Voici la reconstitution de la strophe entière
Ein Fichtenbaum steht einsam Im Norden auf kahler Höh !
Ihn schläfert ; mit weisser Deeke Umhüllen ihn Eis und Schnee.
Un pin se dresse solitaire Dans le Nord, sur une hauteur dénudée.
Il a sommeil ; d'une blanche couverture L'enveloppent la glace et la neige.
interne qui, pendant que nous étions sous l'empire du désir, ne pouvait se manifester que par un lapsus, un oubli, une impuissance psychique.
« Dans une réunion, quelqu'un prononce la phrase : « tout comprendre, c'est tout pardonner. » Je remarque à ce propos que la première partie de la phrase suffit ; vouloir « pardonner », c'est émettre une présomption, le pardon étant affaire de Dieu et de ses serviteurs. Un des assistants trouve mon observation très bien ; je me sens encouragé et, voulant sans doute justifier la bonne opinion du critique indulgent, je déclare avoir eu récemment une idée encore plus intéressante. Je veux exposer cette idée, mais n'arrive pas à m'en souvenir. — Je me retire aussitôt et commence à écrire les libres associations qui me viennent à l'esprit. — Ce sont : d'abord le nom de l'ami qui a assisté à la naissance de l'idée en question et celui de la rue où elle est née ; puis me vient à l'esprit le nom d'un autre ami, Max, que nous avons l'habitude d'appeler Maxi. Ceci me suggère le mot maxime et, à ce propos, je me souviens qu'il s'agissait alors, comme cette fois, de la modification d'une maxime connue. Mais, chose singulière, ce souvenir fait surgir dans mon esprit, non une maxime, mais ce qui suit : « Dieu a créé Vhomme à son image » et la variante de cette phrase : « Uhomme a créé Dieu à son image à lui. » A la suite de quoi, je retrouve aussitôt dans mes souvenirs ce que je cherchais :
« Mon ami me dit alors dans la rue Andrassy : « rien de ce qui est humain ne m'est étranger », à quoi je lui répondis, faisant allusion aux expériences psychanalytiques : « Tu devrais aller plus loin et avouer que rien de bestial ne t'est étranger. »
« Après avoir enfin retrouvé mon souvenir, je m'aperçus qu'il ne m'était guère possible d'en faire part à la société dans laquelle je me trouvais. La jeune femme de l'ami auquel j'ai rappelé la nature animale de notre inconscient se trouvait parmi les assistants, et
je savais fort bien qu'elle n'était nullement préparée à entendre des choses aussi peu réjouissantes. L'oubli m'a épargné toute une série de questions désagréables de sa part et une discussion interminable. Telle fut sans doute la raison de mon « amnésie temporaire ».
« Fait intéressant : l'idée de substitution s'est exprimée dans une proposition dans laquelle Dieu se trouvait descendu au niveau - d'une invention humaine, tandis que la proposition que je cherchais insistait sur le rôle animal de l'homme. Donc, capitis diminutio dans les deux cas. Le tout n'est évidemment que la suite de l'enchaînement d'idées sur « comprendre et pardonner », provoqué par la conversation ».
« A remarquer que si j'ai réussi à trouver rapidement la phrase cherchée, ce fut sans doute grâce à l'idée que j'ai eue de me retirer de la société qui infligeait à cette phrase une sorte de censure, pour m'isoler dans une pièce vide. »
J'ai, depuis, analysé de nombreux autres cas d'oubli ou de reproduction défectueuse de suites de mots et j'ai eu l'occasion de constater que le mécanisme de l'oubli, tel que nous l'avons dégagé dans les exemples aliquis et La fiancée de Corinthe, s'applique à la presque généralité des cas. Il n'est pas toujours commode de communiquer ces analyses, parce qu'on est obligé le plus souvent, comme dans les précédentes, de toucher à des choses intimes et quelquefois pénibles pour le sujet de l'expérience ; aussi m'abstiendrai-je de multiplier les exemples. Ce qui reste commun à tous les cas, en dépit des différences qui existent entre leurs contenus, c'est que les mots oubliés ou défigurés se trouvent mis en rapport, en vertu d'une association quelconque, avec une idée inconsciente, dont l'action visible se manifeste précisément par l'oubli.
Je reviens donc à l'oubli de noms dont nous n'avons encore épuisé ni la casuistique ni les mobiles. Comme je puis de temps à autre observer sur moi-même cette sorte d'acte manqué, les exemples qui s'y rap-
portent ne me manquent pas. Les légers accès de miigraine dont je souffre encore aujourd'hui s'annoncent quelques heures auparavant par l'oubli de noms, et au plus fort de l'accès, alors que je reste parfaitement capable de continuer mon travail, je perds souvent le souvenir de tous les noms propres. Or, on pourrait précisément alléguer des cas comme le mien, pour opposer une objection de principe à tous nos efforts analytiques. Ne résulterait-il pas d'observations de ce genre que la cause de la tendance à l'oubli, et plus particulièrement à l'oubli de noms propres, réside dans des troubles de la circulation et dans des troubles fonctionnels généraux du cerveau et qu'on ferait bien de renoncer aux essais d'explication psychologique des phénomènes en question ? Je ne le pense pas ; ce serait confondre le mécanisme d'un processus, uniforme dans tous les cas, avec les circonstances, variables et pas toujours nécessaires, susceptibles de le favoriser. Mais, au lieu de m' engager dans une discussion, je vais essayer de réfuter l'objection à l'aide d'une comparaison.
Supposons qu'ayant poussé l'imprudence jusqu'à m'aventurer, à une heure avancée de la nuit, dans un quartier désert de la ville, j'aie été assailli par des malfaiteurs et dépouillé de ma montre et de ma bourse. Je me rends alors au poste de police le plus proche et fais une déclaration ainsi conçue : pendant que je me trouvais dans telle ou telle rue, la solitude et l'obscurité m'ont dépouillé de ma montre et de ma bourse. Tout en ne disant ainsi rien qui ne fût exact, je ne m'en exposerais pas moins à être pris pour un homme qui n'est pas tout à fait sain d'esprit. Pour décrire correctement la situation, je dois dire que, favorisés par la solitude du lieu et protégés par l'obscurité, des malfaiteurs inconnus m'ont dépouillé de mes objets précieux. Or, la situation, telle qu'elle se présente dans l'oubli, est exactement la même : favorisée par mon état de fatigue, par des troubles de
la circulation et par l'intoxication, une force inconnue m'ôte la faculté de disposer des noms propres déposés dans ma mémoire, et c'est la même force qui, dans d'autres cas, peut produire les mêmes troubles de la mémoire, en dépit d'un état de santé parfait et d'un fonctionnement normal.
Lorsque j'analyse les cas d'oubli de noms que j'ai observés sur moi-même, je constate presque régulièrement que le nom oublié se rapporte à un sujet qui touche ma personne de près et est capable de provoquer en moi des sentiments forts, souvent pénibles. Me conformant à l'usage commode et vraiment recommandable introduit par l'école suisse (Bleuler, Jung, Riklin), je puis exprimer ce que je viens de dire sous la forme suivante : le nom oublié frôle chez moi un « complexe personnel ». Le rapport qui s'établit entre le nom et ma personne est un rapport inattendu, le plus souvent déterminé par une association superficielle (double sens du mot, même consonnance) ; on peut le qualifier, d'une façon générale, de rapport latéral. Pour bien faire comprendre sa nature, je citerai quelques exemples très simples :
a) Un de mes patients me prie de lui indiquer une station thermale sur la Riviera. Je connais une station de ce genre tout près de Gênes, je me rappelle même le nom du collègue allemand qui y exerce, mais je suis incapable de nommer la station que je crois pourtant bien connaître. Il ne me reste qu'à prier le patient d'attendre quelques instants et à aller me renseigner auprès d'une personne de ma famille. — Comment donc s'appelle cet endroit près de Gênes, où le D^ N. possède un petit établissement dans lequel toi et telle autre dame avez été si longtemps en traitement ? — « Et dire que c'est toi qui oublies son nom ! Il s'appelle Nervi. » C'est que Nervi sonne comme Nerven (nerfs), et les nerfs constituent l'objet de mes occupations et préoccupations constantes.
h) Un autre de mes patients parle d'une villégiature
toute proche et afBrme qu'il y existe, en plus des deux auberges connues, une troisième à laquelle se rattache pour lui un certain souvenir et dont il me dira le nom dans un instant. Je conteste l'existence de cette troisième auberge et invoque, à l'appui de mes dires, le fait que j'ai passé dans l'endroit en question sept étés consécutifs et que je le connais, par conséquent, mieux que mon interlocuteur. Excité par la contradiction, celui-ci finit par se rappeler le nom. L'auberge s'appelle Der Hochwartner. Je suis obligé de céder et d'avouer que j'ai habité pendant sept étés consécutifs dans le voisinage immédiat de cette auberge dont je niais tout à l'heure l'existence. Mais pourquoi ai-je oublié la chose et le nom ? Je crois que c'est parce que ce nom ressemble beaucoup à celui d'un de mes confrères en spécialité habitant Vienne ; il se rapporte donc chez moi à un complexe « professionnel ».
c) Une autre fois, étant sur le point de prendre un billet à la gare de Reichenhall, je ne puis me souvenir du nom de la grande gare la plus proche, bien que je l'aie souvent traversée. Je suis obligé de me mettre très sérieusement à le chercher sur le plan. Cette gare s'appelle Rosenheim. Je vois aussitôt en vertu de quelle association son nom m'avait échappé. Une heure auparavant, j'ai fait une visite à ma sœur dans sa villégiature près de Reichenhall ; naa sœur s'appelle Rosa ; l'endroit qu'elle habitait était donc pour moi un Rosenheim (séjour de Rose). C'est ainsi que dans ce cas l'oubli a été déterminé par un a complexe familial ».
d) Je suis à même de prouver cette action vraiment dévastatrice du « complexe familial » sur toute une série d'exemples.
Un jour se présente à ma consultation un jeune homme. C'est le frère le plus jeune d'une de mes patientes ; je l'ai déjà vu un nombre incalculable de fois et j'ai l'habitude de l'appeler par son prénom. Lorsque j'ai voulu ensuite parler de sa visite, je fus
absolument incapable, malgré tous les artifices auxquels j'ai eu recours, de me rappeler son prénom qui, je le savais fort bien, n'avait rien d'extraordinaire. Je sortis alors dans la rue et me mis à lire les enseignes ; la première fois que son nom me tomba sous les yeux, je le reconnus sans hésitation aucune. L'analyse m'a appris que j'avais établi, entre mon jeune visiteur et mon propre frère, une comparaison qui impliquait cette question réprimée : dans une circonstance analogue, mon frère se serait-il comporté de la même manière ou mieux ? L'association extérieure entre l'idée se rapportant à ma propre famille et celle se rapportant à une famille étrangère était favorisée par cette circonstance purement fortuite que les deux mères portaient le même prénom : Amalia. C'est plus tard seulement que j'ai compris les noms de substitution : Daniel et Franz, qui se sont présentés à mon esprit, sans me renseigner sur la situation. Ces deux noms, ainsi qu' Amalia sont des noms de personnages des Brigands, de Schiller, auxquels se rattache une plaisanterie du boulevardier viennois Daniel Spitzer, e) Une autre fois je me trouve dans l'impossibilité de me souvenir du nom d'un de mes patients qui faisait partie de mes relations de jeunesse. L'analyse me fait faire un long détour, avant de me révéler ce nom. Le malade avait manifesté la crainte de devenir aveugle ; ceci éveilla en moi le souvenir d'un jeune homme qui est devenu aveugle à la suite d'une blessure par arme à feu ; ce souvenir, à son tour, fit surgir l'image d'un autre jeune homme qui s'est suicidé en se tirant une balle de revolver et qui portait le même nom que le premier patient auquel il n'était d'ailleurs pas apparenté. Mais je n'ai retrouvé le nom qu'après m'être rendu compte que j'avais inconsciemment reporté sur une personne de ma propre famille l'attente angoissante du malheur qui avait frappé les deux jeunes gens dont je viens de parler.
C'est ainsi que ma pensée est traversée par un courant constant de « rapports personnels », dont je n'ai généralement aucune connaissance, mais qui se manifeste par l'oubli de noms. C'est comme si quelque chose me poussait à rapporter à ma propre personne tout ce que j'entends dire et raconter concernant des tiers, comme si tout renseignement relatif à des tiers éveillait mes complexes personnels. Il ne s'agit certainement pas là d'une particularité individuelle ; j'y vois plutôt une indication quant à la manière dont nous devons comprendre ce qui est « autre », c'est-à-dire ce qui n'est pas nous-mêmes. Et j'ai, en outre, des raisons de croire que chez les autres individus les choses se passent exactement comme chez moi.
Le plus bel exemple de ce genre est celui qui m'a été raconté par un M. Lederer. Il rencontre, au cours de son voyage de noces, un monsieur qu'il connaissait à peine et qu'il devait présenter à sa jeune femme. Mais ayant oublié le nom de ce monsieur, il se tira d'affaire une première fois par un murmure indistinct. Ayant ensaite rencontré le même monsieur une deuxième fois (et à Venise les rencontres entre voyageurs sont inévitables), il le prit à part et le pria de le tirer d'embarras, en lui disant son nom qu'il a malheureusement oublié. La réponse de l'étranger montre qu'il était un profond psychologue : « Je comprends bien que vous n'ayez pas retenu mon nom. Je m'appelle comme vous : Lederer ! » On ne peut se défendre d'un sentiment quelque peu désagréable, lorsqu'on retrouve son propre nom porté par un étranger. J'ai récemment éprouvé très nettement un sentiment de ce genre, lorsque je vis se présenter à ma consultation un monsieur qui me dit s'appeler S. Freud. Je prends toutefois acte de l'assurance de l'un de mes critiques qui affirme qu'il se comporte dans les cas de ce genre d'une manière opposée à la mienne.
/)' On retrouve l'effet du « rapport personnel » dans le cas suivant, communiqué par M. Jung ^ :
« Un monsieur Y aimait sans retour une dame qui ne tarda pas à épouser un monsieur X. Or, bien que Y connaisse depuis longtemps X et se trouve même avec lui en relations d'affaires, il oublie constamment son nom, au point qu'il est souvent obligé, lorsqu'il veut écrire à X, de demander soîi nom à des tierces personnes. »
Dans ce cas, cependant, les motifs de l'oubli sont plus transparents que dans les précédents, régis par la loi du « rapport personnel ». Ici l'oubli apparaît comme une conséquence directe de l'antipathie que Y éprouvait à l'égard de son heureux rival ; il ne veut rien savoir de lui : « qu'il ne soit pas question de lui ^. »
g) Le motif de l'oubli d'un nom peut aussi être d'un caractère plus fin et résider dans une colère pour ainsi dire « sublimée » à l'égard de son porteur. C'est ainsi qu'une demoiselle J. de K., de Budapest, écrit :
« Je me suis composé une petite théorie. J'ai observé notamment que des hommes doués pour la peinture ne comprennent rien en musique, et inversement. Il y a quelque temps, je m'entretenais là-dessus avec quelqu'un à qui j'ai dit : « Jusqu'à présent ma constatation s'est toujours vérifiée, à l'exception d'un seul cas. » Mais lorsque j'ai voulu citer le nom de cette seule personne formant exception à ma règle, je fus hors d'état de me le rappeler, tout en sachant que le porteur de ce nom est un de mes amis les plus intimes. En entendant, quelques jours plus tard, prononcer par hasard ce nom, je le reconnus aussitôt comme étant celui du démolisseur de ma théorie. La colère que, sans m'en rendre compte, je nourrissais à son égard, s'est manifestée par l'oubli de son nom qui m'était cependant si familier. »