GUSTAVE LE MAUVAIS SL'JET. — ÉD. ;. P.OUFF ET C
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
situées près d'un site remarquable, des carnets destinés à recevoir les pensées en vers ou en prose des voyageurs ; ces carnets, sur lesquels on vous engage à écrire quelque chose, sont rarement renouvelés : c'est qu'il est plus facile d'écrire son nom qu'une pensée.
Après s'être promenés quelque temps sur l'eau, Gustave et ses conductrices reprirent le chemin de la maisonnette, où les attendait un bon dîner. On se mit à table : là point de cérémonie, d'étiquette, de contrainte. Suzon, ses parents, Gustave, Marie-Jeanne et Nicolas Toupet se placent à la même table. Pour Benoit, toujours pénétré de ses devoirs, il veut rester derrière son maître pour le servir, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine que Gustave le fait s'asseoir dans un coin, sur un bout do table, où on lui donne à dîner.
La mère Lucas, qui est un peu médisante, raconte à Gustave, pendant le repas, toutes les aventures du pays et l'histoire de ses voisins ; elle ne s'interrompt que pour ordonner à son mari de verser à boire et à Suzon de se tenir droite. La petite se trouvait placée à côté du monsieur, qui la regardait en souriant ; ce qui la faisait rougir, car à la campagne on a moins l'habitude de ces choses-là qu'à la ville.
La mère Lucas en était à l'histoire de la meunière, qui avait placé sa fille à Paris pour eu faire une grande dame.
— Pour vous achever, monsieur, dit-elle après avoir rempli l'assiette de Gustave, qui déjà ne pouvait plus avaler, vous saurez donc que cette fille a trouvé à Paris la pie au nid!... Buvez donc, monsieur... A vot' santé, si vous voulez ben permettre... V'ià, sans qu'on sache trop comment, qu'elle a une voiture à deux chevaux... Lucas, donne donc à boire, au lieu de rester là sans rien faire... Vous ne mangez pas, monsieur... Mais, ce qu'il y a de plus drôle, pour vous finir, c'est que c'te belle demoiselle... Lève donc ta tète, Suzon... Eh ben! elle est venue en calèche visiter le pays... Verse donc, Lucas... Encore un morceau, monsieur... Et croiriezvous qu'elle n'a pas été loger chez ses parents? Ah! ben oui... elle avait un tonde princesse !... Vous ne mangez pas, monsieur... Lucas, qu'est-ce tu fais donc? au lieu de faire boire monsieur... Aussi, quand on a vu ça dans le pays, dame ! on s'est moqué des parents qui ont voulu faire une dame de leur fille... Avot' santé, à celle de madame vot'mère, de monsieur vot' père, de vos amis et connaissances. ..Et vous conviendrez qu'onavait raison, car comme dit c't autre : C'ii-là qui veut péter, sauf votre respect, plus haut que le cul, c'ti-là, dis-je...
La mère Lucas fut interrompue par Nicolas, qui jeta un cri et poussa un gros jurement en disant qu'on lui avait marché sur son oignon. Le père Lucas qui était en train de verser à boire, laissa tomber la bouteille
sur la table; le \'in coula dans un plat de gibelotte ; Marie-Jeanne se mordit la langue pour ne pas rire. Benoît avala de travers.
On quitta la table; M"' Lucas fit une scèneà son mari sur sa maladresse. Gustave causait avec Suzon, mais Marie-Jeanne ne les perdait pas de vue.
Une paysanne a des passions comme une dame de la ville ; les passions donnent quelquefois de l'esprit aux sots et rendent des gens d'esprit bien bêtes.
L'après-diner, Gustave alla se promener seul dans les bois : il pensa à Julie et au moyen qu'il emploierait pour lui faire remettre une lettre. La vue des ombrages, des tapis de verdure, lui rappelle la jolie salle de billard et les douces leçons que son élève recevait si bien; il maudit les maris et les oncles ; il maudit surtout son imprévoyance. Ah! si le verrou eût été mis !...
En revenant au village, il pense à Suzon, à son air timide, à son maintien innocent.
— Allons, dit-il, j'ai eu tort de lui pousser le genou et de lui marcher sur le pied. Cette petite est la pudeur même, et je vais lui donner des idées!... je la fais rougir!... ah! c'est mal!... J'aime les femmes, c'est fort bien; je suis inconstant!... ce n'est pas ma faute; je fais un mari cocu... si je ne le faisais point, un autre le ferait pour moi!... C'est même rendre service aux époux que mettre leurs femmes à l'épreuve : celle qui n'est sage que faute d'occasion n'a pas grand mérite ; mais il ne faut pas séduire une ilUe innocente et risquer de faire le malheur de sa vie. Quoiqu'on me nomme mauvais sujet, je n'ai point à me reprocher de pareils travers. Quant aux demoiselles qui ne demandent qu'à être séduites, et qui, en sortant de leur pension, ont en théoi'ie ce qui leur manque en pratique, pour celles-là, il est permis de les attaquer: elles savent ce que désire un amant, et ce qu'elles ont à faire.
Gustave revient donc chez Lucas avec la ferme résolution de ne plus faire rougir Suzon, ce qui d'ailleurs pouvait donner de l'ombrage à Nicolas Toupet, auquel c'était assez d'avoir marché sur le pied.
On attendait le jeune monsieur pour souper. Chez les villageois, on ne connaît, dans la semaine, que trois choses : travailler, manger et dormir. Gustave mange, il n'a rien de mieux à faire: puis il monte à sa chambre pour réparer par le sommeil la fatigue des journées précédentes. Marie-Jeanne le regarde monter l'escalier de sa chambre ; elle cherche à lire dans ses yeux; mais le jeune liomme, qui a b(>snin de repos, ne fait point attention aux œillades de la grosse liile : il entre et s'enferme chez lui.
On envoie Benoît dans une chambre sous les toits, près de celle où couche Nicolas Toupet, et chacun va chercher le sommeil que
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les événements de la nuit précédente n'ont pas permis de goûter.
Marie-Jeanne seule ne se sent aucune envie de dormir : elle se couche cependant, mais elle écoute... elle attend.,, elle espère. La grosse fille était de force à se battre chaque nuit avec le diable, et puis elle n'avait pas, comme Gustave, couru plusieurs lieues à cheval, sauté par une fenêtre, tombé dans une mare, etc.
Mais la nuit s'écoule et personne ne vient!... Vous le savez, lecteur.
Désir de fille est un feu qui dévore.
Or, comme on ne peut pas dormir lorsqu'on brûle, Marie-Jeanne saute à bas de son lit; elle se persuade que Gustave l'attend de son côté ; elle croit même qu'il lui a fait signe d'aller le retrouver : d'ailleurs, c'est une politesse qu'elle lui doit et qui ne saurait lui déplaire. Passant alors un simple jupon, elle ouvre sa porte et descend : elle n'a pas besoin de lumière ; elle connaît tous les détours de la maison.
La grosse fille arrive devant la porte de la chambre ou couche le jeune étranger : elle frappe doucement d'abord, puis plus fort, puis encore plus fort. Gustave s'éveille enfin :
— Qui est là? demauda-t-il sans se lever.
— C'est moi, monsieur.
— Qui, vous?
— Vous savez ben, c'est moi qui, avec qui, l'autre nuit, sans voir clair.
— Ah! c'est toi, Marie-Jeanne! que diable me veux-tu?...
— Tiens, c'te question! pardi... je viens pour.., je viens parce., parce que vous ne veniez pas...
— Ah ! ma chère amie ! le diable ne va pas toutes les nuits tenter les filles... les dùmons ne sont pas de fer, et celui qui t'a tourmentée hier a besoin de dormir aujourd'hui. Bonne nuit, Marie-Jeanne.
La pauvre fille reste interdite devant la porte qui ne doit pas s'ouvrir pour elle. La douleur, le dépit l'agitent ; la jalousie ne tarde pas à se mettre de la partie ; une idée en fait naître une autre ; elle se rappelle la manière dont Gustave regardait Suzon, ses soins, ses attentions pour elle, la rougeur de la jeune fille, le coup de pied que Nicolas a reçu sous la table.
— Allons, dit-elle^ ils s'aiment, ils sont d'intelligence... et puisqu'il ne veut pas m'ouvrir la porte, c'est que... Eh mais ! quel soupçon! si elle était maintenant avec lui!... Ah! morgue! faut que je sache c'qui en est.
Marie-Jeanne appuie son oreille contre la serrure ; elle se baisse pour regarder sous la porte... elle se persuade entendre parler, remuer, soupirer. Afin d'être sûre de son fait, elle se décide à aller frapper à la
œUVRE DK PAUL DE KOCK.
porte de Suzoïi. Si la jeune lille ne répond pas, nul doute alors qu'elle ne soit dans la chambre du monsieur ; et, dans ce cas, Marie-Jeanne est bien déterminée à réveiller toute la maison, et Nicolas Toupet le premier, pour qu'on punisse la demoiselle qui se permet d'aller coucher avec un jeune homme, ce qui est une horreur, une chose affreuse, aboininable!... ce qui empêche enfin que ce jeune homme ouvre sa porte à Marie-Jeanne.
Elle traverse un petit couloir, elle frappe à la porte de Suzon : on ne répond pas; elle frappe et va faire vacarme.
— Qui est là? demande une petite voix douce... Marie-Jeanne reconnaît la voix de Suzon : elle avait tort; elle va s'éloigner... lorsqu'une claque lui est appliquée vigoureusement sur la fesse : la servante jette un cri et se sauve.
Nicolas Toupet aimait M"" Suzon, qu'on allait lui donner en mariage parce qu'il était bon travailleur et devait hériter d'un oncle riche. Le villageois était aussi devenu jaloux : le monsieur de la ville était sijoli garçon! il avait des manières si lestes avec les filles ! et puis mam'zelle Suzon rougissait et le regardait en dessous! Tout cela avait inquiété Nicolas, qui, soupçonnant quelque projet contraire à ses amours, ne pouvait se livrer au sommeil. Il avait entendu marcher dans l'escalier (car la grosse fiile faisait du bruit même en allant doucement) ; il était caché près de la porte de mam'zelle Suzon; il avaiC entendu venir quelqu'un... puis ce quelqu'un avait frappé à la porte de la demoiselle., ce ne pouvait être qu'un amou reux... La colère, la jalousie ne connaissant plus de distinction de rang, Nicolas avait tapé de toute sa foi'ce le derrière de Marie-Jeanne, croyaut battre son rival.
Marie-Jeanne en montant son escalier raboteux fait un faux pas et tombe. Nicolas la poursuivait ; il l'atteint, la saisit à un endroit...
— Morgue! ça n'est pas l' monsieur! s'écrie-t-il avec surprise.
— Comment! c'est toi, Nicolas? dit la servante en se relevant.
— Tiens! c'est Marie-Jeanne !... Ahben ! sij'avionssu ça, je n'aurions pas tapé si fort... j' l'avions prise pour un voleux. Mais que faisais-tu donc à la porte de Suzon?
— • Dame! j'étais descendue croyant que nol' maîtresse m'avait appeléo; cl toi Nicolas?
— Moi!... ail! j'avions entendu du bruit, et jetions sorti pour voir... mais puisque ça n'est rien, j'vas me coucher. Bonne nuit, Marie-Jeanne.
— Bonsoir, Nicolas.
Cliacun d'eux rentre dans sa chambre, bien tranquille. Nicolas sait que Suzon est chez elle, et .Marie-Jeaunc est couvai ncuc que le beau monsieur est seul dans sa chambre: tous deux se couciicnt,bien contents do s'être trompés.
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Pauvres jaloux!... vous veniez défaire naître l'événement que vous redoutiez, et qui sans vous, peut-être, n'eût jamais eu lieu!
Suzon, comme vous savez, s'est éveillée au second coup frappé à sa porte ; elle a demandé : — Qui est là? On ne lui a pas répondu ; on a jeté un cri, la jeune fille a reconnu la voix de Marie- Jeanne. Elle se lève inquiète de ce que ce peut être, et craignant que ses parents ou le jeune monsieur ne soient indisposés.
De son côté, Gustave, qui, lorsqu'il était éveillé, avait de la peine à se rendormir, réfléchit qu'il y avait de la dureté à renvoyer ainsi celle pauvre fille qui venait le trouver, et qu'il fallait au moins lui donner une légère consolation. Marie -Jeanne n'était pas aussi jolie que Suzon, mais elle avait son prix, et voulant passer quelques jours chez les villageois, il était prudent de la ménager.
Notre héi-os cède à la tentation, au hasard, au destin, à tout ce que vous voudrez. Il se lève, ouvre sa porte, fait quelques pas dans le couloir, se trouve nez à nez avec Suzon, qu'il prend pour Marie-Jeanne ; il l'attire dans sa chambre ; Suzon se laisse conduire ; il l'embrasse ; la petite se laisse embrasser ; elle y trouve tant de plaisir, qu'elle n"a pas la force de parler, et...
Suzon jette un cri de plaisir, Gustave un de surprise :
■ — Oh! ciel! dit-il, ce n'est pas Marie-Jeanne!...
— Non, monsieur, c'est moi...
— Suzon!... Allons, il est écrit que je ferai toujours des sottises!... Cette fois cependant ce n'est pas de ma faute; le ciel m'est témoin que je ne voulais pas la séduire; mais, ma foi! puisque le hasard fait tomber celte enfant dans mes bras, rendons grâce à mon heureuse étoile.
Gustave, fatigué pour Marie-Jeanne, retrouva toute son ardeur dans les bras de Suzon.
Les plaisirs les plus doux ont trop vite un terme. Notre jeune homme s'assied près de la petite, et l'on commence une explication.
— Comment se fait-il, ma chère amie, que tu te sois trouvée en chemise dans le couloir au milieu de la nuit?
— C'est qu'on est venu frapper à ma porte ; cela m'a réveillée ; je me suis levée pour savoir ce que c'était ; je craignais que vous ne fussiez malade...
— Pauvre petite! lu pensais donc à moi?
— Oh! oui, monsieur.
— Es-tu fâchée de ce qui est arrivé?
— Dame! j'ensuis fâchée et contente... Mais vous... je vois bien que vous m'avez prise pour Marie-Jeanne... et que vous ne pensiezguère iimoi.
— J'y pensais beaucoup, au contraire; je t'aimais, Suzon. mais je n'osais. te le dire; je respectais ton innocence... et maintenant encore, où tu m'as rendu le plus heureux des hommes, je maudirais mon bonheur s'il doit te causer des chagrins!
— Damel... que voulez-vous... à présent, cestfini...
— Mais Nicolas Toupet?...
— Oh ! il ne le saura pas.
'— L'aimes-tu?
— Oh! non!... jenel'aimais guère...Aprésent jenel'aimeplusdutout. ■ — Cependant tu dois l'épouser?
— L'épouser!... oh! non, monsieur; je ne veuxplus épouser personne...
— Pourquoi donc cela, ma chère amie?
— ■ Parce que je ne veux ti'omper personne : et puis je ne pourrais pas aimer mon mari, puisque c'est vous que j'aime à présent.
— Ma petite Suzon, je t'aime aussi de tout mon cœur, mais je ne peux t'épouser.
— Oh! je r sais ben, monsieur!...
— Tu as dis tout à l'heure que Mcolas ne saurait rien de ce qui vient de se passer entre nous?...
— Sans doute, mais moi je le saurai!...
— Et tes parents, que diraient-ils, si tu refusais de te marier?
— Je n'en sais rien...
— Tu vois donc bien qu'il faut être raisonnable.
— Oui, monsieur, mais je ne me marierai point.
— Allons, elle a du caractère... je ne lui ferai pas entendre raison aujourd'hui!... mais quand je serai parti, elle m'oubliera, et elle épousera cet imbécile de Nicolas.
Et Gustave, avant assez moralisé la petite qui pleurait parce qu'il ne l'embrassait plus et qu'il voulait la marier, la prit dans ses bras, la pressa sur son cœur, la consola avec toute l'éloquence qui lui restait encore. La nuit finissait, il fallut se séparer; Suzon demanda timidement à Gustave si elle pourrait revenir le voir dans sa chambre. Il l'assura que cela comblerait tous ses désirs, et elle s'éloigna satisfaite du bonheur quelle venait de connaître, et soupirant déjà après celui qu'elle espérait goûter encore.
Pour Gustave, il se remit au lit, décidé à dormir le jour, puisque dans la maison du père Lucas on employait si bien les nuits.
En desrendant, vers le milieu de la journée. (Tustavc rencontra Mario- Jeanne sur l'escalier :
— Machi-re amie, lui dit-il d'un ton sévère, je vous engage à rester désormais la nuit dans voire chambre, et à ne plus venir faire tapage à
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Suzou jeta un cri et loiuU.i aux |>i.ds de sa mère. (C. 410.)
ma porte. J'ai pu, par suite d'une méprise, avoir un moment de faiblesse; mais désormais je dois être sage et mériter par là de loger chez d'honnêtes gens. Songez que si vous recommenciez vos folies de cette nuit, cela me forcerait à quitter de suite cette maison.
Marie-Jeanne, confuse, marmotta quelques excuses, et s'éloigna fort en colère contre les jeunes gens de la ville, avec lesquels on ne sait sur quoi compter.
LIV. 52. — PAL'L DE KOCK. — GLSrA\E LE SUIVAIS SUJET. — ÉD. J. BOfFr ETC'«. LIV. 52
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Suzon attendait avec impatience le réveil de celui qui^ pendant la nuit, lui avait appris de si jolies choses, et qui devait encore lui en apprendre d'autres la nuit suivante. Un cœur de seize ans s'attache hicn vite; mais la petite paysanne était trop sensible pour être heureuse.
Nicolas, guéri de ses soupçons, ne guettait plus sa futm-e. Marie- Jeanne, honteuse devant Gustave, s'éloignait dès qu'elle l'apercevait. Les parents, confiants et tranquilles, ne surveillaient pas leur iiUe: d'ailleurs ils avaient bien assez d'occupation avec Benoît, qui, depuis qu'on l'avait mis à son aise, oubliant la frayeur que la vache lui avait causée, s'amusait toute la journée, soit à monter sur les ânes qu'il éreinlait, soit à faire battre les coqs, à dénicher les nids en montant sur les arbres dont il cassait les branches, à manger les œufs des poules, à traire les vaches et à renverser le lait en voulant faire du beurre, à faire fuir les poulets et à renfermer les canards avec les pigeons.
Pendant que les villageois réparaient les bévues de M. Benoit, Gustave se promenait et s'égarait dans les champs avec Suzon ; la nuit on se retrouvait encoi'e, et toujours la petite répétait à la suite de ses entretiens avec son ami :
— Ah! jamais je n'épouserai Nicolas!
Quinze jours se passèrent. Gustave ne devait en rester que huit à Ermenonville; mais les grâces villageoises de Suzon avaient fait oublier les serments prononcés à Julie. Le seizième jour, cependant, Gustave, qui venait encore d'engager iimtilenieut la petite fille à épouser Nicolas, comprit que ce n'était point en restant auprès d'elle qu'il pourrait guérir Suzon de son amour. Il se reprocha aussi l'indifférence dont il payait l'amour de M"" de Berly; et comme une des qualités de notre héros était d'exécuter promptement ce qu'il voulait faire, il acheta de suite, des vêtements de paysan et ordonna à Benoît de seller les chevaux, paya grassement M°" Lucas, embrassa tendrement Suzon, mit un louis dans la main de Marie-Jeanne, et annonça aux villageois qu'il partait pour Paris.
Suzon, qui ne s'attendait pas à ce départ, qu'elle redoutait cependant depuis longtemps, mais qu'elle se flattait être encore éloigné parce que pon cœur ne pouvait se faire à l'idée de vivre sans Gustave, Suzon jeta un cri et tomba aux pieds de sa mère. Notre héros pâlit, trembla, incertain s'il devait rester encore. Les paysans, qui attribuaient l'évanouissemcînt de leur fille à une simple indisposition, s'empressèrent de la porter il l'air : elle revint à elle, regarda Gustave et ne prononça pas un mot ; pour lui, sentant son courage faiblir, il se hâta de monter à cheval et s'éloigna du village sans oser retourner la tète, craignant encore de renconln>r le regard suppliant de Suzon.
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