‹ La pucelle de BellevilleChapitre 103 sur 104 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Eugénie attend son mari, non pas avec impatience, mais du moins sans crainte et résignée désormais à son sort. Elle a défendu à Jeanueton de lui reparler d'Adolphe et de la rencontre de l'Opéra ; mais celle-ci se dit: « Grâce au ciel, ma chère Eugénie est guérie de son amour. »

Cependant le temps se passe et Dupont ne revient pas ; on ne reçoit plus aucune lettre de lui; les garçons s'inquiètent et Eugénie s'étonne ; car d'après ce qu'elle lui a écrit, elle s'attendait à le revoir bientôt. Un malin, Jeanneton lui apporte enfin une lettre, et Eugénie dit :

— Ce sont sans doute des nouvelles démon mari.

Mais la lettre est cachetée de noir ; la jeune femme frémit involontairement, et elle ouvre enfin... La lettre est du maire de l'endroit près duquel Dupont a péri, et où il a été transporté. Les papiers trouvés sur lui l'on fait aisément connaître. Après avoir fait enterrer le défunt, le maire a écrit à sa veuve pour lui annoncer la mort de son époux sur laquelle il lui donne tous les détails qu'il a pu se procurer. Eugénie est tellement saisie, qu'elle n'a pas la force de parler; elle passe la lettre à Jeanneton :

— Tiens... lis... lui dit-elle.

— Ah! mon Dieu!... le pauvre homme! s'écrie la servante. Et

ŒUVai- DE PAUL DE KOCK

elle pleure car son cœur est sensible; elle plaint la triste fin de Dupont. Eugénie pleure aussi, et sent qu'elle a eu des torts envers son époux.

Cette nouvelle est bientôt répandue : on plaint Dupont, on le regrette, parce qu'il était bête sans être méchant, ce qui vaut encore mieux que

d'être méchant sans être bête.

— Mais aussi, dit Jeannelon, pourquoi s'avise-t-il de vouloir revenir à cheval?... Enfin on ne peut pas fuir son sort.

Vous voilà veuve, madame ; mais, ma fine, c'est bien comme si vous étiez encore demoiselle...

J et il y a bien des demoiselles qui ne sont pas...

veuves comme vous.

M. et M"'^ Moutonnet viennent consoler leur fille. Le papa Moutonnet tienne des larmes au pauvre Dupont ; mais Jeanneton remarque avec surprise que M""' Moutonnet ne parait pas très affectée de la mort de son gendre. Les vieux époux ont quitté leur boutique et se sont retirés au Marais. Comme Eugénie est décidée à vendre le fonds d'épicerie, Jeanne ton croit que M"'^ Moutonnet va engager sa fille à venir loger avec elle ; mais la maman n'en fait rien . elle approuve lesprojets de sa fille, et la laisse entièrement libre de suivre ses volontés, et cela étonne encore Jeanneton. Eugénie se défait aisément de la boutique de son mari, et prend un appartement modeste et retiré pour elle et sa bonne. Plus l'époque de la mort de Dupont devient ancienne, plus Jeanneton éprouve l'envie de parler d'Adolphe; mais Eugénie garde un profond silence sur ce sujet, et la pauvre Jeanneton n'ose commencer quoiqu'elle brûle de savoir si Eugénie l'aime encore. Depuis l'aventure de l'Opéra, Adolphe a rompu avec sa maîtresse ; la jeune dame a clé très piquée de sa conduite : lui quitter le bras pour courir après une

^mià h"^^^^^

sa destinée conduit le cheval vers une carrière dans laquelle il se précipite.

M. DUPONT

Le régUseur s'avance d un air rc»(iLcU:

PAUL DE liOCK. — LD. J. liOL'l-f El (-"".

M. DUPONT

autre : voilà de ces crimes qu'une autre femme ne pardonne pas. Adolphe n'a même pas cherché à s'excuser, la vue d'Eugénie rallume tous ses feux; il seul bien alors qu'il n'aime pas, qu'il n'a jamais aimé sa nouvelle conquête, et il ne se soucie plus de feindre ime attachement qui a déjà cessé de lui olTrir dos charmes. 11 va conter à ses amis ce qui lui est arrivé à l'Opéra.

— C'est bien malheureux ! dit Charles, comment ! vous n'aimez plus cette femme que vous adoriez hier?

— Non, mon ami.

— Je me doutais bien, dit Louise, que cela ne durerait pas longtemps.

— Il faut bien vite en aimer une autre.

— Non, Charles, non... c'est fini, je ne veux plus aimer personne... que vous, mes amis.

— Et puis Eugénie, dit tout bas Louise à son mari.

Adolphe veut chercher dans les pays étrang'ers des distractions plus utiles que celles qu'il trouve dans les sociétés de Paris. Il se décide à parcourir l'Angleterre, l'Italie, les Alpes. Il envoie à Bidois ses ordres pour le temps de son absence qui peut être longue; et, après avoir embrassé Charles et Louise, il part de Paris le jour même où Eugénie devient veuve. L'été touche à sa fin, la saison est pou favorable aux voyages ; mais, quand on est riche, on ne connaît point de difficultés. Adolphe n'a pas cinq chevaux et trois postillons à sa chaise, mais il a tout ce qu'il faut pour parcourir commodément le continent. Il admire les Alpes, parcourt l'Italie et va passer l'hiver en Angleterre. Mais quoique les distractions que lui ont procurées ses voyages lui laissent d'utiles et agréables souvenirs, il sent que quelque chose le rappelle en France, et revient à Paris après neuf mois d'absence. Son premier soin est d'aller embrasser ses jeunes amis. Charles et Louise sont toujours heureux, car ils s'aiment toujours londr:mcnt, et leur établissement a prospéré. Louise est enceinte, elle embrasse Adolphe en sautant de joie, et lui dit :

— Vous savez bien que vous m'avez engagée à en faire une douzaine... Voilà le commencement, et vous serez le parrain.

— Oui, dit Charles; il ne nous reste plus qu'à chercher une marraine...

— Ahl dit tout bas Louise, quel dommage que..! Les jeunes époux ignorent la mort de Dupont.

Adolphe est curieux desavoir comment Bidois a dirigé ses biens pendant son absence, et il part pour sa terre. Eu entrant dans la cour de

son château, il s'aperçoil que ses valets ont une petite livrée, que ses chiens de chasse sont muselés, que ses appartements sont numérotés, qu'il y a un comptoir dans sa salle à manger et un bureau avec un grand-livre dans son salon ; il trouve son portier tenant un barème à la main, sa femme de charge qui fait des additions, son jardinier qui apprend à faire des chiffres, son cuisinier qui étudie la multiplication, et son garçon d'écurie qui compte sur ses doigts ; enfin le petit garçon de la portière, qui n'a que cinq ans, accourt à lui en s'écriant :

— Monseigneur, 2 fois 2 font 4 et 2 fois 4 font 8.

— C'est bien, très bien, mon petit, dit Adolphe en caressant l'enfant ; je m'aperçois que Bidois a fait fleurir l'arithmétique dans mes domaines; mais où donc est-il?

• — M. le régisseur est dans le village... Mais si monseigneur veut qu'on aille le chercher...

— Non, je suis bien aise de parcourir aussi le village ; j'y vais moimême.

Et Adolphe sort de chez lui en disant : « Bidois a mis dans sa tète de me faire appeler monseigneur ; ces bonnes gens ne diront plus autrement. »

Il a déjà parcouru une partie du village sans rencontrer sou régisseur, lorsqu'on passant sur une pelouse qui conduit aux champs, il entend la voix de Bidois se démenant avec les gardes-chasse, auxquels il veut absolument faire entendre qu'il faut parquer les lièvres et les chevreuils, afin qu'il puisse savoir au juste et mettre sur son grand-livre la quantité de gibier appartenant à monseigneur. L'arrivée d'Adolphe met fin à celte discussion. Le régisseur s'avance d'un air respectueux vers son maître, et le jeune homme a peine à reconnaître Bidois, qui a changé son chapeau rond pour un à trois cornes, son habit pour une veste de chasse, et sa canne pour un vieux fusil, sur lequel il s'appuie en marchant, au lieu de le tenir sur son épaule. Jusqu'à la plume, mise autrefois derrière l'oreille, qui est remplacée par un crayon avec lequel M. le régisseur prend ses notes.

— Eh mais! Bidois, est-ce que vous êtes devenu chasseur, dit Adolphe en souriant de la tournure du vieil intendant.

— Monseigneur, je fais tout... tout absolument; je veux prendre moi-même connaissance du gibier; et, quoique je ne sache pas chasser. j'ai toujours un fusil pour le tenir en respect.

— Tout s'est-il bien passé pendant mon absence?

— Oui, monseigneur; vos fermiers payent fort exaclemenl... et mon livre de compte est tenu parfaitement...

M. DUPONT

— Jon suis persuadé; mais ces bonnes gens sont-ils heureux, sontils contents?

— Oui, monseigneur. Ohl... ils sont très heureux... et quand ils sauront calculer, ils seront encore bien plus gais...!

— Ils dansent souvent, j'espère?

— Tous les dimanches et aux quatre grandes fêles, ce qui fait cinquante-six fois dans l'année, sans compter les extraordinaires. Mais si monseigneur voulait rentrer au château, je lui ferais voir mon brouillard, mon grand-livre et ma caisse...

Adolphe revient avec son régisseur avec lequel il est bien aise de causer, non pas de ses revenus, mais d'une personne dont il n'a pas ou de nouvelles depuis longtemps et dont il brûle de parler. Mais Bidois n'a dans la tète que ses grands-livres et ses comptes, et il supplie Adolphe de jeter un coup d'œil dessus.

• — Tenez, monseigneur, examinez comme tout cela est en ordre. Tous vos gens ont un compte ouvert. Vos chevaux ont un compte particulier. Vous n'avez pas un pouce de terrain qui ne soit évalué ; je m'occupe à faire faire le compte de vos arbres. J'ai fait mettre le poulailler en partie double, et les lapins en compte courant. Quant aux gratifications que nous accordons aux villageois pour incendies, inondations ou orages, je passe cela pour frais de commerce.

— C'est bien, Bidois, c'est fort bien ; mais je veux savoir...

— Toutes les bêtes à cornes sont enregistrées... Voici l'entrée et la sortie... J'ai aussi une colonne particulière pour le potager...

— C'est bien. Mais...

— Quant au poisson, je crois qu'il uous sera un peu difficile d'en savoir au juste le compte, à moins de faire dessécher l'étang, et c'est une idée que je voulais soumettre à monseigneur.

— Laissez en paix le poisson, et répondez-moi...

— Vous voyez comme tout cela marche... Il n'y a que ce lourdeau de portier qui ne peut pas comprendre le calcul décimal, mais je veille à cela ; je fais une guerre à mort aux sous et aux deniers, dont ces paysans sont encore coiffés; je ne vous demande que quelques années, monseigneur, et dans vos domaines on ne parlera plus qu'en francs et centimes.

— J'espère que vous avez fini, Bidois, et que vous m'écoulerez enfin ; je vous demande des nouvelles de Paris... de personnes qui m'intéressent...

— Ah! mon Dieu!... j'oubliais... En effet, monseigneur! j'ai reçu une lettre de M"^ Moutonnet...

— Une loltre de M"^ Moutonnât!...

— Oui, monseigneur, il y a déjà six ou sept mois ; elle vous fait bien dos compliments, monseigneur.

— A moi?

— Certainement, monseigneur, et elle m'apprend une nouvolli:'... ah! quolle nouvelle!... comme cela va vous étonner !...

— Cela concernerait-il sa fille?

— Oui, vraiment; je le crois bien... cette pauvre petite femma !

— Vous me faites trembler, Bidois... Que lui est-il arrivé?

— Elle est veuve !...

— Eugénie est veuve!... Il se pourrait!...

— Oui, monseigneur... parce que son mari est mort...

— Dupont est mort!... Est-il possible! et où? quand? comment?

— Sur la route de Paris, revenant de Marseille... à cheval, dans une carrière... l'animal a pris le mors aux dents... Et ce Dupont, monter à cheval!... On assure qu'il ne savait pas se tenir sur un àne. Si cet homme-là avait su calculer les dangers... Enfin il y a déjà neuf mois et plus...

— Il y a neuf mois, dites-vous, neuf mois qu'elle est veuve!... Malheureux ! et vous ne me l'avez pas écrit!...

— Monseigneur, je ne le sais que depuis sept, vous étiez eu voyage^ et j'ignorais votre adresse et votre numéro...

— Et où est-elle, maintenant?...

— Votre adresse, monseigneur?...

. — Eugénie! bourreau! Eugénie!...

— A Paris, sans doute, monseigneur...

— Elle ne demeure pas avec sa mère?

-- Non, monseigneur.

— Des chevaux, Bidois...

— Monseigneur part?...

— Sur-le-champ...

— -Monseigneur n'a rien pris encore, et...

— Des chevaux, vous dis-je...

— Quelle voiture?...

— La première venue...

ridois se met à une fenêtre de la cour, et crie au palefrenier :

— .\ttekv. les numéros un et deux h la berline de monseigneur: vous donnerez l'avoine aux numéros trois et quatre.

.\dolphe descend lui-même pour presser ses gens que les ordres de Bidois emliiouillciil toujours ; eu peu de temps les chevaux sont mis, et

M. DUPONT

le cocher, qui voit l'impatience de son maître, le conduit au grand galop à Paris.

Adolphe court chez Louise et son mari. Il entre dans leur boutique en riant, en sautant, et les jeunes gens, qui commencent à s'accoutumer à ses accès de folie, attendent cependant avec impatience qu'il leur en explique la cause.

— Mes amis, elle est veuve, s'écrie-t-il enfin, elle est veuve!... Eugénie est libre!

— Se pourrait-il!... Etes-vous bien siir?...

— Oui, oui... elle est veuve depuis neuf mois!... et j'avais quitté la France... je m'éloignais d'elle quand j'aurais pu la voir, lui exprimer ! . . .

— Non, monsieur, vous n'auriez pu la voir tout de suite ; je suis sûre que M"" Eugénie n'y aurait pas consenti... Songez donc, monsieur, aux convenances, aux bienséances.

— Oui, oui, tu as raison, cela vaut mieux comme cela, au fait... car ce pauvre Dupont !... c'était un bon homme... Alais n'en parlons plus, mes amis; après neuf mois, je puis bien, je crois, voir sa veuve...

— Oh ! oui, monsieur... Charles, v'ià notre marraine toute trouvée... n'est-ce pas, monsieur Adolphe?...

— Mais, Louise, si elle allait ne plus m'aimer...

— - Allons, voilà autre chose à présent.

— Elle m'a vu à l'Opéra avec cette femme... que je détestais...

— Eh! mon Dieu! n'étioz-vous pas garçon?... et un jeune homme... -- Mais elle peut croire que je ne l'aime plus.

— Vous lui prouverez le contraire... Mais il fautque je la voie, enfin, et je ne sais pas son adresse...

— Oh! quant à cela, je vous le dirai bientôt.

Louise met un chapeau et court rue aux Ours, chez celui qui a remplacé Dupont : là elle apprend l'adi-esse de la jeune femme el revient la dire à Adolphe, qui se rend aussitôt à la demeure d'Eugénie.

— M""* Dupont n'est pas à Paris, lui dit le portier; depuis le commencement de la belle saison, elle est allée demeurer à la campagne.

— A la campagne!... Mais où? de quel côté?...

— Ma foi, monsieur, je crois que c'est du côté de Bellevillo.. de Saint -Gorvais . . de Romainville...

— Do Romainville!... Ah! oui, oui, ce doit être là!...

Adolphe prend uu cabriolet et se fait conduire à Romainville, et son cœur bat avec force, car il se dit :

— Elle m'aime toujours, puisqu'elle est allée demeurer là

Eugénie a passé dans la retraite les premiers mois qui ont suivi la mort (le son époux. Elle ne voit que ses parents, et M"' Moutonnet approuve la vie sédentaire de sa fille. Cependant, au bout de quelques mois, elle lui dit avec une sorte d'atTeclation :

— Vous voilà veuve... libre... jeune... mais je ne prétends plus contrarier vos inclinations.

M"' Moutonnet grille de parler d'Adolphe, mais elle se tait, elle sent que cela compromettrait sa dignité ; cependant elle a eu soin d'informer Jeanneton du changement de fortune du jeune homme.

Jeanneton n"a pu longtemps garder le silence avec Eugénie. Elle a prononcé devant elle le nom d'Adolphe, et Eugénie lui a répondu en soupirant :

— Il ne m'aime plus, Jeanneton!

— Bahl madame, il ne faut pas croire.. . parce que nous l'avons vu avec une dame. Ecoutez donc, vous étiez mariée, et un jeune homme...

— Je n'ai rien à lui reprocher; mais je suis sûre qu'il ne m'aime plus...

Mais Jeanneton apprend la nouvelle fortune d'Adolphe, et, en voyant que le temps s'envole sans qu'il cherche à revoir Eugénie, elle commence à craindre aussi que son ca>ur n'ait changé; elle n'ose plus que rarement on parler à sa maîtresse, qui lui impose silence eu répétant :

Louise met un chapeau et court rue aux Ours.

— Il ne m'aime plus!

Au retour du printemps, Eugénie dirige souvent ses pas vers le bois de Romainville. Accompagnée de Jeanneton, clic va revoir les lieux qui lui rafqtclli-nl l'amour d'Adolphe. C'est surtout sous les bosquets d'arbres où il lui en a fait l'aveu qu'elle aime à s'asseoir

M. DUPONT

11 grave ua uoin sur l'écorce de larbre. (P. 946.)

Elle ne se plaît que là. et voudrait v revenir chaque jour.

— Pardi, madame, lui dit Jeanneton, puisque ce pays vous plaît tant, loucz-y un logement, et nous y passerons la belle saison.

Eugénie applaudit h ce projet, et, dès le lendemain, elle loue un appartement à Romainviile et va s'y établir avec Jeanneton. Tous les matins elle se lève dès le point du jour, et ne craignant point alors les

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