‹ La pucelle de BellevilleChapitre 28 sur 104 · ERMENONVILLE. M ARIE- JE ANN E. SUZON · texte numérisé non relu

ERMENONVILLE. M ARIE- JE ANN E. SUZON

Si l'on raisonnait avant de s'abandonner à une terreur panique, si l'on s'écoutait avant de se disputer, si l'on réfléchissait avant défaire une sottise, si Ton se connaissait bien avant de se marier, alors les enfants n'auraient plus pour de croque-mitaine, les jeunes filles no trembleraient pltis en descendant à la cave, les villageois passeraient la nuit devant un cimetière sans serrer les fesses et fermer les yeux; les jolies femmes liraient le soir, sans frémir, les romans de lord Byron et d'Anne Radcliff; les Sarmates, les Hongrois et les Moldaves ne croii'aient plus aux. vampires, les Écossais à la double vue, les nourrices aux loups-garous, et tous, les esprits faibles aux revenants, aux fantômes et aux apparitions. Alors on verrait moins de guerres, parce que les souverains auraient des ambassadeurs qui ne s'occuperaient pas à se dépasser dans les promenades (ce qui jadis fit coulerbicn du sang) ; et que si cela leur arrivait, ils tâcheraient d''eu rendre leurs cochers responsables, et non une populace entière, qui est obligée de prendre les armes, parce qu'un cheval eaa passé un autre; les gens qui ont dîné et passé la soirée ensemble ne ressembleraient pas tout à coupa des coqs furieux, parce que la politique deviendrait le sujet de la conversation ; deux jeunes gens n'iraient pas se couper la gorge ou se brûler la cervelle, parce que l'un aurait marché sur le pied de l'autre ; alors un jeune homme ne chercherait pas à séduire une fille honnête qu'il ne voudrait pas épouser; un homme marié n'irait pas avec des courtisâmes qui peuvent lui donner des galanteries qu'il i-apportera à sa femme ; on n'irait pas à la roulette compromettre son hoanem* et vider sa bourse en faveur de messieurs les fermiers des tripots ; oa ne mettrait pas à la loterie pour faire plaisir au Gouvernement, et Ton ne fréquenterait pas les grandes réunions où l'on prodigue le punch, les glaces et les sorbets, que vous payez cent fois en un tour de creps ou d'écarté. Alors un vieillard n'épouserait pas une jeune fille, un jaloux une coquette, une femme sensible un lihertin, une femme rangée un ivrogne, une femme aimable un sot, un homme d'esprit une dévote. .\Iors ily aurait quelques bons ménages, et les enfants ne ressembleraient pas si souvent aux amis de la maison. Enfin, si M°" Lucas était descendue tranquillomont, alors son mari ne se serait pas caché dorriiTo les futailles, Benoît dans l'élable, Nicolas à l'écurie; elle n'aurait pas pris (liislavo jinur un voleur ou un diable, et tous les habitants d'Ermenonville auraient passé la nuit dans leur lit.

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

Lorsque les paysans fui'cnt éloignés, Gustave descendit avec Marie- Jeanne (à qui il avait fort bien fait voir ce qu'il était, et qui n'avait nullement pour de lui). Il trouva dans la cour Benoît et Nicolas, qui sortaient do leur chambre à coucher. On se raconta muluellcmcnt ce qu'on savait. La grosse Marie-Jeanne rit beaucoup de la frayeur de sa maîtresse ; Gustave se débarbouilla le visage pendant que Benoît nettoyait son habit; Nicolas Toupet était fort inquiet de son maître et de M"° Suzon. Bientôt l'on entendit un grand bruit dans la rue : c'étaient les villageois qui revenaient; mais comme il faisait alors grand jour et que Marie-Jeanne assura à Gustave qu'il était trop gentil pour faire reculer les commères de l'endroit, notre héros attendit tranquillement l'arrivée de ceux qu'il avait tant effrayés.

Les villageois devinrent courageux avec le jour; ils. étaient déjà décidés à retourner visiter la mais n ensorcelée, loi'squ'en rentrant dans la grand'rue ils aperçurent un paysaa conduisant une vache noire.

— Y'ià la bête noire! disent les paysannes.

— C'est mon mari ! s'écrie M"" Iiucas.

C'était en effet le père Lucas, qui, après s'être débarbouillé et lavé dans un des fossés du château, afin de ne plus être pris pour un voleur, retournait chez lui avec sa vache noire, qu'il avait rencontrée se promenant toute seule dans les rues d'Ermenonville.

On s'aborda et l'on s'expliqua. Le père Lucas se plaignait des coups de bâton qu'il avait reçus; il raconta sa rencontre avec le jeune étranger, sa chute dans la mare et son arrivée au village au milieu de la nuit. On commença à comprendre que le diable n'était pour rien dans tout cela. La mère Lucas gronda son mari de lui avoir amené un jeune homme qui mettait tout le monde en rumeur; mais lorsqu'elle sut que ce jeune homme était riche, puisqu'il avait un valet et puis deux chevaux, lorsqu'elle apprit surtout qu'il paraissait généreux et disposé à bien payer ses hôtes, sa colère se calma; elle devint d'une humeurcharmante, et elle permit à son mari de l'embrasser en dédommagement des coups qu'il avait reçus.

On arriva à la maison, théâtre des événements de la nuit. Le ton, la mine et les manières de Gustave achevèrent de dérider M"" Lucas (notre jeune homme était en fonds) ; Benoît avait apporté une partie des vêtements de son maître, et dans un gilet, se trouva fort heureusement la bourse renfermant les deux cents louis que le colonel avait envoyés à son neveu et que celui-ci n'avait pas eu occasion de dépenser chez M"" de Berly.

Notre héros, qui vit bien qu'il fallait plaire à M°° Lucas avant tout, lui mit un louis dans la main pour lui faire oublier la peur qu'il lui avait causée bien involontairement.

œUVRE DE PAUL DE KOCK

Alors tout fut en l'air daus la maison pour bien traiter celui qu'on avait manqué tuer à coups de pelle et de balai. On l'installa dans la plus belle chambre, on lui prépara un déjeuner, et on offrit à Benoît de traire lui-même les vaches, et de boire du lait depuis le matin jusqu'au soir, si cela pouvait lui faire plaisir .

Une seule chose tourmentait encore un peu les paysannes, et même M°" Lucas. Que voulait dire Marie-Jeanne avec son combat et son diable qui lui était entré trois fois dans le corps? Il y avait donc eu quelque chose d'extraordinaire dans la maison? On fait venir la servante et on l'interroge.

— Pardine ! . . . répondit Marie-Jeanne, je me souviens bien à présent que j faisions un mauvais rêve et que j 'avions un cauchemar qui m'étouffait, quand vous êtes montés ol que vousm'avez réveillée en sursaut!... Ma une 1... alors, j'crois que c'est tout bonnement mon rêve que j'vous avons raconté.

Les villageois rient à se tenir les côtes de leur frayeur, et du rêve de Marie-Jeanne, qui rit aussi de ce qu'elle a dit, et peut-être de ce qu'elle a fait. Enfin le calme est rétabli, et chacun retourne à sa besogne journalière Gustave, après avoir bien déjeuné se retire dans sa chambre avec lienoît et ordonne à son domestique de lui raconter le mieux qu'il pourra ce qui s'est passé chez M"* de Berly après sa fuite.

— Dame, monsieur, répond Benoît, je vais vous dire ce que j'ai vu et entendu. D'abord votre oncle, que vous aviez jeté à terre en tombant par une fenêtre, s'est relevé pour courir après vous ; mais, bah ! vous alliez si vite, qu'il a bien vu qu'il ne pouvait pas vous atteindre. Alors, revenant vers moi, il m'a dem.indé depuis quand vous étiez devenu fou, — car en vous voyant sauter, en chemise, les haies et les fossés, il pensait

JdvioQS un cauchemar qui inéloullait

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET

que vous aviez perdu la raison. — Dans ce momeat-Ià, M. de Berly est accouru d'un air tout effaré et a crié à monsieur votre oncle, du plus loin qu'il l'a aperçu :

« — Votre neveu ni"a fait cocu! je viens de le trouver couché avec ma femme!... »

« — J'en étais sûr, a dit tout de suite monsieur le colonel; j'aurais parié que le drôle se moquait de vous, de votre nièce et de moi!...

Alors monsieur votre oncle a juré, dame!... comme il jure quand il est en colère. M. de Berly faisait de grandes exclamations, dans lesquelles il mêlait sa femme, le mariage et la salle de billard. Moi je m'en retournais vers la maison, lorsque j'ai rencontré la cuisinière... vous savez, monsieur, celle qui m'a fait mettre de l'oseille sur... mon écorchure ? c'est une bonne femme, au fond, et qui vous aime beaucoup, monsieur, car elle m'a dit en m'apercevant :

« — Eh bein 1 imbécile, est-ce que tu vas laisser ton maître courir sans vêtements dans la campagne? Monte de suite à sa chambre, prends ses effets, son argent ; va ensuite à l'écurie, monte ton cheval, tiens celui de ton maître enlaisse, et galope après lui ; ou t'indiquera facilement la route qu'il a prise: un homme nu, ça se remarque.

J'ai fait ce que la cuisinière m'adit, monsieur, et vous savez où je vous ai rattrapé.

— C'est bon, Benoît ; maintenant; laisse-moi, mais tant que nous resterons dans cette demeure, ne t'avise plus de traire les vaches sans ma permission.

— Soyez tranquille, monsieur, j'ai eu trop peur!, pas seulement traire un mouton.

Votre nevea m'a fait cocu!

Je ne voudrais

Gustave, resté seul, réfléchit sur ce qu'il doit faire : il n'y avait pas moyeu d'entretenir une correspondance avec Julie, qui d'ailleurs était gardée à vue. Cependant il brûlait de lui faire savoir qu'il l'adorait toujours : celte assurance devait être une consolation pour celle qui lui avait sacrifié son repos et sa réputation.

— Il faut écrire, dit Gustave ; peut-être ensuite, par l'entremise de cette bonne cuisinière, trouvcrai-je le moyen de lui faire tenir ma lettre. Mais je ne puis charger Benoît de cette commission... il est trop gauche, il ferait quelque bévue... les paysans ne s'entendent guîre à servir une intrigue... Eh! parbleu! j'irai moi-même, en ayant la précaution de me déguiser. Mais il faut attendre que les preihiers moments soient passés; alors la vigilance du mari se ralentira, et je réussirai plus aisément. Passons huit jours à Ermenonville... huit jours!... pauvre Julie! C'est bien long... mais il le faut. Dans huit jours, mon oncle sera retourné à Paris, et je ne craindrai plus de le rencontrer.

Ce plan arrêté, il s'agit de savoir ce qu'on fera, dans un village, pendant huit jours. Mais ce village est Ermenonville, dont le nom seul rappelle de touchants souvenirs, et dont la situation enchanteresse séduirait l'homme le moins champêtre. Joseph II y a diné dans une chaumière, Gustave Illl'a visité, Jean-Jacques Rousseau y a passé les derniers instants de sa vie, M. Saint-Réal peut bien s y plaire quelques jours. Et puis il y a une certaine Marie-Jeanne qui se bat très bien avec le diable, et une petite Suzon, dont la jolie mine distrait des souvenirs d'un amour contrarié. Allons, notre jeune homme ne s'ennuiera pas à Ermenonville.

— Commençons par faire connaissance avec ce pays, dit Gustave.

n trouve M"* Lucas qui plumait des pigeons, tandis que son mari donnait à manger aux poules.

— Madame Lucas, je voudrais parcourir le village et ses environs...

— Est-ce que monsieur ne connaît pas nol' endroit?

— Non, madame Lucas ; je suis venu exprès pour faire connaissance avec lui, et j'ai préféré le séjour d'une maison tranquille à celui d'une auberge où l'on est souvent fort mal.

— Vous avez ben fait, monsieur ; oh ! vous pouvez demeurer chcux nous tant qu'il vous plaira ; ça 'ne nous gênera pas, au contraire.

— Je vous remercie, madame Lucas.

— Vous.screzenchanté du pays. Oh! vous verrez de belles choses!..

— Celles que j'ai déjà vues m'ont semblé bien.

— Hah! vous êtes arrivé la nuit!... vous n'avez rien pu voir. C'est le parc du château qu'est joli.

— Pourrais-je y entrer?

GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 399

— Oui-da!... ma fille vous conduira... le château n'est habité, pour le moment, que par le concierge... Suzon, Suzon!...

— J'allons conduire monsieur, dit Marie-Jeanne en s'avauçant.

— Non, non !... faut que tu fasses du beurre et du fromage. Suzon ira. Marie-Jeanne n'est pas satisfaite de la préférence donnée à Suzon;

elle se remet au fi'omag'e avec humeur.

La petite met son joli bonnet, son tablier des dimanches, et se dispose avec joie à conduire le beau monsieur ; mais la maman, qui pense qu'elle fera plaisir à son hôte en l'accompag-nant, ordonne à son mari de plumer les pigeons, de veiller sur le dîner, et se dispose à suivre sa fille ; la pclilc, d'ailleurs pourrait ne pas être en sûreté avec un jeune monsieur de la ville, qui paraît bien honnête à la vérité, mais qui a l'air bien éveillé près des jolies filles. Et puis, que dirait Nicolas Toupet, si, à son retour des cliamps, il apprenait que Suzon est allée se promener seule avec l'étranger? et vous sam'ez que Nicolas Toupet est le prétendu de M"" Lucas.

Il fallut donc avoir la compagnie de la maman. Suzon aurait préféré être seule avec le jeune homme, sans trop savoir pour quelle raison, et Marie-Jeanne, au contraire, fut contente de ce nouvel arrangement.

Quant à Gustave, il regardait Suzon, qui avait seize ans, des veux bleus, de jolies dents, une bouche bien fraîche et des cheveux très noirs. Il soupirait en regardant M"' Lucas mettre son tablier; il aurait soupiré bien davantage s'il eût vu la veille Suzon accrochée par sa chemise, cl montrant des appas près desquels toutes les Marie-Jeanne devaient pâlir.

On part, on traverse une partie du village, et, chemin faisant, Gustave remarque que tous les habitants ont des dents charmantes : ce qu'il est permis d'attribuer h la salubrité de l'eau.

On entre dans le parc du château. Quel séjour enchanteur!... Des ombrages frais, des gazons superbes, des ruisseaux qui serpentent et se croisent, des cascades, des grottes solitaires, des prairies émaillées de fleurs, un lac qui baigne les murs du château, et sur les bords duquel s'élève une tour antique entourée de lierre et de buissons de chèvrefeuille. D'une rotonde en avant de la tour, dite Tour de Gabrlelle, on découvre un délicieux paysage ; une vieille armure est placée sur le devant de la rotonde : tout en ces lieux rappelle les anciens paladins et le temps des tournois et de la chevalerie. Quel dommage que ce monument menace de s'écrouler! Au bas de la tour, un bac fixé à deux cordes qui vont de l'une à l'autre rive, et qui coulent sur de petites roulettes de cuivre, vous offre la facilité de passer et de repasser en tirant vous-même une des cordes qui retient le bac. Dans la partie, appelée le Désert, vous apercevez la maisonnette de Jean-Jacques, située sur uue éminence d'oiilavue

découvre tout le pays. Cette maisonnette aussi tombe en ruines. Ne devraiton pas conserver ce qui peut rappeler le souvenir d'un grand homme?

Sous une grotte, qu'un ruisseau environne, Gustave copie les vers suivants :

0 limpide fontaine ! û fontaine chérie !

Paisse la sotte ranité Ne jamais habiter ta rive humble et fleurie ! Que ton simple sentier ne soit point fréquenté

Par aucun tourment de la vie,

Tels que l'Ajnbition, l'Envie,

L'Avarice et la Fausseté.

Un bocage si frais, un séjour si tranquille Aux tendres sentiments doit seul servir d'asile. Ces rameaux amoureux, entrelacés exprès, Aux Muses, aux Amours, offrent leur voile épais,

Et le cristal d'une oude pure

A jamais ne doit réfléchir

Que les grâces de la nature

Et les images du plaisir.

— Si Julie était avec moi, pensait Gustave, alors je renverrais Suzon et sa mère, je m'assiérais sur ce banc de mousse... où tant d'autres ont été heureux, à en juger du moins par les inscriptions dont la pierre est couverte !... Les amaats sont bien indiscrets!. Est-il nécessaire que les étrangers, que tous ceux qui se promènent enfin sachent que M. et M""*** sont venus là se faire l'amour?... Au moins ne mettez que vosnomsde baptême.

On sort du parc, on passe de l'autre côté du château : c'est là qu'est l'île des Peupliers, où repose Jean-Jacques. Pour arriver à cette partie du lac, il faut traverser un vieux bâtiment qui fut jadis un moulin à eau, et qui maintenant n'est plus habitable. On se trouve sur un chemin bordé de saules et entouré d'eau de tous côtés; on trouve devant l'île unbatelet qui vous donne la facilité d'aller visiter le tombeau de rhomme de la nature : c'est ainsi du moins qu'il est nommé sur le simple monument qui renferme ses cendres. Une petite inscription attachée à un pieu invite ceux qui visitent l'île des Peupliers à ne rien écrire sur le tombeau de Jean-Jacques. Cette inscription n'a point été respectée, car la manie do mettre son nom sur les monuments curieux devient une chose nécessaire, indispensable : on a bien soin d'emporter un couteau ou un canif lorsqu'on va visiter les Catacombes, les Augustius, les tombeaux de Saint- Denis, etc.. Passe encore pour les grottes, les bosquets ; mais qui-l charme peut-on trouver à lire Philippe, François, Justine à côté de Jean-Jacques Housscau !

il V a en Allemagne, eu Suisse, eu Angleterre, dans les auberges

r.dSTAVE I.E MAt'VAIS SrjRT

Page 1