LIV
rencontres dangereuses pour une jeune femme, elle va seule se promener dans le bois, parcourant tous les sentiers où elle a passé avec Adolphe el se reposant dans son endroit favori. Dans la journée, elle y retourne avec Jeannelon, elle y porte un livre ou son ouvrage, et, sous cet ombrage, n'éprouve jamais d'ennui. Mais quand sa bonne veut lui reparler d'Adolphe :
— Tais-toi, lui dit-elle, ne me ramène pas au présent ; laisse-moi tout entière à mes souvenirs; ici, je rêve à lui, je crois qu'il m'aime encore; mais, quand tu me réveilles, je me rappelle qu'il ne m'aime plus.
Mais un jour, en se dirigeant vers son endroit favori, Eugénie, qui est un peu en avant de Jeannelon, entend remuer le feuillage qui entoure son bosquet d'arbres.
Elle s'approche et aperçoit un jeune homme assis à la place qu'elle occupe . habituellement ; elle le reconnaît, et s'arrête... tremblante... n'osant respirer, et les yeux attachés sur lui... Adolphe considère avec amour tout ce qui l'environne ; il grave un nom sur l'écorce de l'arbre au pied duquel il est assis... c'est le nom d'Eugénie...
— Jeauueton, c'est lui! il m'aime toujours!... s'écrie- t-elle.
El elle est déjà dans les bras d'Adolphe. Deux cœurs qui s'entendent n'ont pas besoin de s'expliquer ; déjà le passé n'est plus qu'un songe : Adolphe et Eugénie se retrouvent ce qu'ils étaient le jour où ils s'avouèrent leur amour.
Jeanneton est accourue aux cris d'Eugénie ; elle pousse aussi un cri de ioie en voyant Adolphe, et court l'embrasser en disant :
— Je savais bien qu'il reviendrait.
Adolphe voudrait déjà ne plus quitter Eugénie, et ce n'est pas sans peine qu'on lui fait entendre qu'il faut donner une année à la mémoire do Dupont.
Mais il peut du moins la voir tous les jours, lui exprimer tous les iours sa tendresse, et se livrer auprès d'elle à l'espoir d'un bonheur que rien ne doit plus troubler.
Souvent Jeanneton voit les transports de joie d'Adolphe.
— Ah ! dit-elle alors, vous seriez encore ben pus content si vous saviez que...
Mais Eugénie court en rougissant mettre son doigt sur la bouche do Jeannelon, et la bonne n'en dit pas davantage.
L'année esl écoulée : el rien ne s'oppose plus à l'union des deux amants.
M. DUPONT 947
Adolphe est allé présenter ses devoirs à M. et 31"°° Moutonnet, et on lui a fait l'accueil le plus flatteur. Adolphe sait à quoi attribuer ce cliangement, mais il se garde bien de le laisser paraître; il est trop heureux d'ailleurs pour conserver aucun ressentiment.
C'est à la terre du jeune homme que doit se faire le mariage. M. et M™° Moutonnet s'y rendent dans une calèche de leur gendre ; M™ Moutonnet veut qu'on la laisse découverte, quoiqu'il pleuve un peu le jour de leur départ, et elle recommande au cocher de passer par la rue Saint-Martin, quoique ce ne soit pas son chemin ; mais peut-on résister au désir d'être vue dans la calèche de son gendre par les anciennes connaissances! M. Moutonnet a ordre de laisser tomber son chapeau dans la rue, en passant devant la boutique des Bernard, afin que la voiture s'y arrête un moment.
Charles et Louise partagent le bonheur d'Adolphe, ils ont obtenu bien vite toute l'amitié d'Eugénie ; il n'a fallu, pour les lui faire aimer, que lui dire ce qu'ils ont fait pour Adolphe. C'est avec eux et Jeanneton qu'Eugénie et Adolphe se rendent au château.
Bidois a été prévenu de ce qui va s'y passer, et, pom" ce jour-là, il a fait suspendre les leçons d'arithmétique. Il ordonne une fête, des jeux, des danses ; il prépare une réception à son seigneur. Les paysans ont des fusils, les valets des arquebuses, les jeunes filles des couronnes. Les hommes savent le nombre de coups qu'ils doivent tirer, et les femmes le compte de révérences qu'elles doivent faire.
Ce grand jour est arrivé. Tout le monde est reçu au bruit des coups de fusil, des cris, des chants des villageois. M. Moutonnet a peur d'être blessé ; mais sa femme trouve ce tapage-là extrêmement distingué et ordonne à son mari d'en être enchanté.
Adolphe remercie Bidois de sa réception.
— Monseigneur, dit l'intendant, on devait tirer trente coups de fusil, il n'y en a que quatre qui ont raté, ce n'est pas ma faute ; mais on les fera partir ce soir, parce qu'il faut que je retrouve ma balance.
M. et M""" Moutonnet sont dans l'admiration de la propriété d'Adolphe; Eugénie ne voit que son amour. Enfin Adolphe conduit Eugénie à l'autel, et, cette fois, sans trembler, et Jeanneton est témoin du bonheur de sa chère maîtresse, et M. Moutonnet pleure encore en voyant marier sa fille, et M"" Moutonnet ne pleure pas plus que la première fois, et Louise dit à son mari :
— Ils s'aimeront et seront heureux comme nous.
Et, le lendemaia de ses noces, Adolphe sait ce que voulait lui dire Jcanneton, et la joie, le bonheur, l'amour brillent encore davantage dans ses yeux, ce qui ne se voit pas ce jour-là chez tous les maris qui, au lieu de trouver une demoiselle dans uqb veuve, trouvent quelque fois une veuve dans une demoiselle ; et Bidois salue l'épouse de son jeune maître en lui disant :
— Madame, le mariage a produit la première multiplication.