Saint Augustin
4. & I. — S’assimiler les sons est déjà une tâche très ardue, surtout lorsqu'on apprend des langues au vocabulaire très pauvre, uniquement composé de monosyllabes. Ainsi en annamite le mot phu, selon l’accentuation et la modulation, peut signifier portefaix, coolie, ,jemme, ingrat, riche, opulent, gracieux, sorcier, magicien. La syllabe ba peut signifier tour à tour, dame, favori du prince,ce qu’on a jeté, le fruit dont le jus a été exprimé, trois, un soufflet, si bien que ba, bà, bâ, ba, signifie, convenablement prononcé : Trois dames ont souffleté le favori du prince.
IT. — Quant à l'étude des formes grammaticales, voici quelques. exemples qui donneront une idée de ses difficultés : À Banza Manteké, à soixante lieues de l'embouchure du Congo, vérs 1890, le missionnaire Richards se met à l'étude des pluriels et finit par découvrir seize classes de noms avec autant de modes de formation de pluriel, qui n’affectent jamais la fin des mots... Puis il découvrit dans le
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se rendre compte de la manière de penser des indigènes, arriver à se placer à leur point de vue. |
Mais ces difficultés — pour considérables qu’elles soient — sont en grande partie d'ordre philologique ; elles sont doubléees par des obstacles non moins grands, d'ordre psychologique.
Le missionnaire une fois possesseur, tant bien que mal, de l’idiome, il lui est encore extrémement ardu de s’adapter à l'indigène ; les différences de culture, de race créent entre eux un abîme infranchissable.
Le colon réussit à faire du commerce, il fait appel à des notions de gain, de lucre, quiexistent ; le missionnaire luiine peut faire appel à aucune notion morale déjà existante. Le
verbe, dix-sept conjugaisons et des temps beaucoup plus nombreux que les nôtres,
Ces noms de nombre peuvent être bien embarrassants. En sechuana le nombre dix-huit se disait : Passé mon pied droit et mon pied
- gauche et ma main plus trois.
II. — Heureux encore quand on peut trouver le mot. Souvent on ne le trouve pas par la bonne raison qu'il n'existe pas. Une langue parlée par un peuple qui n’a jamais été en communication avec le reste de l’humanité,ne saurait avoir de mots pour désigner des objets inconnus de ceux qui la parlent. Et malgré cés difficultés — bien plus considérables encore que nous ne pouvons le montrer dans ce court paragraphe et les imperfections obligées de telles traductions — quels sont les résultats ?
Un Zoulou, raconte un Américain, me disait un jour : Q Les blancs sont bien privilégiés : Ils ont des chemins fer, des télégraphes, des fusils qui se chargent par la culasse, ils sont habiles, ils sont riches, ils sont bien habillés, mais il y a un avantage qui leur manque et que nous avons, nous, c’est de posséder les Evangiles en Zoulou ». Je lui dit : « Notre traduction anglaise est magnifique. Après l'original il n'y a rien de mieux ». Le Zoulou secoua la tête et répondit : «Elle ne peut valoir la nôtre ». Je ne pensai plus à cet entretien jusqu’au jour ou un Malais me dit: « Le Malais est la langue la plus éloquente du monde : Regardez notre traduction de la Bible ». Mais ce n’est pas tout. Le Chinois est un des plus affreux langages que l’on puisse imaginer. Je ne le parle pas, mais je donne ici l'opinion d'hommes qui le connaissent fort bien. Or un chrétien chinois déplora un jour, en ma présence, la privation qui résulte pour les Européens du fait qu’ils n’ont pas accès à la Bible Done Ceci m'éclaira encoredavantage. Je suis arrivé à la rie qu'une des choses qui font ‘de l’Ecriture un livre unique, c’est qu elle ons supporter la traduction en une langue quelconque sans perdre de sa force. » (D. Lortsch, Histoire de la Bible, p. 430-466.)
païen est superstitieux, fétichiste, mais il n’est point pour cela religieux; l’idée d’un Dieu personnel, moral, est chez lui extrêmement lointaine, sinon complètement absente.
Si chez eux la volonté est rudimentaire, l'intelligence ellemême ne l’est pas moins. Le fond de pensée qui lacompose, se réduit aux idées de colère, de mensonge, de jalousie.
C'est à la lumière de ces circonstances qu’il convient d'examiner les résultats obtenus par les missionnaires.
III, — Nos malades sont pratiquement abandonnés
Ces obstacles, ces échecs, se traduisent d’ailleurs par un fait significatif : ces malades sont abandonnés.
Nous ne croyons pas que nos observations d’alcooliques, de fumeursd’opium, deprostituées, de criminels, de peuplades barbares entièrement transformées, aient été l’objet d'étude quelconque de la part des neurologues et des psychiatres (1).
Les guérisons religieuses que ces derniers font relever de la suggestion, de la subconscience ou d’autres méthodes sont des faits nettement différents.
Ce sont des affections organiques : cécité, fractures, tumeurs, écrouelles, contractures, paralysies, ulcères ; faits que nous avons volontairement écartés, non que nous en suspections l'authenticité (2), mais parce qu'il nous était
impossible de les contrôler et de les apprécier médicalement.
Ailleurs il s’agit de phénomènes de somnambulisme, d'hallucinations, d'écriture automatique, d'union mystiquesimple,
1. À part Rogues de Fursac qui a étudié quelques guérisons d’alcooliques par le Réveil du Pays de Galles, ou par l'Armée du Salut.
2. Les plus remarquables des cas auxquels nous faisons allusion sont les miracles opérés sur la tombe du diacre Pâris au cimetière SaintMédard vers 1736. «L!snous ontété conservés, ditPierre Janet,dans un livre de grande valeur, celui de Carré de Montgeron... Dés relations comine celle delamaladie de demoiselle Coirin atteinte d’une paralysie des jambes et d’un ulcère du sein ; de demoiselle Fourcroy et de Marie-Anne Couronneau, présentant des paralysies et des contractures, sont de belles observations médicales et peuvent servir de preuves pour établir la vérité de certaines guérisons miraculeuses. » (‘édications psychologiques, 1, 15-16.)
Te
extatique ou transformante, d'extase, de contemplation, de
visions ou plus simplement encore : de vague religiosité en connexion avec des idées ou des images religieuses plus où moins délirantes.
Nos observations n’appartiennent pas à ces catégories de faits, elles ne contiennent rien de ce mysticisme entièrement subjectif et souvent pathologique. Elles s’y opposent par leur caractère d'objectivité et leur valeur thérapeutique.
Ce serait donc une généralisation toute gratuite qui rendrait nos résultats tributaires de la psychothérapieordinaire, puisqu'aucune relation entre eux et elle n’a jamais été établie.
C'est à peine si l’on a essayé de traiter les alcooliques par suggestion ou la direction morale : le D' Dubois refuse, nous l'avons déjà dit, d'admettre les alcooliques dans sa maison de santé, et personne ne contredira aujourd'hui l'opinion, ancienne déjà, mais toujours exacte, du professeur Chauffard, père:
« J'ai vu l'alcoolisme dans ses accidents redoutables ; j'ai tenté et j'ai espéré de le guérir : j'ai été déçu dans mes tentatives ; dans des espérances qui souvent me paraissaient fondées ; j'ai cherché à pénétrer la nature du mal, à me rendre compte de cette tendance funeste que rien ne pouvait enrayer; et à ces études, je dois l'avouer, j'ai perdu la meilleure part de ma confiance dans la puissance de l’art.
« Vous le voyez, messieurs, notre rôle médical dans l’alcoolisme est pauvre et triste. C'est à d’autres que nous à fournir le remède à ce mal honteux. Cette tâche incombe à
‘ceux qui façonnent et qui vivifient l'esprit et le cœur des
générations actuelles. Ces générations actuelles, il faut les instruire et surtout les moraliser. Sachons-le bien, l’instruction seule demeurera impuissante. On aura beau apprendre à nos populations les funestes effets de l’alcoolisme, que du reste, elles n’ignorent pas, elles ne se laisseront pas moins entraîner à la satisfaction de ces grossières jouissances. Jamais le sentiment de leur intérêt n’a retenu les masses humaines. Pour arrêter les hommes en face de leurs passions il faut les pénétrer d'idées morales, d'idées de devoir et de dévouement, d'abnégation et de sacrifice : que
le médecin et le moraliste marchent de concert à cette œuvre devenue difficile ; pour nous surtout, disons-nous bien qu'en raison même de l’autorité que nous donne notre science, il nous faut plus que d’autres, éviter de causer le moindre ébranlement à l'édifice de la moralité humaine ; disons-nous bien qu’il faut respecter tout ce qui la sert, tout ce qui la propage, tout ce qui l’affermit et l'élève (1). »
Et si l’anti-alcoolisme encore a suscité quelques croisades, où trouvons-nous des psychothérapeutes (2) qui se soient quelque peu dévoués à la cause des fameurs d’opium, des prostituées, des criminels, des cannibales ?
Où est le psychologue qui ait risqué sa vie pour améliorer le sort d’un être humain ?
Non seulement la science n’opère pas ces guérisons (elle se borne à exposer comment elles se produisent) mais elle n’a jamais inculqué la passion de les guérir. Il est peut-
-être moins étrange de voir la religion transformer les
mœurs qu'inspirer à d’autres l'amour des malfaiteurs, des criminels, de tous les bas-fonds, des déchets et des parias que l’humanité rejette avec mépris de son sein, qu’elle affecte de ne pas voir.
Dieu seul, et ceux qui croient en lui, s'intéressent à cette catégorie d'individus.
« Dieu est le Dieu des humbles, des malheureux, des opprimés, des désespérés, de ceux qui sont réduits à rien ; il est de son essence d’exalter les humbles, de nourrir les affamés, de rendre la vue aux aveugles, de consoler les