‹ La pucelle de BellevilleChapitre 25 sur 104 · LA TANTE · texte numérisé non relu

LA TANTE

Tout en traversant la Villette, le Bourgetet Vaudcrland, chemin qui, par parenthèse, n'offre au voyageur rien de bien récréatif, Gustave faisait ses réflexions : il pensait qu'avant d'épouser il faut bien se connaître, sa

convenir (pour un étourdi celte réflexion était fort sage). Il était bien décidé à ne prendre M'" Aurélie que dans le cas où ce serait une femme jolie, aimable, douce, modeste, sensible et constante, enfin une femme comme il n'en avait pas encore rencontré ; et à vingt ans Gustave avait l'expérience d'un bomme mûr, par la raison qu'il avait commencé ses fredaines de très bonne heure, ce qui a son bon et son mauvais côté : son bon, parce que cela donne quelque connaissance du cœur féminin; son mauvais, parce qu'on croit le connaître tout à fait et que l'on est souvent plus trompé lorsqu'on pense ne plus pouvoir l'être.

Gustave avait un fonds de gaieté inépuisable, et quand, avec cela, sa bourse était bien garnie, il voyait tout en rose. Dans cette heureuse disposition d'esprit, notre héros (car vous devinez, lecteur, que ^I. Gustave est le mauvais sujet dont nous allons nous occuper), notre héros, dis-je^ passa Louvres et tourna vers Senlis, dont la terre de Berly n'était point éloignée. Plus il approchait cependant, plus il était curieux de connaître ce M. de Berly et sa nièce. Il ne se rappelait pas les avoir vus chez son oncle, ce qui n'était point extraordinaire : il avait pour habitude d'èlre toujours dehors, et pour éviter les sermons du colonel Moranval il se trouvait rarement en société avec lui.

Gustave réfléchit que son nouveau domestique, Benoît, étant fils du portier de la maison, et chargé quelquefois de servir à table, pouvait connaître le personnage chez lequel il se rendait ; il se décida donc à interroger Benoît.

Le nouveau jockey de Gustave était un garçon de dix-huit ans, grand comme une perche, fort comme un Turc, frais comme une rose, rouge comme une cerise, gauche comme une Champenoise, bête comme un une, et entêté comme ces derniers le sont ordinairement.

Gustave partit d'un éclat de rire en regardant Benoît, qu'il avait oublié depuis qu'ils étaient en route. La tournure du jorkoy était bien faite pour provoquer la gaieté. Benoît n'avait jamais monté à cheval, mais n'ayant point osé dire cela devant le colonel Moranval, qu'il craignait comme le feu, il avait pris bravement son parti, et avait enfourché le cheval le plus petit, sur lequel il se tenait raide comme un piquet et sérieux comme un Suisse.

Gustave arrête son cheval pour que Benoît puisse le rejoindre; mais le nouveau valet, qui s'est fait donner par son pnpa lUie leçon délaillée louchant les devoirs d'un serviteur envers son maître, et qui a juré de ne jamais s'en écarter, a bien retenu qu'il fallait être toujours à une distance respectneuse de >L Gustave. Ferme sur ses principes, il s'arrête dés qu'il voit son maître s'arrêter.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

— Avance donc! crie Gustave impatienté.

— Non monsieur I... pas si bête!...

— Comment, pas si bête! Je te dis d'approcher!...

— Je connais trop mes devoirs, monsieur; je n'en ferai rien!...

— Mais, butor, puisque je te l'ordonne!...

— C'est égal, ça, monsieur, je sais le respect qu'un valet doit à son maître... et je n'avancerai point!...

— Maudit imbécile!... il faudra que ce soit moi qui aille te chercher...

Gustave pique son cheval, et court sur Benoît, dont la monture effi'ayée fait un saut de mouton qui jette son cavalier dans le ruisseau. Le grand garçon se relève en pleurant, fort mécontent des suites de son respect pour ses devoirs. Gustave lui tire l'oreille pour qu'il remonte à cheval et le force enfin à rester près de lui.

— Allons, Benoît, tu m'écouteras maintenant^ j'espère?

— Oui, monsieur... oui... hi! hi! hi!...

— Comment, grand nigaud! tu pleures?...

— Monsieur... c'est que je crois que je suis blessé...

— Où donc?

— Monsieur... c'est... c'est...

— Mais où donc?... parleras-tu?

— Monsieur... c'est entre le haut des cuisses et la chute des reins...

— Imbécile! tu ne peux pas dire au derrière?...

— Monsieur... je sais mon respect et mon devoir...

— Ce coquin-là me fera damner avec ses devoirs. Allons, tu te bassineras les fesses à la maison de campagne où nous allons. A prùseni, réponds-moi; connais-tu ce M. de Berly?... L'as-tu vu chez mon oncle?

— Mais, oui, monsieur.

— Quel homme est-ce?

— Dam, monsieur... c'est un homme... ni grand ni petit... ni beau ni laid...

— Son âge?

— Ni jeune ni vieux, monsieur.

— Me voilà bien instruit!... Et sa nièce? quel âge? quelle tournure?

— Mais monsieur, quant à ce qui est de ça... je ne me rappelle pas d'avoir vu de nièce!...

— Allons !... je vois que tu n'es bon à rien. Mais j'aperçois une maison de belle apparence; ce doit être celle de M. de Berly,... avançons.

Les voyageurs étaient en effet arrivés au but de leur course. Gustave s'informe à un villageois, et apprenant qu'il ne s'est pas trompé, il entre

3no

ŒUVnE DE PAL'I, DE KOCK

avec Benoît dans une grande cour, descend de cheval et demande JI. â'*. Derly. Le concierge l'engage à se rendre dans les jardins, où il trouvera son maître, s'il n'aime mieux l'altendre. au salon. Gustave, impatient do connaître son hôte, préfère le premier parti; il laisse Benoît, qu'il recommande au concierge et, traversant une terrasse, entre dans les jardins.

Notre jeune homme parcourt plusieurs allées de lilas et de chè%Tefeuille; il admire la tenue du jardin et le goût qui a présidé à sa distribution ; des bosquets touffus, dont l'entrée est presque cachée par des buissons de roses, semblent inviter au repos ou à l'amour.

Des statues ornent ces aimables lieux ; mais ce ne sont point les tristes Danaïdes, le malheureux TanteJe, l'affreux Polyphème, le hideux Centaure, le dégoûtant Philociéle, qui s'offrent aux regards des promeneurs; ce sont Vénus détachant sa ceinture, l'Amour

Uu« jeuae femme assise et lisanL

aiguisant ses flèches, les Grâces folâtrant autour de Cupidon; et si, dans le fond d'une grotte, Vulcain vient fiapper vos yeux, c'est que l'imag'e du pauvre boiteux ne rappelle rien de triste à l'imagination.

Gustave admirait tout et pensait que le maître de la maison devait être un homme d'esprit et dégoût, lorsqu'au détour d'une allée il aperçoit, sous un bosquet, une jeune femme assise cl lisant; ne doutant point que ce ne soit la nièce de M. de Bcrly, cette demoiselle Aurélie qu'on lui destine, il s'arrête pour la regarder : heureux Gustavel avec quel plaisir il admire une bouclie cliarmante, un teint rosé, un nez bien fait, un fronl gracieux, qu'ombragent de beaux cheveux blonds, une taille élégante, des formes arrondies, un petit pied qui semble effleurer la terre, et un sein dont chaque mouvement fait battre violemment le cœur de notre héros! Quant aux yeux, il ne peut les voir, puisqu'ils sont baissés sur le livre;

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

Voilà, dit .Mme Je Berly, M"» Aurt-lie.

UV. 46. — PAUL DE EOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ÉD. J. ROUFF ET C'». LIV.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

mais il les devine, il pressent d'avance leur expression, leur douceur, leur

volupté. Ne pouvant plus longtemps résister à son agitation, Gustave

approche... la jeune femme l'entend, elle quitte son livre et le regarde...

■ — J'en étais sûr, pensa Gustave, les plus beaux yeux du monde.

— Que demande monsieur? dit une voix qui retentit jusqu'au cœur du jeune homme (lequel, d'ailleurs, avait, comme vous le savez, un cœur très prompt à s'enflammer).

— Pardon... mademoiselle... je voulais... je voulais... mais, en vérité, je ne cherche plus rien depuis que je vous ai trouvée.

La jeune personne, qui avait souri au nom de mademoiselle, parut flattée de l'effet que sa vue produisait sur un joli garçon qui, malgré son émotion, ne paraissait ni gauche ni emprunté. Oc a beau dire, le cœur, les qualités, le caractère, voilà l'essentiel : une jolie figure, une tournure agréable et de la grâce ne gâtent rien à l'affaire. Demandez aux demoiselles, aux dames même, si ce n'est pas d'abord par là qu'on se laisse séduire... Je sais bien que si l'on n'a que les avantages physiques on cesse bientôt de plaire ; cela doit être ; c'est une compensation pour les gens aimables qui ne sont pas beaux.

— Eh! mais, monsieur, ditlajeunedame, après avoir regardé Gustave, seriez-vous par hasard le jeune homme que nous attendons, M Gustave Saint-Réal?

— C'est moi-même, mademoiselle; et je vois en vous M"" Aurélie, la nièce de M. de Berly?...

— Non, monsieur, je suis l'épouse de M. de Berly.

— Son épouse!... Comment, M. de Berly est marié, vous êtes..

— Sa femme ; oui, monsieur.

Gustave n'en revenait pas : il ignorait que M. de Berly fût marié, et marié à une femme qui n'a pas vingt ans! Cette jolie personne était donc la tante de M"° Aurélie? Comment une nièce pouvait-elle plaire à côté d'une tante comme M""" de Berly?

— Allons, se dit Gustave, attendons avant de prononcer; celte maison me paraît le séjour des Grâces ; je vais sans doute voir une autre merveille.

M"" de Berly proposa àGuslave de le conduire près de son mari, qui attendait son arrivée avec impatience.

— 11 sera, dit-elle, enciiauté de vous voir... ainsi que ma nièce, M'" Aurélie.

Ces derniers mots furent prononcés en souriant : on regardait Gustave, et celui-ci cherchait aussi h lire dans les yeux de son aimable conductrice ; on fait ainsi un peu de chemin; ou paraissait préoccupé, on se regardait, on soupirait, et ou se taisait.

Ces mots : Voilà mon mari, tirèrent Gustave de ses pensées.

— Voyons donc ce mari, dit-il en lui-même, cet heureux morlel, possesseur de tant de charmes!... Parbleu! il faut qu'il ait bien du mérite, iiien de l'esprit, bien des avantages naturels pour captiver une aussi aimable femme.

Gustave lève les yeux et se trouve en face d'un petit homme de cinquante ans, gros, rouge, bourgeonné, ayant de petits yeux bêtes et une bouche jusqu'aux oreilles.

— Encore une surprise ! se dit notre jeune homme en retenant un éclat de rire qu'avait fait naître la vue de M. de Berly. Celle-ci, quoique moins agréable, lui causa cependant une secrète joie, dont le lecteur intelligent devinera facilement la cause.

— Mon ami, dit la jeune dame, voilà M. Gustave Saint-Réal que je te présente.

— Eh! arrivez donc, jeune homme; je vous attends depuis quinze jours!... Je suis enchanté de vous voir... embrassons-nous. Votre oncle est mon ami... il m'a souvent parlé de vous! il dit que vous êtes un mauvais sujet!... Eh parbleu, je l'ai été aussi!... On est jeune! on a des passions!... on fait des folies! c'est tout naturel! mon ami, voici ma femme, qui, je m'en flatte, en vaut bien une autre : vous ferez connaissance!...

Gustave s'était laissé secouer la main, embrasser... presser... Il n'avait pas encore trouvé le temps de répondre aux politesses de M. de Berly; il n'y avait pas moyen de placer un mot avec cet homme-là lorsqu'il se mettait en train (ce qui lui arrivait souvent). Gustave le vit, il se contenta de saluer, de sourire et de regarder madame, qui souriait aussi.

— Dis donc, ma femme, a-t-on prévenu Aurélie de l'arrivée de noire jeune homme?...

— Mon ami, j'ignore si...

— Bon! bon! elle n'en sait rien : tant mieux, nous allons la surprendre; elle ne s'attend pas à vous voir aujourd'hui... Peste! elle sera contente. Je ne m'étonne pas que vous fassiez des vôtres à Paris!... c'est comme moi !... J'ai été fort bien... j'ai été la coqueluche des belles; mais maintenant je suis sage!... demandez plutôt à ma femme. Ah çàl chassezvous?... c'est que je suis grand ciiassour, moi! Oh! c'est encore une passion! Je passe les journées dans le bois à la piste du clievreuil ou du lièvre... mais aussi je tire!... Ah! je tire joliment!... demandez plutôt à ma femme 1

— Monsieur, pour moi, je ne chasse que...

— Vous chassez? Bravo! nous ferons do fameuses battues!... tous ailinirerozmcs bois; ils sont fournis en gibier; j'ai une meule excelle nie!...

et des fusils qui ne ratent jamais... Mais il me semble que l'heure du dîner est venue : mon estomac ne me trompe point. Allons nous mettre à table, et là nous ferons plus ample connaissance, et nous causerons, mon ami, nous jaserons le verre à la main; c'est la bonne manière!... Je vois que vous êtes un garçon d'esprit; j'aurai beaucoup de plaisir à causer avec vous.

On arrive à la maison. Pendant que M. de Berly donne ses ordres aux domestiques, et va, suivant l'usage, jeter un coup d'œil à la cuisine, Gustave donne la main à madame, et passe avec elle au salon. Une jeune personne était assise à un piano.

— Voilà, dit M"° de Berly, M"° Aurélie.

— Ciel!... quelle dillerence entre la tante et la nièce! Et les yeux de Gustave attestèrent à M""" de Berly ce que son cœur sentait déjà. On feignit de ne pas s'apercevoir de cet aveu tacite; mais le jeune homme remarqua qu'on ne paraissait nullement fâché de celte préférence.

M"° Aurélie était grande, roide et empesée ; sa ligure n'avait rien de mal, mais rien non plus qui fût agréable; ses yeux étaient grands, mais à fleur de tète ; sa bouche pincée, son nez long et aquilin, sa peau plutôt jaune que blanche; un air de pruderie, répandu sur toute sa personne donnait aux manières de M"° Aurélie une sécheresse qui ne provoquait ni l'amour ni l'amitié.

La demoiselle se leva à la voix de M°" de Berly, salua Gustave avec gravité, et reprit place devant le piano.

— Et voilà, se dit Gustave, la femme que l'on veut que j'épouse !... Vraiment, mon cher oncle a trop de bonté. Au reste, je suis enchanté d'être venu dans cette maison je n'épouserai certainement pas la nièce : mais si la tante est sensible...

M"" de Berly engagea Gustave à se regarder dans la maison comme chez lui.

— Vous voyez, lui dit-elle, que mon mari est un homme sans façon; veuillez agir de même; je tâcherai de vous rendre ce séjour le moins ennuyeux possible.

— Ah! madame, près de vous on doit le trouver charmant.

Et le jeune homme qui avait pris la main de la jeune tante, la baisa avec transport, tandis que la nièce promenait les siennes sur les touches du piano. La tante retira vivement sa main ; mais le regard qu'elle lança à Gustave n'exprimait pas un grand courroux.

— A table !... à table ! s'écria M. de Berly en entrant dans le salon; que diable faites-vous donc ici, vous autres, au lieu de venir dans la salle à manger? Ah! je devine!., les jeunes gens s'examinaient, se lorgnaient,

soupiraient 1.... Ah! ahl... n'est-ce pas, ma femme, qu'on soupirait déjà?...

— Mon ami, je ne puis pas dire...

— Oui, oui, c'est juste?... tu ne veux pas parler de cela!... toi qui as un cœur froid et sévère, tu ne penses pas qu'on puisse s'enflammer comme cela tout de suite!... Ah! ah! Gustave! c'est que ma femme est singulière! elle rit, elle plaisante quand je lui parle des passions que j'ai in.«pirées jadis!... Allons, le diner sera froid... Donnez la main à Aurélie, mon ami, et vous, ma nièce, souriez donc un peu... Oh! c'est qu'elle est d'une timidité!... {Bas à Gustave.) L'innocence même!... mais le diable n'y perd l'ien!...

On se rend dans la salle à manger ; Gustave est placé entre M""" de Berly et M"" Aurélie :

— Du moinSj dit-il en lui-même, si le côté gauche m'ennuie, le côlé droit m'en dédommagera.

Pendant le premier service, M. de Berly, aussi grand mangeur que grand chasseur, laisse un peu de repos à ses auditeurs. Sa femme peut alors causer avec Gustave, qui est enchanté de son esprit, de sa gaieté, de son amabilité. La nièce parle peu, mais lorsqu'elle dit quelque chose, c'est avec une afféterie, une affeclalion, une recherche qui décèlent les prétentions cachées sous le voile d'une fausse modestie.

— A propos, dit M. de Berly pendant que sa femme découpait une superbe volaille, mon ami, c'est sans doute à vous un grand gar(;on que je viens d'apercevoir cueillant de l'oseille à l'entrée du potager?...

— Oui, monsieur; j'avais oublié de vous en parler; mais je suis étonné qu'il se soit permis...

— Parbleu! il n'y pas de mal à cueillir de l'oseille! j'espère qu'il saura se faire donner ce qu'il lui faut par mes gens...

— Je crains, monsieur, qu'il ne fasse ici quelque sottise; c'est un garçon très niais dont mon oncle s'est engoué.

— Bon! bon!... il se dérouillera!... tous mes gens ont de l'esprit ici... J'aime cela; et puis, comme on dit, tel maître, tel valet.

Gustave rit en lui-même de la gaucherie do M. de Berly qui ne s'apercevait pas qu'en se faisant un compliment il lui adressait une sottise. 11 était déjà décidé à trouver toujours parfait ce que ferait et dirait sou hôte. Sans parler, il s'entendait avec le côlé droit : il avait avancé un genou... un pied... D'abord on s'était reculé... puis on avait cédé à la nécessité... on ne regardait plus Gustave, mais on paraissait vivement agitée... le cu'ur pal|iilail avec force... et rien de tout cela ne paraissait annoncer l'indiUércnro ou la colère.

(Juoi! dira-l-ou, déjà des eulreiirises téméraires ; déjà des genoux, des

GCSTAVE LK MAUVAIS STMKT

pieds, des mains qui vont leur train! Que voulez-vous! ces mauvais sujets vont vite en besogne; et, en cela, ont-ils si grand tort! pourquoi ne pas s'assurer de suite si l'on plaît, si Ton est aimé?...

— Mais la pudeur, me direz-vous, doit-on l'effaroucher ainsi!...

— Oh!... vous avez raison!... on doit respecter la pudeur... Mais examinez que tout ceci se passe sous la table et ne peut être vu. A.h! lecteur, si vous pouviez un jour ou un soir vous glisser sous une table où siègent de jolies femmes et des hommes aimables, vous verriez des choses fort drôles : sortez ensuite votre tête ; regardez ces yeux baissés, ce front candide, cet air ingénu... Vous voyez bien que ce qui est caché n'alarme pas la pudeur. Le dessert remettait M. de Berly en train : il fallut entendre le récit de sa chasse de la veille, de l'adresse avec laquelle il avait tué un chevreuil qu'il avait blessé huit jours auparavant, et du courage qu'il avait déployé en tirant, presque à bout portant, sur un loup aveugle qui, depuis quelques jours, désolait les environs.

On se leva de table, on passa au salon. Bientôt arrivèrent quelques habitants du voisinage qui faisaient la partie avec M. de Bci'ly, lequel aimait beaucoup le trictrac, auquel il se croyait de la première force., M"° de Berly chantait avec un goût exquis, et s'accompagnait avec gi'âce;' .M"° Aurélie frappait sur le piano comme un cheval sur le pavé, et l'oncle s'écriait tout en jouant :

— Hein! entendez-vous ma nièce?... Peste! quel nerf! quelle vigueur!

Si ce n'est pas là de la première force, je ne m'y connais pas.

On se sépara de bonne heure. M"° de Berly avait mis notre jeune homme au fait des habitudes de la maison. On l'engagea à ne pas faire de cérémonie, à se regarder enfin chez lui.

Gustave ne put retenir un soupir en voyant M"* de Berly s'éloigner avec son époux... Il se rappela Vénus et Vulcain; et le souvenir des statues qui décoraient le jardin se présentant à son imagination, il ne douta pas que M°° de Berly n'eût présidé au choix des dieux. Cette idée lui donnant une secrète espérance, il fit une grande salutation à la superbe Aurélie, et suivit un valet qui le conduisit à son appartement.

Notre héros rencontre sur son chemin Benoît, qui se présente à lui clopin-clopant.

— Te voilà donc, imbécile, lui dit Gustave, pourquoi ne t'ai-je pas revu?...

— Ah! monsieur! vous voyez bien que je puis à peine me tenir... depuis que j'ai fait usage du spécifique que la cuisinière m'a indiqué..

— Est-ce que par hasard tu aurais mis de l'oseille sur tes fesses?...

— Justement, monsieur; ils me disaient tous, là-bas, qu'il n'y avait rien de meilleur pour guérir les écorchures... Moi, j'ai été encueillir... on me l'a hachée, et puis dam'... je me suis mis ça en cataplasme... mais ça me cuit joliment, toujours!... et je commence à croire que c'est une farce qu'on m'a faite.

— Mon pauvre Benoît! je vois que les gens de M. de Berly sont en effet très espiègles : tant mieux, le séjour que nous ferons dans cette maison te formera.

— Ah! monsieur!... si on me forme souvent comme ça.., je n'en sortirai pas !...

— • Allons, couche-toi, nigaud, et, une autre fois, tâche de ne point te laisser attraper.

— Oui, monsieur... V'ià mon cabinet... si monsieur a besoin, il n'aura qu'à m'appeler.

— Oh! tu peux dormir! ce n'est pas toi que je consulterai pour la réussite de mes projets.

Gustave se déshabilla en songeant à la jeune tante, dont il était éperdument amoureux; Benoit se mit au lit en jurant contre l'oseille et la cuisinière ; le maître soupirait d'amour et d'espérance : le valet gémissait et faisait des grimaces. Notre héros vit en songe M"" de Berly plus aimable, plus belle, et plus séduisante que jamais ; il était avec elle sous un bosquet de myrtes et de roses ; loin des regards curieux, il pressait sa taille élégante, ses formes voluptueuses; il cueillait sur ses lèvres un baiser brûlant, qui portait l'ivresse, le délire dans ses sens!... Benoît rêva qu'il prenait un lavement.

LA PAUTIE DE DILLAUD

Lo lendemain, dès le point du jour, Gustave était dans les jardins. Je ne sais par quel hasard M°" de Borly s'y trouva aussi ; on se rencontra, et on s'aborda.

— Quoi! madame, déjà levée!

— Oli ! monsieur, à la campagne, c'est un jilaisir d't'lre matinal.

— Que je suis heureux de vous avoir ronconirée!

— Mais il est probable que, demeurant ici, nous nous rencontrerons

SoUVrlil.

— Ail! madame! (|Uo ne piiis-jc...

Gustave la presse contre son sein. (P. 376.)

— Mon mari est à la chasse. 11 voulait vous réveiller pour vous emmener;mais je lui ai fait observer qu'il fallait au moins vous laisser reposer aujourd'hui. C'est peut-être un plaisir dont je vous ai privé?...

— Ah! vous ne le pensez pas, madame!... Puis-je en trouver où vous ne serez point?...

— En vérité, monsieur Saint-Réal, vous êtes d'une galanterie...

UT. 47. — PAUL DE KOCK. — 0U3TAVK LE MAUVAIS SUJET. — ÉD. J. ROUFF ET C'=. UV. 47

— Non, madame, je ne suis pas galant!... je dis ce que je sens!

— Quelle folie!... mais vous vous méprenez, c'est à ma nièce qu'il faut adresser vos hommages ; songez donc que vous devez l'épouser.

— L'épouser? Jamais, madame!...

— Quoi! vous ne remplirez pas les intentions de votre oncle?

— ■ Non, madame, je n'épouserai point une femme que je n'aimerai jamais!...

— Qu'en savez-vous? Peut-être, en connaissant mieux Aurélie, que vous ne pouvez encore juger que bien imparfaitement, peut-être changerez-vous de sentiments. La ni'ece de M. de Berly a des qualités, des vertus...

— Il me paraît, madame, que vous voudriez bien me la faire adorer?

— Mais, monsieur, je le dois. Cet hj'men satisferait un oncle qui vous aime.

— Et mon bonheur, madame, vous le comptez pour rien?

— Mais vous-même, monsieur Saint-Réal, où l'avez-vous placé jusqu'à présent? Si je crois tout ce que... l'on dit de vous, l'inconstance estvotre bonheur!... la séduction, la perfidie, sont vos plus doux passetemps...

— Ah ! madame !

— Je sais bien que les hommes sont presque tous volages, que les jeunes gens surtout n'aiment que le changement...

— Je suis revenu de toutes ces folies... — - Vous vous êtes corrigé... à vingt ans !

— Mais vous-même qui me prêchez si bien, madame, vous ne les avez pas?...

— Moi, monsieur, je suis mariée...

— Hélas! oui, madame.

— Ainsi, monsieur, vous allez nous quitter!

— Pourquoi donc, madaiu"?

— Puisque vous n'aimez pas Aurélie, ce séjourne pourra vtius plaire longtemps.

— Ah!... madame... je ne m'éloignerai de vous que lorscjue vous me chasserez!...

— Quelle idée! nous serons enchantés, monsieur, de vous posséder ici; voire présence fera plaisir... à... tout le monde. Je me flatte d'ailleurs qu'en voyant souvent .Vun-lic...

— Ah! de gri\ce, mailame, ne parhins plus ili> cela.

— Allons, soit, pour aujourd'hui. Je veux maintenant vous faire connaître les agréments de ce jardin.

GL'STAVK IM MALVAIS SKJET

Gustave offre son bras; on l'accepte. Ou parcourt tous les détours d'un jardin qui a près de trois arpents. On visite un petit bois bien sombre bien touffu, où l'ardeur du soleil ne pénètre jamais; on entre dans une grotte tapissée de mousse, où M"" de Berly va presque tous les jours lire ou travailler; on monte sur un rocher d'où l'on découvre une grande étendue de terrain; ou passe ensuite devant d'épaisses charmilles.

— Madame, dit Gustave, quel est donccetendroit que nous ne visitons pas?

— Ah! c'est un labyrinthe.

Un labyrinthe? Oh! voyons, j'aime beaucoup les lieux où l'on peut s'égarer!...

— Mais, monsieur, je m: sais pas si je dois... Allons! puisque vous le désirez.

La jeune femme réfléchit que refuser d'entrer dans le labyrinthe serait montrer de la crainte, et que la crainte est une preuve de faiblesse. Ne voulant point laisser deviner à Gustave ce que peut-être elle craignait de s'avouer à elle-même, elle céda à son désir. D'ailleurs ce jeune homme ne lui a dit que de ces choses qu'on dit à toutes les femmes; il ne lui a point fait d'aveu qui puisse l'alarmer. A la vérité, les yeux sont tendres, ardents, éloquents, mais peut-être M. Saint-Réal a-t-il toujours les yeux ainsi, et puis ce jeune homme n'est arrivé que de la veille, et on semblerait déjà craindre les tentatives!... Allons ! décidément, il faut le conduire au labyrinthe.

N'allez pas croire, lecteur, qu'il s'y soit passé des choses que je n'ose point vous raconter. Non; ou se promena, voilà tout. Gustave prit une main qu'il voulut baiser... mais qu'on retira bien vite ; il fit semblant de s'égarer, mais on le ramena toujours dans le bon chemin, et il fallut sortir du labyrinthe tout aussi amoureux, mais pas plus avancé.

— A propos, ditM""" de Berly, j'allais oubUer de vous faire voir notre salle de billard. Comme nous ne passons ici que la belle saison, c'est dans le jardin que nous jouons.

Cette salle était près du salon du rez-de-chaussée; quelques arbres seulement l'en séparaient. Entourée de charmilles, de chèvrefeuilles et de lilas elle ne recevait de jour que du haut, et était, à l'intérieur, ornée d'arbustes charmants ; les bancs de gazon, placés tout autour, semblaient des bosquets formés par la nature.

— Que cet endroit est délicieux! dit Gustave.

— Jouez-vous au billard, monsieur?

— Oui. madame

— En ce cas, je compte sur voire complaisance pour me l'apprendre. Mon mari y joue fort peul... il n'aime que son trictrac! D'ailleurs un épou^ a si rarement la patience d'apprendre quelque chose à sa femme!

— ■ Madame, je serai enchanté de pouvoir vous être agréable; si vous voulez nous pouvons commencer...

— Non, il est trop tard à présent, songez qu'on nous attend pour déjeuner... Ce soir je vous rappellerai votre promesse.

On quitta la salle de billard et l'on entra dans la maison. Qu'il est doux d'être chez une jolie femme dont le mari aime la chasse ! toute la journée on est seul avec elle.

— Ah! mon cher oncle! disait Gustave en lui-même, que vous êtes aimable de m'avoir envoyé tenir compagnie à M™ de Berly.

Pour mieux tromper le colonel Moranval, il lui écrivit qu'il se plaisait beaucoup chez M"" de Berly, que tout le monde y était aimable, et qu'il y resterait aussi longtemps que l'on voudrait le garder.

Quoiqu'il ne se fût point expliqué à l'égard d'Aurélie, sa lettre enchanta le colonel, qui ne douta plus de l'amour de son neveu pour celle qu'il lui destinait. Rassuré sur le compte de Gustave, qui paraissait disposé à faire les volontés de son oncle, le colonel écrivit à M. de Berly une lettre par laquelle il lui marquait que tout allait suivant leurs désirs, et envoya pour récompense à son neveu une nouvelle somme d'argent.

Pendant que cette correspondance s'établissait, le neveu avançait ses affaires. Julie (c'est le nom de M"" de Berly) ne pouvait se défendre de trouver Gustave bien aimable. A la campagne, on bannit le ton froid de la ville, la confiance s'établit plus facilement; tout en causant, notre jeune homme apprit que Julie, mariée par des parents sévères, qui n'avaient pas même daigné consulter son goût, n'avait vu son futur qu'au moment de signer le contrat. A la vérité, on ne se plaignait pas de M. de Berly, qui était complaisant et laissait sa femme libre de faire ce qu'elle voulait; mais l'amour pouvait-il naître d'une union si disproportionnée? M. de Berly avait plus du double de l'âge de sa femme? il était sol et bavard, Julie était tondre, spirituelle; il était laid, elle était charmante; il appelait amour le besoin des sens, Julie avait une Ame faite pour connaître toute la délicatesse de ce sentiment : de bonne foi, elle ne pouvait qu'estimer son mari. Ainsi, des parents qui donnent leur fille à un homme qu'elle n'aime pas, la condamnent à ne jamais se livrer au plus doux sentiment de la nature!... Pauvres femmes!... il faut bien de la vertu! et c'est le sexe le plus faible, celui qui est sans cesse l'objet de nos hommages, de nos séductions, qui doit montrer le plus de force, d'insensibilité, de feimclél... En vérité tout cela est fort mal arrangé, et ces mes-

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

sieurs qui ont fait le code civil auraient bien dû consulter davantage le code de la nature.

C'est ce mauvais sujet de Gustave qui faisait toutes ces réflexions en regardant Julie assise devant son métier à broder tandis que M"° Aurélie leur lapait sur le piano l'air de Beniouski, qu'elle chantait comme un chantre de cathédrale. L 'après-dîner, on allait au billard, où Julie recevait des leçons de Gustave; quel plaisir de former à ce jeu une charmante écolière! Le jeune homme plaçait toujours les billes au milieu du tapis, afin d'obliger M"° de Berly à s'étendre un peu sur le billard; il admirait alors des formes ravissantes, qu'une légère robe de mousseline couvrait sans les cacher. Pour diriger la main de son écolière, il entourait de son bras une taille bien prise; il effleurait quelquefois une gorge d'albâtre; ses yeux s'égaraient alors sur un sein qu'il brûlait de baiser 1 Julie se plaignait de ce qu'il lui faisait souvent recommsncer le même coup mais Gustave enseignait avec tantde douceurqu'il n'y avait pas moyen de se fâcher.

M"° Aurélie ne jouait point au billard; elle aurait cru compromettre sa dignité en apprenant un exercice qu'elle trouvait trop masculin. Ses yeux exprimaient un étonnement mêlé de dépit toutes les fois que Julie et Gustave se rendaient au jardin ; mais elle n'osait se permettre des observations sur ce qu'elle appelait tout bas la folie de

Gustave, sa tante.

M. de Berly voulait tous les matins emmener Gustave à la chasse; mais celui-ci, feignant de s'être blessé au genou et de boiter légèrement, avait jusqu'alors évité la compagnie de son hôte. La lettre du colonel Moranvai avait fait grand plaisir à M. de Berly, qui, fort peu connaisseur en amour et en galanterie, était persuadé que Gustave adorait sa

nièce ; il altribuait même à cette passion et au désir de rester près d'Aurélie les refus du jeune homme de l'accompagner à la poursuite des lièvres.

Un monsieur Desjardins était arrivé chez M. de Berly trois jours après Gustave. C'était un grand sec, d'une cinquantaine d'années, grand mangeur, grand joueur et grand menteur. N'ayant qu'un revenu médiocre, il trouvait moyen de ne pas toucher à ses rentes en vivant habituellement chez les autres. Il avait les qualités nécessaires pour un parasite : il était complaisant, flatteur et médisant, lorsque cela était agréable à ses hôtes. Il faisait un peu de tout : il jouait du violon assez pour accompagner une sonate de Pleyel; il dessinait passablement et faisait des portraits à la silhouette, il dansait lorsque cela était nécessaire, il jouait à tous les jeux. Chaque soir M. de Berly et lui se mettaient au trictrac, où M. Desjardins trouvait, en jouant, le moment d'adresser des compliments à M"° de Berly, des éloges àM"° Aurélie sur sa manière de chanter, des caresses au chat et des gimblettes au chien.

Depuis quinze joux's Gustave était près de M"" de Berly toujours plus amoureux, mais n'obtenant rien de Julie. Il avait fait l'aveu de son amour qu'on avait écouté en plaisantant; on voulait bien plaire mais on ne voulait pas manquer à ses devoirs. Cependant les leçons de billard conlinuaieut; elles devenaient bien dangereuses; on y était toujours seuls; les charmilles épaisses qui entouraient ce lieu empêchaient d'être vus du dehors; le maître était tendre, aimable, entreprenant; l'écolièrc, trop sensible, sentit que son courage diminuait... elle refusa de continuer à prendi'e des leçons.

— Allons, elle ne m'aime pas, dit Gustave; décidément c'est une coquette qui ne veut que s'amuser de mes lournienls; je suis un fonde soupirer pour elle!... mais c'est iiui, je ne lui parlerai plus... je ne veux même plus la regarder.

Cette résolution prise, Gustave veut essayer de faire la cour à Aurélie , mais la tâche est trop pénible. Les journées ne sont plus les mêmes : M"" de Berly, fixée près de son métier, ne sort pas du salon, et le soir elle regarde jouer au trictrac ou écoute chanter l'infatigable Aurélie. Elle est triste, rêveuse, mais toujours douce, complaisante pour ceux qui viennent chez son époux; elle ne paraît pas s'apercevoir de l'humeur de Gustave, de ses prévenances affectées pour la grande nièce, de ses éjiigrammes sur la coquetterie des femmes. Le jeune homme se dépile, il ne sait plus que faire; dans son désespoir il accompagne M. de Berly à la chasse; il lire sur les chiens au lieu de tirer sur les lièvres; il prend des pies pour dos bécasses, et un gros cochon pour un sanglier. Le soir, il

fiUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

veut jouer au trictrac : il fait école sur école, jette les dés par terre, laisse tomber son cornet. Il veut chanter et n'a plus de voix; il veut jouer du violon : sa main tremble, il joue faux, il ne va pas en mesure, il ne sait plus ce qu'il fait... M. de Berly le raille, M. Desjardins rit, M"° Aurélie ouvre de grands yeux, Julie soupire.

Allons, pensait M. de Berly, le jeune homme est amoureux fou de ma nièce !... j'espère que cela est visible !...

Le cher oncle en causait avec DesjarJins, qui, par principe, était toujours de son avis, et avec sa femme, qui se contentait de répondre qu'elle le désirait.

— Tiens, ma femme, regarde donc Gustave assis là-bas tout seul dans un coin... vois-tu cet air boudeur, ce front soucieux et mélancolique? Eh bien! c'est l'amour qui fait tout cela. Oh! je m'y connais!... D'ailleurs, rappelle-toi les premiers jours de son ai'rivée ici, il était tout différent; il riait, causait, chantait, faisait mille folies!... aujourd'hui il n'ouvre la bouche que pour soupirer... il lève les yeux au ciel!... et à la chasse, si tu savais toutes les étourderies qu'il a commises! c'est à mourir de rire!...

— Parbleu! celui-là en tient et joliment!... je vais écrire à son oncle le colonel pour qu'il presse la conclusion, car enfin il ne faut pas laisser ce pauvre garçon se dessécher!... N'est-ce pas, Desjardins?...

— Vous avez parfaitement raison, car...

— Quant à ma nièce, elle ne dit rien, mais je suis sûr que la friponne n'en pense pas moins. Ah! si le colonel n'avait pas sa maudite goutte, il serait déjà ici!... qu'il me larde de lui montrer son neveu converti!...

— Mais mon ami, en êtes-vous bien certain?...

— Oui, madame, oui, je suis certain que ce mariage sei'a aussi heureux que le nôtre... mais à propos, pourquoi donc ne jouez- vous plus au billard?...

— JMon ami, c'est que...

— Cela amusait notre amoureux. Que diable! il faut un peu l'égayer. H aura le temps défaire des réflexions quand il sera marié!... Gustave!... ma femme se plaint de ce que vous ne voulez plus lui donner ses leçons de billard...

— IVIoi! mon ami, je n'ai pas dit cela...

— Chut!... laissez-moi donc faire!...

— • Quand madame voudra, dit Gustave en se levant; je suis toujours à ses ordres.

— A la bonne heure... Allons, sortez un peu de vos l'êveries, jeune homme ! je vais faire un trictrac avec Desjardins ; faites éclairer le billard ;

œUVRK DE PAUL DE KOCK.

VOUS aurez le temps de jouer jusqu'au souper... Allons madame de Berly... allez donc... Vous voyez bien que monsieur vous attend...

Il n'y avait pas moyen de s'en défendre ; mais M. de Berly le voulait. Gustave présenta la main à Julie, il sentit que celle qu'on lui donnait tremblait beaucoup : un sentiment vague d'espérance et de plaisir vint ranimer son cœur.

Ils arrivent à la salle de billard ; le domestique s'éloigne après avoir allumé les quinquets. Ils restent seuls M°" de Berly est silencieuse, mais elle paraît bien agitée; Gustave est si triste qu'il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas avoir pitié de lui.

— Qu'avez-vous donc depuis quelques jours, monsieur? dit enfin d'une voix faible M°° de Berly ; vous ne daignez pas parler...

— Ce que j'ai?... ah!

madame! ai-je besoin de vous ledireencore?Jevous adore, et vous me délestez!

— Je vous déteste!...

quelle injustice !... si cela était, craindrais-je d'écouter vos serments... vos discours?

Julie en avait trop dit.

Gustave saisit sa main, qu'il posa sur son cœur.

— Laissez-moi, dit M""" de Berly, vous ferez mon malheur... Ah! Gustave!... n'abusez pas de ma faiblesse.

Mais un amant qui

apprend qu'il est aimé

n'écoute plus que son

ardeur. Julie pleurait;

Je vi(Mi:<ii riro tait grande /...-/,:„,;/«. Gustavc la prcssc conlrc

son sein, il couvre de baisers les larmes qu'elle répand... Elle veut se

défendre... mais une ilammc inconnue circule déjà dans ses veines...

elle ne peut que rendre transport pour transport, amour pour amour.

— Ma femme! ma femme ! s'écria M. de Berly, qui, comme ou sait, n'était séparé du billard que par quelques arbres et une charmille qui empochaient de se voir, mais non de s'enlendre, je viens d'èlre fail t/rande

r.[î.STAVE LE MAUVAIS SUJET

U lui promît que sou oucle sefuit ill^Si■uit de sa bouue conduite. 1,P. ô~i i.)

bredouille; c'est la première fois que cela m'arrive! Et vous autres, allez vous bien?

— I\Iais oui, monsieur, répond Gustave, car sa compagne n'avait plus la force de parler; nous jouons très bien ce soir... madame votre épouse fait des progrès scnsil)les

— Tant mieux 1 tant mieux ! au moins, quand je jouerai avec elle, elle sera de force ; mais apprenez-lui le diuibié surtout, c'est cela qui est joli...

UV. 48. — PAUL DE KOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ED. J. ROUFF ET C' = . UV. 48

— C'est ce que je fais dans ce moment, monsieur.

La partie fut sans doute longue, car Gustave et Julie ne rentrcrenl au salon qu'au moment de se mettre à table pour souper. M™" de Berlv avait les yeux très rouges, Gustave était rayonnant; le plaisir, le bonheur brillaient dans ses regards.

— Eh bienldit M. de Berly, vous êtes-vous bien escrimes? qui est-ce qui a gagné le plus de parties?

— ^lais je crois que c'est madame...

— Bahl allons, vous aurez fait cela par galanterie I... Elle ne peut pas èlre encore aussi forte que vous, qui avez un coup de queue superbe, et qui bloquez presque aussi bien que moi ! n'est-ce pas ma femme, que je bloque joliment quand je m'y mets?...

— Oui, mon ami, mais pas si bien que M. Gustave...

— Allons, tu veux flatter ton maître... mais tu parais bien fatiguée...

— Au fait, le billard est un jeu très faligant; être toujours debout... aller... venir...

— Eh bien! moi, dit Desjardins, j'j^ ai joué une fois ti'ois jours de suite... nous étions deux enragés! on nous apportait à manger, et...

— Allons , Desjardins, vous nous conterez cela en soupant ; d'ailleurs, je suis fâché avec vous... j'ai votre grande bredouille sur le cœur!...

— J'en ai donné une fois huit de suite à un homme qui certes était I ourle moins...

Mais on était déjà dans la salle à, manger, et M. DesjarJins fut obligé de remettre son anecdote à un autre moment.

Pendant le souper. M""" de Berly parla peu et tint constamment ses veux baissés. M'" Aurélie ne cessait de promener les siens sur Gustave et sa tante ; ces prudes sont quelquefois très clairvoyantes I... M. Desjardins so contenta de manger et d'applaudir indistinctement aux discours de tout lo monde. M. de Berly ne cessa de parler de sa force au billard et des coups charmants que l'on pouvait y faire. Quant à Gustave, il fut gai, aimable, et d'une complais:ance extrême ave:' M. de Berly, dont il vanla l'adresse à la chasse, l'amabilité près des dames, et le courage dans le danger.

Le pauvre époux 'était enchanlô du jeune homme : en se levant di table il lui serra la main avec force, il lui promit que son oucle serai; instruit de sa bonne conduite.

(Ju'on (lise après cela qu'on a des pressentiments 1

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