Qu'il ne faut pas confondre avec la connaissance vraie
à son projet, parce qu'il avait fait un faux-pas sur le seuil de sa porte (un Romain retournerait), il se montrait supérieur à nous autres incrédules, il se révélait meilleur psychologue que nous ne le sommes. C'est que ce faux-pas était pour lui une preuve de l'existence d'un doute, d'une opposition intérieure à ce projet, doute et opposition dont la force pouvait annihiler celle de son intention au moment de l'exécution du projet. On n'est en effet sûr du succès complet que lorsque toutes les forces de l'âme sont tendues vers le but désiré. Quelle réponse le Guillaume Tell de Schiller, qui a si longtemps hésité à abattre la pomme placée sur la tête de son fils, donne-t-il à Gessler lui demandant pourquoi il avait préparé une autre flèche ? « Cette flèche, dit-il, m'aurait servi à vous transpercer vousmême, si j'avais tué mon enfant. Et soyez certain qu'en ce qui vous concerne, je ne vous aurais pas manqué. »
IV. Celui qui a eu l'occasion d'étudier à l'aide de •la psychanalyse les tendances cachées de l'homme, se trouve également à même de savoir pas mal de choses sur la qualité des motifs inconscients qui se manifestent dans la superstition. C'est chez les nerveux, souvent très intelligents, souffrant d'idées obsédantes et d'états obsessionnels, qu'on constate avec le plus de netteté que la superstition a sa racine dans des tendances réprimées, d'un caractère hostile et cruel. La superstition signifie avant tout attente d'un malheur, et celui qui a souvent souhaité du mal à d'autres, mais qui, dressé par l'éducation, a réussi à refouler ces souhaits dans l'inconscient, sera particulièrement disposé à vivre dans la crainte perpétuelle d'un malheur devant venir le frapper à titre de châtiment pour sa méchanceté inconsciente.
Nous reconnaissons volontiers que nous sommes loin d'avoir épuisé par ces remarques la psychologie de la superstition. Avant toutefois de quitter ce sujet, nous devons nous arrêter un instant à la question
suivante : faut-il refuser à la superstition toute base réelle ? est-il bien certain que les phénomènes connus sous les noms d'avertissement, de rêve prophétique, d'expérience télépathique, de manifestations de forces suprasensibles, etc., ne soient que de simples produits de l'imagination, sans aucun rapport avec la réalité ? Loin de moi l'idée de formuler un jugement aussi rigoureux et absolu sur des phénomènes dont l'existence a été attestée même par des hommes très éminents au point de vue intellectuel. Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que leur étude n'est pas achevée et qu'ils ont besoin d'être soumis à de nouvelles recherches, plus approfondies. Etil est même permis d'espérer que les données que nous commençons à posséder sur les processus psychiques inconscients contribueront dans une grande mesure à élucider ces phénomènes, sans que nous soyons obligés d'imposer à nos conceptions actuelles des modifications trop radicales. Et lorsqu'on aura réussi à prouver la réalité d'autres phénomènes encore, de ceux, par exemple, qui sont à la base du spiritisme, nous ferons subir à nos « lois » les modifications imposées par ces nouvelles expériences, sans bouleverser de fond en comble l'ordre des choses et les liens qui les rattachent les unes aux autres.
En restant dans les limites de ces considérations., je ne puis donner aux questions formulées plus haut qu'une réponse subjective, c'est-à-dire fondée sur mon expérience personnelle. Je suis obligé d'avouer que je fais partie de cette catégorie d'hommes indignes devant lesquels les esprits suspendent leur activité et auxquels le suprasensible échappe, de sorte que je ne me suis jamais trouvé dans le cas d'éprouver quoi que ce soit qui pût faire naître en moi la croyance aux miracles. Comme tous les hommes, j'ai eu des pressentiments et éprouvé des malheurs, mais il n'y a jamais eu coïncidence entre les uns et les autres, c'est-à-dire que les pressentiments n'ont jamais été
suivis de malheurs et que les malheurs n'ont jamais été précédés de pressentiments. Lorsque, jeune homme, j'habitais une grande ville étrangère, seul et loin des miens, il m'a souvent semblé entendre subitement prononcer mon nom par une voix connue et chère et je notais le moment précis où s'était produite l'hallucination pour me renseigner auprès des miens sur ce qui s'était passé chez eux à ce moment-là. On me répondait chaque fois qu'il ne s'était rien passé. En revanche, il m'est arrivé plus tard de causer tranquillement et sans le moindre pressentiment avec un malade, pendant que mon enfant était sur le point de mourir d'une hémorragie. Aucun des pressentiments, d'ailleurs, dont m'ont fait part mes malades n'a jamais pu acquérir à mes yeux la valeur d'un phénomène réel.
La croyance aux rêves prophétiques compte beaucoup de partisans, parce qu'elle peut s'appuyer sur le fait que beaucoup de choses revêtent plus tard dans la réalité l'aspect que le désir leur avait donné pendant le rêve. A cela il n'y a rien d'étonnant, et d'ailleurs la crédulité des rêveurs néglige très volontiers les écarts souvent considérables qui existent entre la chose rêvée et la chose réahsée. Une malade intelligente et ayant horreur du mensonge a livré un jour à mon analyse un bel exemple d'un rêve qu'on peut avec raison quahfier de prophétique. Elle a rêvé avoir rencontré, devant tel magasin, situé dans telle rue, son ancien ami et médecin ; or, ayant le lendemain matin une course à faire dans le centre de la ville, elle rencontre effectivement ce monsieur à l'endroit précis où elle l'avait vu dans le rêve. Je lui fais remarquer que cette singulière coïncidence est restée sans aucun rapport avec les événements de sa vie ultérieure, qu'il était donc impossible de lui trouver une justification dans les faits qui l'ont suivie.
D'après ce qu'un examen attentif a permis d'établir, rien ne prouvait que la dame se soit souvenue
de son rêve dès le matin, c'est-à-dire avant la rencontre. Elle consentit volontiers à considérer avec moi la situation comme dépourvue de tout caractère miraculeux et à n'y voir qu'un problème psychologique intéressant. Elle traverse un matin une certaine rue, rencontre devant un certain magasin son ancien médecin et, en le voyant, elle se croit convaincue avoir rêvé la nuit précédente qu'elle a rencontré ce médecin au même endroit. L'analyse a pu alors montrer avec beaucoup de vraisemblance comment s'était formée chez elle cette conviction à laquelle on ne peut pas, d'une façon générale, refuser un certain degré de sincérité. Une rencontre dans un endroit déterminé, après attente préalable, n'est autre chose qu'un rendezvous. La vue du vieux médecin a évoqué chez elle le souvenir du temps jadis où les rendez-vous avec une troisième personne, dont ce médecin était également l'ami, ont joué dans sa vie un rôle très important. Elle a conservé des relations avec cette troisième personne et l'avait attendue en vain le jour même qui a précédé le rêve. Si je pouvais donner ici tous les détails de cette situation, il me serait facile de montrer que l'illusion du rêve prophétique, qui s'est formée à la vue de l'ancien ami, équivaut à peu près au discours suivant : « Ah, cher docteur, vous me rappelez maintenant le bon vieux temps, alors que je n'attendais jamais N. en vain et qu'il était fidèle aux rendezvous. »
Voici un exemple personnel de cette « coïncidence singulière », qui consiste à rencontrer une personne à laquelle on vient justement de penser. Par sa simplicité et facilité d'interprétation, cet exemple peut être considéré comme un cas-modèle. Quelques jours après avoir reçu le titre de professeur qui, dans les États monarchiques, confère une grande autorité, je me laisse, au cours d'une promenade en ville, absorber par une rêverie enfantine dans laquelle je roulais des projets de vengeance contre les parents d'une de mes anciennes
malades. Ces parents m'avaient appelé, quelques mois auparavant, auprès de leur petite fille chez laquelle s'était produit, à la suite d'un rêve, un phénomène obsessionnel intéressant. Ce cas, dont je cherchais à établir la genèse, m'intéressait beaucoup ; mais le traitement que j'avais proposé ne fut pas accepté par les parents qui me firent comprendre qu'ils avaient l'intention de s'adresser à une célébrité étrangère, traitant par l'hypnotisme. Je rêvais donc qu'après l'échec complet de cette tentative, les parents me priaient d'instituer mon traitement à moi, disant qu'ils avaientmaintenant pleine confiance, etc. Mais moi, j e répondais : « Ah, oui, maintenant que je suis professeur, vous avez confiance. Le titre n'a rien ajouté à mes connaissances. Puisque vous ne vouliez pas de moi, lorsque j'étais « docent », vous vous passerez de moi aujourd'hui que je suis professeur. » Tout à coup ma rêverie est interrompue par un salut lancé à haute voix : « Bonjour, Monsieur le Professeur ! » ; je lève la tête et qui vois-je ? Les parents mêmes de mon ancienne malade dont je venais de me venger en repoussant les offres. Il m'a suffi d'un instant de réflexion pour constater qu'il n'y avait dans cette coïncidence rien de miraculeux. J'étais dans une rue droite, large, peu fréquentée, le couple venait dans ma direction ; en jetant devant moi un rapide regard, alors qu'ils étaient à une vingtaine de pas, j'ai certainement aperçu et reconnu leurs figures, mais, comme il arrive dans une hallucination négative, j'ai écarté cette perception, pour les motifs affectifs qui se sont manifestés dans la rêverie, laquelle a surgi avec toutes les apparences de la spontanéité.
Je rapporte, d'après M. Otto Rank, un autre cas d' «explication d'un prétendu pressentiment» [Zentralhl. f. Psychoanal., II, 5) :
« Il y a quelque temps, j'ai fait moi-même l'expérience d'une bizarre variation de cette « miraculeuse coïncidence » qui consiste à rencontrer une personne
à laquelle on vient justement de penser. Je me rends la veille de Noël à la Banque d'Autriche-Hongrie pour échanger, en vue des étrennes, un billet de dix couronnes en dix pièces de 1 couronne en argent. Plongé dans des rêves ambitieux qui se rattachaient au contraste existant entre la maigre somme que j'allais toucher et les énormes masses d'argent accumulées dans la banque, je débouche dans la -petite rue où est située cette dernière. Je vois devant le portail une automobile ; beaucoup de gens entrent dans la banque et en sortent. Je me demande si les employés auront le temps de s'occuper de mes couronnes ; je ferai d'ailleurs vite ; je déposerai le billet et je dirai : « donnez-moi de l'or, s'il vous plaît. )) J'aperçois aussitôt mon erreur : c'est de V argent que je dois demander ; et je sors de ma rêverie. Je suis à quelques pas de l'entrée et je vois venir au-devant de moi un jeune homme que je crois connaître, mais que je ne puis encore reconnaître avec certitude, à cause de ma myopie. Lorsqu'il s'approche davantage, je reconnais en lui un camarade d'école de mon frère, nommé Gold (or), frère lui-même d'un écrivain connu, sur l'appui duquel j'avais beaucoup compté au début de ma carrière littéraire. Cet appui m'a manqué et, avec lui, le succès matériel espéré qui m'avait préoccupé dans ma rêverie, pendant que je me rendais à la banque. Plongé dans mes rêves, j'ai donc dû percevoir, sans m'en rendre compte, l'approche de M. Gold, ce qui, dans ma conscience rêvant de succès matériels, s'est manifesté sous la forme de la décision que j'avais prise de demander au caissier de l'or (Gold), à la place de l'argent qui est de valeur moindre. D'autre part, le fait paradoxal que mon inconscient a été capable de percevoir un objet que l'œil n'a reconnu que plus tard s'explique par une « disposition de complexes » (Bleuler) particulière qui, orientée vers des choses matérielles, dirigeait mes pas, à l'exclusion de toute autre préoccupation, vers le
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bâtiment où s'effectuait l'échange entre or et billets de banque. »
On rattache encore au domaine du miraculeux et du mystérieux la bizarre sensation qu'on éprouve à certains moments et dans certaines situations et qui fait qu'on croit déjà avoir vu ce qu'on voit, s'être déjà trouvé une fois dans la même situation, sans toutefois pouvoir se rappeler quand et dans quelles conditions. Je sais que je m'exprime très impropremient, en qualifiant de sensation ce qu'on éprouve dans ces moments-là. Il s'agit plutôt d'un jugement, et d'un jugement cognitif ; mais ces cas n'en présentent pas moins un caractère particulier, et l'on ne doit pas négliger le fait de l'impossibilité de se souvenir de ce que l'on cherche. J'ignore si l'on s'est sérieusement servi de ce phénomène du « déjà vu », pour en faire un argument prouvant une existence psychique antérieure de l'individu ; mais les psychologues se sont intéressés à ce phénomène et ont donné les explications spéculatives les plus variées de l'énigme. Aucune des explications proposées ne me paraît correcte, car toutes ne tiennent compte que des détails qui accompagnent le phénomène et des conditions qui le favorisent. La plupart des psychologues actuels négligent complètement les processus psychiques qui, à mon avis, sont seuls susceptibles de fournir l'explication du « déjà vu » : je veux parler des rêveries inconscientes. Je crois qu'on a tort de qualifier d'illusion la sensation du « déjà vu et éprouvé ». Il s'agit réellement, dans ces moments-là, de quelque chose qui a déjà été éprouvé ; seulement, ce quelque chose ne peut faire l'objet d'un souvenir conscient, parce que l'individu n'en a jamais eu conscience. Bref, la sensation du « déjà vu » correspond au souvenir d'une rêverie inconsciente. Il y a des rêveries (rêves éveillés) inconscientes, comme il y a des rêveries conscientes, que chacun connaît par sa propre expérience.
Je sais que le sujet mériterait une discussion approfondie ; mais je ne donnerai ici que l'analyse d'un seul cas de « déjà vu », et encore parce que la sensation a été remarquable par son intensité et sa durée. Une dame, aujourd'hui âgée de 37 ans, prétend se rappeler de la façon la plus nette qu'étant venue, à l'âge de 12 ans et demi, en visite chez des amies habitant la campagne, elle eut la sensation, en entrant pour la première fois dans le jardin, d'y avoir déjà été. La même sensation se renouvela, lorsqu'elle entra dans les appartements, de sorte qu'elle savait d*avance quelle pièce serait la suivante, quel coup d'œil on aurait de cette pièce, etc. Il résulte de tous les renseignements recueillis que c'était bien pour la première fois qu'elle voyait et la maison et le jardin. La dame qui racontait ce fait, n'en cherchait pas l'explication psychologique, mais voyait dans la sensation qu'elle avait éprouvée alors un pressentiment prophétique du rôle que ces amies devaient jouer plus tard dans sa vie affective. Mais en réfléchissant aux circonstances dans lesquelles s'est produit ce phénomène, nous trouvons facilement les éléments de son explication. Lorsque cette visite a été décidée, elle savait que ces jeunes filles avaient un frère unique, gravement malade. Elle put le voir pendant son séjour là-bas, lui trouva très mauvaise mine et se dit qu'il ne tarderait pas à mourir. Or, son unique frère à elle avait eu, quelques mois auparavant, une diphtérie grave ; pendant sa maladie, elle fut éloignée de la maison et séjourna pendant plusieurs semaines chez une parente. Elle croit se rappeler que son frère l'a accompagnée dans cette visite à la campagne ; elle pense même que ce fut sa première grande sortie après sa maladie. Ses souvenirs sur ces points sont d'ailleurs singulièrement vagues, alors qu'elle se rappelle parfaitement tous les autres détails, et notamment la robe qu'elle portait ce jour-là. Il suffît d'un peu d'expérience pour deviner que l'attente de la mort de son frère a alors joué un grand rôle dans la
vie de cette jeune fille et que cette attente n'a jamais été consciente ou bien a subi une répression énergique à la suite de l'heureuse issue de la maladie. Dans le cas contraire (si son frère était mort), elle aurait été obligée de mettre une autre robe, et notamment une robe de deuil. Elle retrouve chez ses amies une situation analogue : un frère unique, en danger de mort (il est d'ailleurs mort peu après). Elle aurait dû se souvenir consciemment qu'elle s'était trouvée ellemême dans cette situation quelques mois auparavant ; mais empêchée d'évoquer ce souvenir, parce qu'il était refoulé, elle a transféré sa sensation de souvenir à la maison et au jardin, ce qui lui fit éprouver un sentiment de « fausse reconnaissance », l'illusion d'avoir déjà vu tout cela. Nous pouvons conclure du fait du refoulement que l'attente où elle se trouvait à l'époque de voir son frère mourir avait presque le caractère d'un désir capricieux : elle serait alors restée l'unique enfant. Au cours de la névrose dont elle fut atteinte ultérieurement elle était obsédée de la façon la plus intense par la crainte de voir ses parents mourir, crainte derrière laquelle l'analyse a pu, comme toujours, découvrir un désir inconscient ayant le même contenu.
En ce qui concerne les quelques rares et rapides sensations de « déjà vu » que j'ai éprouvées moimême, j'ai toujours réussi à leur assigner pour origine les constellations affectives du moment. « Il s'agissait chaque fois du réveil de conceptions et projets imaginaires (inconnus et inconscients) qui correspondait chez moi au désir d'obtenir une amélioration de ma situation ^. »
1. Cette explication du « déjà vu » n'a encore reçu l'adhésion que d'un seul observateur. Le D^ Ferenczi, auquel la troisième édition de ce livre doit tant de précieuses contributions, m'écrit : « J'ai pu me convaincre, aussi bien sur moi-même que sur d'autres, que le sentiment inexplicable de « déjà vu » peut être ramené à des rêveries inconscientes dont on garde le souvenir inconscient dans une situation donnée. Chez un de mes malades, les choses semblaient se passer autrement, mais en réalité d'une
V. Un de mes collègues, possédant une vaste culture philosophique, auquel j'ai eu récemment l'occasion d'exposer quelques exemples d'oubli de noms accompagnés de leur analyse, s'est empressé de me répondre : « C'est très beau ; mais chez moi l'oubli de noms se produit autrement. » La réponse est trop facile ; je ne crois pas que mon collègue ait jamais songé à faire l'analyse d'un oubli de nom ; il ne put d'ailleurs pas me dire comment se produisent chez lui ces oublis. Mais sa remarque touche à un problème que beaucoup de personnes sont tentées de considérer comme ayant une importance capitale. L'explication des actes manques et accidentels que nous proposons a-t-elle une portée générale ou ne vaut-elle que pour des cas isolés ? Et, dans ce dernier cas, dans quelles conditions peutelle être étendue aux phénomènes ayant un mode de production différent ? Mon expérience et mes observations personnelles ne me permettent pas de répondre à cette question. Je puis seulement affirmer que les rapports que j'ai établis dans cet ouvrage sont loin d'être rares, car toutes les fois que je les ai recherchés, soit dans des cas me concernant personnellement, soit dans des exemples se rapportant à mes malades, j'ai pu en constater la réalité ou, dans les cas les moins favorables, trouver de bonnes raisons d'admettre cette réalité. Il n'est pas étonnant que l'on ne trouve pas toujours et dans tous les cas le sens caché d'une action symptomatique, car il faut se rappeler le rôle décisif que jouent souvent les résistances intérieures qui, selon la force et l'intensité qu'elles possèdent, s'opposent plus ou, moins à la solution du problème poursuivie par l'analyse. Il n'est pas davantage
façon tout à fait analogue. Ce sentiment se reproduisait chez lui fréquemment, mais il a été possible de trouver chaque fois qu'il provenait d'un rêve refoulé ou d'une fraction de rêve refoulé de la nuit passée. Il semble donc que le « déjà vu » peut avoir sa source non seulement dans les rêvea éveillés, mais aussi dans les rêves nocturnes ». (J'ai appris plus tard que Grasset a donné en 1904 une explication du phénomène se rapprochant sensiblement de la mienne).
possible d'interpréter chaque rêve, sans exception, qu'on fait soi-même ou que fait un malade ; il suffit, pour que la portée générale de la théorie se trouve confirmée, de pouvoir pénétrer un peu loin, aussi loin que possible, dans l'ensemble caché. Tel rêve qui se montre réfractaire à l'analyse, lorsqu'on veut tenter celle-ci dès le lendemain, laisse souvent arracher son mystère une semaine ou un mois après, lorsqu*un changement réel, survenu dans l'intervalle, a diminué les forces relatives des facteurs psychiques en lutte entre eux. On peut en dire autant de l'expHcation des actions accidentelles et symptomatiques ; l'exemple de l'erreur citée plus haut (p. 121) : « en tonneau à travers l'Europe », m'a fourni l'occasion de montrer comment un symptôme d'abord inexpHcable devient accessible à l'analyse, lorsque Vintérêt réel pour les idées refoulées subit une diminution. Tant qu'il était possible que mon frère reçût avant moi le titre tant convoité, cette erreur de lecture a résisté à toutes les tentatives d'analyse ; mais le jour où j'eus la certitude que ce fait ne se produirait pas, j'ai trouvé le chemin qui devait me conduire à la solution de l'énigme. Il serait donc inexact d'afTirmer que tous les cas qui résistent à l'analyse se sont produits à la faveur de mécanismes autres que ceux que nous indiquons ; pour que cette affirmation soit vraie, elle devrait pouvoir s'appuyer sur d'autres arguments que les arguments purement négatifs. Il est probable que, même chez les hommes sains, la tendance à croire à la possibilité d'une autre exphcation des actions symptomatiques et accidentelles ne repose sur aucune base réelle ; cette tendance n'est, à son tour, qu'une manifestation de ces mêmes forces psychiques qui ont produit le mystère et qui, pour cette raison, s'efforcent de le maintenir et s'opposent à son éclaircissement.
Nous ne devons pas oubHer, d'autre part, que les idées et tendances refoulées ne trouvent pas dans les actions symptomatiques et accidentelles une expression
complète. Les conditions techniques qui rendent possible ce glissement, cette dérivation des innervations doivent exister indépendamment de ces actions ; mais ces conditions sont utilisées volontiers par l'intention de l'idée refoulée d'acquérir une expression consciente. Quelles sont les relations structurales et fonctionnelles qui se prêtent à cette intention des idées refoulées ? Philosophes et philologues se sont efforcés de les rechercher et de les établir pour les cas de lapsus de la parole. Si nous distinguons ici, parmi les conditions des actions symptomatiques et accidentelles, entre le motif inconscient et les relations physiologiques et psychologiques qui viennent lui prêter leur appui, il reste encore à résoudre la question de savoir si, dans les limites de la santé, il existe encore d'autres facteurs qui, à l'instar du motif inconscient et à sa place, sont capables d'utiliser les mêmes relations pour produire des actions symptomatiques et accidentelles. La discussion de cette question dépasse le cadre que nous nous sommes assigné.
Il n'entre d'ailleurs pas dans mes intentions d'aggraver les différences, déjà assez grandes, qui existent entre la conception psychanalytique et la conception courante des actes manques. Je préfère attirer l'attention sur des cas où ces différences se trouvent plutôt atténuées. Dans les cas les plus simples et les moins accentués de lapsus de la parole et de l'écriture, où il s'agit d'une simple fusion de mots ou d'une omission de mot ou de lettres, les interprétations compliquées ne sont pas de mise. Au point de vue de la psychanalyse, on doit bien affirmer qu'il s'agit dans ces cas d'un trouble quelconque de l'intention, mais on se trouve dans l'impossibihté de dire quelle est l'origine du trouble et quel est le but auquel il vise. Il n'a d'ailleurs réussi qu'à manifester son existence. Dans ces mêmes cas, on constate l'intervention de facteurs dont nous n'avons jamais nié l'existence et qui, tels que la ressemblance tonale et certaines associations psychologiques, ne
peuvent que favoriser la production du lapsus. Mais, au point de vue scientifique, il est raisonnable d'exiger que ces cas rudimentaires de lapsus de la parole et de l'écriture soient jugés d'après des cas plus prononcés et mieux accentués, dont l'examen a fourni des indications d'une justesse inconstestable concernant le déterminisme des actes manques.
VI. Depuis nos considérations sur les lapsus de la parole, nous nous sommes contentés de montrer que les actes manques ont une motivation cachée, et nous nous sommes servis de la psychanalyse pour nous frayer une voie vers la connaissance de cette motivation. Quant à la nature générale et aux particularités des facteurs psychiques qui s'expriment dans les actes manques, nous ne nous en sommes guère occupés jusqu'à présent ou, du moins, nous n'avons pas essayé de les définir de plus près et de rechercher les lois à laquelle elles obéissent. Nous ne nous proposons pas d'épuiser ici le sujet, car les premiers pas que nous ferions dans cette voie nous montreraient qu'il doit être abordé par un autre côté. On peut, à ce propos, formuler plusieurs questions que je me bornerai à citer en en montrant la portée ;
1° Quel est le contenu et quelle est l'origine des idées et tendances qui s'expriment dans les actions accidentelles et symptomatiques ?
2° Quelles sont les conditions nécessaires pour qu'une idée ou une tendance soit obligée de recourir, pour s'exprimer, à cet expédient ?
3° Peut-on établir des rapports constants et univoques entre le genre de l'acte manqué et les qualités de l'idée ou tendance qui s'exprime dans cet acte ?
Je commence par citer quelques matériaux susceptibles de fournir les éléments d'une réponse à la troisième de ces questions. En discutant les exemples de lapsus de la par®le, nous avons jugé nécessaire de dépasser le contenu du discours intentionnel et de chercher la cause du trouble de la parole en dehors de
l'intention. Dans un certain nombre de cas la personne ayant commis le lapsus était parfaitement consciente de sa cause. Dans les cas en apparence les plus simples et les plus manifestes, c'était une autre conception, mais à peu près semblable au point de vue tonal, des mêmes idées, qui était venue troubler l'expression de celles-ci, sans qu'on pût savoir pourquoi la dernière conception avait réussi à supplanter la première (les « contaminations » de Meringer et Mayer). Dans un autre groupe de cas, l'élimination d'une conception était motivéeparune considération qui n'avait cependant pas été assez forte pour rendre l'élimination complète (voir le lapsus : zum Vorschwein gekommen) : ici encore la personne ayant commis le lapsus a conscience de la conception réprimée. C'est seulement à propos des cas faisant partie du troisième groupe qu'on peut dire sans restriction que l'idée perturbatrice ne se confond pas avec l'idée intentionnelle et qu'on peut établir, entre l'une et l'autre, une distinction essentielle. Ou l'idée perturbatrice se rattache à l'idée troublée en vertu d'une association (trouble par contradiction interne), ou bien il n'existe, entre les deux idées, aucune afïinité interne, le mot « troublé » étant rattaché à l'idée perturbatrice, somment inconsciente, en vertu d'une association extérieure, le plus souvent bizarre. Dans les exemples que j'ai cités et qui sont empruntés à ma pratique psychanalytique, tout le discours se trouvait sous l'influence d'une idée, devenue active au moment où le discours était prononcé, mais complètement inconsciente, et qui trahissait son existence soit parle trouble même qu'elle provoquait (Klapperschlange (serpent à sonnettes) — Kleopatra), soit par une influence indirecte, en mettant les différentes parties du discours conscient et intentionnel dans la possibilité de se troubler réciproquement {durch die AsE NATMEN au Hcu dc durch die Nase atmen (respirer par le nez) ; lapsus né à propos du nom d'une rue HASENAUERsfras5e et en association avec le sou-
venir relatif à une Française). Les idées réprimées ou inconscientes pouvant donner naissance à un lapsus ont les origines les plus diverses. Cette rapide revue ne nous permet de formuler aucune conclusion générale sur cette question.
L'examen comparé des exemples d'^erreurs de lecture et de ceux de lapsus calami aboutit aux mêmes résultats. Dans certains cas l'erreur semble résulter, comme les lapsus de la parole, d'un travail de condensation dont les motifs échappent. Mais il serait très intéressant de savoir si certaines conditions ne doivent pas être remplies pour qu'une pareille condensation, qui est de règle dans le travail s'opérant dans le rêve, mais qui n'est jamais complète dans l'état de veille, se produise. Là-dessus les exemples que nous connaissons ne nous fournissent aucune indication. Mais je m'inscris d'avance en faux contre la conclusion d'après laquelle il n'y aurait pas de conditions de ce genre, sauf un certain relâchement de l'attention consciente ; je sais en effet d'une autre source que ce sont précisément les actes automatiques qui se distinguent par leur correction et leur sûreté. Je suis plutôt enchn à croire qu'ici, comme cela arrive souvent en biologie, les phénomènes normaux et se rapprochant de la normale représentent des objets d'étude moins favorables que les phénomènes anormaux. Ce qui reste obscur, lorsqu'on essaie d'expliquer ces troubles, qui sont les plus légers, doit, à mon avis, s'éclaircir à la suite de l'étude de troubles plus graves.
Même en ce qui concerne les erreurs de lecture et d'écriture, les exemples ne manquent pas où une motivation éloignée et compHquée paraît probable. « En tonneau à travers l'Europe » est une erreur de lecture qui s'explique par l'influence d'une idée éloignée, n'ayant rien de commun avec la lecture comme telle, d'une idée ayant son origine dans un
sentiment d'ambition et de jalousie et utilisant le double sens du mot Beförderung (moyen de transport, avancement) pour se rattacher aux choses indifférentes et anodines qui faisaient l'objet de la lecture. Dans le cas Burckhard, c'est le nom lui-même qui résulte d'une pareille substitution de sens.
Il est incontestable que les troubles de parole se produisent plus facilement et exigent l'intervention de forces perturbatrices dans une mesure moindre que les troubles des autres fonctions psychiques.
On se trouve placé sur un terrain différent, lorsqu'on analyse les oublis au sens propre du mot, c'est-à-dire les oublis portant sur des événements passés (on pourrait, à la rigueur, ranger à part l'oubli de noms propres et de mots étrangers, sous la rubrique d' « insuffisances momentanées de la mémoire », et l'oubli de projets, sous la rubrique d' « omissions »). Les conditions fondamentales du processus normal qui aboutit à l'oubli sont inconnues ^, Il est bon qu'on sache aussi que
1. En ce qui concerne le mécanisme de l'oubli proprement dit, je puis donner les indications suivantes : les matériaux de nos souvenirs sont sujets, d'une façon générale, à deux influences : la condensation et la déformation. La déformation est l'œuvre des tendances qui régnent dans la vie psychique et elle frappe surtout les traces de souvenirs ayant conservé une force effective et qui, pour cette raison, résistent davantage à la condensation. Les traces devenues indifférentes succombent à là condensation, sans manifester aucune résistance ; mais dans certains cas la déformation frappe également les matériaux indifférents qui n'ont pas reçu satisfaction au moment où ils se sont manifestés. Comme ces processus de condensation et de déformation s'étendent sur une longue durée, pendant laquelle tous les nouveaux événements contribuent à la transformation du contenu de la mémoire, nous croyons généralement que c'est le temps qui rend les souvenirs incertains et vagues. Il est plus que probable que le temps comme tel ne joue aucun rôle dans l'oubli. En analysant les traces de souvenirs refoulées, on peut constater que la durée ne leur imprime aucun changement. L'inconscient se trouve, d'une façon générale, en dehors du temps. Le caractère le plus impottant et le plus étrange de la fixation psychique consiste en ce que les impressions subsistent non seulement telles qu'elles ont été reçues, quant à leur nature, mais aussi en maintenant toutes les formes qu'elles ont revêtues au cours de leur développement ultérieur : particularité qui ne se laisse expliquer par aucune comparaison avec ce qui se passe dans les autres sphères de la vie. C'est ainsi que, d'après la théorie, tout état
tout ce qu'on considère comme oublié ne l'est pas. Notre explication ne se rapporte qu'aux cas où l'oubli suscite notre étonnement, puisqu'il enfreint la règle d'après laquelle seul ce qui est dépourvu d'importance peut être oublié, tandis que ce qui est important subsiste dans la mémoire. L'analyse des cas d'oubli qui nous semblent requérir une explication spéciale révèle toujours et dans tous les cas que le motif de l'oubli consiste dans une répugnance à se souvenir de quelque chose qui est susceptible d'éveiller une sensation pénible. Nous en arrivons ainsi à soupçonner que ce motif cherche à s'affirmer d'une façon générale dans la vie psychique, mais qu'il est souvent empêché de s'exprimer, à cause des forces opposées auxquelles il se heurte. L'étendue et l'importance de ce manque d'empressement à se souvenir d'impressions pénibles méritent un examen psychologique approfondi ; et il est impossible d'envisager indépendamment de cet ensemble plus vaste la question de savoir quelles sont les conditions particulières qui, dans chaque cas donné, favorisent la réalisation de la tendance générale à l'oubli.
Dans l'oubli de projets, c'est un autre facteur qui vient occuper le premier plan. Le conflit, que nous soupçonnons seulement, tant qu'il s'agit du refoulement de souvenirs pénibles, devient ici manifeste, et l'analyse révèle toujours l'existence d'une contrevolonté qui s'oppose au projet, sans le supprimer. Comme dans les actes manques dont il a été question plus haut, on reconnaît ici deux genres de processus psychiques : le contre-vouloir peut se dresser directement contre le projet (lorsqu'il s'agit de desseins de quelque importance), ou bien (comme c'est le cas des projets indifférents) il ne présente aucune affinité
antérieur du contenu de la mémoire peut être évoqué en qualité de souvenir, alors même que tous les éléments qui conditionnaient ses relations primitives ont été remplacés par de nouveaux.
avec le projet comme tel, auquel il ne se rattache qu'en vertu d'une association purement extérieure.
Le même conflit caractérise le phénomène de la méprise. L'impulsion qui se manifeste par le trouble de l'action est souvent une contre-impulsion ; mais plus souvent encore il s'agit d'une impulsion tout à fait étrangère, qui profite seulement de l'occasion pour se manifester, lors de l'accompHssement de l'acte, en troublant celui-ci. Les cas où les troubles résultent d'une contradiction interne sont les plus importants et se rapportent également à des actes plus importants.
Enfin, dans les actions symptomatiques et accidentelles le conflit intérieur joue un rôle de plus en plus effacé. Ces manifestations, auxquelles la conscience attache une importance insignifiante, lorsqu'elles ne lui échappent pas tout à fait, servent ainsi à exprimer les tendances inconscientes ou réprimées les plus variées ; elles constituent le plus souvent une représentation symboHque de rêveries et de désirs.
En réponse à la première question concernant l'origine des idées et tendances qui s'expriment dans les actes manques, on peut dire que dans une certaine catégorie de cas les idées perturbatrices viennent des tendances réprimées. Égoïsme, jalousie, hostilité, tous les sentiments et toutes les impulsions, comprimés par l'éducation morale, utiHsent souvent chez l'homme le chemin qui aboutit à l'acte manqué, pour manifester d'une façon ou d'une autre leur puissance incontestable, mais non reconnue par les instances psychiques supérieures. Cette liberté tacitement accordée aux actes manques et occasionnels correspond pour une bonne part à une tolérance commode à l'égard de ce qui est immoral. Parmi ces tendances réprimées, les courants sexuels jouent un rôle qui est loin d'être néghgeable. Si, dans les exemples que j'ai cités au cours de cet ouvrage, l'analyse n'a réussi à dégager le facteur sexuel que dans quelques cas très rares,
cela tient uniquement au choix des matériaux. Comme ces exemples se rapportent pour la plupart à ma propre vie psychique, ce choix ne pouvait être que partial et viser à exclure tout ce qui pouvait être en rapport avec la sphère sexuelle. Dans d'autres cas, les idées perturbatrices semblent provenir d'objections et de considérations tout à fait anodines.
Nous voilà en mesure de répondre à la deuxième des questions formulées plus haut : quelles sont les conditions psychologiques requises pour qu'une idée, au lieu de s'exprimer pleinement et franchement, revête une forme pour ainsi dire parasitaire, se présente comme une modification et un trouble d'une autre idée ? Les exemples les plus typiques d'actes manques indiquent que nous devons chercher ces conditions dans un rapport avec la conscience, dans le caractère plus ou moins accentué de l'élément ou des éléments refoulés. Mais, en suivant la série des exemples, nous voyons ce caractère se résoudre en nuances de plus en plus vagues. Le désir de se débarrasser de quelque chose qui nous prend un temps inutile, la considération qu'une idée donnée ne présente, à proprement parler, aucun rapport avec le but que nous poursuivons ; — ces motifs, et d'autres du même genre, semblent jouer dans le refoulement de l'idée (qui ne peut alors s'exprimer que sous la forme du trouble d'une autre idée) le même rôle que la condamnation morale d'une tendance antisociale ou qu'une idée provenant d'un ensemble inconscient. Ce n'est pas ainsi que nous pouvons saisir la nature générale du déterminisme des actes manques et accidentels. Un seul fait important se dégage de ces recherches : plus la motivation d'un acte manqué est anodine, moins l'idée qui s'exprime par cet acte est choquante et, par conséquent, moins elle est inaccessible à la conscience, plus il est facile de résoudre le phénomène lorsqu'on lui prête une attention suffisante ; les lapsus les plus légers sont aussitôt remarqués et spontanément corrigés. Mais dans les cas où
les actes manques sont motivés par des tendances réellement refoulées, une analyse approfondie devient nécessaire, analyse qui se heurte parfois à de grandes difficultés et peut dans certains cas échouer.
La conclusion qui se dégage de ce que nous venons de dire est que si l'on veut obtenir des notions satisfaisantes sur les conditions psychologiques des actes manques et accidentels, il faut orienter les recherches dans une autre direction et suivre une autre voie. Le lecteur indulgent est donc prié de ne voir dans ces considérations que des fragments artificiellement détachés d'un eosemble plus vaste, d'une démonstration plus complète.
VIL Quelques mots seulement encore, à titre d'indication relative à la direction qu'il faut suivre pour arriver à cet ensemble plus vaste. Le mécanisme des actes manques et accidentels, tel qu'il s'est révélé à nous grâce à l'application de l'analyse, montre, dans ses points essentiels, une grande analogie avec le mécanisme qui préside à la formation de rêves, tel que je l'ai décrit dans le chapitre « Travail de rêve » de mon livre sur Y Interprétation des rêçes. Ici comme là on trouve des condensations et des formations de compromis (contaminations) ; la situation est la même, c'est-à-dire qu'elle est caractérisée par le fait que des idées inconscientes arrivent à s'exprimer à titre de modifications d'autres idées, en suivant des voies inaccoutumées, indépendamment des associations extérieures. Les inconséquences, les absurdités et les erreurs inhérentes au contenu du rêve et à cause desquelles on hésite souvent à voir dans le rêve le produit d'une fonction psychique, se produisent de la même façon, bien qu'avec une utilisation plus libre des moyens existants, que les erreurs courantes de notre vie de tous les jours ; ici comme là V apparence de fonction incorrecte s^ explique par V interférence particulière de deux ou plusieurs actes corrects. De cotte analogie se dégage une importante conclusion : le
mode de travail particulier dont nous voyons la manifestation la plus frappante dans le contenu du rêve, ne s'explique pas uniquement par l'état de sommeil de la vie psychique, puisque nous observons des manifestations de ce même mode de travail jusque dans la vie éveillée. Cette considération nous interdit également d'assigner pour conditions à ces processus psychiques, anormaux et bizarres en apparence, une profonde dissociation de l'activité psychique ou des états morbides de la fonction^.
Mais nous devenons capables de formuler un jugement correct sur le travail psychique particulier qui aboutit aussi bien aux actes manques qu'aux images dont se compose un rêve, si nous tenons compte de ee fait, scientifiquement établi, que les symptômes psychonévrotiques, et plus spécialement les formations psychiques de l'hystérie et de la névrose obsessionnelle, reproduisent dans leur mécanisme tous les traits essentiels de ce mode de travail. Mais nous avons encore un intérêt tout particulier à considérer les actes manques, accidentels et symptomatiques, à la lumière de cette dernière analogie. En les mettant sur les mêmes rangs que les manifestations des psychonévroses, que les symptômes névrotiques, nous donnons un sens et une base à deux affirmations qu'on entend souvent répéter, à savoir qu'entre l'état nerveux normal et le fonctionnement nerveux anormal il n'existe pas de limite nette et tranchée et que nous sommes tous plus ou moins nerveux. Il n'est pas besoin d'avoir une grande expérience médicale pour imaginer plusieurs types de cette nervosité plus ou moins ébauchée, plusieurs « formes frustes » des névroses : des cas aux symptômes peu nombreux ou se manifestant à des intervalles éloignés ou avec une intensité atténuée, donc des cas aux manifestations morbides atténuées quant au nombre, à l'intensité et à la durée ; il se