‹ La psychopathologie de la vie quotidienneChapitre 38 sur 50 · Mais l'âme, déjà libre, nage dans l'océan de lumière · texte numérisé non relu

Mais l'âme, déjà libre, nage dans l'océan de lumière

me rendre compte de l'endroit exact où nous étions par rapport à la station-frontière et je constatai que nous traversions le pont de la Bidassoa. Et voilà que les mêmes vers me revinrent à la mémoire, sans que je pusse encore me rappeler à quelle poésie je les avais empruntés.

Quelques mois plus tard, je tombe par hasard sur les poésies d'Uhland. J'ouvre le volume, et les premiers vers qui se présentent à ma vue sont ceux-ci : « Aber frei ist schon die Seele, schwebet in dem Meer von Licht », par lesquels se termine une poésie intitulée : Der Waller. Je relis la poésie et me souviens vaguement l'avoir autrefois apprise par cœur. L'action se passe en Espagne : c'est là, me semble-t-il, le seul rapport qui existe entre les vers cités et l'endroit où ils me sont revenus à la mémoire. Peu satisfait de ma découverte, je continue de feuilleter machinalement le livre. Les vers en question occupaient le bas d'une page. En retournant cette page, je tombe sur une poésie intitulée : Le pont de la Bidassoa.

J'ajouterai que cette dernière poésie m'était encore moins connue que la première et qu'elle commençait par ces vers : « Auf der Bidassoabrücke steht ein Heiliger altersgrau, segnet rechts die span'schen Berge, segnet links die frank'schen Gau ^. »

IL Cette manière de voir concernant le déterminisme de noms et de nombres, choisis avec toutes les apparences de l'arbitraire, est peut-être de nature à contribuer à l'élucidation d'un autre problème. On sait que beaucoup de personnes invoquent, à l'encontre d'un déterminisme psychique absolu, leur conviction intime de l'existence d'un libre arbitre. Cette conviction refuse de s'incliner devant la croyance au déterminisme. Comme tous les sentiments normaux, elle doit être justifiée par certaines raisons. Je crois cependant

1. « Sur le pont de la Bidassoa se tient un saint, vieux comme le monde : de la main droite il bénit les montagnes d'Espagne, de la gauche le pays des Francs. »

avoir remarqué qu'elle ne se manifeste pas dans les grandes et importantes décisions ; dans ces occasions, on éprouve plutôt le sentiment d'une contrainte psychique, et on en convient : « j'en suis là ; je ne puis faire autrement ». Lorsqu'il s'agit, au contraire, de résolutions insignifiantes, indifférentes, on affirme volontiers qu'on aurait pu tout aussi bien se décider autrement, qu'on a agi librement, qu'on a accompli un acte de volonté non motivé. Nos analyses ont montré qu'il n'est pas nécessaire de contester la légitimité de la conviction concernant l'existence du libre arbitre. La distinction entre la motivation consciente et la motivation inconsciente une fois établie, notre conviction nous apprend seulement que la motivation consciente ne s'étend pas à toutes nos décisions motrices. Minima non curat praetor. Mais ce qui reste ainsi non motivé d'un côté, reçoit ses motifs d'une autre source, de l'inconscient, et il en résulte que le déterminisme psychique se présente sans solution de continuité ^.

II L Bien que la connaissance de la motivation des actes manques dont nous nous sommes occupés échappe ainsi à la pensée consciente, il serait désirable de découvrir une preuve psychologique de l'existence de cette motivation. Et, même, une connaissance plus approfondie de l'inconscient nous autorise à admettre

1. Ces idées sur la rigoureuse détermination d'actes psychiques arbitraires en apparence ont déjà donné de très beaux résultats en psychologie et, peut-être, aussi en droit. Bleuler et Jung se sont placés à ce point de vue pour rendre compréhensibles les réactions qui se produisent au cours de l'expérience dite d'association, expérience pendant laquelle la personne examinée répond à un mot prononcé devant elle par un autre mot qui lui vient à l'esprit à cette occasion (excitation et réaction verbales), le temps s'écoulant entre l'excitation et la réaction étant mesuré. Jung a montré dans ses Diagnostische Assoziationsstudien (1906) quel réactif sensible pour les états psychiques présente l'expérience d'association ainsi interprétée. Deux élèves du criminaliste H. Gross (de Prague), Wertheimer et Klein, ont fondé sur ces expériences une technique du « diagnostic de la question de fait » dans les cas d'actes criminels, technique dont l'examen préoccupe actuellement psychologues et juristes.

la possibilité de découvrir cette preuve- Nous conûaissons deux domaines présentant des phénomènes qui semblent correspondre à une connaissance inconsciente et, par conséquent, refoulée, de cette motivation.

a) Les paranoïaques présentent dans leur attitude ce trait frappant et généralement connu, qu'ils attachent la plus grande importance aux détails les plus insignifiants, échappant généralement aux hommes sains, qu'ils observent dans la conduite des autres ; ils interprètent ces détails et en tirent des conclusions d'une vaste portée. Le dernier paranoïaque, par exemple, que j'ai vu, a conclu à l'existence d'un complot dans son entourage, parce que lors de son départ de la gare des gens ont fait de la main un certain mouvement. Un autre a noté la manière dont les gens marchent dans la rue, font le moulinet avec leur canne, etc. 1.

Alors que l'homme normal admet une catégorie d'actes accidentels, n'ayant pas besoin de motivation, catégorie dans laquelle il range une partie de ses propres manifestations psychiques et actes manques, le paranoïaque refuse aux manifestations psychiques des autres tout élément accidentel. Tout ce qu'il observe sur les autres est significatif, donc susceptible d'interprétation. D'où lui vient cette manière de voir ? Ici, comme dans beaucoup d'autres cas analogues, il projette probablement dans la vie psychique d' autrui ce qui existe dans sa propre vie à l'état inconscient. Tant de choses se pressent dans la conscience du paranoïaque qui, chez l'homme normal et chez le névrotique, n'existent que dans l'inconscient où leur présence est révélée par la psychanalyse^ ! Sur ce point,

1. Se plaçant à d'autres points de vue, on a donne le nom de « manie des rapports » à cette interprétation de manifestations insignifiantes et accidentelles.

2. Les inventions (que l'analyse rend conscientes) des hystériques concernant des méfaits sexuels et horribles coïncident, par exemple,

le paranoïaque a donc, dans une certaine mesure, raison : ii voit quelque chose qui échappe à l'homme normal, sa vision est plus pénétrante que celle de la pensée normale ; mais ce qui enlève à sa connaissance toute valeur, c'est l'extension à d'autres de l'état de choses qui n'est réel qu'en ce qui le concerne luimême. J'espère qu'on n'attend pas de moi une justification de telle ou telle interprétation paranoïaque. Mais en admettant, dans certaines limites, la légitimité d'une pareille conception des actes manques, nous rendons plus facilement compréhensible la conviction qui, chez le paranoïaque, se rattache à toutes ces interprétations. Il y a du vrai dans tout cela, et ce n'est pas autrement que nos erreurs de jugement, même lorsqu'elles ne sont pas morbides, acquièrent à nos yeux une certitude qui entraîne notre conviction. Cette conviction, justifiée en ce qui concerne une certaine partie de notre raisonnement erroné ou la source d'où il provient, est étendue par nous à tout l'ensemble dont ce raisonnement fait partie.

h) Nous voyons une autre preuve de l'existence d'une connaissance inconsciente et refoulée de la motivation des actes manques et accidentels dans cet ensemble de phénomènes que forment les superstitions. Je vais illustrer mon opinion par la discussion d'un petit événement qui servira de point de départ à nos déductions.

Rentré de vacances, je commence à penser aux malades dont j'aurai à m'occuper au cours de l'année qui commence. Je pense en premier lieu à une très vieille dame que je vois depuis des années (voir plus haut) deux fois par jour, pour lui faire subir les mêmes manipulations médicales. Cette uniformité m'a souvent fourni une condition favorable à l'expression de

dans leurs moindres détails, avec les plaintes des paranoïaques. Ce fait est remarquable, mais facile à comprendre, lorsque le contenu identique se manifeste également dans la réalité, quant aux moyens employés par les pervers pour la satisfaction de leurs tendances.

certaines idées inconscientes, soit pendant le trajet, soit pendant les manipulations. Elle est âgée de 90 ans, et il est naturel que je me demande au commencement de chaque année combien de temps il lui reste encore à vivre. Le jour, auquel se rapporte mon récit, je suis pressé et prends une voiture pour me faire conduire chez elle. Tous les cochers de la station de voitures qui se trouve devant ma maison connaissent l'adresse de la vieille dame, car il n'en est pas un qui ne m'ait déjà conduit chez elle plusieurs fois. Or, ce jour-là il est arrivé que le cocher s'arrête, non devant sa maison, mais devant une maison portant le même numéro, et située dans une rue parallèle et ressemblant en effet beaucoup à celle où demeurait ma malade. Je constate l'erreur et la reproche au cocher qui s'excuse. Le fait d'avoir été conduit devant une maison qui n'était pas celle de ma malade signifie-t-il quelque chose ? Pour moi non, c'est certain. Mais si j'étais superstitieux, j'aurais aperçu dans ce fait un avertissement, une indication du sort, un signe m'annonçant que la vieille dame ne dépasserait pas cette année. Plus d'un des avertissements et signes enregistrés par l'histoire est fondé sur un symbolisme de cette qualité. Je me dis qu'il s'agit d'un incident n'ayant aucune signification.

Il en aurait été tout autrement si, faisant le trajet à pied et absorbé par mes « réflexions « et « distrait », je m^ étais arrêté devant la maison de la rue parallèle, au lieu d'arriver devant la maison de ma malade. Je n'aurais pas alors parlé d'accident et de hasard, mais j'aurais vu dans mon erreur un acte dicté par une intention inconsciente et ayant besoin d'une explication. Si je m'étais ainsi « trompé de chemin », j'aurais probablement dû interpréter mon erreur en me disant que je ne m'attends bientôt à ne plus trouver ma malade en vie.

Ce qui me distingue d'un homme superstitieux,

c'est donc ceci: Je ne crois pas qu'un événement, à la production duquel ma vie psychique n'a pas pris part, soit capable de m' apprendre des choses cachées concernant l'état futur de la réalité ; mais je crois qu'une manifestation non-intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de caché qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique ; je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C'est le contraire chez le superstitieux : il ne sait rien de la motivation de ses actes accidentels et actes manques, il croit par conséquent au hasard psychique ; en revanche, il est porté à attribuer au hasard extérieur une importance qui se manifestera dans le devenir réel et à voir dans le hasard un moyen par lequel s'expriment certaines choses extérieures qui lui sont cachées. Il y a donc deux différences entre moi et l'homme superstitieux : en premier lieu, il projette au dehors une motivation que je cherche en dedans ; en deuxième lieu, il interprète par un événement le hasard que je ramène à une idée. Ce qu'il considère comme caché correspond chez moi à ce qui est inconscient, et nous avons en commun la tendance à ne pas laisser subsister le hasard comme tel, mais à l'interpréter.

J'admets donc que ce sont cette ignorance consciente et cette connaissance inconsciente de la motivation des hasards psychiques qui forment une des racines psychiques de la superstition. C'est parce que le supei'stitieux ne sait rien de la motivation de ses propres actions accidentelles et parce que cette motivation cherche à s'imposer à sa reconnaissance, qu'il est obligé de la déplacer en la situant dans le monde extérieur. Si ce rapport existe, il est peu probable qu'il soit limité à ce seul cas. Je pense en effet que, pour une bonne part, la conception mythologique du monde, qui anime jusqu'aux religions les plus modernes, ri est autre chose quune psychologie projetée dans le

monde extérieur. L'obscure connaissance ^ des facteurs et faits psychiques de l'inconscient (autrement dit : la perception endopsychique de ces facteurs et faits) se reflète (il est difficile de le dire autrement, l'analogie avec la paranoïa devant ici être appelée au secours) dans la construction d'une réalité suprasensible, que la science retransforme en une psychologie de V inconscient. On pourrait se donner pour tâche de décomposer, en se plaçant à ce point de vue, les mythes relatifs au paradis et au péché originel, à Dieu, au mal et au bien, à l'immortalité etc.. et de traduire la métaphysique en métapsychologie. La distance qui sépare le déplacement opéré par le paranoïaque de celui opéré par le superstitieux est moins grande qu'elle n'apparaît au premier abord. Lorsque les hommes ont commencé à penser, ils furent obligés de résoudre anthropomorphiquement le monde en une multitude de personnalités faites à leur image ; les accidents et les hasards qu'ils interprétaient superstitieusement étaient donc à leurs yeux des actions, des manifestations de personnes ; autrement dit, ils se comportaient exactement comme les paranoïaques, qui tirent des conclusions du moindre signe fourni par d'autres, et comme se comportent tous les hommes sains qui, avec raison, formulent des jugements sur le caractère de leurs semblables en se basant sur leurs actions accidentelles et non-intentionnelles. Dans notre conception du monde moderne, conception scientifique, et qui est encore loin d'être achevée dans toutes ses parties, la superstition apparaît donc quelque peu déplacée ; mais elle était justifiée dans la conception des époques préscientifiques, puisqu'elle en était un complément logique. Le Romain, qui renonçait à un important projet, parce qu'il venait de constater un vol d'oiseaux défavorable, avait donc relativement raison ; il agissait conformément à ses prémisses. Mais lorsqu'il renonçait

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