je tombe sur le nom M....1 inscrit sur une page du mois de juin et ne puis me rappeler la personne à laquelle ce nom appartient. Mon étonnement grandit, lorsqu'en continuant de feuilleter mon livre je constate que j'ai traité ce malade dans un sanatorium où je le voyais tous les jours pendant des semaines. Or, un médecin n'oublie pas au bout de six mois à peine un malade qu'il a traité dans des conditions pareilles. Était-ce un homme, un paralytique, un cas sans intérêt ? Telles sont les questions que je me pose. Enfin, en lisant la note concernant les honoraires reçus, je retrouve tous les détails qui voulaient se soustraire à mon souvenir. M....1 était une fillette de 14 ans qui présentait le cas le plus remarquable de tous ceux que j'ai vus au cours de ces dernières années ; ce cas m'a laissé une impression que je n'oublierai jamais, et son issue m'a causé des instants excessivement pénibles. L'enfant tomba malade d'une hystérie non douteuse et éprouva, sous l'influence de mon traitement, une amélioration rapide et considérable. Après cette amélioration, les parents me retirèrent leur enfant ; elle se plaignait toujours de douleurs abdominales qui ont joué d'ailleurs le rôle principal dans le tableau symptomatique de l'hystérie. Deux mois après, elle est morte d'un sarcome des ganglions abdominaux. L'hystérie à laquelle l'enfant était incontestablement prédisposée a été provoquée par la tumeur ganglionnaire et moi, impressionné surtout par les phénomènes bruyants, mais anodins, de l'hystérie, je n'ai prêté aucune intention à la maladie insidieuse, mais incurable, qui devait l'emporter.

2. M. A. Pick a récemment cité (« Zur Psychologie des Vergessens bei Geistes-und Nervenkrankheiten», Archiv für Kriminal- Anthropologie und Kriminalistik, édité par Gros) toute une série d'auteurs qui admettent l'influence de facteurs affectifs sur la mémoire et reconnaissent plus ou moins ce que l'oubli doit à la tendance de se défendre contre ce qui est pénible. Mais personne n'a décrit ce phénomène et ses raisons psychologiques d'une manière aussi complète et aussi frappante que Nietzsche dans un de ses aphorismes (Au delà du bien et du mal, II) : « C'est moi qui ai fait cela », dit ma « mémoire ». « Il est impossible que je l'aie fait» dti mon orgueil et il reste impitoyable. Finalement — c'est la mémoire dui cèqe.

n'apparaît dans toute sa signification que lorsqu'on examine la psychologie de personnes névrotiques. On est alors obligé de reconnaître dans cet élémentaire instinct de défense contre des représentations susceptibles d'éveiller des sensations désagréables, dans cet instinct qui ne peut être comparé qu'au réflexe qui provoque la fuite dans les excitations douloureuses, — une des colonnes capitales du mécanisme qui supporte les symptômes hystériques. Qu'on n'oppose pas à la supposition que nous faisons concernant l'existence de cet instinct de défense le fait que nous sommes assez souvent dans l'impossibilité de nous débarrasser de souvenirs pénibles qui nous obsèdent, de chasser des sentiments pénibles tels que le remords, le repentir, etc. C'est que nous ne prétendons pas que cet instinct de défense soit capable de s'affirmer dans tous les cas, qu'il ne puisse pas, dans le jeu des forces psychiques, se heurter à des facteurs qui, en rapport avec d'autres buts, cherchent à réaliser le contraire et le réalisent à rencontre de l'instinct en question. Le principe architectonique de V appareil psychique doit être reconnu comme consistant dans la superposition, la stratification de plusieurs instances différentes, et il est fort possible que l'instinct de défense fasse partie d'une instance inférieure et soit entravé dans son action par des instances supérieures. Ce qui prouve toutefois l'existence et la puissance de l'instinct de défense, ce sont les processus qui, comme ceux décrits dans nos exemples, peuvent y être ramenés. Nous voyons que beaucoup de choses sont oubliées pour elles-mêmes ; mais dans les cas où cela n'est pas possible, l'instinct de défense déplace son but et plonge dans l'oubli autre chose, une chose moins importante, mais qui, pour une raison ou une autre, est reliée à la chose principale par une association quelconque.

Cette manière de voir, d'après laquelle les souvenirs succombent avec une facilité particulière à l'oubli motivé, mériterait d'être étendue à beaucoup d'autres

domaines dans lesquels on n'en tient pas encore suffîsamment compte, sans parler des cas où elle n'est pas du tout prise en considération. C'est ainsi qu'à mon avis on n'y attache pas encore l'importance qu'elle mérite dans l'utilisation des témoignages en justice ^ et qu'on attribue aux témoignages faits sous la foi du serment une action trop purificatrice sur le jeu des forces psychiques du témoin. Tout le monde admet qu'en ce qui concerne les traditions et l'histoire légendaire d'un peuple on doit tenir compte, si l'on veut bien les comprendre, d'un motif de ce genre, c'està-dire du désir de faire disparaître du souvenir du peuple tout ce qui blesse et choque son sentiment national. Une étude plus approfondie permettra peutêtre un jour d'établir une analogie complète entre la manière dont se forment les traditions populaires et celle dont se forment les souvenirs d'enfance de l'individu. Le grand Darwin, qui a très bien compris que l'oubli ne constitue le plus souvent qu'une réaction contre le sentiment pénible ou désagréable s'attachant à certains souvenirs, a tiré de cette conception ce qu'il a appelé la « règle d'or » de la probité scientifique ^.

De même que l'oubli de noms, l'oubli d'impressions peut s'accompagner de faux souvenirs qui, dans les cas où le sujet les considère comme des expressions de la vérité, sont désignés sous le nom d'illusions mnémiques. Ces illusions de la mémoire, de nature pathologique, — et dans la paranoïa elles jouent précisément le rôle d'un élément constitutif de la

Page 1