‹ La psychopathologie de la vie quotidienneChapitre 5 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'expérience que nous venons d'acquérir quant au mécanisme de l'oubli d'un mot faisant partie d'une phrase en langue étrangère nous autorise à nous demander si l'oubli de phrases en langue maternelle admet la même explication. On ne manifeste généralement aucun étonnement devant l'impossibilité où on se trouve de reproduire fidèlement et sans lacunes une formule ou une poésie qu'on a, quelque temps auparavant, apprise par cœur. Mais comme l'oubli ne porte pas uniformément sur tout l'ensemble de ce qu'on a appris, mais seulement sur certains de ses éléments, il n'est peut-être pas sans intérêt de soumettre à un examen analytique quelques exemples de ces reproductions devenues incorrectes.

Un de mes jeunes collègues qui, au cours d'un entretien que j'eus avec lui, exprima l'avis que l'oubli de poésies en langue maternelle pouvait bien avoir les mêmes causes que l'oubli de mots faisant partie d'une phrase étrangère, voulut bien s'offrir comme sujet d'expérience, afin de contribuer à l'élucidation de cette question. A ma demande sur quelle poésie allait porter notre expérience, il me nomma La fiancée de Corinthe, de Gœthe, poésie qu'il aimait beaucoup et dont il croyait savoir par cœur certaines strophes du moins. Mais voici qu'il éprouve, dès le premier vers, une incertitude frappante : « Faut-il dire : se rendant de Corinthe à Athènes, ou : se rendant d^ Athènes à Corinthe ? » J'éprouvai moi-même un moment d'hésitation, mais je finis par faire observer en riant

Freud« 2

que le titre de la poésie : « La fiancée de Corinthe » ne laisse aucun doute quant à la direction suivie par le jeune homme. La reproduction de la première strophe s'effectua assez bien ou, du moins, sans déformation choquante. Après le premier vers de la deuxième strophe, mon collègue sembla chercher un moment ; mais il se reprit aussitôt et récita ainsi :

Aber wird er auch willkommen scheinen, Jetzt, wo jeder Tag was Neues bringt ? Denn er ist noch Heide mit den Seinen Und sie sind Christen und — getauft.

(Mais sera-t-il le bienvenu — Maintenant que chaque jour apporte quelque chose de nouveau ? ■ — Car lui et les siens sont encore païens, — tandis qu'eux sont chrétiens et baptisés.)

Depuis quelque temps déjà, je l'écoutais un peu étonné ; mais après qu'il eut prononcé le dernier vers, nous reconnûmes tous deux qu'une déformation s'était glissée dans cette strophe. N'ayant pas réussi à la corriger, nous allâmes chercher dans la bibhothèque le volume des poésies de Goethe, et, grand fut notre étonnement de constater que le deuxième vers de cette strophe avait été remplacé par une phrase qui était, d'un bout à l'autre, de l'invention du collègue. Voici le texte correct de ce vers :

Aber wird er auch willkommen scheinen, Wenn er teuer nicht die Gunst erkauft ?

(Mais sera-t-il le bienvenu, — s'il n achète pas cher cette faiseur ?)

D'ailleurs, le mot erkauft (du deuxième vers authentique) rime avec getauft (du quatrième vers), et il m'a paru singulier que la constellation de ces mots : païen, chrétien et baptisés ne lui ait pas facihté la reproduction du texte.

— Pourriez-vous m'exphquer, demandai-je à mon collègue, comment vous en êtes venu à oubHer si

complètement ce vers d'une poésie qui, d'après ce que vous prétendez, vous est si familière, et avez-vous une idée de la source d'où provient la phrase que vous avez substituée au vers oublié ?

Il était à même de donner l'explication que je lui demandais, mais il était évident qu'il ne le faisait pas très volontiers : — a phrase : maintenant que chaque jour apporte quelqi: chose de noui^eau, ne m'est pas inconnue ; je crois l'avoir employée récemment en parlant de ma clientèle dont l'extension, vous le savez, est pour moi actuellement une source de grande satisfaction. Mais pourquoi ai-je mis cette phrase dans la strophe que je viens de réciter ? Il doit certainement y avoir une raison à cela. Il est évident que la phrase : s^il n achète pas cher cette faveur, ne m'était pas agréable. Cela se rattache à une demande en mariage qui a été repoussée une première fois, mais que je me propose de renouveler, étant donné que ma situation matérielle s'est améliorée. Je ne puis vous en dire davantage, mais il ne peut certainement pas m' être agréable de penser que, si ma demande est accueillie cette fois, ce sera par simple calcul, de même que c'est par calcul qu'elle a été repoussée la première fois.

L'explication m'avait paru suffisante, et j'aurais pu, à la rigueur, m' abstenir de demander plus de détails. Je n'en insistai pas moins : Mais comment en êtesvous venu, d'une façon générale, à introduire votre personne et vos affaires privées dans le texte de la Fiancée de Corinthe ? Y aurait -il dans votre cas une différence de religion, comme entre les fiancés de la poésie de Goethe ?

(Kommt ein Glaube neu,

wird oft Lieb' und Treu

wie ein böses Unkraut ausgerauft).

(Une nouvelle foi — arrache comme une mauvaise herbe ■ — amour et fidélité).

Je n'ai pas deviné juste, mais j'ai pu constater à

quel point une question bien orientée est capable d'éclairer un homme sur des choses dont il n'avait pas conscience auparavant. C'est ainsi que mon interlocuteur me regarda avec une expression de souffrance et de mécontentement, récita à mi-voix, comme pour lui-même, un autre passage de la poésie :

Sieh sie an genau ^ !

Morgen ist sie grau.

(Regarde-la bien : — demain elle sera grise) et ajouta : — Elle est un peu plus âgée que moi. Ne voulant pas le peiner davantage, j'ai interrompu l'interrogatoire. J'étais suffisamment édifié. Mais ce qui était remarquable dans ce cas, c'est que dans mon effort de remonter à la cause d'une lacune en apparence anodine de la mémoire, j'en sois venu à me trouver en présence de circonstances profondes, intimes, associées chez mon interlocuteur à des sentiments pénibles.

Voici maintenant un autre cas d'oubli d'une phrase faisant partie d'une poésie connue. Ce cas a été publié par M. C. G. Jung ^ et je le reproduis textuellement.

Un monsieur veut réciter la célèbre poésie (de Henri Heine) : « Un pin se dresse solitaire, etc. » A la phrase qui commence par : « il a sommeil », il s'arrête impuissant, ayant complètement oublié les mots :

1. Mon collègue a d'ailleurs quelque peu changé ce beau passage de la poésie, aussi bien dans son texte qu'en ce qui concerne son application. La jeune fille-fantôme dit à son fiancé :

« Meine Kette hab' ich dir gegeben ;

Deine Locke nehm' ich mit mir fort.

Sieh sie an genau !

Morgen bist du grau,

Und nur braun erscheinst du wieder dort >.

(« Je t'ai donné ma chaîne ; — J'emporte ta boucle. — Regarde-la bien ! — Demain tu seras gris, — et c'est seulement là-haut que tu redeviendras brun »).

2. C. G. Jung. — Ueber die Psychologie der Dementia praecox, 1907. P. 64.

« d'une blanche couverture *. » Un pareil oubli dans un vers si connu m'a paru étonnant, et j'ai prié le sujet de reproduire librement tout ce qui lui passerait par la tête en rapport avec ces mots : « d'une blanche couverture.» Il en résulta la série suivante: — Apropos de couverture blanche, on pense à un linceul — à une toile avec laquelle on recouvre un mort — (pause) — et maintenant je pense à un 'ami cher — son frère vient de mourir subitement — il paraît qu'il est mort d'une attaque d'apoplexie — il avait d'ailleurs, lui aussi, une forte corpulence — mon ami a la même constitution et j'ai déjà pensé qu'il pourrait bien mourir de la même façon — il se donne probablement peu de mouvement — lorsque j'ai appris la mort, je suis devenu subitement anxieux, j'ai peur de mourir d'un accident semblable, car nous avons tous dans notre famille une tendance à l'embonpoint, et mon grand-père est mort, lui aussi, d'une attaque ; je me trouve trop gros et j'ai commencé ces jours derniers une cure d'amaigrissement.

Le monsieur, ajoute M. Jung, s'est ainsi, sans s'en rendre compte, identifié avec le pin entouré d'un linceul blanc.

L'exemple suivant, dont je suis redevable à mon ami S. Ferenczi, de Budapest, se rapporte, non, comme les précédents, à des phrases empruntées à des poètes, mais au propre discours du sujet. Cet exemple nous met en présence d'un de ces cas, qui ne sont d'ailleurs pas très fréquents, où l'oubli se met au service de notre prudence, lorsque nous sommes sur le point de succomber à un désir impulsif. L'acte manqué acquiert alors la valeur d'une fonction utile. Une fois dégrisés, nous approuvons ce mouvement

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