CATASTROPHE
Le= larmes de Julie se tarirent. L'amour d'uno femme augmente par les sacrifices qu'elle fait à son amant ; plus elle donne, plus elle s'attaciie. Ciiez les hommes il n'en est pas de même : le plaisir les fatigue et la continuité du bonheur les ennuie. Le désir les enflamme, la jouissance les refroidit, et la volupté dénoue les nœuds formés par l'amour.
— Que faudrait-il donc faire? Vivre ensemble suivant la doctrine de Platon'?... Oh! alors l'amour durerait beaucoup plus longtemps, mais il finirait aussi par se lasser d'attendre. D'ailleurs cette manière d'aimer deviendrait funeste à la population ; ensuite elle n'est pas dan« la natureni dans l'Evangile, puisqu'on nous a dit : • — Croissez et multipliez.
Il faut donc prendre philosophiquement les choses comme elles sont i| c'est surtout en amour qu'il est bon d'êire philosophe. Faut-il se désoler lorsqu'une maîtresse nous trompe... lorqu'nn amant est infidèle?... D'abord, c'est un mal sans remède ; et puis, pourquoi une infidélité prouverait-elle rindiiïérence? On peut avoir un moment d'oubli. Errare humanum est.
Si l'on faisait franchement l'aveu de ses faiblesses, alors la confiance ramènerait l'amour, la jalousie tourmenterait moins les cœurs, et la discorde cesserait dagiler ses torches et ses serpents sur les esclaves de Taniour et de l'hymen.
Mais je ne vois pas pourquoi j'ai dit tout cela, ni le rapport que cela peut avoir avec les amours de Gustave et de M""" de Berly. Prenez donc, lecteur, que je n'aie rien dit.
Gustave, à force d'amour, avait calmé les craintes, les soupirs, les pleurs, les remords de Julie. Ils jouaient tous les jours au billard; ils y jouaient le malin, le soir, et je crois même dans le petit bois, dans la L;rolle, dans le labyrinthe.
Ce n'est point un crime de jouer au billard; mais lorsqu'on yeut le faire eu cachette, encore faut-il prendre ses précautions. Voilà ce qu'ils ne faisaient pas.
Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire adieu prudence.
Un soir que la partie de trictrac avait fini plus tôt que de coutume, M. de Berly était descendu au jardin pour voir sa femme et Gustave jouer au billard, où ils étaient allés.
CEUVIÎE DE PAl!, UE KOCK
Le cher époux approche des charmilles... mais il est fort surpris d&no pas voir de lumière.
— Il paraît, dit-il en lui-même, qu'ils auront changé d'idée I ils sont sans doute au salon à faire de la musique.
Il va retourner sur ses pas., mais une voix qui lui est bien connue prononce alors ces mots :
— Ah! Dieu!... que jesuis heureuse! quel plaisir!...
— Eii mais, parbleu ; c'est ma femme ! dit notre homme. Et il entre dans la salle de jeu, où l'on ne voyait pas clair.
— Comment, diable !
vous jouez sans lumière, vous autres!.,. Le cher époux ne voyait rien ; il s'embarrasse les pieds dans quelque chose... il tombe... roule... et se trouve sur Gustave, qui, je ne sais pourquoi, était alors à genoux près d'un banc de verdure.
— Quoi! c'est vous,, monsieur? j'allais audevant de vous... l'er-
N'eat-ce pas ma femme que je bli'qti
mettez que |C vous aide à vous relever...
— Comment, c'est toi, mon ami? dit M"" de Berly eu s'éloignaut très vite du baac de gazon.
— Sans doute, c'est moi... Peste soit de votre idée de jouer sans lumière!... Je crois que je me suis fait une bosse au front...
— Mais, monsieur, il ne fait nuit que depuis un moment... uous^ allions faire allumer...
— Parbleu! vous êtes bien habiles de jouer comme cela... Vous ne deviez pas trouver les trous...
— Pardonnez-moi, monsieur.
— .Sans la voi.K de ma fenune je ne serais pas entré!... mais je l'ai eolenduc qui poussait une cxclamalion de joie...
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
— Ah ! c'est que madame venait de mettre dedans.
— Allons, je vais voir votre force... Ma femme, dis qu'on allume... Je veux vous faire la chouette.
M"" deBerly fit allumer. On joua. M. de Berly lit la chouette comme il l'avait désiré ; Gustave eut soin de jouer tout de travers; Julie n'avait pas la main sûre; le mari gagna toutes les parties: il fut enchanté!...
C'est toujours une compensation.
M"° Aurélie ne partageait pas la joie de son oncle. Les manières de Gustave avec Julie lui semblaient d'une famiUru'ité choquante : la froideur du jeune homme lorsqu'elle chantait Mon cœur soupire lui paraissait bien extraordinaire. Elle n'osait rien dire à son oncle, mais elle commençait à épier Julie et Gustave et, sans trop savoir pourquoi, désirait découvrir quelque chose. Le derrière de BcmùL ciait guéri, mais le pauvre garçon n'en était pas plus déluré; seulement pour éviter en voyage que pareil événement lui arrivât encore, il s'exerçait tous les matins à monter à cheval, et commençait à s'y tenir un peu mieux.
M. de Berly avait écrit au colonel Moranval une longue lettre dans laquelle il lui détaillait la manière édiiianto dont son neveu se conduisait, son amour vertueuxpourM"''Aurélie, sa complaisance pour sa femme et son amitié pour lui.
Le colonel Moranval répondit à M. de Berly
qu'il était charmé que Gustave ouvre la f«aêtre et saute daa? le jardin.
Gustave fût corrigé ; que sa goutte le laissant un peu tranquille, il allaif partir pour aller les retrouver et conclure le mariage ; mais qu'il n'en fallait rien dire à son neveu, parce qu'il voulait le surprendre par son arrivéeinattendue.
Les choses en étaient là, lorsqu'un matin on vient annoncer à M. de Berly qu'on croit avoir découvert les traces d'une louve à trois lieues de là»
3S2 OErVRE DE PAUL DE IvOCK
, du côté de Montaignv. Cette nouvolle pique l'amour-propre de notre chasseur. Quelle gloire pour lui s'il tuait une bète qui peut désoler les environs!... Cependant il ne paraît pas décidé à se mesurer, avec une louve, mais Gustave l'anime, l'excite... le nomme d'avance le libérateur du pays. Desjardins se vante d'en avoir jadis tué quatre le même jour.
— En ce cas, dit M. de Berly, vous m'accompagnerez celle fois, je veux voir si vous êtes encore en état d'en tuer une.
Desjardins s'est trop avancé pour oser reculer; il se cuirasse de la tète aux pieds. Quant à Gustave, il s'est laissé tomber la veille en courant dans le petit bois avec madame ; il souiïre beaucoup du côté, il n'est donc pas en état de suivre ces messieurs. D'ailleurs, il se reconnaît trop mauvais chasseur pour lutter avec eux.
— Mais, dit M. de Berly, il est possible que nous ne puissions pas aujourd'hui même découvinr la retraite de l'animal : je ne Veux pas aller .si loin pour rien. J'ai justement une petite ferme près de Montaigny, nous y coucherons cette nuit, Desjardins et moi ; par ce moyen, demain, dès la pointe du jour, nous serons sur les lieux I... Je te déclare, ma femme, que je ne reviens pas sans te rapporter quelque chose de la bète.
M"" de Berly applaudit à cette idée de son mari, Gustave trouve dans ce projet un dévouement noble et héroïque. 11 est donc arrêté que .)I. de Berly ne reviendra pas coucher : cela arrange tout le monde.
Nos chasseurs sont armés de pied en cap ; les ciiiens sont détachés, ■ les chevaux sont sellés, les fusils chargés, les adieux terminés.
T(uit au bonheur d'êti'e ensemble, Gustave et Julie veulent en jouir entièrement. ^1"° Aurélie est incommodée et garde la chambre : celle circonslance augmente la sécurité. M"' do Berly déclare qu'elle ne se sent pas bien non plus; clic va s'enfermer dans son appartement et ordonne aux domestiques de renvoyer toutes les personnes qui pourraient venir.
Les choses ainsi arrangées, dès six heures du soir, madame est rcnlrée dans sa chambre à coucher, dontl'enlrée est interdite aux profanes. Quant h Gustave, sans doute il se trouve aussi indisposé : car il a défendu à Hmoîl de venir le troubler dans son aiiiiarlement.
On était dans les plus grands jours de réli-, où la nuit ne vient qu'à pri's de neuf lieiires. Il n'en était que huit, lorsqu'un étranger se présente chez M. de Berly : les doniesliques lui annoncent qu'il ne trouvera i>ersdnni'ji ijiii parler, que madainr est nialadi', d que monsiourest ;i lâchasse pour drnx jnuis.
— i;ii! mille rarlouelies, s'écT'ie le iiilonel Aloranval (-ar c'était Ininiènie). je ne suis pas venu pour m'en alh'r : si de Berly n'y est [las, je l'attendrai; je m'installe dans la maison sans cérémonie.
r.rST-WE LE MAUVAIS SKJET
Lfl colonel avait un ton qui n'admettait pas d'observations : les ûomesliquos le laissent entrer : il aperçoit Benoît dans la cour.
— Tiens! c'est vous... c'est vous, monsieur le colonel?
— Oui, mou garçon; on ne m'attendait pas ici?...
— Ma foi, non, monsieur.
— Où est mon neveu?
— Monsieur le colonel, il est malade, à ce qu'il m'a dit ce matin; il est chez lui... où il dort sans doute, car il m'a défendu d'aller le déranger.
— EtM"°deBerly!
— Elle est indisposée... elle a liiou ordonné qu'on n'allât pas dans sa chamlire...
— ■ Mais M"' Aurélie, il faut espérer que je pourrai la voir... elle n'est ni à la chasse, ni malade, je pense?
— Au contraire, monsieur, elle a la fièvre... elle est couchée depuis ce malin.
— Morbleu! c'est donc un hôpital que cette maison! Allons... j'attendrai seul, puisqu'il le faut!
Comme le colonel disait ces mots, un grand bruit de chevaux se fit entendre; on courut à la porte regarder qui arrivait... on aperçut M. de Bcrly et Desjardins, dont la chasse était déjà terminée.
Le colonel embrasse son ami.
— • Comment, te voilà!... les gens me disaient que tu serais deux jours absent !...
— Je le croyais aussi, mon cher colonel; mais le sort en a décidé autrement. On m'avait parlé d'une louve dont on croyait découvi'ir le gîte : quand nous sommes arrivés, Desjardins et moi, on venait de tuer la bête. J'en ai été vraiment désespéré; je me sentais un courage... une ardeur!... Eh bien ! as tu vu ton neveu?
— Non; j'arrive à l'instant... Mais tout le monde est malade chez toi la femme et mon neveu sont rentrés pour se reposer...
— Bah!... et ce matin il n'y paraissai,t pas! ce ne sera rien... Mon ami, je te fais compliment de ton neveu : c'est un charmant garçon. Comment, lu éci'ivais que je verrais un mauvais sujet! c'est au contraire un jeune homme très sage, très rangé... Tout son plaisir est de jouer au billard avec ma femme!... il ne sort pas de la maison!... il est d'une complaisance... d'une douceur!...
— En vérité? Parbleu ! l'air de ce pays fait des prodiges. Je suis impatient de l'embrasser...
■ — Va le trouver... il sera bien surpris de te voir... il ne t'attend pas ; oh ! je n'ai rien dit, je suis discret !...
— Allons, Benoît, conduis-moi près de Ion maître.
— Mais, monsieur, il m"a défendu...
Morbleu! il n'y a pas de défense pour son oncle, imbécile 1
allons, marche devant!...
Le colonel suit Benoît, qui ne le conduit qu'en tremblant; de son côté, M. de Berly se prépare à surprendre sa femme, qui ne l'attend que le lendemain. On lui dit que madame est coucbée, qu'elle est malade, mais rien ne l'arrête; quand il a quelque chose en tète, on ne peut le faire changer de dessein, et. persuadé qu'il va causer une surprise agréable à son <spouse, il monte avec vivacité à son appartement.
La chambre à coucher de M"°^ de Berly était au premier et donnait «ur le jardin, M. de Berly entre dans le cabinet qui la précède. Il veut aller plus loin, la porte est fermée en dedans; mais M. de Berly, qui ne fait pas chambre commune, a une double clef, afin de pouvoir la nuit, lorsque l'amour l'éveille, venir partager la couche de sa femme.
C'est une terrible chose, qu'une double clef!... cela expose à bien des dangers. Il y avait pourtant un verrou J la porte, mais on n'avait pas songé à le mettre : on était si tranquille! on croyait le mari si loin!... Funeste imprévoyance!...
M. do Berly va droit au lit de madame... il tire un rideau... et baise le derrière de Gustave en croyant baiser le sein de sa moitié. La tète de Méduse, d'Euryale, de Scylla, les yeux du basilic, du sphinx, les dents do Cerbère, les griffes d'Astarot h, auraient produit moins d'effet sur le pauvre époux que le derrière de Gustave. Il demeure immobile... les yeux fixes, la bouche ouverte... les bras tendus. Julie s'est fourrée sous la couverture, mais Gustave, qui ne perd pas la tète, se lève, prend au hasard quelques vêlements, ouvre la fenêtre et saute dans le jardin : il tombe juste sur le dos de son oncle, qui, après l'avoir inutilement cherché dans sa chambre, parcourait les jardins avec Benoît, dans l'espoir de l'y rencontrer.
Le colonel tombe sur le nez ; Gustave reconnaît son oncle et n'en court que plus vite; l'oncle rcconn;iit son neveu, il se relève et court après lui; Benoît reste ébahi en voyant son maître en chemise; celui-ci gagne du terrain, il passe alors son pantalon et son habit: puis, franchissant les murs, les haies et les fossés, se met à courir dans la campagne, où il aperçut Lucas et Zéphire, ainsi que j'ai eu l'avantage de vous le raconter au commencement de ce volume.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
L'on se met en marshe pour combattre le diable. (P. 388.)