‹ La Psychose d'InfluenceChapitre 38 sur 39 · ON · texte numérisé non relu

ON

sentiment d’être transformé en automate, en machine, il se sent dominé par une force inconnue qui le fait agir malgré lui, qui l'a obligé une fois, dit-il, à voler un journal contre son gré. Ce sentiment d’automatisme augmente el bientôt la parole intérieure semble échapper à son contrôle. Il sentait, dit-il lui-même « quelque chose qui causait en lui, c'était comime une voix qui venail du cœur ». Cette voix intérieure lui conseillait le suicide et lui répétait sans cesse : « Tu ne trouveras pas de travail, il faut que ça finisse, il faut te tuer ». Ces paroles ne représentent pas sa propre pensée, car D... dit qu'il n'a jamais eu l’idée de se suicider ; la voix intérieure l'oblige parfois à se taire au milieu d’une conversation ou au contraire lui fait prononcer des phrases qu'il n’aurail pas voulu dire; elle lui donne des ordres qu'il ne veut pas exéculer. Cette voix n’a aucun caractère auditif. D... ne peut la localiser dans l’espace, elle n’a pas de timbre; il la place en lui-même « dans son cœur ». Il s’agit donc bien alors d’hallucinations verbales psychomotrices.

Comme on l'observe fréquemment, celte hallucination aboulit rapidement à une idée de possession. D... attribue celte parole étrangère à sa sœur, morte il ÿ a 15 ans, qui, dit-il, parle en lui et lui donne des ordres. D... lutte quelque temps contre ces hallucinations impératives, mais il finit par céder et pour obéir à la voix qui lui ordonne de se noyer, il se Jette, après une résistance de plusieurs heures, dans la Seine, le 20 avril 1912, du haut du pont des Saints-Pères.

Le 25 avril 1912, — A son entrée à Bicêtre, D... est calme, lucide, bien orienté; il apprécie correctement sa situation, dit qu'il a eu un accès de folie qu'il regrette. Il ne manifeste aucune velléité de suicide, aucune idée d’auto-accusation, d'indignité; la voix intérieure a disparu.

En dehors des signes d’alcoolisme chronique que nous avons cité, D... ne présente aucun trouble somatique; les réflexes pupillaires et la parole sont absolument normaux.

Lé 26 avril, les hallucinations pyschomotrices verbales repa-

raissent el amènent une nouvelle tentative de suicide. Pendant l'examen, D... reste affalé sur une chaise; les yeux fermés, le facies exprimant à la fois la prostration et l'angoisse; replié sur lui-même dans l'attitude de la concentration douloureuse, il paraît entièrement absorbé par la voix intérieure qui ne cesse de lui parler et lui interdit de répondre aux questions qu'on lui pose. La voix, dira-t-il plus tard, répétait les mêmes ordres. «Il faut te tuer, il faut que tu te supprimes. » D... semble lutter de toutes ses forces contre l'hallucination impéralive, puis brusquement se lève de sa chaise et se précipite la tête la première à travers la fenêtre voisine dont il brise les carreaux, poussé de façon irrésistible, dira-t-il plus tard, par la voix.

Le lendemain (30 avril 1912), les hallucinations ont disparu. D... est calme, regrette sa tentative de la veille; il n’a, dit-il, aucune envie de se suicider, Ilne paraît ni déprimé, ni ralenti, ne présente aucun symptôme d'affaiblissement intellectuel. Sa mémoire, son orientation, son jugement sont parfaits. On ne peut constater chez lui aucune idée délirante, même pas l'idée fruste de possession, qui apparaît lors des paroxysmes obsédants; car il n’attribue plus la voix intérieure à sa sœur.

Le 3 mai 1912, les hallucinations psychomotrices verbales reparaissent. La voix intérieure répète sans cesse : « Tu es un malheureux, un malhonnête homme, un voleur; tu déshonores ta famille; 1l faut que tu en finisses, il faut te tuer ». D... ne se sent pas sûr de lui, malgré les efforts qu'il fait pour résister à l’ordre intérieur, il craint d'accomplir, contre son gré, une nouvelle tentative de suicide; il demande lui-même à se faire immobiliser par un maillot, à être surveillé par les infirmiers. A la visite on le trouve couché, les yeux fermés; il est anxieux, pousse des soupirs, ne répond pas aux questions, indique par gestes qu'il lui est impossible de parler.

Le lendemain (4 mai), D... de nouveau revient à son état normal; plus d’hallucinations, pas la moindre idée délirante, ni dépression, ni anxiété, ni tendance au suicide. Il apprécie

correctement sa situation ; la voix intérieure qui le pousse à se tuer est bien sa propre pensée (« c'est ma conscience qui parle, dit-il »); mais c’est une pensée parasite qui survient sans qu'il la cherche, qui s'impose à lui et qu'ilne peut chasser pendant les crises. Il semble même parfois que cette voix intérieure soit double et réalise le phénomène de la conversation mentale qui a été surtout décrit dans la mélancolie. « Ces voix, ditle malade, sont comme deux personnes qui se répondraient, l’une c’est le courage, l’autre c’est la mélancolie. L'une des voix dit : il faut te tuer; l’autre répond : je ne veux pas. L'une dit : tu as volé; l’autre répond : tu l'as payé. » D... dit encore qu'il est divisé en deux personnes et ajoute : « Ce sont les nerfs qui font tout cela ».

Pendant une quinzaine de jours, D... continue à présenter des crises hallucinatoires semblables, avec tendance obsédante au suicide et lutte anxieuse contre les hallucinations impératives contre lesquelles il demande à être protégé, ces paroxysmes étant séparés par des périodes d'apparence absolument normales. A cette date, D... ne présente aucun signe d’affaiblissement intellectuel. L'examen physique ne montre toujours que les symptômes constatés à l'entrée (exagération des réflexes tendineux, hyperesthésie cutanée et musculaire, léger tremblement des doigts, pas de dysarthrie, réflexes pupillaires normaux). 3

Notons cependant que pendant cette période, D... a présenté par crises de petites secousses convulsives limitées au côté gauche de la face, simulant l’hémispasme facial ou l’épilepsie jacksonienne limitée à la face, crises qui se seraient accompagnées de céphalée plus marquée à gauche, de douleurs du côté de l'œil gauche, peut-être de scotomescintillant à gauche (faisant penser à une migraine ophtalmique possible).

A partir du 20 mai 1912, l’état psychique de D... se modifie; les crises d’hallucinations psychomotrices verbales obsédantes disparaissent, ainsi que les intervalles de retour à la normale qui les séparaient; et progressivement s'installe un état de

dépression plus ou moins accentuée selon les jours, allant parfois jusqu'à la stupeur. D... reste toujours couché, les yeux fermés, sa physionomie exprimant la tristesse, le découragement. Toutes les opérations intellectuelles sont très ralenties; l’aboulie est complète, D... est incapable d'exécuter le travail le plus simple, il répond avec peine aux questions; le mulisme est par moments complet; parfois s’y joint du refus d'aliments. Cette inhibition psychique s'accompagne d'idées d'autoaccusalion, d'indignilé, de remords. {(« Il a volé, il a déshonoré sa famille, il a eu des rapports sexuels avec des animaux, il mérite d'aller en prison », etc.), d'idées d'impuissance («il est une bête, il n’a plus de forces, il est incapable de se lever »). Cette fois, D... prend pour ainsi dire à son propre compte les idées que jJusqu'iei il ne reconnaissait pas comme siennes, qui lui semblaients’imposer à lui du dehors et exprimer une pensée étrangère à la sienne.

Avec les hallucinations, les idées secondaires de possession et l’impulsion au suicide ont disparu, les crises anxieuses demeurent de plus en plus rares depuis le mois de juillet 1912; jusqu’à aujourd’hui, cet état persiste en s’accentuant.

Etat actuel (octobre 1913). — D... ne quitte plus le lit, où on le trouve presque toujours la tête cachée sous les draps. Le facies est terreux, sans expression. D... devient sale, glouton, négligé, il gâte par intervalles, refuse aussi parfois les aliments qu'on lui présente, se nourrissant exclusivement de pain et d’eau. L’inertie est complète, D... paraît indifférent, absolument étranger à ce qui se passe dans le service; il ne parle à personne, refuse de lire les journaux qu’on lui apporte, se dérobe à l'interrogation; si l’on insiste, il finit par répondre à voix basse.

Les hallucinalions psychomotrices verbales, la tendance au suicide et les réactions anxieuses consécutives n’ont pas reparu. Mais D... aurait présenté de façon temporaire des hallucinations auditives. Les mêmes idées délirantes d'autoaccusation, d'indignité, d'impuissance persistent, idées d’ail-

leurs non systématisées, mobiles, se modifiant de jour en Jour. « Je dois 20.000 francs au cocher dont j'ai volé la voiture, je dois 20.000 francs aux marchands de vin, que je n'ai jamais payés, je suis une canaille, je mérite d'aller en prison, je ne peut plus me tenir debout, etc... » A ces idées s'ajoutent des idées de négalion. « Je n'ai plus beaucoup de poumons, presque plus de ventre, pas d'estomac; je n’ai plus de dents, quatre ou cinq au plus, mais elles sont mauvaises et cassées » (sa dentilion est excellente).

D... que nous avons examiné à plusieurs reprises à ce point de vue avec le docteur Vurpas, paraît convenablement orienté dans l’espace; par contre, son orientation dans le temps est défectueuse (il croit être en 1893, ignore le mois, la date, etc.). Mais la mémoire chez lui semble ètre très peu touchée el présente même une intégrité remarquable contrastant avec l'affaiblissement intellectuel problable, avec l'inertie, l'indifférence affective. Les souvenirs anciens sont intacts (D... cite avec facilité et exactitude divers détails concernant son enfance, sa Jeunesse, sa vie militaire, ses différentes places de cocher ou de palefrenier). La mémoire des événements récents s'est également bien conservée; il évoque facilement le souvenir des circonstances qui ont molivé son internement, les symptômes qu'il a présentés, reconnaît les personnes qui l'ont examiné. Sa mémoire professionnelle est remarquablement intacte; 1l connaît encore toutes les rues de Paris, leur topographie, peut combiner les itinéraires les plus compliqués. À l’examen physique, D... se présente comme un sujet amaigri, cachectique même, avec œdème intermittent des malléoles, teinte jaunâtre des téguments. Æ£n même temps, on constale chez lui un ensemble de signes physiques qui font penser à l'existense d'une paralysie générale. Les réflexes tendineux sont exagérés aux membres supérieurs et inférieurs; on ne trouve pasde dysarthrie spontanée n1 d’achoppement aux mots d’épreuve, mais du tremblement de la langue et de l'instabilité des doigts (la langue est d’ailleurs

fissurée et présente des plaques de leucoplasie), Les pupilles sont irrégulières, en myosis, réagissent paresseusement à la lumière.

La ponction lombaire montre de l'hyperalbuminose et de la lymphocytose du liquide céphalo-rachidien (vingt-sept lymphocyles par millimètre cube.)

La réaction de Wassermann est positive dans le sang et dans le liquide-céphalo-rachidien.

En résumé, il s’agit d'un malade, ancien alcoolique et ancien syphilitique, dont les réactions anormales débutent par un vol absurde el qui entre à l'asile à la suite d’une tentative de suicide. Celle-ci est due à des obsessions impulsives, revêlant la forme d’hallucinations psychomotrices verbales et s’accompagnant, lors des paroxysmes obsédants, d'idées secondaires de possession. Dans l'intervalle de ces paroxysmes, le malade paraît normal. Ultérieurement se constitue un état de dépression mélancolique, avec ralentissement psychique, aboulie, idées délirantes d’auto-accusation, anxiété par intervalles. Cet état paraît enfin évoluer vers l’affaiblissement intellectuel, en même temps qu'apparaissent les signes physiques d’une paralysie générale.

Observation VII. — Mme Louise G...

Un cas de délire d'influence par MM. J. Séczas et L. Barar.

Le 11 décembre 1912, Mme Louise G..., âgée de 44 ans, institutrice, nous est amenée à la Salpétrière par son mari et sa belle-sœur. On nous apprend que, les jours précédents, au cours d’un état anxieux entrecoupé de paroxysmes bruyants et désordonnés, elle a manifesté l'intention de se suicider et s’est même plusieurs fois, dans ce but, approchée de la fenêtre. Le matin de son entrée, elle avait, chez elle, tenté de se couper la main droite avec une hachette maniée de la main

gauche, et s'était fait ainsi quatre blessures assez profondes. Cette automulilation n'avait pas le caractère d’une tentative de suicide, C'était une sorte d’essai de délivrance et de purification, car la main droite portait une petite tache ecchymotique, stigmate pour la malade d’une puissance malfaisante qui la tenait sous sa domination, Mme G...se présentait, en effet, comme victime d’un « hypnotisme matérialiste » qui la poussait à des actes honteux; et, malgré le soutien que lui apportait un autre hypnotisme bienfaisant, celui-là (l'hypnotisme des prêtres ou du couvent), elle se sentait perdue, ayant récemment fait une communion sacrilège, et n'ayant pu se délivrer, par une confession complète, du fardeau de ce péché. On apprend encore que l'emprise des deux hypnotismes opposés sur la malade se manifeste tantôt par des influences à peine perceplibles (on l'empêche de se réveiller le matin), tantôL par des impulsions à commettre telle ou telle action, à prononcer tel ou tel mot, tantôt par des sensations singulières ressenties dans différentes parties du corps, tantôt enfin par des paroles que la malade entend non des oreilles, mais dans sa tête, et qui lui dictent les ordres de l’hypnotisme matérialiste ou les réconforts de l’hypnotisme ecclésiastique.

Voilà bien, semble-t-il, le résumé d’un délire de persécution, ou, plus exactement peut-être, celui d'un délire d'influence. Dans quelle mesure, l'examen des antécédents va-t-1l confirmer cette impression ?

Notre malade est une femme de 44 ans, de taille petite, mais bien proportionnée, de physionomie agréable, ouverte et mobile, L'attitude, correcte sans raideur, et réservée sans méfiance, n'est certainement pascelle d'une persécutée banale. La malade est d’ailleurs intelligente et instruite, et son mari nous la présente comme douce, affectueuse, scrupuleuse, comme une femme de devoir au sens plein du terme. En réalité, si notre enquête personnelle nous autorise à considérer Mme G... comme douée d'une intelligence au moins moyenne, elle attire surtout notre attention sur la vivacité

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de son imagination et la complexité de sa vie affective.

L'imagination chez cette femme est non seulement un don naturel grâce auquel elle émaille son langage d'une foule de figures et de comparaisons ingénieuses; c’est aussi, dans son métier d’institutrice, un véritable instrument d'éducation et de démonstration, qu'elle entretient par une pralique Journalière. Tout ce qu'elle enseigne aux enfants, elle l’enrichit d'exemples, de comparaisons. Chaque lettre de l'alphabet est le prétexte d’une histoire qu'elle invente, et chaque année de nouvelles histoires sont ainsi offertes à ses petits élèves. Vraisemblablement, la fertilité de cette imagination n’est pas étrangère à la forme romanesque que prendront chez cette malade les accidents psychiques.

Un autre aspect intéressant de celle personnalité est la richesse au moins apparente de sa vie affective. Nous disons « au moins apparente », Car Jamais, au moins jusqu'à ces dernières années, on n'a pu observer chez elle de grands mouvements de passion; et la régularité de cette vie, opposée à l’ardeur des aspirations que nous confie la malade, ne s’explique pas nécessairement par un « refoulement » de lendances véritablement puissantes, mais tient peut-être tout autant au caractère surtout imaginalif de ces dernières.

Les conditions un peu spéciales dans lesquelles notre malade a passé son enfance expliquent, dans une certaine mesure au moins, les particularités de son caractère.

Mme G..., ayant perdu ses parents de très bonne heure, fut élevée chez des religieuses. De cette éducation, elle tira non seulement une foi chrétienne durable, mais le besoin d’une direction morale extérieure, et l'habitude de chercher cette direction auprès de l’Église ou de ses ministres. Fait important, ce besoin et ce sentiment de direction se précisèrent surtout, au dire de la malade, à l'occasion du premier événement saillant de sa vie sexuelle. Ayant partagé, moitié consentante, moitié passive, les amusements voluptueux d'une sœur plus âgée qu'elle, elle fut prise de remords et se confessa.

Il lui fut impossible de tout dire de vive voix; mais comme on le lui avait appris, elle tourna la difficulté en consignant ses aveux sur un billet remis au confesseur. Les conseils de celui-ci la remplirent, dit-elle, de confiance, au point que toute sa vie elle se sentit dirigée et protégée par la salutaire influence du couvent. Dès le début de sa vie sentimentale, la religion et les prêtres se présentaient donc à elle comme des autorités chargées de la défendre du péché, et ce péché était précisément avant tout celui de la concupiscence.

Durant son adolescence, cette influence suffit à la protéger contre l'éveil, nullement excessif d’ailleurs, de ses instincts génésiques. « Il me semble, dit-elle, que mon confesseur m'avait donné de la force pour toute ma vie. Par exemple, dans mon enfance, j'avais été attirée vers un petit garçon; puis, plus tard, j'aieu des idées comme en ont les jeunes filles. Mais toujours, je me raidissais en disant : « Je ne veux pas. La force de la prière me soutenait ». Son activité senümentale et imaginative était ainsi dérivée vers la religion. Elle pensait entrer dans les ordres, et son imagination dépassait parfois de beaucoup cette modeste vocation. Une sœur disait en classe : « La France a été perdue par Isabeau de Bavière et sauvée par Jeanne d'Arc. Elle a été perdue de nouveau par l'impératrice Eugénie, mais une femme la sauvera ». Elle priait alors avec un redoublement de ferveur pour obtenir d’être cette femme-là.

A vingt ans, elle apprit que les religieuses ne pouvaient la garder près d'elle, et l'idée de se trouver seule dans la vie lui parut insupportable. Elle accepta, sans enthousiasme ni répugnance, d’épouser un jeune homme qu'elle connaissait un peu, et devint une épouse parfaitement dévouée et affectueuse, mais nullement ardente ni passionnée. Elle semble même avoir été assez indifférente aux réalités de l'amour. Deux enfants naquirent cependant, et elle manifesta à leur égard les sentiments les plus normaux. La vie était donc en somme heureuse et régulière, quand, vers le début de 1911, de sin-

gulières modifications affectives se manifestèrent en elle.

Il est certain que ces modifications ont été insidieuses et progressives; mais, par une interprétation rétrospective, la malade en fait remonter le début à un incident qui eut lieu vers Pâques 1911. A cette date, un prêtre inconnu se présenta chez elle pour lui vendre de la musique. Elle prétend avoir été frappée sur-le-champ de son air insinuant et faux et de sa voix mieilleuse. Toujours est-1l que la musique qu’elle lui acheta était lente, amollissante : « Je sentais en la jouant, dit-elle, qu'elle diminuait ma force de résistance contre les mauvaises idées ».

Ces mauvaises idées, qui maintenant tourmentaient la malade, c'élaient des inquiétudes amoureuses, tout d'abord imprécises el sans objet défini : « Je me sentais faible, dit-elle j'avais des sensations que je n’aurais pas dû avoir... un jour, je dis même à mon mari: « Je ne sais pas ce que j'ai: je ne puis « passer auprès d’un homme sans éprouver une espèce de « secousse ou de frisson ». Cet érotisme diffus ne pouvait manquer, avec le temps, de se fixer un objet.

À cette époque, Mme G..., qui depuis son mariage, n'avait cessé de remplir très régulièrement ses devoirs religieux, faisait instruire sa fille aînée en vue de la première communion. Cette insiruction terminée, elle offrit à chacun des prêtres qui s’en étaient occupés un petit souvenir. Seul, l’un d’entre eux, l'abbé V..., ne la remercia point. « J'en fus choquée, dit-elle, et depuis, je m'appliquai à ne plus le rencontrer ni le regarder. C’est cela sans doute qui fit que je me sentis attirée vers lui ». Cet attrait, qui peu à peu s’insinua en elle, n'eut pas d’abord un caractère franchement érotique. C'était une sorte de sympathie qui la poussait à rechercher la présence. et la conversation de l'abbé V... Malgré cela, la malade pressentait obscurément le danger, luttant contre l’amour naissant et pensa s’en délivrer en partant en vacances.

Elle n’y réussit qu'à demi. Sans doute, ses aspirations amoureuses cessèrent momentanément de s'orienter vers la

personne de l'abbé V...; mais elles continuèrent à entretenir un état d'inquiétude vague et de nervosité un peu anxieuse, dont la malade pressentait bien la nature, ou tout au moins l'origine, lorsqu'elle disait à son mari : « Je sens que, si je pouvais avoir un enfant, je serais guérie ». Ajoutons, pour donner à cette formule sa valeur précise, que, depuis plusieurs mois, et précisément parce qu'il la voyait nerveuse, son mari s’abslenait absolument de lui faire courir les risques d'une grossesse, et qu'il observa cette réserve jusqu'à la fin de la maladie. En somme, quand, en septembre 1911, Mme G... rentre à Paris, elle n'était pas encore précisément amoureuse de l'abbé V..., mais elle était dans les meilleures dispositions pour le devenir.

Dès son retour, elle se rend à l’église, et bientôt se trouve en présence de l’abbé V... « Je sentis, dit-elle, une espèce de choc en le revoyant ». A partir de ce moment, elle prend nettement conscience de son amour coupable et cherche vainement à le combattre. Malgré elle, elle multiplie ses visites à l'église et recherche les occasions de voir l'abbé. Elle se sent irrésistiblement poussée à des actions qu'elle-même juge absurdes et inconvenantes. Passant devant chez l'abbé et voyant la servante de celui-ci agiter un torchon à la fenêtre, elle entre et monte l'escalier, sans savoir vraiment ce qu'elle va faire. Elle est assaillie de désirs précis contre lesquels elle lutte. Ces désirs toutefois changeront un peu de caractère à la suite de l'incident suivant.

Ayant à rendre visite à l'abbé pour lui parler de la première communion de sa fille, vers Noël 1911, elle se sentattirée vers lui, et comme leurs têtes se rapprochent, elle ne peut s'empécher d’effleurer de ses lèvres la nuque du pauvre homme, qui lui jette un regard étonné et ne lui dit pas un mot. Elle rentre chez elle bouleversée par l'acte commis, et dès le lendemain court se confesser pour se délivrer des remords qui l’accablent. La lutte énergique qu'elle entreprend contre son amour modifie le caractère de celui-ci. « Je luttai, dit-elle, et mon

amour devint mystique; je me voyais communier avec lui, nous étions ensemble dans le cœur de Dieu ». Le début de 1912 se passe en luttes continuelles, car à chaque instant, les tendances non satisfaites suscitent des images tentatrices. La malade se fatigue à aller à la messe tous les matins à 6 heures avant de s'occuper de son ménage el de sa classe.

Elle est retenue quelques semaines chez elle par une atteinte d'oreillons, et à peine guérie, retourne à l’église. Elle prie Saint-Antoine de Padoue pour que l'abbé V... veuille consentir à la diriger vers le bien, et accessoirement, il faut bien l'avouer, elle prie pour obtenir le gros lot. Ses rencontres avec l'abbé V... la bouleversent. « Un jour, dit-elle, à l’église, je me trouvai en face de l’abbé V... et, comme je le regardais, il leva les yeux sur moi : je restai là immobile, saisie, le fixant des yeux ». C'ést peu de jours après cette petite scène que cette période de mysticisme érotique se clôture par un rêve qui l'illustre et la résume. « Dans ce rêve, dit-elle, je me voyais moi-même étendue sur mon lit dans une position indécente, et je demandais à Saint-Antoine de Padoue, qui était à côté de moi, de m'amener l'abbé V... Celui-ci, que je voyais vaguement en arrière de Saint-Antoine se reculait en disant : «non, non...» et en faisant avec la main des gestes de refus. Je me réveillai en train de commettre une action indécente et ne pouvant résister à la tentation. Le lendemain, bouleversée de ce que j'avais fait et ne pouvant comprendre comment j'en. étais arrivée là, je me crus malade et je cherchai dans un livre de vulgarisation médicale l’article « hypnotisme ». J'y trouvai que c'était un moyen employé dans les couvents pour

. diriger les âmes vers le bien, mais que la libre pensée traitait cela comme une maladie ».

Voilà découvert le thème sur lequel notre malade va édifier tout un délire de persécution et d'influence. Si elle éprouve des désirs, si elle commet des actes dans lesquels elle ne se reconnaît pas elle-même et qui sont en contradiction avec toute sa personnalité antérieure, c’est qu'elle est sugges-

tionnée par l'hynoptisme matérialiste. Celui qui l’a hypnotisée est sans doute le prêtre qui lui a vendu cette musique amollissante, dont elle se rappelle l'influence malsaine. Elle se souvient que ce prêtre avait une allure singulière, et que, quelque temps après son passage, les fidèles avaient reçu à l'église le conseil de se méfier des soi-disant prêtres vendeurs de musique. Une curieuse coïncidence confirme ces soupçons. Quelques années auparavant elle avait appris qu'une de ses amies aimait un prêtre et elle lui avait conseillé de rompre ces relations coupables. Or, l'adresse donnée comme sienne par le prêtre marchand de musique se trouvait être précisément celle où avait habité l’amie de Mme G... Ne s’agissaitil point dès lors d'une vengeance de la part de l’homme auquel elle aurait enlevé sa maîtresse? Plus tard, d’ailleurs, quand Mme G... en sera arrivée à éprouver des pseudo-hallucinations auditives, la voix du mauvais prêtre confirmera ellemême tous ces soupçons.

Vis-à-vis de cette influence mauvaise, la malade ne se pose pas en vraie persécutée. Elle s'estime autant coupable que victime. Elle reste dans son rôle de chrétienne pour laquelle la vie est une lutte contre la tentation. Tout ce que peut faire l’hypnotisme matérialiste, c’est de développer les mauvaises passions, qui sont en elle et d’affaiblir sa force de résistance. Elle se sent donc responsable quand elle faiblit et elle en éprouve du remords.

Chose curieuse, l'abbé V..., qui est l’occasion de lout ce désordre, n’en est nullement regardé comme la cause. Sans doute, au début, Mme G... lui a écrit pour se plaindre de ce qu'il l'avait hypnotisée pour l'attirer à lui; mais elle s'est sur ce point contenté de sa simple dénégation. Sa conviclion est que l'abbé V..., au même litre que les autres prêtres, cherche à la protéger, à la guider vers le bien.

Jamais il n’y a eu entente entre lui et le prêtre marchand de musique qui tentait de jeter la malade dans ses bras.

Voilà donc notre malade soumise à deux influences antago-

nistes : l'hypnotisme du couvent et l'hypnotisme matérialiste, nullement passive d’ailleurs et s’efforçant de se soumettre à la première et d'échapper à la seconde. Cette hypothèse des deux hypnotismessert d'abord à notre malade à interpréter le passé. A côté des actes répréhensibles auxquels l’a conduite l'hypnotisme matérialiste, elle interprète comme des avertissements bienveillants, négligés à tort par elle, certains faits récents : son alleinte d'oreillons, le sommeil qui, plusieurs jours de suite, l'avait empêchée de se lever à Lemps pour aller à la messe de 6 heures, étaient des signes envoyés par les prêtres el destinés à entraver son assiduité excessive à l'église.

En même temps, Mme G..., aux aguets maintenant de tout ce qui peut manisfester ces influences hypnotiques, rattache à celles-ci une foule de faits de sa vie intime, et principalement les idées qui correspondent à des désirs coupables et celles qui lui servent à les chasser. Elle entend des voix. Le mauvais prêtre la menace et lui dit qu'il l’attirera à lui, malgré l'influence des autres. Ceux-ci la rassurent et la conseillent. Il ne s’agit point d’hallucinations véritables, mais de pseudohallucinations verbales. « C'est dans ma têle que cela me parle, dit-elle , mais cela ne peut venir de moi, car je ne peux me dire à moi-même les choses que j'entends.» Les voix commentent ses actes. Elle écrase une punaise et une voix dit : « Voilà comment on se débarrasse des punaises d'église. » Elle en est surprise et mortifiée. Elle se montre inquiète et nerveuse, se confesse à une série de prêtres qui cherchent en vain à la rassurer. Sur le conseil du médecin,elle se décide à partir à la campagne après de nombreuses hésitations. Les voix se contredisent et augmentent son embarras. « Comme j'étais sur le point de partür, j'entendis le mauvais. prêtre qui me disait : « Les autres L’attirent, mais nous ver- « rons bien qui sera le maître. » Je résistais de mon mieux. « J'entendais les voix des prêtres qui disaient :« Reste avec « nous, ne vas pas à la campagne » et celle de l'abbé V... qui me disait: « Viensà moi. » Je partis cependant à la

campagne après m'être confessée; mais la confession resta incomplète, car je ne dis point que c’'élait un prêtre que j'avais désiré. »

À la campagne, elle trouve un peu de calme et ne se plaint plus d'être poursuivie par des voix; mais elle se sent encore soumise à des influences étrangères et elle interprète comme des avertissements diverses sensations : des angoisses, des douleurs au coude et à la poitrine.

De retour à Paris, elle retourne à l’église, préoccupée surtout de sa confession incomplète suivie d’une communion sacrilège. Plusieurs nouveaux essais de confession avaient été infructueux : « J'avais essayé, dit-elle, une confession générale; j'avais bien commencé à reprendre toute ma vie, mais l’hypnotisme m'avait empèchée de poursuivre juste au moment où j'arrivais à mes péchés avec le prêtre. » Son anxiété s'accroît de Jour en jour etse manifeste par des actes qui attirent l'attention de l'entourage.

Voici, à ce sujet, les renseignements fournis par le mari à l'entrée de la malade. Depuis son retour de la campagne, elle maigrit, devint plus nerveuse et plus irritable. Elle a recommencé il y a lundi huit jours (2 décembre) à vouloir aller à la messe de 6 heures du matin à cause de l'Avent; et, si elle arrivait en retard à la messe, il lui fallait en entendre une autre. Samedi dernier (7 décembre), elle quitte sa classe pour aller se confesser. La directrice doit la ramener à l’école; elle est prise d’une crise de larmes et dit qu’elle veut ramener des âmes à Dieu. Le lendemain dimanche, elle entend deux messes successives et éprouve des malaises durant la promenade, si bien qu’on consulte le médecin. Dans la nuit de lundi à mardi, elle entre dans une violente crise d’agitation anxieuse, criant que c'était le manque de foi qui l'avait empêéchée d’avoir un troisième enfant, qu’elle avait de mauvais instincts. Elle rappelait le péché commis avec sa sœur, disant qu'elle n'aurait pas dû se marier, mais se faire religieuse. Elle invoquait la grâce de Dieu pour sauver les siens et pour

convertir le franc-maçon qui demeurait à l'étage supérieur. Cette agitation, qui la faisait non seulement crier, mais se rouler sur le lit, se calme vers le matin. Mais deux fois, dans la journée de mardi, elle s'approche de la fenêtre en demandant : « Ceux qui se tuent, sont-ils des lâches? » Mercredi matin, jour de son entrée, elle a essayé de se couper la main droite avec une hachette, prétendant que le spiritisme y avait fait apparaître une tache.

Dès son arrivée à la Salpétrière, Mme G..., affirme qu'elle a conscience du caractère absurde de ses actes. « Il m'a semblé, dit-elle, que je devenais spirite, j'ai voulu m’enlever cette main, et tout de suite j'ai été délivrée de cette obsession. J'ai voulu me jeter par la fenêtre parce que j'étais poursuivie par l’idée que j'avais fait une communion sacrilège après une confession incomplète. C’est stupide, je voulais demander pardon d’avoir fait cette bêtise, et j'ai été humiliée d’être 1c1. » Elle donne alors quelques détails sur les événements de ces mois derniers et semble reconnaître en partie la nature pathologique de ses préoccupations, mais conserve la croyance à la réalité de l'hypnotisme.

Dans le service, elle est calme et tranquille; mais la nuit, elle se réveille et demande un prêtre. Elle croit même qu’un

prêlre a passé dans les couloirs.

Elle explique le lendemain qu’elle a été bouleversée par la lutte en elle des deux hypnotismes et donne sur ces derniers une partie des détails exposés plus haut. « Cette nuit, dit-elle, j'ai senti à la cuisse une brûlure qui voulait me faire lever ; mais Jepriais en répétant : « Mon Dieu, manifestez votre puis- « sance », et malgré la brûlure, un souffle frais passait sur moi et et m'aidait à rester couchée. D'ailleurs, j’entendis sonner. On alla ouvrir et on chuchota; je pensai que c'était le prêtre-et je le réclamai. La porte se referma el/J'entendis les pas s'éloigner, puis je me rendormis. » Elle se dit mieux maintenant, mais accepte son internement comme une sorte d'épreuve et d'expiation. Elle essaie d'expliquer les actes qui

ont amené son internement. « J'étais bouleversée par ma communion sacrilège. Je me sentais incapable d'échapper à l'hypnotisme et j'avais peur d'entraïner mes enfants. Je me disais : « Il n’y a que les lâches qui se suicident »; mais ma conscience me répliquait : « Au contraire, c’est lâche de ne « pas se sacrifier pour éviter la damnation des siens », et je voulais que tout le monde fût sauvé. Le matin, en voyant une tache sur ma main, j'ai cru que c'était la marque du spiritisme el j'ai voulu couper cette main. Je sentais bien les coups, mais ma volonté me faisait frapper. Aujourd’hui, j'ai compris que tout cela était absurde. La preuve que je suis mieux, c'est qu'auparavant j'osais à peine toucher mes enfants et qu'aujourd'hui je veux les voir. J'ai la volonté de redevenir ce que J'aurai dû être, »

En réalité, durant le jour, la malade est calme et active. La nuit; et même à certains moments de la journée, l'anxiété la reprend : elle a peur de mourir en état de péché mortel, et peur aussi de nuire aux personnes qui l’entourent. Elle demande tous les jours le médecin, moins encore pour obtenir sa sortie que pour se faire rassurer.

Elle se laisse assez volontiers persuader que l'hypnotisme n’est pour rien dans son aventure et que tous ces troubles viennent d'elle-même. Sans doute, cette conviction ne se maintient pas durant les paroxysmes anxieux, mais ceux-ci deviennent de plus en plus rares et légers. Devant son insistance, son mari demande à la reprendre. On accorde la sortie sous toutes réserves; car si la conduite de la malade est parfaite, celle-ci se montre encore singulièrement prompte aux scrupules et aux doutes. Elle a trop de hâte de retourner à la messe, et se propose trop ouvertement de relire des livres sur l'hypnotisme afin de se faire une opinion raisonnée sur la question. Entrée le 11 décembre 1912, la malade sort le 24 du même mois.

Le 20 janvier 1913, elle est ramenée par son mari parce que deux fois le matin même, elle avait ouvert la fenêtre dans

l'intention de se tuer. Il n'y avait que quelques jours qu’elle semblait reprise de ses préoccupations.

En réalité, si l'état anxieux actuel, et les réactions qu'il a entrainées, rappellent exactement l'état de la malade lors de sa première entrée, les idées délirantes qui s'y rattachent sont bien différentes. La malade elle-même va préciser leur nature. « J'ai voulu me tuer, parce que je suis une mauvaise : femme. Depuis mon départ, j'avais lutté contre l'idée que les pensées mauvaises qui me venaient étaient dues à des influences étrangères. Ces mauvaises pensées me reviennent toujours, mais je sais maintenant qu'elles viennent de moi, bien qu'à certains moments je doute encore.

— Sont-ce toujours les mêmes tentations?

— Oui. Cela m'a repris brusquement. Je rentrais de promenade avec mon mari et tout à coup il m'a semblé que j'hypnoüsais les gens en marchant, que j'exerçais sur eux une influence mauvaise, que j'étais l'esprit du mal. Je suis alors entrée à l’église pour vèêpres, et il me semblait que toute la foule qui entrail venait à cause de moi, parce que je les avais bypnotisés et qu'il fallait venir à l’église défaire le mal que j'avais fait. Je crois maintenant que les mauvaises pensées que J'avais venaient de moi. Il me semble que je suis l'esprit du mal lui-même, que je porte tous les péchés.

— Lequel particulièrement?

— Celui dont je vous ai parlé.

— Vous êtes alors le démon de la concupiscence ?

— Oui... l'esprit plutôt, Quand j'ai compris que toutes ces mauvaises pensées que j'avais eues ne venaient que de moi, j'ai cru que Dieu ne me pardonnerait pas, et que j'étais damnée.

— Il a pourtant pardonné à Madeleine, qui avait péché autrement qu’en esprit?

— Je me le suis dit, aussi, mais il me semble que ce nest pas la même chose, et que si j'avais été comme elle, il eût été plus facile de me pardonner. Mais je n'ai pas de cœur, et il est plus grave de pécher en esprit.

« J'ai eu encore, en revenant chez moi, l'idée que cela aurait pu être évité. si j'avais été maman; mais mon mari n'a pas voulu à cause de ma santé. Alors, les mauvaises idées m'ont reprise et je n'ai pas pu me défendre, »

Elle se figure qu'elle est une cause de perdition pour qui l'approche, et particulièrement pour ses enfants. Avant son entrée, il lui arriva de regarder dormir son jeune fils : elle lui vit une petite figure grimaçante et des membres convulsés, comme on peut se représenter le fils d'un démon. Dans le service même, elle craint d'hypnotiser les autres malades, elle croit qu'elle exerce sur celles-ci une mauvaise influence, qu'on la regarde, et qu’elle est cause du mal qui va arriver.

Ses inquiétudes n’ont pas d’ailleurs un objet unique. A tout propos, elle manifeste des scrupules variés. « Je me reproche tout ce je fais; d’avoir touché mon traitement tout en étant malade, d’avoir été malade par ma faute et d’avoir aggravé ma maladie en sortant trop tôt; d'avoir été avare afin d’économiser pour mes enfants, etc... »

A la suite de quelques entretiens, la malade a repris un peu d'assurance et elle n'exprime plus ses idées de damnation, d'influence maléfique, qu'avec un demi-sourire attestant qu'elle en entrevoit momentanément l’exagération et l’absurdité. Elle se sent abattue et incapable de faire quelque chose de bien, mais elle veut réagir et lutter. Même dans ses moments de paroxysmes anxieux, elle n'entend plus de voix intérieures el ne ressent plus de contacts suspects.

Ces paroxysmes anxieux se reproduisent encore quelque temps, surtout la nuit. Quand on voit la malade, elle en parle avec un demi-sourire, mais elle avoue qu’à certains moments elle a eu le pressentiment de sa mort imminente, qu’elle a interprété à tort comme étant dirigés contre elle les faits et gestes d’autres malades, et qu’elle se fait toute la journée des reproches exagérés ou même absurdes. Elle demande à sortir dès les premiers jours, non pas qu'elle se croie définitivement guérie, mais bien plutôt parce que, sans vouloir l’avouer, elle

craint qu'on ne la garde jusqu'à guérison complète et qu’elle se croit définitivement perdue. Aussi quand, au bout de deux ou trois semaines, elle se sent vraiment mieux, elle accepte son internement avec beaucoup plus de patience, s'intéresse au service, vient en aide aux infirmières, et reçoit affectueusement ses visites. Elle a abandonné d'abord l'idée qu'elle exerce au dehors une influence hypnotique néfaste, puis ses idées de damnalion personnelle. Pelit à petit, les angoisses nocturnes ont disparu, elle n’a plus de crainte pour l'avenir de ses enfants, elle n’exprime plus que des scrupules raisonnables. Elles a compris, dit-elle, qu'il faut mener la vie simple, et comme elle semble depuis près d'un mois déjà, mettre exactement en pratique cette heureuse formule, elle sort, résolue à se reposer quelque lemps à la campagne et à changer de quartier quand elle reviendra à Paris.

L'évolution des accidents délirants a donc été particuhièrement bénigne. Et, cependant, la formule spéciale du délire risquait, au moins au début du séjour dans le service, de faire porter un pronostic d'une sévérité exagérée. Mme G... se sentait au pouvoir de volontés étrangères, qui la faisaient agir, penser et même parler malgré elle; on agissait sur son corps par des contacts, des pressions, des brûlures; on lui parlait pour lui donner des ordres, des conseils, des menaces. Les auteurs de ces pratiques, répartis en deux camps opposés, étaient connus. Leur procédé d’action l'était également ; tout au moins la malade pensait-elle en rendre compte par le mot hypnotisme. Enfin, les crises d’agitation anxieuse, les tentatives de suicide et d’automutilation attestaient la profondeur des convictions délirantes. |

Il est difficile de refuser à un tel état mental le litre de délire d'influence. Lors de la deuxième entrée, les idées d’influence ont reparu, mais c’est maintenant la malade qui croit hypnotiser l'entourage. Il ya là une inversion curieuse de la formule délirante : l'influence centripète est devenue centrifuge.

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