‹ La psychopathologie de la vie quotidienneChapitre 37 sur 50 · DÉTERMINISME. — CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION. — POINTS DE VUE · texte numérisé non relu

DÉTERMINISME. — CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION. — POINTS DE VUE

La conclusion générale qui se dégage des considérations particulières développées dans les chapitres précédents peut être formulée ainsi : certaines insuffisances de notre fonctionnement psychique (insuffisances dont le caractère général sera, avec plus de précision, défini tout à l'heure) et certains actes en apparence non-intentionnels se révèlent, lorsqu'on leur applique Vexamen psychanalytique, comme parfaitement moti{>ês et déterminés par des raisons qui échappent à la conscience.

Pour pouvoir être rangé dans la catégorie des phénomènes susceptibles d'une pareille explication, un acte manqué doit satisfaire aux conditions suivantes :

a) Il ne doit pas dépasser une certaine limite fixée par notre jugement ; autrement dit, il ne doit pas dépasser ce que nous appelons « les limites de l'état normal ».

h) Il doit présenter lé caractère d'un trouble miomentané, provisoire. Nous devons avoir accompli précédemment le même acte d'une manière correcte ou être sûrs de pouvoir l'accomplir à tout instant d'une manière correcte. Lorsque quelqu'un nous reprend au moment où nous accomplissons un acte de ce genre, nous devons être à même de reconnaître aussitôt la justesse de l'observation et l'incorrection de notre processus psychique.

c) Alors même que nous nous rendons compte que nous accomplissons ou avons accompli un acte manqué,

celui-ci ne sera bien caractérisé que si les motifs qui nous Font dicté nous échappent et si nous cherchons à l'expliquer par le « hasard » ou 1' « inattention ».

Font donc partie de cette catégorie les cas d'oubli et les erreurs (qui ne sont pas l'effet de l'ignorance), les lapsus linguae et calami, les erreurs de lecture, les méprises et les actions dites accidentelles.

En allemand, tous les mots désignant les actes manques cités plus haut commencent par la syllabe <^er (Versprechen, Ver-lesen, Ver- schreiben, Ver-greifen), ce qui a pour but de faire ressortir leur identité intime. A l'explication de ces processus psychiques si définis se rattache une série de remarques, d'un grand intérêt pour la plupart.

I. En laissant de côté une partie de nos fonctions psychiques, parce que non justiciables d'une explication par la représentation du but en vue duquel elles s'accompliraient, nous méconnaissons l'étendue du déterminisme auquel est soumise la vie psychique. Ici et dans d'autres domaines, ce déterminisme s'étend beaucoup plus loin que nous ne le soupçonnons. Dans un article publié en 1900 dans la revue Zeit, l'historien de la littérature R. M. Mayer a montré d'une manière détaillée et d'après de nombreux exemples, qu'il est impossible de commettre un non-sens intentionnellement et arbitrairement. Je sais depuis longtemps qu'il est impossible de penser à un nombre ou à un nom dont le choix soit tout à fait arbitraire. Si l'on examine un nombre à plusieurs chiffres, composé d'une manière en apparence arbitraire, à titre de plaisanterie ou par vanité, on constate invariablement qu'il est rigoureusement déterminé, qu'il s'explique par des raisons qu'en réalité on n'aurait jamais considéré comme possibles. Je vais d'abord analyser brièvement un exemple de prénom arbitrairement choisi et soumettre ensuite à une analyse plus détaillée un exemple de nombre lancé au hasard, « sans penser à rien ».

a) En reconstituant, en vue de sa publication, l'observation d'une de mes malades, je me demande quel prénom je vais lui donner. Le choix paraît très grand ; sans doute, certains noms sont exclus d'avance : en premier lieu le vrai nom de la malade, ensuite les noms des membres de ma propre famille dont l'emploi me choquerait, enfin quelques autres nomé de femmes, trop bizarres et prétentieux. D'ailleurs, je n'ai pas à me tourmenter outre mesure ; je n'ai qu'à attendre, et les noms féminins viendront s'offrir en foule. Mais> au heu d'une foule, un seul nom vient s'offrir, et aucun autre avec lui : le nom Dora. Je cherche son déterminisme. Qui s'appelle donc Dora ? La première idée qui me vient à l'esprit et que je pourrais être tenté de repousser comme invraisemblable est que c'est le nom de la bonne d'enfants de ma sœur. Mais je suis trop exercé dans l'analyse pour céder à ce premier mouvement : je maintiens donc cette idée et je continue. Je me rappelle alors un petit événement survenu la veille au soir et qui m'apporte le déterminisme cherché. J'ai vu sur la table de la salle à manger de ma sœur une lettre portant l'adresse : « A M^^^ Rosa W... )) Étonné, je demande qui s'appelle ainsi et j'apprends que celle que tout le monde appelait Dora s'appelait en réalité Rosa, nom auquel elle avait renoncé en entrant au service de ma sœur, parce que celle-ci s'appelait également Rosa. Je dis, attristé : « Ces pauvres gens, il ne leur est même pas permis de conserver leurs noms ! » Je me rappelle que je suis resté alors pendant quelques instants silencieux, pensant à toutes sortes de choses sérieuses qui se sont perdues dans le lointain, mais que je pourrais maintenant évoquer facilement et rendre conscientes. Cherchant le lendemain le nom que je pourrais donner à une personne que je ne pouvais pas désigner par son nom réel, je ne trouvai que celui de Dora. Cette exclusivité repose d'ailleurs sur une solide association interne, car dans l'histoire de ma malade il s'agissait d'une

influence, décisive au point de vue de la marche du traitement, émanant d'une personne, — une gouvernante, — en service dans une maison étrangère.

Ce petit événement eut, plusieurs années après, une suite inattendue. Faisant un jour une conférence dans laquelle j'avais à parler du cas Dora, depuis longtemps publié, je me suis rappelé qu'une de mes deux auditrices portait ce nom qui revenait si souvent dans mon exposé ; je m'adresse donc à elle, m' excusant de n'avoir pas pensé à ce détail et me déclarant prêt à remplacer ce nom par un autre. Il me fallait donc choisir rapidement, en prenant garde de ne pas tomber sur le nom de l'autre auditrice, ce qui eût été d'un mauvais exemple pour les deux auditrices déjà assez versées dans la psychanalyse. Aussi fus-je très content, lorsque ce fut le nom Erna qui vint se substituer à Dora. Je me servis donc de ce nouveau nom dans la suite de ma conférence. Celle-ci terminée, je me suis demandé d'où avait bien pu me venir le nom Erna et n'ai pu m'empêcher de rire en constatant que l'éventualité redoutée avait tout de même réussi à se réaliser, en partie tout au moins. Mon autre auditrice s'appelait, en effet, de son nom de famille, Lucerna, dont j'avais ainsi pris les deux dernières syllabes.

b) J'écris à un ami que j'ai terminé la correction des épreuves de mon livre Die Traumdeutung et que je suis décidé à ne plus rien changer à cet ouvrage, « dût-il renfermer 2467 fautes ». Je cherche aussitôt à éclaircir la provenance de ce chiffre et ajoute mon analyse à la lettre destinée à mon ami. Je la cite telle que je l'ai notée alors, sous le coup du flagrant délit.

« Voici encore, à la hâte, une contribution à la psychopathologie de la vie quotidienne. Tu trouves dans ma lettre le nombre 2467, exprimant l'estimation arbitrairement exagérée des fautes que j'ai pu laisser dans mon livre sur les rêves. Or, dans la vie psychique il n'y a rien d'arbitraire, d'indéterminé. Aussi es-tu en droit de supposer que l'inconscient a pris soin de

déterminer le nombre lancé par le conscient. Or, je viens de lire récemment dans le journal que le générai E. M. a pris sa retraite avec le grade de maréchaL Je dois te dire que cet homme m'intéresse. Pendant que je faisais mon service, en qualité de médecin auxiliaire, il vint un jour (il était alors colonel) à l'infirmerie et dit au médecin : « Vous devez me remettre sur pieds dans 8 jours, car j'ai à faire un travail que l'Empereur attend. » En suivant mentalement les phases de la carrière parcourue par cet homme, je constate donc qu'aujourd'hui (en 1899) cette carrière est terminée, que le colonel d'alors est maréchal et à la retraite. Je me suis rappelé que c'est en 1882 que je l'ai vu à l'infirmerie. Il a donc mis dix-sept ans à parcourir ce chemin. J'en parle à ma femme qui me dit : « alors tu devrais, toi aussi, déjà être à la retraite? » Mais je proteste : « que Dieu m'en garde. » Après cette conversation, je me mets devant la table pour t'écrire. Mais mes idées suivent leur cours, et avec raison. J'ai mal calculé ; et je le sais d'après un point de repère fixe que je garde parmi mes souvenirs. J'ai fêté ma majorité, c'est-à-dire mon 24^ anniversaire, pendant que je faisais mon service militaire (je me suis absenté ce jour-là sans permission). C'était donc en 1880; il y a, par conséquent, 19 ans de cela. Tu retrouves ainsi dans le nombre 2467 celui de 24. Prends mon âge et ajoutes-y 24 : 43 + 24 = 67 ! Cela veut dire qu'à la question de ma femme si je ne voulais pas, moi aussi, prendre la retraite, j'ai répondu en m'accordant encore 24 années. Il est évident que je suis contrarié, au fond, de n'avoir pas fourni, dans l'intervalle des 17 années qu'il a fallu au colonel M. pour devenir maréchal et prendre sa retraite, la même carrière que lui. Mais cette contrariété est plus que neutralisée par la joie que j'éprouve en pensant que j'ai encore du temps devant moi, alors que sa carrière est bel et bien finie. J'ai donc le droit de dire que même ce nombre 2467, lancé sans intention aucune, a été

déterminé par des raisons venant de l'inconscient. » Depuis ce premier exemple de motivation d'un nombre, choisi avec toutes les apparences de l'arbitraire, j'ai reproduit l'expérience à plusieurs reprises, avec des nombres différents et toujours avec le même succès ; mais la plupart des cas sont d'un caractère trop intime pour que je puisse les publier.

C'est pourquoi d'ailleurs je m'empresse d'ajouter ici une analyse très intéressante d'un cas de « nombre choisi au hasard )), cas que le D^ Alfred ^Adler (Vienne) tient d'une personne « parfaitement saine ^ ». A., dit le docteur Adler, m'écrit : « J'ai consacré la soirée d'hier à lire la Psychopathologie de la vie quotidienne, et j'aurais certainement lu le livre jusqu'au bout, s'il ne m'était arrivé un incident assez singulier. Ayant lu notamment que chaque nombre que nous évoquons dans la conscience d'une manière apparemment arbitraire a un sens défini, je résolus de faire une expérience. Il me vient à l'esprit 1« nombre 1734. Les idées suivantes arrivent aussitôt : 1734 : 17 = 102; 102 : 17 = 6. Je coupe alors le nombre 1734 en deux parties : 17 et 34. J'ai 34 ans. Ainsi que je crois vous l'avoir dit, je considère l'année 34 comme la dernière année de la jeunesse ; aussi n'ai-je pas été démesurément gai le jour de mon dernier anniversaire. Vers la fin de ma 17^ année avait commencé pour moi une très belle et intéressante période de mon développement. Je divise ma vie en tranches de 17 années chacune. Que signifient donc ces divisions ? A propos du nombre 102, je me rappelle que c'est le numéro du fascicule de la Reclams Uniçersalhihliothek contenant la pièce de Kotzebue : Misanthropie et repentir.

« Mon état psychique actuel peut être caractérisé par ces deux mots : « misanthropie et repentir. » Le numéro 6 de la Bibliothèque Reclam (je connais par

1. Alf. Adler. — Drei Psychoanalysen von Zahlenetn fallen und obsedierenden Zahlen. Psych.-Neur. Wochenschr., N 28, 1905.

cœur beaucoup de numéros de cette collection) correspond à la Faute de Müllner. Je suis constamment tourmenté par l'idée que c'est par ma faute que je ne suis pas devenu ce que mes aptitudes pouvaient me faire espérer. Je me souviens ensuite que le N^ 34 de la Bibliothèque Reclam correspond à une nouvelle du même Müllner, intitulée Kaliber (Le calibre). Je coupe en deux parties ce titre et j'obtiens « Kaliber » ; je constate que ce mot contient les mots « Ali » et « Kali » (potasse). Ceci me rappelle que je faisais un jour des bouts rimes avec mon fils Ali (âgé de 6 ans). Je le priai de trouver une rime à Ali. Il n'en trouva aucune et me demanda de le faire à sa place. Je dis : « Ali reinigt sich den Mund mit hypermangansaurem Kau » (« Ali se rince la bouche avec du permanganate de potasse »). Nous avons beaucoup ri et Ali fit très gentil. Ces jours derniers, je fus contrarié de trouver que Ali « Ka (Kein) -Lieber Ali sei » (<( qu'Ali n'était pas gentil » ; Ka — abréviation de Kein).

« Je me demande ensuite : « quel ouvrage de la Bibliothèque Reclam porte le N^ 17 ? » Je suis certain de l'avoir su ; je suppose donc que j'ai voulu l'oublier. Toutes les recherches que je fais pour retrouver ce souvenir restent sans résultat. J'ai voulu me remettre à la lecture, mais ne réussis qu'à lire machinalement, sans comprendre un seul mot, sans cesse tourmenté par ce numéro 17. J'éteins la lumière et continue de chercher. Je me rappelle finalement que le N<^ 17 doit correspondre à une pièce de Shakespeare. Mais à laquelle ? Je trouve : Héro et Lêandre. C'est là évidemment une absurde tentative de ma volonté de détourner mon attention. Je me lève et consulte le catalogue de la Bibliothèque Reclam : le N<^ 17 correspond à Macbeth, de Shakespeare. A ma grande stupéfaction, je suis obligé de reconnaître que je ne sais à peu près rien de cette pièce, bien qu'elle ne m'intéresse pas moins que les autres drames de Sha-

kespeare. Je me souviens seulement : meurtrier, lady Macbeth, sorcières, « la beauté est laide » et que j'ai autrefois trouvé très belle l'adaptation de Macbeth par Schiller. Il n'y a pas de doute : je voulais oublier cette pièce. Je pense encore que les nombres 17 et 34, divisés par 17, donnent 1 et 2. Or, les N^s 1 et 2 de la Bibliothèque Reclam correspondent au Faust de Gœthe. Je me trouvais autrefois beaucoup de ressemblance avec Faust, w

Nous ne pouvons que regretter que la discrétion de l'auteur ne nous permette pas de saisir la signification de toute cette série d'idées et souvenirs. M. Adler nous dit que son correspondant n'a pas réussi à opérer la synthèse de tous ces détails. Nous serions même portés à les trouver dépourvus d'intérêt si la suite ne contenait pas quelque chose qui nous donne la clef du mystère et nous rend intelligibles et le nombre 1734 et la suite d'idées qui s'y rattache.

« Il m'est arrivé ce matin un événement qui plaide fortement en faveur de la conception freudienne. Ma femme que j'avais réveillée la nuit en me levant, m'a demandé ce que j'avais cherché dans le catalogue de la Bibliothèque Reclam. Je lui ai raconté l'histoire. Elle trouva que tout cela, sauf le cas de Macbeth (et ce détail est très intéressant), qui m'a donné tant de tourment, était de la pure chicane. Elle m'assura qu'elle ne pensait absolument à rien, lorsqu'elle énonçait un nombre. Je répondis : « faisons un essai. » Elle donna le nombre 117. A quoi je répondis aussitôt : « 17 se rapporte à ce que je viens de te raconter ; en outre, je t'ai dit hier : lorsqu'une femme est âgée de 82 ans, alors que le mari n'en a que 35, la situation est mauvaise. Je taquine depuis quelques jours ma femme en lui disant qu'elle est une vieille bonne mère de 82 ans. 82 + 35 = 117. »

Cet homme, qui n'a pu trouver les raisons déterminantes du nombre énoncé par lui-même, découvrit aussitôt les motifs du nombre que sa femme avait choisi

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d'une manière en apparence arbitraire. En réalité, la femme a très bien saisi le complexe dont faisait partie le nombre énoncé par son mari, et elle a choisi son propre nombre dans le même complexe qui était certainement commun aux deux personnes, puisqu'il s'agissait de leurs âges respectifs. Il nous est donc facile de saisir la signification du nombre qui était venu à l'esprit du mari. Ainsi que le dit M. Adler lui-même, ce nombre exprime un désir refoulé du moi, désir qui peut être traduit ainsi : « A un homme de 34 ans, comme moi, il faut une femme de 17 ans. »

Pour qu'on ne juge pas trop légèrement ces « jeux », j'ajouterai un détail dont le D^ Adler m'a fait part récemment : une année après la publication de cette analyse, le couple était divorcé ^.

M. Adler explique d'une façon analogue la production de nombres obsédants. Le choix de iiombres dits « favoris » n'est pas sans rapport avec la vie de la personne intéressée et n'est pas dépourvu d'un intérêt psychologique. Un monsieur, qui a une préférence particulière pour les nombres 17 et 19, se rappelle, après quelques instants de réflexion qu'à 17 ans il a conquis la liberté académique, en devenant étudiant, et qu'à 19 ans il a fait son premier grand voyage et, bientôt après, sa première découverte scientifique. Mais la fixation de cette préférence ne s'est effectuée que deux lustres plus tard, lorsque les mêmes nombres eurent acquis une certaine importance pour sa vie amoureuse. L'analyse découvre un sens inattendu même aux nombres qu'on a l'habitude d'employer, dans certaines occasions, d'une manière qui paraît tout à fait arbitraire. C'est ainsi qu'un de mes malades

1, A propos de Macbeth, figurant sous le N° 17 dans la Bibliothèque Universelle de Reclam, M. Adlcr me communique que son sujet avait adhéré, à l'âge de 17 ans, à une association anarchiste ayant pour but le régicide. C'est pourquoi il avait oublié le contenu de « Macbeth ». Vers la même époque, il inventa un alphabet chiffré, dans lequel les lettres étaient remplacées par des nombres.

s'est aperçu, un jour, que lorsqu'il était mécontent, il avait l'habitude de dire volontiers : « je te l'ai déjà dit 17, sinon 36 fois. » Aussi s'est-il demandé s'il n'y avait pas de motifs à cela. Il s'est rappelé aussitôt qu'il était né le 27 d'un mois, tandis que son frère plus jeune était né un 26, et qu'il avait des raisons d'accuser le sort d'avoir été beaucoup plus favorable à son frère qu'à lui. Il représentait cette injustice du sort, en amputant la date de sa naissance de dix jours qu'il ajoutait à la date de la naissance du frère.: «Bien qu'étant l'aîné, j'ai été raccourci par le sort. «

Je veux insister sur les analyses de « cas de nombres », car je ne connais pas d'autres observations qui fassent apparaître avec autant d'évidence l'existence de processus intellectuels très compliqués, complètement extérieurs à la conscience ; et, d'autre part, ces cas fournissent les meilleurs exemples d'analyses dans lesquelles la collaboration si souvent incriminée du médecin (suggestion) peut être exclue avec une certitude à peu près absolue. Je communiquerai donc l'analyse d'un «cas de nombre» se rapportant à l'un de mes malades, dont je dirai seulement qu'il est le plus jeune d'une famille assez nombreuse et qu'il a perdu de très bonne heure son père qu'il adorait. Amusé par l'expérience, il énonce le nombre 426718 et se demande : « Qu'est-ce qui me vient à l'esprit à ce propos ? D'abord une plaisanterie : lorsqu'on fait soigner un rhume de cerveau par le médecin, il dure 42 jours ; mais lorsqu'on l'abandonne à lui-même, il dure 6 semaines. Ceci correspond aux premiers chiffres du nombre 42 = 6 X 7. » Pendant la pause qui suit cette première réponse, j'attire son attention sur le fait que le nombre choisi par lui renferme tous les premiers chiffres, sauf 3 et 5. A la suite de cette observation, il reprend son explication. « Nous sommes 7 frères et sœurs, je suis le plus jeune des enfants ; le 3 correspond au numéro d'ordre de ma sœur A., le 5 à celui de mon frère L. ; l'une et l'autre étaient mes

ennemis. Enfant, je priais Dieu tous les soirs de me débarrasser de ces deux tortionnaires. On dirait que je m'accorde moi-même la satisfaction désirée, en omettant dans mon nombre les chiffres 3 et 5, c'est-à-dire en ne mentionnant pas le méchant frère et la sœur détestée. — Puisque ce nombre désigne vos frères et sœurs, que signifie le 18 qui se trouve à la fin ? Vous n'étiez bien que 7. — Je me suis souvent dit que si mon père avait vécu plus longtemps, je ne serais pas resté le dernier. S'il avait eu 1 enfant de plus, nous serions devenus 8, et j'aurais eu après moi un enfant plus jeune à l'égard duquel j'aurais joué le rôle d'un aîné. »

La signification de ce nombre se trouvait ainsi élucidée, mais il nous restait encore à établir un lien entre la première partie de l'interprétation et les suivantes. Or, ce lien découlait de la condition même formulée à propos des derniers chiffres : « si le père avait vécu plus longtemps, 42 = 6 X 7 » exprime le mépris pour les médecins qui ont été incapables de sauver le père et, en même temps, le regret que le père n'ait pas vécu plus longtemps. Le nombre, dans son ensemble, correspondait à la réalisation de ses désirs infantiles en rapport avec sa famille : le souhait de mort à l'égard de la méchante sœur et du méchant frère et le regret de n'avoir pas un frère ou une sœur plus jeune que lui. Ces deux désirs peuvent être brièvement exprimés ainsi : « Si les deux autres étaient morts à la place du père aimé ! ^ »

Voici un petit exemple fourni par un de mes nombreux correspondants. Un directeur des télégraphes m'écrit de L. que son fils, âgé de 18 ans et demi et se destinant à la médecine, s'occupe dès à présent de la psychopathologie de la vie quotidienne et cherche à persuader ses parents de l'exactitude de mes propo-

1. Pour plus de simplicité, j'ai laissé de calé quelques autres idéea^ moins intésnessantes, du malade.

im LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE

sitions et théories. Je transcris ici une des expériences faites par ce jeune homme, sans me mêler à la discussion qui s'y rattache.

« Mon fils s'entretient avec sa mère au sujet du soi-disant hasard et lui explique qu'aucune des chansons, aucun des nombres qui lui viennent à l'esprit ne sont réellement « accidentels ». Et la conversation suivante s'engage :

Le fils : Dis-moi un nombre quelconque.

La mère : 79.

Le fils : A quoi penses-tu à propos de ce nombre ?

La mère : Je pense au beau chapeau que j'ai vu hier.

Le fils : Quel était son prix ?

La mère : 158 marks.

Le fils : Nous y sommes : 158 : 2 = 79. Tu auras trouvé le chapeau trop cher et auras certainement pensé : « s'il coûtait moitié moins cher, je l'achèterais. ))

« A cette déduction de mon fils, j'avais d'abord objecté que les dames ne calculent généralement pas très bien et que la mère ne se rendait certainement pas bien compte que 79 est la moitié de 158. La théorie freudienne suppose donc ce fait invraisemblable que le subconscient calcule mieux que la conscience normale. « Nullement, me répondit mon fils ; à supposer que mère n'ait pas fait le calcul 158 : 2 = 79, il se peut fort bien qu'elle ait eu l'occasion de voir quelque part cette équation ; il se peut encore qu'ayant fait un rêve se rapportant à ce chapeau, elle ait calculé ce qu'il coûterait, s'il était moitié moins cher. ))

J'emprunte à M. Jones {l. c, p. 478) une autre analyse portant sur un nombre. Un monsieur de ses connaissances énonce le nombre 983 et le prie de rattacher ee nombre à une de ses idées quelconque. « La première association du sujet était un souvenir se rapportant à une plaisanterie depuis longtemps oubliée. Il y a six ans, un journal avait annoncé qu'un jour, qui fut le

plus chaud de l'été, la température était montée à 986° Fahrenheit, exagération manifestement grotesque de la température réelle, qui était de 98^6. Pendant cette conversation, nous étions assis devant la cheminée où brûlait un bon feu ; mon interlocuteur ayant trop chaud, s'est reculé et a dit, probablement avec raison, que c'est la forte chaleur de la cheminée qui lui a rappelé ce souvenir. Mais cette explication ne me satisfit pas et je voulus savoir pourquoi ce souvenir s'était si longtemps conservé dans sa mémoire. Il me raconta que cette plaisanterie l'a fait rire follement et qu'elle l'amuse beaucoup toutes les fois qu'il y pense. Comme cependant je ne trouvais rien d'extraordinaire à -<;ette plaisanterie, je voulais d'autant plus savoir si elle ne dissimulait pas un sens dont mon sujet n'avait pas conscience. Son idée suivante fut que la représentation de la chaleur éveillait en lui une foule d'autres représentations, très importantes : la chaleur est la chose la plus importante du monde, la source de toute vie, etc. Un romantisme pareil chez un jeune homme très positif ne manqua pas de m'étonner quelque peu. Je le priai donc de poursuivre ses associations. Il pensa à la cheminée d'usine qu'il voyait de sa chambre. Il regardait souvent le soir la fumée et la flamme qui s'en dégageaient et pensait à ce propos au gaspillage d'énergie regrettable. Chaleur, flamme, gaspillage d'énergie à travers un long tuyau creux : il n'était pas difficile de conclure de ces associations que les représentations de chaleur et de flamme se rattachaient chez lui à celle de l'amour, ainsi que cela arrive souvent dans la pensée symbolique, et que c'était un fort complexe-masturbation qui avait motivé le nombre qu'il avait énoncé. Il ne lui resta alors qu'à confirmer les déductions. »

Ceux qui veulent avoir une idée de la manière dont les matériaux fournis par les nombres sont élaborés dans la pensée inconsciente, liront avec profit l'article de C. C. Jung : « Ein Beitrag zur Kenntniss des Zahlen-

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traumes » (Zentralhl. f. Psychoanal., I, 1912) et celui de E. Jones : « Unconscious manipulations of numbers » {Ibid., II, 5, 1912).

Dans mes propres analyses de ce genre, j'ai été frappé par les deux faits suivants : en premier lieu, par la certitude quasi-somnambulique avec laquelle je marche vers le but inconnu et me plonge dans des calculs qui aboutissent subitement au nombre cherché, et aussi par la rapidité avec laquelle s'accomplit tout le travail ultérieur ; en deuxième lieu, j'ai été frappé par la facilité avec laquelle les nombres se présentent à ma pensée inconsciente, alors que je suis généralem.ent un mauvais calculateur et éprouve les plus grandes difficultés à retenir, dans ma mémoire consciente, les dates, les numéros de maisons, etc. Je trouve d'ailleurs, dans ces opérations inconscientes sur les nombres, une tendance à la superstition dont l'origine m'est restée longtemps inconnue ^.

1. M. Rudolph Schneider, de Munich, a soulevé une objection intéressante contre ces déductions tirées de l'analyse des nombres. (R. Schneider. — « Zu Freud's analytischer Untersuchung des Zahleneinfalls », Internat. Zeitsch. f. Psychanal., I, Î920.) Il prenait un nombre donné quelconque, par exemple le premier nombre qui lui tombait sous les yeux dans un ouvrage d'histoire ouvert au hasard, ou il proposait à une autre personne un nombre choisi par lui et cherchait à se rendre compte si des idées déterminantes se présentaient, même à propos de ce nombre impose- Le résultat obtenu fut positif. Dans un des exen»ples qu'il pubhe et qui le concerne lui-même, les idées qui se sont présentées ont fourni une détermination aussi complète et significative que dans nos analyses de nombres spontanément surgis, alors que dans le cas de Schneider le nombre, de provenance extérieure, n'avait pas besoin de raisons déterminantes. Dans une autre expérience qui, elle, portait sur une personne étrangère, il a singulièrement facilité sa tâche, en lui proposant le nombre 2 dont le déterminisme peut être facilement établi par chacun, à l'aide de matériaux quelconques.

R. Schneider tire de ses expériences deux conclusions : 1° Pour les nombres nous possédons les mêmes possibilités psychiques d'association que pour les notions ; 2° Le fait que des idées déterminantes se présentent à propos de nombres conçus spontanément ne prouve nullement que ees nombres aient été provoqués par les idées découvertes par l'analysje. La première de ces deux conclusions est parfaitement exacte. On peut pour un nombre donné trouver une association aussi facilement que pour un mot énoncé, et peut-être même plus facilement, car les signes, peu

Nous ne serons pas étonnés de constater que l'examen analytique révèle comme étant parfaitement déterminés, non seulement les nombres, mais n'importe quel mot énoncé dans les mêmes conditions.

Jung a publié un intéressant exemple concernant l'origine d'un mot obsédant {Diagnostische Assoziationsstudien, V, p. 215). « Une dame me raconte qu'elle est obsédée depuis quelques jours par le mot « Taganrog », sans qu'elle sache d'où ce mot lui vient. J'interroge la dame sur les événements affectifs et les désirs réprimés de son passé le plus proche. Après une certaine hésitation, elle m'avoue qu'elle aurait grande envie d'avoir une robe de chambre (Morgenrock), mais que son mari ne manifeste pas un grand

nombreux, dont se composent les nombres possèdent une force d'association particulièrement grande. On se trouve alors tout simplement dans le cas de ce qu'on appelle l'expérience « d'association » qui a été étudiée sous tous ses aspects par l'école Bleuler-Jung. Dans les cas de ce genre, l'idée (la réaction) est déterminée par le mot (excitation). Cette réaction pourrait cependant se manifester sous des aspects très variés, et les expériences de Jung ont montré que, quelle que soit la réaction, elle n'est jamais due au « hasard », mais que des « complexes » inconscients prennent part à la détermination, lorsqu'ils sont touchés par le mot jouant le rôle de facteur d'excitation.

Mais la deuxième conclusion de Schneider va trop loin. Du fait que des nombres (ou des mots) donnés font surgir des idées appropriées, on ne peut tirer, concernant les nombres (ou les mots) surgissant spontanément, aucune conclusion dont on ne fût pas obligé de tenir compte avant même la connaissance de ce fait. Les nombres (ou les mots) pourraient être indéterminés ou déterminés par des idées révélées par l'analyse ou par d'autres idées que l'analyse n'a pas révélées, auquel cas l'analyse nous aurait induits en erreurs. On doit seulement se débarrasser du préjugé, d'après lequel le problème se poserait autrement pour les nombres que pour les mots. Nous ne nous proposons pas de donner dans ce livre un examen critique du problème et une justification de la technique psychanalytique concernant l'évocation d'idées en rapport avec les nombres. Dans la pratique psychanalytique on admet que la deuxième possibilité est sufTisante et peut être utilisée dans la plupart des cas. Les recherches de Poppelreuter, exécutées dans le domaine et à l'aide des méthodes do la psychologie expérimentale, ont d'ailleurs montré que cette deuxième possibilité est de beaucoup la plus probable. (Voir d'ailleurs à ce sujet les intéressantes considérations de Bleuler dans son ouvrage : Das auiislisch undisziplinierte Denken, etc., 1919. Section 9 : « Von den Wahrschenlichkeiten der psychologischen Erkenntniss. »)

enthousiasme pour ce désir. Morgenrock (littéralement : « robe de matinée »), Tag-an-rock (peut être traduit, à la rigueur, par : « robe de jour » ; déformation de Taganrog, nom d'une ville russe) : on voit qu'il existe, entre ces deux mots, une affinité partielle, portant aussi bien sur le sens que sur les caractères phonétiques. L'adoption de la forme russe (Taganrog) s'explique par le fait que la dame vient de faire la connaissance d'une personne originaire de cette ville.

Je dois au D^ E. Hitschmann la solution d'un autre cas où un vers a été évoqué à plusieurs reprises dans le même endroit, alors que la personne intéressée ignorait la provenance de ce vers et ne voyait pas les rapports qui pouvaient exister entre lui et l'endroit en question.

« Le D^ E. raconte : Il y a six ans, je faisais le voyage de Biarritz à San Sebastian. Le chemin de fer passe au-dessus de la Bidassoa qui sépare ici la France de l'Espagne. Du pont, on a une vue superbe : d'un côté, une vaste vallée et les Pyrénées ; de l'autre côté, une vaste étendue de nrier. C'était par une belle et claire journée d'été, tout était inondé de soleil et de lumière, j'étais en vacances, enchanté de me rendre en Espagne, et tout d'un coup ces vers ont surgi dans ma mémoire : « Aber frei ist schon die Seele, schwebet in dem Meer von Licht ^. »

Je me rappelle avoir alors cherché, mais en vain^ la poésie dont ces vers faisaient partie. Étant donné le rythme, il s'agissait certainement de vers, mais impossible de me rappeler où je les avais lus. Comme ils me sont depuis revenus, à plusieurs reprises, à la mémoire, je me rappelle avoir interrogé sur ce sujet plusieurs personnes qui n'ont pas pu me renseigner.

L'année dernière, revenant d'Espagne, je suivais le même trajet. Il faisait nuit noire et il pleuvait. Le visage collé contre la vitre de la portière, je cherchais à

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