UN JEUNE SEIGNEUR
II était près tle midi, et dans un bel hôtel de la Chaussée-d'Antin un jeune homme était encore au lit, ne dormant pas, mais étendant avec délices ses membres fatigués par plusieurs nuits passées au jeu et au bal. C'était un fort joli garçon de vingt-cinq à trente ans, portant de petites moustaches noires bien cirées, bien relevées, mais ayant les yeux et tous les traits du visage aussi fatigués que le corps.
Une sonnette se fait entendre ; puis un valet pénètre dans la chambre à coucher où le jeune homme cherchait le sommeil.
— Qu'est-ce encore?... On ne me laissera donc pas reposer ce matin? dit le comte de Senneville en se retournant avec humeur dans son lit, c'est épouvantable, cela... Leblond, je te chasserai, mon garçon, car tu n'entends rien au service !
— Pardon, monsieur le comte, répond le valet eu s'approchant avec respect des rideaux de soie qui entourent le lit de son maître, c'est que... il me semble que ces gens-là se soient donné le mot ce matin... Ils crient là-dedans... ils disent que monsieur leur a promis de l'argent...
— Eh bien! après?... Je leur en ai promis, je leur en promets encore, et je leur en promettrai toujours, qu'à cela ne tienne; mais qu'on me laisse dormir... J'ai veillé jusqu'à cinq heures, j'ai besoin de repos. Ces êlres-Ià croient peut-être que je suis comme eux, que je me couche à dix heures!. . Ah! Leblond, tune te formes pas, mon garçon... tu ne sais pas recevoir des créanciers. Comme La Brie t'aurait donné des leçons ! C'était là un valet précieux! Je ne sais pas comment il faisait, mais je n'entendais jamais crier tous ces industriels-là... Ah! quel dommage qu'il se soit laissé embaucher pour l'Angleterre!... il vase rouiller par là!
— Bla foi, monsieur le comte, je devrais cependant m'habituor à éconduire vos créanciers; car, depuis six mois que j'ai l'honneur d'être à votre service, je ne fais que cela toute la journée.
— Finissons, Leblond. Voyons, qui est-ce qui est là maintenant?
— ^lonsieur, c'est votre tailleur, un Allemand, qui est si entêté qu il ne veut pas comprendre que vous dormez; il crie, il jure même, enhn il dit qu'il ne s'en ira pas sans parler à monsieur.
— L'impertinent!... Ah! il dit cela... Eh bien, je vais le recevoir; ah! le drôle! il v met de l'entêtement! Leblond, passe-moi ma robe de chambre, et apporte-moi mes fleurets, mon épée, mon petit sabre turc... c'est cela... à présent laisse entrer M. Kirchmann.
Le jeune homme s'est levé; il prend un fleuret et s'exerce à tirer au mur; pendant ce temps son valet de chambre s'est éloigné, et bientôt un petit homme sec, dont la figure longue et jaune accuse la mauvaise humeur, se glisse dans la chambre en murmurant ; — Ah 1 c'est pien heureux qu'on buisse barler à monsir, enfin I
Le comte ne se dérange pas, il continue de s'escrimer tout en s'écriant :
— Comment, c'est vous, monsieur Kirchmann! par quel hasard ?
— Monsir, c'est boint bnr hasard, mais la domestique il voulait chamais que j'entre... monsir a bromis te l'ai'chent...
— Une... deux..., oui, monsieur Kirchmann, c'est juste, je vous en ai promis... mais aujom'd'hui j'ai bien d autres afTaires à terminer... deux duels pour ce matin... deux hommes à tuer... pardieu, vous allez me servir de mannequin...
— Comment, monsir?
— Vous devez savoir tirer, prenez ce fleuret et défendez-vous!
— Moi, che lire bas du tout, monsir.
— Allons, prenez donc ce fleuret... je le veux... c'est bien le moins que vous me serviez à quelque chose... nous parlerons d'argent ensuite... ne craignez rien, ils sont boutonnés.
Le tailleur n'ose point refuser de crainte de mécontenter ie jeune homme qui paraît bien disposé; il se laisse mettre un fleuret dans la main. M. de Sennevillc lui porte force bottes; M. Kirchmann a reculé tant qu'il a pu, mais il reçoit des coups dans le ventre, dans la poitrine et jusque dans le visage.
— .Vsscz, assez, monsir... clie suis vainquis!... crie le tailleur en se mellaiit presque à genoux.
— Soutenez donc, monsieur Kiii lunann... Sdulcncz donc... parez celle-l:i I
.Vu lieu lie parer, le tailleur Jelle le lleurel loiu do lui.
— Ah ! vous avez assez du fleuret, dit le comte, on ce cas nous allons prendre le sabre; par exemple ça demande un |iou plus de prudence, car il n'y a pas ici do boutons; mais n'ayez aucune crainte; je modérerai mes coups... je lAcherai de m'arrôter à temps... ensuite nous parlerons de votre mémoire.
Le tailleur n'en écoute pas davantage, il a salué, pris la porte... (P. 18.)
— Merci, monsir, clie suis pieu fâché, mais che baux bas rester plis louglemps, che reviendrai un chour où monsir il aura pas du monde à tuer.
— Restez donc, monsieur Kirchmann, je veux régler votre mémoire aujourd'hui... quelques coups de sabre, puis nous prendrons l'épée et le pistolet... c'est l'atraire d'un moment. Voyez-vous comme ce petit sabre a le fil !...
— Oui, monsir... che vois...
UV. 3. — PAUL DE KOCK. — LA PL'CEl.LE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'= . LIV. 3
— Qu'est-ce que vous cherchez donc. nionsieui'Kirchmana?
— Monsir, che cherche mon chapeau.
— Pas du touti je suis disposé à régler votre compte aujourd'hui... vous ne vous en irez pas ainsi... d'ailleurs une petite leçon de sabre vous fera du bien!...
Le tailleur n'en écoute pas davantage, il a salué, pris la porte, et il se sauve en criant :
— Che reviendrai, monsir, che reviendrai une autre fois.
■ M. de Senneville se jette en riant dans un fauteuil; son domestique revient en disant :
— M. Kirchmann se sauve comme si la maison allait s'écrouler.
— Tu vois bien, Leblond, qu'il y a toujours moyen de se débarrasser d'un créancier!...
— C'est affaire à monsieur.
— Et l'autre fois... te rappelles-tu ce vieux juif qui ne voulait pas non plus me quitter!... ah! ah... j'ai bien su le faire déguerpir... Trois bottes de ptiille dans la cour, auxquelles on a mis le feu... puis des cris : au secours!... vile les pompiers!... le pauvre Israélite se croyait déjà rùli, si bien qu'il a sauté par la fenêtre pour être plus tôt dehors... ah! j'en rirai longtemps!...
— Oui, monsieur trouve mille ruses pour ne point donner d'ar- \gent... je m'en aperçois bien!...
— Qu'est-ce que tu veux dire, Lebloud?
— Je veux dire, monsieur, qu il serait peut-être plus agréable d'être en fouds...
— Oh! cela viendra... je ne suis pas eu veine à la bouillotte... j'emprunterai encore sur ma terre... ma belle terre de Touraine... elle est déjà terriblement hypothéquée... mes parents aiuaient bien dû me laisser plus de fortune! Trente mille livres de rente! que diable voulez-vous qu'un jeune homme fasse avec cela!... des dettes; et c'est ce que j'ai fait... encore si j'apercevais dans l'avenir quelque bon héritage... mais ricnl... pas un oncle... une tante!... c'est très ridicule...
— Monsieur va-t-il se recoucher? dit le valet eu se disposant à débarrasser son îîiaîtrc de sa robe de chambre.
— Ma foi non, Leblond; puisque je suis levé... je resterai, d'ailleurs j'ai pour ce matîn un rendez- vous... .\h ! quelle corvée! avec cette marquise... dont j'ai par-dessus la tête... Depuis que je n'aime plus celte femme, je la trouve hoVrible!...
— Est-ce que monsieur l'a jamais aimée?
— Ma foi non, tuas raison, je n'ai jamais [lu laimer... celait uu
caprice... une idée biscornue!... Aujourd'hui je frémis quand je pense qu'il me faut iui sacrifier une heure... Hier elle était au bal où je me suis trouvé... furieuse de ne pas m'avoir vu depuis quinze jours, elle m'a dit dans un coin du salon : « Vous viendrez demain vous excuser d.o tous vos torts, ou je ne vous reverrai jamais. » M'excuser de tous mes {Orts... je sais bien comment elle l'entend!... Ah! Célénie!... vous êtes une femme terrible... Il lui faudra des réparations.... des protestations!... que sajs-je!... Diable m'emporte si je sais comment je m'y prendrai!... Je suis sur les dents!... j'ai eu une veine de bonnes fortunes la semaine dernière... il a fallu faire honneur à ses engagements et à sa réputation!...
Ah ! mon Dieu ! le plaisir est quelquefois bien ennuyeux !
— Et pourquoi monsieur le comte va-til au rendez-vous de madame la marquise, puisqu'il ne l'aime pius?
— Pourquoi?... j'ai mes raisons apparemment!... Leblond, dis qu'on me prépare du chocolat!... tu sais, de celui que je prends dans les grandes occasions... qui me fait oublier mes fatigues et me rendrait capable d'entreprendre les travaux d'Hercule... tu m'entends?
— Oh ! oui, monsieur, je sais ds quel chocolat vous voulez.. . monsieur le comte en prend souvent depuis quelque temps.
— C'est bon, maraud, ce ne sont pas tes affaires... va, et reviens sur-le-champ m'habiller.
Le valet de chambre sort; le jeune homme fait quelques tours dans la chambrB, se regarde dans une glace, étend les bras, se bâille au nez, puis se jette sur une causeuse en se disant :
— Oh! certainement, si je pouvais me dispenser d'aller chez la marquise, cela m'arrangerait beaucoup!... mais je suis sans le sou., j'ai perdu hier au jeu tout ce que je possédais, et je ne puis rester sans argent... ce n'est pas vivre que d'être dans cet état... j'emprunterai encore sur ma terre... si on veut me prêter... mais il me fautde l'argent ce soir... aujourd'hui même... Célénie m'a déjà obligé plusieurs fois, elle m'obligera encore... je lui rendrai tout cela... quand je pourrai; d'ailleurs n'est-elle pas trop heureuse que je veuille bien quelquefois avoir l'air de l'aimer^ Oh ! les femmes !... avec de l'amour on en fait tout ce qu'on veut! mais il leur faut absolument de l'amour.
Leblond revient faire latoilelte de son maître; Senneville abandonne sa tête à son valet, qui le frise et le coiffe dans le dernier goût. Tout en procédant à cette importante opération, Leblond s'écrie :
— Ah! je n'ai pas dit à monsieur que, pendant son sommeil, il était venu un homme de Belleville... Comme je sais que c'est aussi un créan-
cier, je l'ai renvoyé mais, pour celui-là, j'avoue qu'il est très facile de s'en débarrasser, il fait tout ce qu'on veut!... et est d'une politesse I...
— Je gage que c'est M. Troupeau dont tu veux parler?
— Précisément, monsieur, c'est cet honnête Troupeau qui est venu d'abord sur les neuf heures. Je lui ai dit : Monsieur le comte dort.
— C'est juste! s'est-il écrié, je me présente beaucoup trop tôt! je reviendrai... Sur les dix heures et demie, il est revenu. Mon maître dort
toujours, lui ai-je dit.
— Oh ! de grâce ! ne l'éveillez pas ! je reviendrai plus tard!... Et làdessus le voilà parti.
— Ce pauvre Troupeau! parlez -moi d'un créancier comme cela! Il est vrai qu'il n'y a que cinq ou six ans que je lui dois un millier déçus pour des matelas, des lits de plumes des duvets qu'il m'a fournis alors!... et depuis ce temps, quoiqu'il se soit présenté plusieurs fois chez moi, il ne m'a jamais parlé, il se contente d'inscrire son nom chez mon concierge.
En ce moment on sonne doucement à la porto d'une pièce voisine.
— Je gage que c'est .M. l'idupeaii qui se présente pour la troisième fois, dit Loblond, je reconnais sa manière délicate de s'annoncera la porte.
— Va voir, Leblond, et si c'est le respectable marchand, laisse-le entrer. (]iio je lui procure au moins une fois le plaisir de me voir.
Le valet de chambre sort et revient bientôt avec M. Troupeau, qui lient son ciiapeau à la main, glisse ses pieds au lieu démarcher, et s'incline jusqu'à terre en apercevant le comte de Seniicvilie.
— Comment, c'est ce cher monsieur Troupeau ! dit le jeune homme en souriant d'un air aimable au nouveau venu. Ah! que je suis donc coulent de le voir... et que vous avez bien fait de revenir!...
Commont. c'est ce clier monsiour Troupeau !
^I. Troupeau, tout étourdi d'un accueil si flatteur, ne sait plus oùii en est. il se prosterne devant le comte, il salue Leblond, il salue tous les meubles de l'appartement, il emmêle ses jambes et ne peut plus parvenir à les détortiller, tout en balbutiant :
— Ah! monsieur le comte! combien je suis sensible!... et... certainement de mon côté...
— Asseyez-vous, mon cher Troupeau. Leblond, donne un fauteuil h monsieur... et achève ma toilette; vous permettez que devant vous je continue de m'habiller, n'est-ce pas, monsieur Troupeau?
— Ah! monsieur le comte, vous plaisantez... faites devant moi tout ce qui vous fera plaisir, je vous en prie... je m'assieds... pour vous obéir.
— Savez-vous bien, monsieur Troupeau, qu'à l'instant même je parlais de vous?
— Quoi! monsieur le comte me ferait cet honneur... à mon insu!
— Oui, ayant appris que vous étiez venu ce matin, je faisais à Leblond les plus vifs reproches de ne pas vous avoir laissé entrer... il devait me réveiller.
— Vous réveiller!... ah! monsieur le comte, je ne me le serais jamais pardonné ! M. Leblond m'aurait vivement affligé!... j'étais venu beaucoup trop tôt... mais, que voulez-vous! quand on habile la campagne on perd un peu les habitudes de la ville.
— Est-ce que vous habitez la campagne maintenant, monsieur Troupeau?
— Oui, monsieur le comte, c'est-à-dire j'habite Belleviilo...
— Belleville... je ne connais pas... où diable est-ce cela?
— A la Courtille, dit Leblond en souriant, au-dessus du faubourg du Temple.
— Permettez, monsieur Leblond, permettez, reprend Troupeau, je vous assure que vous êtes dans l'erreur !... On passe en effet par la Courtille pour aller à Belleville ; mais ce n'est point le même endroit, il y a une ligne de démarcation très positive : la Courtille cesse au théâtre, et Belleville s'étend fort loin... jusqu'aux limites du terrain de Romainville.
— Peste, monsieur Troupeau, comme vous connaissez votre topographie!... mais après tout, quel mal quand vous habiteriez la Courtille, illustrée jadis par Ramponeau !... Nos pères allaient s'y divertir et je suis persuadé qu'ils s'amusaient mieux que nous.
— • Monsieur le comte, c'est que je tiens à ce qu'on ne confonde pas les deux endroits; d'ailleurs, on peut très bien aller à Belleville sans passer par la Courtille : il y a le chemin de Pantin, des Prés-Sainl- Gervais, de Ménilmontant... de...
— Très bien, mon cher Troupeau, me voilà convaincu que vous n'habitez pas la Courlilie. Ah çà, vous avez donc quitté le commerce, puisque vous n'êtes plus à Paris?
— Oui, monsieur le comte. Depuis quatre ans je suis entièrement retiré des affaires ; j'étais assez riche, je n'avais pas besoin de continuer à travailler.
— Vous avez parbleu raison, et voilà qui est raisonné comme Epicure... Connaissez-vous Epicure, monsieur Troupeau?
— Je n'ai pas cet honneur, monsieur le comte... Est-ce qu"il vendait aussi des lits de plume?
— Non, mais il aimait à se mettre dessus. Enfin, vous êtes à votre aise, mon brave Troupeau?
— Oui, monsieur le comte, très à mon aise... sans compter qu'à la mort de ma tante je verrai ma fortune considérablement augmentée.
— A la bonne heure, vous avez des tantes, vous !.., je n"ai pas cet esprit-là! et vous vivez en Sybarite à Belleville; vous avez, je gage, un petit château?
— Oh! pas absolument... d'abord je ne connais pas de château à BelleAilie : mais nous avons une fort jolie maison dans la rue de Calais... une des plus belles rues du village... je dis village, quoique Belleviile puisse bien passer pour une petite ville.
— Vous avez des enfants, monsieur Troupeau?
— Une fille, monsieur le comte, une fille unique, je puis bien le dire : ma femme, ma tante et moi-même, nous avons donné tous nos soins pour confectionner son éducation et surtout ses mœurs... J'ose croire que nous y sommes paivenus avec usure!
— Vous êtes content de sa conduite?
— Oh! monsieur le comte, sa conduite !... figurez-vous une feuille de papier blanc sur laquelle il n'y a pas un seul pâté. Voilà ma fille ! c'est pur! c'est intact! c'est l'innocence avec une chemise et un jupon.
— Est-ce qu'elle ne porte que cela?
— Pardonnez-moi, monsieur le comte, diable! elle est élevée sur le pied de la plus scrupuleuse décence ! elle jiortc des caleçons.
— Des caleçons!... et dans quel but, s'il vous plaît?
— Mais, monsieur le comte, afin que si par hasard... Vous comprenez, dans la rue le pied peut glisser, ou bien un coup do vent perfide... cela s'est vu! et ma tante prévoit tout! d'ailleurs, dans la famille de ma femme on a toujours porté des caleçons. Sa tante no les a jamais quittés, à ce iprcllc nous disait encore l'autre soir; moi. j'en porte depuis mou mariaiio; noire femme de chambre et noire cuisinière en ont; c'est-à-diro
mon épouse vient de renvoyer sa femme de chambre parce qu'elle s'est aperçue qu'elle se permettait parfois de n'en pas mettre pour sortir le dimanche... Une fille qui ôte son caleçon pour aller se promener dans la campagne, ne peut avoir que de mauvaises pensées, nous ne pouvions pas la garder. Quand j'avais mon magasin, ma femme n'aurait point conservé un commis qui n'aurait pas eu cela sous sa culotte.
— Voilà qui est pousser la sévérité des mœurs à l'extrême; il paraît que M"" Troupeau ne plaisante pas.
— Elle n"cndiu"erait pas qu'on lui chatouillât le petit .doigt !... et pourtant c'est une femme brûlante ! c'est une femme qui m'adore, j'ose le dire, et qui me tuerait si elle pensait que j'ai failli avec d'autres.
— Diable! monsieur Troupeau, quel trésor vous possédez! Et votro lille est jolie?
— Extrêmement jolie; et cependant c'est singulier, elle ne ressemble ni à moi ni à ma femme.
— Ce ne serait pas une raison. Quel âge a-t-elle?
— Dix-sept ans, monsieur le comte.
— C'est déjà l'âge de la marier!
— Oh ! rien ne presse ! ma fille sera très riche, nous avons le temps de lui choisir un époux digne d'elle... et puis, il ne faudrait pas lui parler mariage maintenant, elle est si enfant ! elle aime mieux faire la dînette, jouer à la dame, à la poupée... elle ne connaît rien de rion!
— Tous ne l'amenez donc pas quelquefois à Paris, au spectacle, au bal?
— Ah! bien oui!... le spectacle! elle l'a en horreur. Et la danse!... elle la déteste; c'est tout au plus si on a pu pai'venir à lui faire faire la révérence, encore la fait-elle sans aucun écart.
— Je vois qu'en effet votre fille ne ressemble pas aux demoiselles de son âge. Mais, à propos, mon cher Troupeau, je crois que j'ai un compte h régler avec vous... vous êtes sans doute venu pour cela?
— Non, monsieur le comte ; oh ! je vous assure que je n'ai voulu qu'avoir l'honneur de vous offrir mes respects...
— C'est fort aimable de votre part, et j'y suis très sensible, mais je veux pourtant régler ce compte...
— Monsieur de Senneville, vous me désobligeriez en pensant que je suis venu pour ce motif... Je n'ai aucunement besoin de fonds... je viens encore ce matin de toucher quatre mille francs, dont je ne sais que faire ; vous voyez que je suis loin d'avoir besoin de rentrées.
— Oh! n'importe, mon cher Troupeau; moi j'aime à payer mes dettes... Vous pourriez passer sans me trouver, et je dois...
— Monsieur le comte, nous causerons de cela plus lard, vous me feriez de la peine en insistant davantage.
— Allons... je cède... pour ne point vous faire de peine... mais à une condition... c'est que vous allez accepter à déjeuner avec moi.
— Ah! monsieur le comte... c'est vraiment trop d'honneur... et je suis tellement touché...
— Vous acceptez : à la bonne heure! Leblond, fais mettre deux
couverts... qu'on nous serve vdte... ce sera sans façon, mon cher Troupeau, un déjeuner de garçons...
^Monsieur le comte...
du moment que ce sera avec vous... un morceau >]■' fromage suffirait!
— J'espère que vous aurez mieux que cela...
\'oici ma toilette lei'miuée... passons dans ma salle à manger; et, s'il venait du monde, je n'y suis pour personne, entendstu, Leblond, je ne veux pas que des importuns me dérangent quand je déjeune avec mon ami Troupeau.
En disant ces mots, le jeune comte de Senneville passe familièrement son bras autour de la taille de Troupeau, qu'il eutraîue dans la salle à manger; Ihabilanl de Belleville ne se seul pas de joie d'être traité en ami par un seigneur; en ce moment il se croit tellement enflé et grandi (jn'il se baisserait pour passer sous la porte Saint-Denis.
Le comte et son convive se placent k une table sur laqnello oii a servi un joli déjeuner à la fourcliette.
— Quand monsieur voudra son chocolat, il est prèl, dit I-oIiIoikI eu si'ndinanl.
— C'est bien... qu'on le licnni' rhaud... \i' sunniTai
L'habitant de Belleville ne se sent pas de joie.
Ah I Troupeau, vous êtes un séducteur 1 (P. 26.)
Le jeune homme avait déjà son projet, il s'était aperçu du faible de M. Troupeau, qui, tout en faisant le libéral avec Vauxdoré, était bouffi d'orgueil et enchanté de ce qu'un comte l'appelait son ami. Senneville veut achever de tourner la tète au ci-devant marchand de crin. Il le comble de politesse et affecte plusieurs fois de l'appeler son ami.
— Mangezdonc, mon cher Troupeau... si j'avais su vous avoir, je vous aurais mieux traité, mais une autre fois j'espère...
LIV. 4. — PAUL DE KOCK. — LA PL'CEL'E DE BELLEVILLE. — EU. J. ROUtF ET c'" . LIV. 4
— Ah! monsieur le comte, tout ceci est délicieux!...
— Etes-vous à Paris pour long-temps?
— Non, je vais repartii* en vous quittant ; je suis venu hier avec un ami qui garde un pied-à-terre à Paris, j'ai couclié chez lui et nous repartirons ensemble... je lui ai donné rendez-vous sur le boulevard...
— Il fallait donc l'amener avec vous... est-ce que vos amis ne sont pas les miens?...
— Monsieur le comte, je ne sais comment j'ai mérité... croyez que démon côté... s'il fallait me jeter dans le feu pour vous... j'en serais d'une joie!...
— Je ne doute pas de votre attachement, mon ami ; des hommes de notre trempe s'entendent tout de suite... Buvez donc... si ce vin ne vous plaît pas, je vais en faire venir d'autre ; grâce au ciel, j'ai une cave assez bien garnie.
— Je le crois, monsieur le comte, mais ce vin est délicieux...
— Vous avez comme une blessure au front, mon cher, est-ce qu'il vous serait arrivé quelque accident à Paris?
— Ah! monsieur le comte!... en effet... c'est... cela vient... si j'osais vous conter... ma foi... je ne vois pas pourquoi je ne vous dii*ais pas la vérité... vous êtes un jeune homme... vous serez moins sévère que ma femme.
■* — Soyez tranquille, je ne suis nullement sévère, je ne porte pas de calfeçon, moi; mais qu'est-ce donc? vous piquez ma curiosité... quelque aventure galante, je gage... Ah! Troupeau!... vous êtes un séducteur...
— Monsieur le comte, l'aventure serait peut-être devenue galante, mais nous avons été interrompus si brusquement dans nos projets... Voici le fait : Hier au soir, mon ami et moi nous sommes allés au spectacle...
— Je ne vois aucun mal à cela.
— Mais nous n'étions pas oii va le public, un ami de mon ami nous a fait monter sur le théâtre.
— Sur le théùlrel... Ah! fripon! jovous vois venir... pour faire votre cour aux actrices.
— Eh 1 eh I eh!... j'avoue, monsieur le comte, que j'étais disposé à être très entreprenant; mais au moment où nous allions nous lancer, mon ami el moi... patatras !... un palais descend sur notre tête... nous fuyons, un pavillon nous poursuit, nous nous croyons à l'abri conti'e un arbre... il s'enfonce et nous disparaissons avec lui!...
— Ah ! ah! ah!... ce pauvre ïroujioau!... il mo semble que je vous vois d'ici... Ah ! ah ! quel coup de théAlre cela a dû faire!
— Ma foi, monsieur le comte, nous nous sommes crus morts!... enterrés tout vivants! aussi, quoiqu'il n'en soit rien résulté de grave, j'ai bien juré que de ma vie on ne me reprendrait sur des planclies.
— Ah! ah! mon cher, je rirai longtemps de votre manière d'aller vous amuser sur un théâtre...
— Oui, monsieur le comte... c'était fort drôle, en effet!..:
— Je ris, parce que vous n'êtes pas blessé ; je serais inconsolable si je vous savais souffrant... Buvez donc... prenez quelque chose.
— Je ne fais que cela, monsieur le comte.
— Oh! diable, déjà une heure!... comme le temps passe dans votre société, mon cher Troupeau!
— - Si vous avez affaire, monsieur de Senneville, ne vous gênez en rien, je vous pi'ie... je m'en vais...
Déjà Troupeau se levait à demi de dessus sa chaise, le comte le retient et le fait se rasseoir.
— ■ Eh bien! eh bien !... que faites-vous donc?... me quittersi vile !... Oh ! que non pas!... je vous tiens, et je n'ai pas si souvent le plaisir do vous voir; les autres m'attendront!... d'ailleurs, je réOéchis que je n'irai pas au rendez-vous que l'on m'avait donné... c'est un jeune homme de mes amis... qui sera fort riche un jour, mais qui fait des folies en attendant; je l'ai déjà obligé plusieurs fois... et il m'avait prié de lui prêter trois ou quatre mille francs... c'est ce que je comptais faire parce que j'attendais des rentrées de fonds ce matin, car on me doit un argent fou... mais, ma foi, mes débiteurs ne sont pas venus, et, malgré tout le plaisir que j'aurais eu à obliger mon ami sur-le-champ, il attendra!...
Troupeau, qui avait écoulé attentivement le comte, s'écrie aussitôt d'un air radieux:
— Monsieur de Senneville, voulez-vous me rendre très heureux, voulez-vous me faire un très grand plaisir?
— • Moi, mon cher Troupeau, je ne demande pas mieux... mais comment cela?
— En daignant accepter ces quatre mille francs que j'ai sur moi, et dont je n'ai aucun besoin... car je suis fort à mon aise ; vous pourrez obliger votre ami aujourd'hui même, et nous serons tous satisfaits.
— Ah! Troupeau... voilà une offre à laquelle je ne m'attendaii pas!... Comment! vous voulez que je prenne vos quatre mille francs... je vous (lois déjà... je ne sais combien!...
— Une bagatelle!... pour laquelle je n'étais nullement venu!... j'espère que vous le croyez...
— Oui, sans doute, mais...
— Mais, monsieur le comte, si vous me refusez, je penserai que vous ne me jugez pas digne de votre estime. Je serai affecté, mortifié...
— Tout est dit, mon ami: moi, vouloir vous mortifier!... j'accepte !...
donnez -moi vos quatre mille francs... il y en aurait vingt mille que je kj prendrais de même plutôt que de vous faire de la peine...
— Ah ! monsieur le comte, vous me comblez!
Et le confiant Troupeau tire de son portefeuille quatre billets de mille francs qu'il présente d'un air humble au jeune iiomme. Celui-ci les met dans sa poche avec un gracieux sourire, puis s'écrie :
— Il faut que je vous fasse un petit écrit. . . n'estce pas?
— Entre nous, monsieur le comte!... vous plaisantez, est-cedonc nécessaire?
— Ma foi, je crois en elTet que cela ne servirait pas à grand'chose... entre amis la parole suffit... donnez-moi votre main. Troupeau...
— Ah! monsieur le comte!... avec grand plaisir!
Pendant que le comte serre et secoue la main du roturier, qui reçoit celte faveur comme un amant en reçoit une de sa maîtresse, Lebloud paraît à la porte de la salie à manger.
— Est-ce que monsieur le comte ne prendra pas son cliocolal? dit le valet en souriant de la figure comique de Troupeau qui avait les yeux baissés sur son assiette, n'osant pas retirer sa main que le comte secouait depuis assez longtemps, et qu'il finissait par tapoter machinalement comme quel(]n'iin ijiii ne piMisi' jiiiis à ci- (inil fait
— Non. l.riilimil. il est iniililc (jiie je prenne ce chocolat, s'écrie gaiement le jfiiiii' (diiilc m lài hanl enfin la main de M. Troupeau, je n'irai pas ce matin voir la maniuise, ainsi... Eh! mais... quelle idée... oui, pardieu! cela ne pourra que bien faire... Leblond, apporte le chocolat,
Mlle Bellay oiNE.
c'est mon ami Troupeau qui le prendra... et qui m'en dira des nouvelles.
Le valet sort en riant, tandis que le bon bourgeois dit au comte :
— En vérité, monsieur de Senneville, je ne pourrai pas prendre de chocolat, j'ai déjà pris tant de choses... du café, je ne dis pas, mais du chocolat...
— Ohl mon cher, vous prendrez celui-là! d'abord c'est une toute petite tasse ; ensuite il remplace le café, il est délicieux, exquis, et excellent pour la digestion... vous en apprécierez bientôt la vertu : c'est un chocolat dont il ne faudrait pas faire un usage journalier ; mais qui, pris de loin en loin, produit un effet prodigieux.
— Ah! je comprends! il engraisse comme le racahout des Arabes? ■ — Non... ce n'est pas précisément cela...
— Il fait bien dormir?
— Ce n'est pas cela non plus, mais vous en serez salisfnit : il est extrêmement cher, ce qui fait que les personnes fort riches peuvent seules se permettre ce petit régal; je sais qu'on en envoie forl souvent à Constanlinople ; le sultan en fait un fréquent usage, ainsi quêtons les pachas à trois queues.
— Je le prendrai, monsieur le comte, tout ce que vous m'en dites pique ma curiosité.
Leblond est revenu avec une petite tassepleine de chocolat; il la place devant Troupeau qui la regarde avec respect, enchanté de prendre d'une chose dont se régalent les pachas. Senneville sourit avec malice en voyant son convive porter la tasse à ses lèvres et se délecter en avalant le chocolat.
— Eh bien, mon ami, qu'en dites-vous ?
M"B Virginie relève lestement sa robe.
— Parfait, monsieur le comte, délicieux!... un parfum 1... un goût 1... on croirait boire des pastilles du scrail.
— Vous voyez que je ne vous avais pas trompé... Maintenant, mon cher, je ne veux pas vous retenir davantage; votre ami vous attend sur les boulevards; M"° Troupeau désire sans doute votre retour; allez, mon brave... allez faire votre paix avec elle... il est essentiel qu'elle ne devine pas d'où vous vient cette bosse au front.
— C'est vrai... diable! si elle s'en doutait... Ah! comme ce chocolat est chaud... c'est un tison sur l'estomac!...
— De mon côté je vais au rendez-vous de mon ami, lui porter cette somme dont il a besoin.
— Oui, monsieur le comte : puisque vous le permettez, je vais vous présenter mes respects.
— Dites vos amitiés, Troupeau. Ah çà, il faudra que j'aille vous voir, je veux faire connaissance avec votre famille; je veux saluer votre femme et baiser la main de votre jolie Virginie.
— • Monsieur le comte, ce serait nous combler de joie!... et si vous aviez jamais cette bonté...
— C'est un plaisir que je me procurerai... vous m'avez dit à Belleville... rue de Calais?
— Précisément... d'ailleurs je me flatte d'être connu...
— Ah!... dites-moi, mon cher, serai-je reçu chez vous sans caleçon?... c'est que, d'après les principes de votre femme...
— Vous serez toujours bien reçu, monsieur le comte, et vous pensez bien que mon épouse ne se permettra pas de s'assurer du fait.
— ■ Je le crois! je ne vous disais cela que pour plaisanter. Adieu donc, moa cher monsieur Troupeau ; quand vous viendrez à Pai'is, n'oubliez pas que j'y suis toujours pour vous.
— J'aurai l'honneur de m'en souvenir, monsieur le comte.
Le jeune homme serre encore la main de son convive; celui-ci se confond en saints et s'éloigne enlin enchanté de sa matinée, et fier de pouvoir dire à ses connaissances qu'il a déjeuné chez son ami le comte de Senneville.