La pucelle de Belleville
C'est le passage le mieux situé, le plus fréquenté de Paris, el il «st probable que la nouvelle rue que l'on a percée à côté ne lui fera pas perdre de sa vogue.
Et poui'quoi ne donnerait-on pas toujours la préférence an passag'e, quand ce ne serait que pour admirer, en le traversant, les chai-mautes caricatures de Danlan, ces petits bustes si "virais, si piquants, si comiques, si spirituels, où l'on aime à voir la charge de chaque célébrité du jour; où tant de gens voudraient voir la leur, pour se croine une ioélébniitié?
Et puis, il est gai, el il n'est point cajiaiJle, ce passage. Voius y renconlrea>ez rarement des gens en veste, 'des ivrognes, des fcminaes eji fiolïu sur la tête. Ce n'est pas que j'estime da\'antage la moralité des gens en habits élégants, mais enfin c'est quelque chose que deconserverdelatenue, surtout maintenant où l'on atfecte de s'en passer, où l'on fume daiiB les promenades, où l'on va au balem bottes, et souvent .avec des mains sales. Vous me direz qne 'c'est bien agréable d'élre libre ; je vous répoiîidrai qm^e c'est bien joli d'être propre.
Le passage des Panoramas estnn peu étroit, vu le grand iiomtee de personnes qui s'y promène ou y passe chaque jour; mais il faut bien le prendre tel qu'il est; son exiguité n'empêchera pas (ju'om ne iLe choisisse de préférence à um autre chiemin. Quamd un 'endroit est 'Cn vogue, quaiad il plaît, on ne remai'que pas ses inconvénients; on suit la foule, et on se laisse marcboi" sur les talons ; cela fait quelquefois miurmurer, surloutiorequ'on est pressé et que les flâneurs vous barrent le chemin et vous empêchent d'avancer; on se dit : — Je ne reprendrai pas par ici! Mais soyez certain qu'on y retourne, et que l'on cesserait d'y passer, au contraire, si l'on y marchait à son aise et sans y rencontrer personne. Le passage Ver, ■
dôme estlà pourprouver la vérité de ce que j'avance : il est large, et. dans celte enceinte, on ne se marche jamais sur les talons, à moins qu on ne le fasse exprès; voyez s'il y va plus de monde!
Outre la boutique de Susse, qui est de bon goût et renferme toujours des nouveautés charmantes, le passage des Panoramas vous offre tout ce qui peut flatter vos désirs, votre coquetterie et même votre gourmandise. Désirez-vous être habillé à neuf des pieds à la tète, vous trouverez là bottiers, chapeliers, tailleurs, habits, pantalons, gilets tout fait, à la dernière mode; vous pouvez entrer râpé, usé, fripé, dans laboutique d'un tailleur : en passant dans une petite salle au fond, vous changerez de tout... Ce sera presque à vue, comme à l'Opéra.
Youlez-vous dîner? il y a un restaurateur ; ne voulez-vous que vous rafraîchir? des cafés étincelants de dorures, de mouliu'es, de ciselures s'offrent à vos regards. Cela vous semble si beau, si élégant, si majestueux pour un café que vous n'osez pas y entrer pour n'y prendre qu'un petit verre.
Voulez-vous lire? Voilà des cabinets de lecture. Après dîner, vous sentez-vous indisposé et voulez-vous... Enfin je vous répète qu'on trouve toutes les commodité* possibles dans ce passage. Aussi, qu'il fasse beau ou qu'il pleuve, il y a toujours du monde. Le matin... pas trop malin cependant, car le quartier n'est point matinal, mais sur les dix heures, des employés retardataires, des jeunes gens qui font des affaires commencent à passer; puis vient le courtier marron qui se dépèche d'aller chez des négociants pour montrer ses échantillons avant le courtier patenté ; puis des demoiselles de magasin qui sont en commission, peu de grisettes, ce n'est pas leur quartier. Point encore de chalands, d'acheteurs dans les boutiques; le beau monde ne se met pas en course do si bonne heure. Mais, quand midi a sonné, les dames commencent à se montrer en petit négligé du matin, négligé coquet, galant, plus gracieux souvent que la grande loilelle. On est sorti sans bu i déterminé, pour se promener, prendre l'air, voir les modes, les nouveautés; aussi l'on s'arrête avec délices devant les boutiques; on contemple un chapeau, une étoffe pour robe... Kt qui jiourrait dire combien de pensées la vue de celle étoffe fait naître? Tout en disant : — C'est joli, cela m'irailbien ; on pense encore. — Je la mettrai pour aller à la soirée de mon docteur... Ce jeune avocat, qui parle si bien loilelle, m'admirera, j'en suis sûre. El ma grande cousine, qui a tant de prétentions, en mourra de dépit! Oh! il faut absolument que je l'ai hi-te cl que ma couturière me la donne celle semaine.
Et voilà une robe (]ue l'on achî'te pour faire mourir une grande cou sine de dépit. Vnnitrts vaiiitntiiin omnia vanitasi
Quand arrivent deux heures, les dames sont en plus grand nombre ; il y a des toilettes; il y a quelquefois des rendez-vous; mais pour des entretiens amoureux, je trouve que l'endroit n'est point convenable, l'amour et même la galanterie veulent toujours un peu de mystère. Au passage des Panoramas, vous risquez trop d'être vus, rencontrés ; croyez-moi, pour jaser à votre aise, et sans redouter des témoins indiscrets, allez au passage Vendôme, vous serez beaucoup plus commodément.
Savcz-vous où la bonne compagnie se donne rendez-vous quand elle va dans le passage des Panoramas? C'est chez un pâtissier, chez le successeur du fameux Félix. De deux fi trois heures, il est difficile de trouver place dans cette boutique. On s'y presse, ouest presque à la queue ; c'est à qui approchera du bulfet de cuivre contenant les petits pâtés et autres gâteaux tout chauds. On regarde avec envie celui ou celle qui est placée de manière à pouvoir mettre sa main sur l'autel. Quelquefois on murmure contre des gens qui ne finissent pas de manger. Et cependant ce ne sont point ici des chalands en tablier, en bonnet de loutre, comme chez M. Coupetoiijours, marchand de galette, boulevard Saint-Denis; le pâtissier du passage des Panoramas ne voit que la bonne compagnie, des femmes élégantes, des douairières coquettes, des officiers décorés, de jeunes fashionables à petite ou à grande barbe, et tout cela se bourre de gâteaux, en y joignant quelquefois le petit verre de bordeaux ou de madère. Ce qui prouve que la bonne compagnie est tout aussi friande que la classe ouvrière; elle l'est plus même, car ces belles dames, ces jeunes élégants, qui mangent si bien des petits pâtés chauds, ont un excellent dîner qui les attend, tandis que l'ouvrier et le petit commissionnaire dînent quelquefois avec leur morceau de galette.
L'heure avance et la foule augmente. Mais c'est surtout le soir qu'on a peine à traverser le passage : le soir, c'est le moment où l'on flâne avec délices, en faisant sa digestion, en causant avec un ami. L'un s'arrête pour voir Frédéric et Serres en plâtre ; un bibliomane admire des reliures; une musicienne regarde à travers les carreaux du marchand de musique et cherche une romance qu'elle ne connaisse pas; un vieil antiquaire examine les porcelaines, les laques de Chine, tandis qu'un enfant dévore des yeux les bonbons en chocolat et qu'un gourmand flaire les homards et les pâtés de foie gras.
Les jeunes gens s'arrêtent et lorgnent les demoiselles de comptoir dans les boutiques de modes et de nouveautés. Celles-ci regardent de côté en chuchotant entre elles, mais conservent toujours une tenue décente, parce qu'on ne voudrait pas se faire gronder et renvoyer; car on est fière de pouvoir dire : — Je suis au passage des Panoramas!
IJ élait liuit heures du soir : après uik» belle journée d'été, il venait de tomber une pluie d'orage, chacun avait cherché un abri, et le passage des Panoramas pouvait à peine contenir la foule qui se pressait sous les \itraux; pour augmenter l'aftlueiice, une pièce du théâtre des Variétés venait de finir, et les marchan'is de coiifremarques poursui\-aient les speclateure jusque sou-s le passage .
Ce n'est pas sans peine que éertx messieurs, qui se tenaient sous le bras, par\"iennent à se faufiler dans le passage. Tons deux étaient d'une forte corpulence, et il leur fallait un grand espace. L'un surtout, beaucoup plus i>elit que son compagnon, regagnait en circonférence ce qu'il pei'dait en baiiiteur C'étaient deux hommes approchant de la cinquantaine, et dont la mise annonçait l'aisance. La figure du plus pelit était gaie, ouverte «t ronde'; celle de son ami laissait voir plus de prélentîoiis à la gravité, et quelquefois une morgue qui était comique, parce qu'il n'y avait rien de noble et d'imposant dans le reste de la personne; mais, au moment on ces dens messieurs parvini-ent à entrer dans le passage, leurs physionomies semblaient également animées ; elles respiraient le plaréir, l'intention de s'amuser, et leurs joues fortement colorées, leur respiration biioyante, l'éclat de leur vmx laissaient deviner que leur dîner iiarait pas peu contribué à les mettre dans ces bonnes dispositions.
- — .Nous y voici enfin, dit le plus petit de ces messieurs en déboutonnant entièrement son babil. Que de monde ici!... on y étouffe...
— C'est l'orage qui a fait affluer tout ce monde-là...
— C'est vrai... il a plu pendant que nous dînions... On dîne bien, chez Pétron... Ahl ma foi, j'ai joliment diné moi, et toi. Troupeau, comment te sens-tu.'
— Je BQO sens fort bien ! . . .
— Pur exempie, c'est uji |tcu cher, chez Pétron.
— \h bahi quand on veut être bien il faut payer, et ne pas iiegunder à 'quelque chose do plus... il ne faut pas Jiarder...
— <.'<e jielit vin de la. côte Saiut-.lacqwt* m'a mis tout en Iniin... J'ai envie de faire di>s fnlies'.,., l)i.i!ile m'emporlc si je ne fais pas (tes folies ce soir!..
— Ali'iiis. Vauxiioré. de Ja saeesst>, mon ami. In sais bien que nos femmes ojous l'nnt a-eooimnaiii'dée I.,. La mieime avait queilque peiiie à UK' lai-^ser 'desceixhy <i l'aiis avec im, car elh* est rniellement jabmsc de ses djiw'Js. M™" Troupeau, et tu as la répulalioii il'un homme. . à femmes...
— Vraiment I... Est-ce qu'on dit (jadans Bellevillo?... Olil oii ! sontils mauvaises langue» dans ce paysl...
— Ah! mon ami, ne dis pas de mal de Bellevillo?... je t'en prie... Gest la patrie de mon épouse et celle de ma fille... Tu forais de la peine <à .M"" Troupeau si tu te permettais la moindre plaisanterie sur son endroit.
— • Ne t'échaufl'e pas, on respectera l'endroit de M""" Troupeau; d'ailleua's ne suis-je pas moi-même habitant de Belleville depuis que j'ai quitté lecommercedes toiles cirées; mais aumoinsj'ai gardé un pied-à-terre àPaiis... C'est co'mmodel... Quandj'ai atfairc, je viens coucher... Comme aujourd'hui, par exemple.
— Je voulais aussi avoir un pelit logement à Paris... .le dis petit, j'aurais pu le prendre grand, je suis assez riche pour cela... I>ieu merci; mais M"" Troupeau ne l'a pas voulu... Sais-tu pourquoi?
— Encore par j'alousie, mon ami, pas autre chose; c'est qu'elle est d'uine si g^rande sévérité .surles mœurs!... Elle a prétendu que deux logements cela pouvait faire jaser, donner lieu h dos propos...
— Comment jaser!... Quel mal d'avoir un logement à la ville et un autre à la campagne? Sans doute, moi je n'y vois aucun mal, d'autant plus que mes moyens me permettent cette double dépense. ÎMais ma femme a craint que cela ne nous fît trop souvent mener rroEre lille à l'aris, et tu sais ayec quelle rigidité elle élève sa fille Virginie!
— Oui... elle ne la laisse même pas sortir assez, à mon avis.
— Ahl mon cher Vauxdoré, ma femme prétend qu'il faut cela. Une jeune fille!... c'est une fleur qu'on doit cultiver élans une sei're, vois-tu, afin qu'elle se développe en toute sécurité : c'est ma femme qui m'a dit cela...
— Et moi je trouve que les tleurs exposées aux vents poussent tout aussi bien que dans une serre. Au reste, ehacun fait comme il t'entend!
■ — Nous n'avons pas à nous repentir do la manière serrée dont nous avons élevé Virginie. Dieu merci! elle a eu dix-sept ans le mois dernier, et je puis dire avec orgueil qai'elle ne sait rien!... C'est l'innocence dans la pureté... C'est au point. .. L'autre jour, dans le jardin du voisin Bernard, elle st vu une statue de Mars, elle nous a demandé pourrjuoi il n'avait pas de gorge...
— Ah! ah ! ah! et elle n'a pas fait d'autres rétlexîons? ..
— Oh! non... Mars était en tunique, sans cela ma femme cl ma tante n'auiraient pas laissé aller Virginie chez le vo-isin... Oh! ma tante, c'est celle-là qui est terrible.
— Parbleu ! nue vieille dévote, une vieille fille, cela aime taut à
diriger les autres!... Oh! viens donc voir les caricatures moulées... J'ai promis à ma femme de lui rapporter Paganini; elle brûlait d'envie de le voir à l'Opéra; je lui ai dit : ma bonne, tu serais foulée... mais je te le donnerai en plâtre, tu le mettras sur la cheminée, et tu pourras le voir tous les jours ; c'est bien plus commode.
Les deux amis s'approchèrent de la boutique devant laquelle il y a toujours un grand nombre de curieux. Vauxdoré, qui vient souvent à Paris, où il suit les spectacles, reconnaît les acteurs dont il voit le portrait et dit en s'adressant à son compagnon :
— Ileinl... comme c'est cela!... J'espère qu'il est frappant, n'est-ce pas?
M. Troupeau ne reconnaît pas la plupart des personnages dont il voit la caricature; mais il ne veut pas avoir l'air moins au courant que son ami, et il crie plus fort que Vauxdoré en s'écriant :
— Oui, pardieu!... Oh! c'est bien cela... Il est étonnant !...
— Quel est donc celui-là qui est étonnant? demande un individu qui est à côté de M. Troupeau.
— Et parbleul... c est... c'est chose... n'est-ce pas, Vauxdoré?
— Chose, chose! Je ne connais pas chose ! dit l'individu en haussant les épaules, et M. Troupeau entraine son ami loin de la boutique de Susse en disant :
— Il y a trop de monde là... on se marche sur les pieds.
— Veux-tu entrer dans ce beau café.... Je te joue des glaces aux dames.
— Non... Je ne suis pas de force aux dames.
— Eh bien ! aux dominos...
— Oh ! tu veux toujours jouer, toi; j'aime mieux prendre l'air.
— On n'en prend guère ici... Oh ! les cliocolats... les boite? de pistaches... Je suis fou (les pistaches! Troupeau, je te jonc une boîte à la vanille au billard, je le rends six points.
— Non... je ne veux pas jouer.
— Eh bien ! moi, j'avoue que j'aime ii faire ma partie ; depuis que je suis retiré des toiles cirées, mon bonheur c'est de jouer. l)'a])or(l, il faut toujours que je sois occupé; je m'ennuierais sans cela. L(> matin, avec ma femme, nous faisons un petit écarté on déjeunant ; dans la journée, j'ai vu faire jusqu'à mes quinze cents de piquet ; eu dînant, nous parions toujours quelque chose pour le dessert : et le soir, le boslou, le délicieux boston!... Je me. forais couper en (jiialre |iiiiir un Imston. et certainement ce n'est pas It; désir du !.'aiii (pii un' (lniniue..Tii sais que nous jouons petit jeu I
Nous faisons de l'effet, dit Vauxdoré.maisjevoudraisbien me promener un peu sur le théâtre. (P. 13.)
— Etmoi, ce n'est pas lapeurde perdre qui me retient... Dieu merci! je suis assez riche, je pourrais jouer et fort gros jeu, si j'en avais l'envie...
— On sait que tu es riche, on n'en doute pas.
— Vauxdoré, ce n'est pas pour faire de l'embarras que je dis cela !.,. Tu me connais, j'espère, tu sais quels sont mes principes? Tous les hommes sont égaux... et tous les honnêtes gens se valent... Je ne sors pas de là... Prenez donc garde, monsieur, vous me poussez...
LIV. 2. — PAUL OE KOCK. — LA PUQELLE LE «ELLEVILLE. — LD, J.ROUFF ET C". UV. 2.
ffilUVRE DE PAUL DE KOCK
Ces mots étaient adressés à un particulier en redingote verte tachée d'huile, en chapeau cassé et crasseux, et qui venait de pousser M. Troupeau assez brusquement.
— Si ça vous amuse de flâner, moi je veux avancer, dit l'individu en regardant insolemment son interlocuteur.
— Huml. .. manant!... murmure M. Troupeau quand cet homme est bien loin devant lui. Tu conviendras, Vauxdoré, qu'il est désagréable de «c trouver avec toute sorte d'individus, aussi je déteste les foules... les cohues... Je suis très connu, moi, et je ne voudrais pas que l'on put dire : M. Troupeau a été vu en mauvaise compagnie...
■ — Ohl oh! parce que tu as vendu de la plume et du crin, tu crois que tout le monde se souvient de toi!...
— Je te dis que je dois me respecter, ma femme me l'a recommandé.
— Eh bien! viens jouer quelque chose au café.
— Allons plutôt au spectacle pour finir notre soirée, car je pense qu'il est inutile que je me présente ce soir chez M. le comte de Senneville, je ne le trouverais pas... J'irai demain matin.
— Qu'est-ce que c'est que ce comte de Senneville? que vas-tu faire chez lui?
— Je vais tout bonnement pour le voir... C'est un de mes amis...
— Ali ! tu es ami aA'ec des comtes, toi?
— Pourquoi pas? Il me semble que mes moyens me permettent de voir la belle compagnie.
— Mon Dieu! Troupeau, que lu es terrible avec tes moyens!... Tu as des écus, tant mieux pourtoi !... Tiens, jeté joue dix sous à pairounon.
— Allons au spectacle.
— 11 est bien lard pour prendre des billets... Ah! une idée délicii'use... J'ai uii de mes amis qui est musicien, il est dans l'orchestre du théâtre qui est place de la Bourse ; il m'a dit : « Demandez-moi, je vous ferai monter sur le Ihéâlre...» Allons le demander, nous irons sur le théùlrc, dans les coulisses, nous verrons les actrices de près... iiein?... C'est séduisant, ça...
— Mais oui, ça me ti'ute assez... Cependant, si M""" Troupeau vennil à savoir que je suis allé dans les coulisses d'un IhéAtre... Dieu! quelles scènes elle me ferait!...
— Elle n'eu saura rien. Viens... Dis donc, Troupeau, si nous alliims faire chacun une rou(|uèle... je suis fou des aclricQs!
— Moi, ce sont siirliul les (iauscuses qui nie lenli'iit !
— Ah; |mli<s(.ii: lues plus scélérat quemiu!.. l'^ulmus preujre un
lietit verre de rhum pour nous donner plus de mordant et ne pas nous conduire comme des écoliers.
Troupeau se laisse entraîner par son ami Vauxdoré; ces messieurs quillenl le passage des Panoramas et entrent dans un café où ils prennent du rhum, ce qui achève de les étourdir.
— As-Lu déjà été sur un théâtre, loi? dit Vauxdoré à son ami.
— Non, jamais... Ah! si, attends donc... il y a environ treize ans, ma lille avait alors quatre ans, je l'ai menée chez Séraphin, et j'ai été un moment parler à M. Séraphin, qui était sur son théâtre, pour le prier de faire donner par Polichinelle un cornet de dragées à ma fille.
— Tu me parles d'un théâtre de marionnettes!... ce n'est plus ça. Moi, je te parle d'un grand spectacle... où jouent des personnes naturelles... Oh! c'est cela qui est curieux... j'y suis allé trois fois... quatre fois même... On voit les acteurs avec lem- costume...
— Parhleu ! je crois qu'ils ne se promènent pas en chemise avant de jouer.
— Mais je veux dire leur costume de la pièce qu'ils jouent... Moi, tel que tu me vois, j'ai causé avec Manlius... j'ai donné du tahac à 7'wcaret.
— Qu'est-ce que c'est que ces gens-hà... je ne les ai jamais vus chez loi?
■ — Mon ami, ce sont les héros de dilTérentes pièces... Mcudius, Œdipe, Ilamlet... ce sont des tragédies.
— Ah! oui... c'est juste!... je connais ça... mais je suis un peu rouillé avec le spectacle ; lu sais que ma tante l'a en horreur. Dans ce moment-ci elle hahile avec nous à Belleville, ce qui fait que ma femme ne va plus au spectacle, et moi fort rarement, par considération pour ma tante...
— Tu es hien hon de te gêner!
— Ecoute donc, Vauxdoré, quoique je sois déjà fort à mon aise, je ne serais pas fâché d'augmenter ma fortune.... M"°Bellavoinc, ma tante, jouit de vingt-cinq mille livres de rente que lui a laissées son père, qui était brasseur.
■ — Dieu! comme il ai dû faire de la mousse pour gagner ça!
— C'est Virgiuie qui aura toute cette fortune ; mais aussi ma tante tient à surveiller son éducation, à lui donner de bons principes ; c'est pour cela qu'elle a quitté sa maison de Senlis pour venir passer quelque temps chez nous, où elle se fixera peut-être. M"° Bellavoine est à cheval sur les mœurs... si on conduisait sa petite-nièce au spectacle, elle jetterait les hauts cris!... Au reste. Virginie elle-même ne voudrait pas
pour loul au monde y aller... elle en a une frayeur extrême... elle croit qu'elle serait fouettée par }es démons en sortant du théâtre!...
Pauvre petite ! Ma nièce Adrienne ne lui ressemble pas., elle est
folle du spectacle; si on l'écoutait, on irait tous les soirs!...
M. Troupeau laisse errer sur ses lèvres un sourire presque moqueur en répondant :
— Oh! non... à coup sûr ma fille Virginie ne ressemble en rien à ta nièce... je crois même que c'est tout l'opposé...
M"" Adrienne est d'une gaieté . . . d'une folie...
elle rit sans cesse... elle cause facilement avec tout le monde ..... c'est une luronne. Elle n'est pas timide, ta nièce!...
— Non, elle n'a peur de rien, mais c'est une bonne enfant, bon cœur...
très aimante!...
— Oh ! je la crois extrêmement sensible! répond
Troupeau en laissant encore échapper un sourire.
— Mon ami, il se fait tard, il est temps de nous rendre au théâtre, si nous viiulons encore y voir quelque chose.
— Oui, c'est juste, allons sur le théâtre.
M. Troupeau appuie sur ces derniers mots; et il espère qu'on lésa onlondus dans le café. Aussi, en sortant, comme il veut encore se donner les airs d'un artiste ou d'un auteur, il marche le nez au venl, les yeux au |)lafon<i, se cogne dans les tables, renverse les tabourets, et se jette dans le plateau que portail un gargon ; heureusement il est près de la porte, son ami Vauxdoré lui saisit le bras et parvient à le faire sortir.
Ces messieurs arrivent chez le concierge du théâtre; puis, par l'entremise de l'ami qui est attaché à l'orchestre, la porto du temple leur est ouverte. Les voilà qui montent l'escalier qui conduit au Ihéâlro ; tous deux ne se sentent pas de joie; leurs yeux brillent comme des vers lui-
MM. Vauxdoré et Troupeau ne font que sauter d'une planclie sur une autre.
sants. Ils remontent leur col, rajustent leur cravate, et, ne rêvant que conquêtes, jettent déjà des regards langoureux sur les pompiers, que, dans leur trouble, ils prennent d'abord pour des figurantes.
— Prenez garde, dit le musicien qui marche on avant. Suivez-moi. Je vais vous placer dans une coulisse; mais n'en bougez pas, car on donne ce soir inie féerie; le théâtre est machiné, et lorsqu'on n'a pas l'habitude on peut se blesser.
— Oh! je sais ce que c'est que l'intérieur d'un théâtre, dit Vauxdoré. Ça me connaît... j'y suis allé... plusieurs fois... j'ai même eu l'envie d'y jouer...
— Vous y voici... restez là... vous verrez bien... On va commencer. Je retourne à l'orchestre... je vous reprendrai à la fin.
Vauxdoré et Troupeau sont dans une coulisse; il n'ont pas assez d'yeux pour regarder ; près d'eux passent des femmes avec des turbans, du rouge, des robes légères, des cottes de mailles; l'une rit, l'autre fredonne; celle-ci fait des ronds-de-jambe, celle-là se fait mettre son épingle, mais toutes sourient de l'air à la fois étonné et comique des deux habitants de Belle ville.
— Nous faisons de l'effet, dit Vauxdoré, mais je voudrais bien me promener un peu sur le théâtre.
— Moi aussi... Voilà une Turque... une Turquoise... enfin cette belle brune là-bas, que je voudrais admirer de plus près.
— Avançons... nous n'avons pas besoin de rester dans la même coulisse... nous aurions l'air de ne pas oser bouger... Viens, Troupeau... Allons faire les aimables.
M. Vauxdoré s'avance sur le théâtre, son ami Ti'oupeau le suit. En ce moment on changeait la décoration.
DE Senneville.
œUVRE DE PAUL DE KOCK
— Gare là-dessous ! crie une grosse voix qui sort des frises.
C'était un palais qui descendait sur la tête des deux amis ; ils se reculent vivement contre une forêt; des gari;ous de théâtre les bousculent avec un devant de pavillon; étourdis par le mouvement qui se fait autour d'eux, suivant toujours des yeux les dames habillées à la Turque, MM. Vauxdoré et Troupeau ne font que sauter d'une planche sur une autre; poursuivis pai* les garçons machinistes, ils vont se réfugier contre uu arbre, mais tout à coup l'arbre contre lequel ils se sont arrêtés s'agite, s'ébranle, et, avant qu'ils n'aient eu le temps de quitter la place, il s'enfonce avec rapidité ; les deux amis voient disparaître les joHes femmes, les quinquets, les coulisses, ils sont engloutis avec le gros arbre; ils poussent des cris terribles, car ils se croient perdus ; enfin la trappe est arrivée dans le troisième dessous ; en touchant terre la commotion â été un peu foiHe : Vauxdoré est allé rouler à dix pas plus loin et Troupeau s'est jeté contre un pilier. On accourt aux cris de ces messieurs qui se croient morts ; le régisseur du théâtre, témoin de leur accident, s'est empressé de descendre avec un médecin, afin de leur donner tous les secours nécessaires ; mais les deux amis avaient eu plus de peur que de mal : ils en étaient quittes pour quelques- contusions et de légères bosses à la tète. Cela avait suffi cependant pour dissiper toutes leurs idées de conquêtes et leurs projets séducteurs; en vain le régisseur leur propose de remonter sur le théâtre et de les placer commodément, ils refusent ; ils ne demandent qu'à sortir du gouffre dans lequel ils sont tombés, et ne se croient en sûreté que lorsque leurs pieds touchent le pavé de la rue.
— Jamais on ne me reprendra à monter sur un théâtre, dit M. Troupeau en se lâlant les côtes; (juel infernal terrain!... J'ai cru que c'était mon dernier jour. Disparaître sous terre avec un arbre... c'est à ne pas être cru si je le racontais.
— Il est ■«rai que nous avons tiit une descente un peu rapide... nous pouvions èti'B' moulus...
— Je le crois bien... Tu vois, Vauxdoré, que ma lanle Bellavoinea raison quand elle dit: Les théâtres sont des lieux do i)erdilionl... nous pouvions y perdre la vie...
— Oui... c'est dangereux, — ma foi, je n'ai plus envie de voir les actrices de près... Aie... j'ai une bosse au nez... je dirai à ma femme que c'est un cocher de cabriulct (pii m'a donné de son fiuii'l dans le visage.
— Mni, j'ai 11- froni endommagé, je dirai à .M"'" Trouiieau que c'est un homme ivre qui s'est jeté contre moi...
— Heiilrons-nouK, Ironpeau?.
— Oui, allons nous coucher; nous nous sommes assez amusés comme cela ce soir.