‹ La pucelle de BellevilleChapitre 34 sur 104 · UN DEJEUNER DE JEUNES GENS · texte numérisé non relu

UN DEJEUNER DE JEUNES GENS

Olivier était un jeune homme de l'âge de Gustave. Ayant perdu de bonne heure ses parents, il s'était trouvé trop tôt maître de ses actions. Il aimait le jeu, le vin et les femmes; il était employé dans une administration où il allait bien régulièrement vers la fin du mois, parce qu'on approchait du jour des payements; mais lorsqu'il avait touché son argent, il décampait du bureau, et l'on était quelquefois huit jours sans l'y voir. Ses chefs lui faisaient souvent des réprimandes, qui le rendaient sage pendant vingt-quatre heures. Comme lorsqu'il le voulait, il travaillait vite et bien, on était indulgent pour lui.

Olivier était chez lui lorsque Gustave descendit Je voiture : il l'aperçut de la fenêtre, et vint au-devant de lui en riant aux éclats.

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— Me voici, dit Gustave; j'ai cru que je n'arriverais jamais chez toi!...

— Ail! ail! ah!

— Eh bien! qu'as-tu donc à rire?

— Regarde-toi dans la glace... Ah! d'honneur, tu es impayable... "Viens comme cela faii'e un tour au Palais-Royal... on te prendra pour un nouveau débarqué... Tu feras la conquête de toutes les nymphes des galeries de bois.

— C'est ce coquin de Benoît quimaenvoyé ce costume... Benoît!...

— Me v'ià, monsieur.

— Me diras-tu pourquoi tu m'as envoyé ton habit au lieu du mien?

— Ah! monsieur... c'est une malice : en entrant dans Paris, je craignais d'être vu par votre oncle, et j'avais mis votre habit pour ne pas être .reconnu...

— Ah ! tu as mis mon habit! c'est très agréable pour moi...

— Je voulais mettre aussi un de vos pantalons, mais je n'ai pas pu entrer dedans... il me gênait trop...

— C'est dommage ! . . . Ah ! çà, Benoît, jeté prie de ne plus faire de ces malices-là; cela ne me plait pas du tout. Mon cher Olivier, il faut que tu me loges.

— Tu sais bien que tu seras ici comme chez toi : j'ai trois pièces, il y en aura une pour chacun de nous.

— Je veux, avant de reparaître devant mon oncle, qu'il ait oublié son projet de mariage... Ah! je te conterai tout ce qui m'est arrivé; cela t'amusera. A propos, as-tu vendu les chevaux?

— Oui, tout de suite.

— Bien cher?

— Mais, pas mal... Nous compterons cela plus tard... Habille-toi, et allons dîner...

— Je veux diner ici; je ne sortirai qu'à la nuit pendant quelque temps...

— Tu as donc bien peur de ton oncle?

— Oh! il ne plaisante pas... et je dois éviter sa colère. Benoît, va chez un traiteur, et fais apporter à dîner avec toi... Auras-tu l'esprit de commander un dîner pour deux?

— Ah! pour ça, vous serez content, monsieur... mais si l'on me voit en route?...

— Mets ce vieux carrick, ce grand chapeau sur tes yeux... C'est cela... Tu as l'air d'un vieux juif. Va chez le traiteur, et dépêche-toi.

Resté seul avec son ami, Gustave lui raconta une partie de ses aven-

tures, glissant cependant sur ce qui avait rapport à M"" de Berly. Quoique étourdi, notre héros savait garder le secret d'une bonne fortune, lorsqu'il s'agissait d'une femme dont la réputation devait être ménagée. Il aimait à faire des conquêtes, mais il avait le bon esprit de ne point parler de toutes celles qu'il faisait. Bien différent en cela de ces fats qui vont partout parler de leurs bonnes fortunes et des faveurs qu'on leur prodigue; mais il faut se défier de la vivacité de ces grand séducteurs : ceux, qui se vantent le plus sont presque toujours ceux qui réussissent le moins.

Pour un inconstant, Gustave avait des principes ; il n'avait jamais fait aux femmes d'auties chagrins que celui de les tromper. Il passait pour mauvais sujet ; mais n'était-il pas plus excusable que celui qui, sous des dehors hypocrites, cherche à triompher d'une femme, et la perd de réputation lorsqu'elle ne veut pas céder à ses désirs? De tels hommes sont trop communs dans le monde; ceux-là sont véi'itablement les mauvais sujets. On peut excuser l'inconstance, la légèreté, l'étourderie ; mais l'hypocrisie, la calomnie, sont les vices des âmes lâches et corromj)uos.

Benoît revint, suivi d'un garçon traiteur, d'un pâtissier, d'une écaillère, d'un marchand de vin et d'un limonadier. Chuoun apportait ce qu'il fournissait pour le dîner de ces messieurs.

— Peste ! dit Gustave il me paraît que Benoît veut se dédommager de la cuisine un peu simple de M"' Lucas. Allons ! félons ce dîner superbe!... mais une autre fois, ayons soin de lui faire la carte de ce que nous voulons.

Pendant le dîner, Olivier apprend à son ami qu'il a fait connaissance, dans sa maison, avec une petite dame qui enfile des perles, et à laquelle il donne quelques leçons de guitare, parce que la dame aime beaucoup la musique, et doit le mener incessamment dans une société bourgeoise, où l'on fait des concerts d'amateurs.

— Parbleu! dit Gustave, un concert d'amateurs, c'est mon alïaire; tu sais que je joue à livre ouvert, sur le violon, un accompagnenieiil de sonate; je risque même quelquefois le trio de Rnsetti. Tu me mt^-neras avec toi. 11 faut d'ailleurs que j'essaie de me distraire de mes amotu's malheureuses.

Après le dîner, Olivier alla courtiser la dame aux perles, et Gustave alla se promener dans la rue du Sentier. Il demanda la maison de M. do Berly; on la lui indiqua, et il se promena quelque temps devant la porte cochèrc, regardant aux fenêtres s'il apercevrait Julie; mais il ne vit rien.

— Si elle savait que je me promène devant sa porte, disait-il, elle trouverait quchjue moyen pour sortir et me parler! Si je pouvais voir celte

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finissez donc, Totre domestique qui vous regarde! (P. 451).

bonne fille qui ma remis son billot... mais je ne puis entrer dans la maison!... ce serait exposer Julie à de nouveaux désagréments.

Gustave retourna chez Olivier; plusieurs jours se passèrent de la sorte. Notre héros ne sortait que le soir pour se promener rue du Sentier ; Olivier allait le malin mettre son chapeau à son bureau, puis revenait en voisin faire la cour à son élève sur la guitare. Ces messieurs faisaient çrande

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chère pour se désennuyer de leur conduite rangée. L'argent se dépensait, mais on n'en gagnait point ; Olivier ne touchait que le quart de ses appointements ; les trois autres quarts étaient partagés entre ses créanciers, Gustave commençait à voir le fond de sa bourse, mais il comptait sur Olivier, qui devait avoir Targent provenant des chevaux. D'ailleurs, le colonel ne pouvait être toujours fâché : déjà son neveu lui avait écrit une lettre bien respectueuse, bien soumise, dans laquelle il parlait de son amour pour M"' de Berlj' comme d'une passion qui avait égaré sa raison au point de le faire s'introduire dans la chambre de cette dame, qui ne partageait pas ses coupables sentiments. Gustave ne se flattait pas que son oncle fût dupe de ce mensonge, mais il devait chercher à excuser M"" de Berly et appuyer ce que celle-ci avait dit à son mari.

Gustave commençait à trouver fort monotone la \ie qu'il menait, lorsqu'un matin, après le départ d'Olivier, on frappa à la porte, et Benoît ouvrit à M"° Lise.

La petite était en toilette: elle avait mis le chapeau rose, la robe garnie, le châle boiteux, et personne n'aurait deviné, à sa mise et à sa tournure, que ce n'était qu'une blanchisseuse de fin. Mais à Paris rien n'est si trompeur que l'apparence!... Vous êtes assis au spectacle entre deux hommes dont la toilette est la même ; leur fortune est donc à peu près égale? non pas: l'un bat les habits dans un hôtel garni. La lingère porte des cachemires, l'épicière met des plumes, l'ouvrière des chapeaux, le perruquier un carrick, le garçon traiteur un jabot. Quel dommage qu'on ne puisse pas acheter un organe comme on achète un fichu! Alors nous n'entendrions point une voix de rogomme sortir de sous une capote de velours. Patience, cela viendi-a peut-être ; nous avons déjà l'enseignement mutuel pour réformer les i et les s, qui se glissaient trop souvent dans la conversation de nos dames à la mode.

— Me voilà, monsieur, dit la petite; je viens vous voir, je suis de parole.

— Ma foi, ma chère amie, tu ne pouvais arriver plus à propos; je faisais des réflexions mélancoliques... Ta présence me rend ma gaieté...

— Vous, réfléchir ?, ce serait donc la première fois !...

— Écoute donc, il y a commencement à tout; je deviens vieux...

— Ce vieux de vingt et un ans!...

— Tu vas passer la journée avec moi?

— Je le veux bien.

— Tu dîneras ici? Olivier ne t'ellVaie pas?

— J'aimerais mieux être seule avec vous, mais puisqu'il est chez lui.

— Et ce soir je te reconduirai : est-ce arrangé?

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— Vous savez bien que je fais tout ce que vous voulez.

— Tu es charmante; laisse-moi t'embrasser...

— Finissez donc ; votre domestique qui nous regarde I... Mais il faut, avant le dîner que j'aille faire une visite à ma tante. J'y vais de suite, afin de ne plus vous quitter.

— Va et ne reviens pas trop tard.

Lise sort, Gustave appelle Benoît:

— Benoît, il faut nous faire un dîner délicieux, superfin, et surtout friand: les petites filles aiment les friandises, et moi je suis assez du goût des petites filles.

— • Monsieur, c'est que je ne sais même pas si vous aurez un petit dîner.

— Comment cela, butor?

— Parce que le traiteur, à qui on en doit déjà cinq, a dit qu'il no fournirait plus rien avant d'être payé de l'ancien.

— On doit cinq dîners?...

— Oui, monsieur, sans compter, les déjeuners que j'ai fait venir de chez un autre.

— Et pourquoi n'as-tu pas dit cela à Olivier? il faut qu'il les paye.

— M. Olivier me renvoie toujours à vous quand il s'agit d'argent.

— Il croit donc que ma bourse est inépuisable?... Il doit être en fonds ; nous n'avons pas encore touché aux chevaux... Mais je l'entends justement qui descend de chez son enfileuse de perles.

Olivier descendait en effet de chez sa voisine ; il entra dans l'appartement d'un air tout joyeux.

— Tu arrives bien, lui dit Gustave... mais qu'as-tu donc?... Quel air triomphant?... Aurais-tu touché ton mois lout entier?...

— Mon mois !... je n'ai rien vu. Mais apprends ce qui m'enchante; je viens de chez ma voisine: c'est une femme toute sans façon... tu sais...

— Parbleu! une grisetle!

— Laisse donc, une grisette: une femme dont le mari est mort capitaine de vaisseau!...

— Oui, ou à fond de cale... Mais enfin!

— Enfin sa tante... cette vieille dame avec qui elle demeure, est allée passer la journée à Belleville, et j'ai fait consentir ma voisine à venir dîner aujourd'hui avec nous.

— Bah ! Eh bien, cela se trouve à merveille, Lise vient aussi; nous ferons partie carrée.

— C'est cela... comme nous allons rire ...

— Oui, mais pour rire, il faut d'abord que nous donnions à ces dames un joli dîner.

— Oh! uu dîner soigné... C'est pour cela que j"accours te trouver.

— Et moi j'allais envoyer te chercher à ton bureau.

— Pourquoi faire?

■ — Pour avoir de l'argent... Le traiteur ne veut plus fournir sans être payé de l'ancien... Allons, va le solder et commande le dîner...

— Que j'aille le solder I... et avec quoi?

— iN'as-tu pas l'argent des chevaux?

— Ah 1 mon pauvre Gustave!... je n'avais pas encore osé te l'apprendre... mais...

— Hue veux-tu dire?

— J'ai mis tes chevaux sur la rouge et la passe, ils sont bien loin maintenant !

— Comment! tu as joué l'argent à la roulette?...

— Oui, mon ami; le jour même que je les ai vendus, j'avais un billet à payer àmon tailleur: j'ai voulu doubler notre somme... J'avais imaginé une nouvelle martingale.

— Au diable les martingales... Tu as fait une belle chose!... Tu es incorrigible... jouer et perdre!...

— Parbleu ! si j'avais gagné, tu n'aurais pas de reproches à me faire.

— Nous voilà bien; ma bourse est vide...

— La mienne n'est jamais pleine... et nous ne sommes qu'au neuf du mois; encore trois semaines sans toucher mon quart!...

— Et le traiteur qui ne veut plus fournir à dîner!...

— Et ces dames que nous avons invitées pour aujourd'hui !...

— Pauvre Lise! que je comptais régaler...

— Ma voisine qui m'a avoué qu'elle aime beaucoup le Champagne!...

— Oui?... Bien heureuse si elle a de la piquette !...

— Mon pauvre Gustave!... j'ai envie de m'arracher les clieveux!

— Finis tes bêtises, et tâchons do trouver quelque moyen pour sortir d'embarras. Benoît?...

— Me voilà, monsieur.

— As-tu par hasard quelque argent en réserve?

— Oui, monsieur... Oh! j'ai quelque petite cho.se de côté...

— Vraiment!... Tu es un garçon charmant, lîenoil : nimliien as-tu à peu près?

— Mais monsieui'... j'aibien... oui. j'ai environ une trentaine desous.

— L'imbécile!... et il appelle cela (jnelque chose!... Donnerons-nous nii joli dîner avec tes trente sous? Au moins, si tu avais du génie pour trouver quoique heuriMix expédient... Mais avec nn valel comme loi. on peut bien mourir de faim!...

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Olivier se promenait dans la chambre en frappant du pied et en maudissant le sort et la roulette. Gustave se creusait la tête pour trouver les moyens de se procurer à dîner, et Benoît, immobile devant les deux jeunes gens, attendait les ordres qu'il leur plairait de lui donner. Tout à coup la physionomie de Gustave s'éclaircit.

— Mon ami, dil-il à Olivier, nous dînerons... à la vérité, je ne sais trop comment nous payerons notre repas, mais le principal maintenant, c'est le dîner. Tu sais qu'il y a six mois, pendant le séjour que mon oncle fit à la campagne, je restai seul à Paris ; j'allais alors dîner quelquefois dans un restaurant tenu par une petite mignonne de soixante ans, qui a six pieds de tour, un bras d'Hercule et une figure de jubilation. Cette aimable dame aime beaucoup les jeunes gens : elle me regardait avec complaisance, souriait en me parlant, et lorsque je passais au comptoir, elle m'oilrait toujours de ne payer que plusieurs dîners à la fois. J'étais alors en argent, et je n'ai I)as ppofilé de ses offres obligeantes ; mais aujourd'hui je vais mettre sa bonne volonté à l'épreuve : jecours chezelle; je feins 'd'arriver de la campagne, j'ai quelques amis à traiter, et je m'en rapporte à sa complaisance pour me guider en cette occasion. La bonne dame, ilaltée de ma confiance en elle, me donnera tout ce que je voudrai...

Je vais me commander un dîner charmant, et

iiuand il sera mangé nous „ a. .o- i„ i < „

' D Monsieur, j étouffe la dedans

aviserons aux moyens de le pajer.

— C'est cela!... ton idée est un coup de la Providence. Cela me rappelle la nièce d'un confiseur avec laquelle j'ai eu quelques relations amicales, tout en faisant à son oncle des devises pour ses pistaches. Je vais à la boutique du confiseur; je suis cerlain d'avoir un joli dessert en sucreries.

— Allons, c'est à merveille; dépêchons-nous d'aller commander ce

qu'il nous faut pour régaler nos belles. Je m'expose pour ces dames; je sors en plein midi, au risque d'être aperçu, reconnu par le cher oncle...

— Bon! tu ne vas pas précisément le rencontrer ce matin.

— Je m'abandonne à ma destinée!

Les jeunes gens allaient sortir, Benoît les arrête.

— Messieurs... il me semble que pour votre dîner il manque encore quelque chose...

— Qu'est-ce donc ?

— Dame! vous n'avez pas de vin... — Oh! le drôle a raison; c'est l'essentiel... Comment en avoir?... Olivier, connais-tu la femme, la nièce ou la fille d'un marchand de vin?...

— Fi donc, mon ami! j'ai toujours choisi mes conquêtes dans un rang- plus élevé.

— Ma foi, dans ce moment-ci, une petite passion bourgeoise avec une marchande de vin nous tirerait d'embarras!... un dîner sans vin... cela ne serait pas trop gai....

— Le limonadier d'en face nous connaît, il nous donnera de la bière... Jolie boisson pour mettre en belle humeur!

— Nous dirons à ces dames que c'est du vin de Lacryma-Christi .

— Elles ne s'y tromperont pas!...

— Nous pourrons même avoir un ou deux bols de punch.

— On ne boit pas de punch avec du fricandeau.

— Nous le ferons faire au vin.

— Va, te promener !

— Ah! Gustave, une idée sublime... Nous aurons du vin... du bordeaux et du Champagne... Veux-tu me confier Benoît?

— Oh! je te l'abandonne, fais-en ce que tu pourras.

Gustave court chez la grosse maman qui tient un restaurant ; Olivier reste avec Benoît, dont il compte se servir pour avoir du vin. Le grand garçon regarde d'un air étonné l'ami de son maître, qui se met une cravate bien roulée, un habit bien long-, un gilet bien court, se peigne ses cheveux bien lisses, se frotte de rouge le bout du nez, prend une cravache, met des guêtres, un petit chapeau pointu et s'ctudic dans la glace ;\ se donner un air bête et insolent.

— Est-ce que monsieur va jouer la comédie? dit enlin Benoît.

— Mais à peu près; me voici costumé. A ton tour, Benoit... -- Comment, monsieur, vous voulez me déguiser aussi?

— Tais-toi, et obéis. Mets cette vieille culotte de peau, qui m'a servi à monter achevai dans mes moments de prospérité.

Monsieur, je ne pourrai jamais entrer là-dc.lans...

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Si fait, cela prête... Prends ce gilet rouge... cette veste de nankin que je porte le matins et coiffe-toi de cette petite casquette...

— Monsieur, j'étouffe là-dedans...

— Tant mieux, c'est ce qu'il faut, lu en auras davantage l'air d'un échappé des bords de la Tamise...

— Vous voulez me mettre dans un tamis, monsieur? ■ — Ecoute bien, Benoît; et ne vas pas te tromper...

— Je suis tout oreilles, monsieur.

— Je suis un mylord, et tu es mon jockey...

— Qu'est-ce que c'est qu'un milord, monsieur?

— C'est un Anglais qui vient à Paris voir les monuments, les spectacles, les jeux et les filles : on les reconnaît facilement dans les rues, à leur tournure grotesque; dans les spectacles, à leur mine étonnée; au jeu, à leurs jurements; près des filles, à leurs guinées.

• — Ah! oui, monsieur... j'en ai vu l'autre jour deux dans la rue de l'Échiquier, qui pleuraient de joie en regardant deux coqs se battre. .. Ils disaient comme ça, en voyant ces deux animaux se déchirer le visage, que ça leur rappelait leur pays.

— Eh bien ! Benoît, il faut te donner la tournure anglaise ; tu vas me suivre chez un gros marchand de vin. Songe bien, si l'on te parle, à ne jamais répondre que yes.

— Yes?

— Oui, à tout ce qu'on pourra te dire, yes, et toujours yes.

— Ça suffît, monsieur !.. Oh ! c'est facile à retenir.

— Ce n'est pas tout : quand je m'en irai, tu resteras chez le marchand, jusqu'à ce que moi ou Gustave allions t'y chercher; si tu reviens ici sans notre permission, tu recevras vingt-cinq coupsde bâton, entends-tu?

— Je n'y reviendrai pas, monsieur.

— Tu en recevras cinquante si tu donnes notre adresse... Ainsi, souviens-toi de tout cela. Tu ne reviendras pas ici?...

— Non, monsieur, et toujours î/es quand on me parlera.

— C'est cela même. Suis-moi, Benoît.

Olivier sort de la maison ; Benoît le suit, pouvant à peine marcher avec sa culotte de peau, enfonçant sa casquette sur ses yeux, et repassant dans sa mémoire la leçon qu'il a reçue : le pauvre garçon était inquiet : les coups de bâton et les manières anglaises le tourmentaient beaucoup; Olivier avait bien de la peine à garder son sérieux lorsqu'il voyait le visage contrit de son jockey.

Arrivé à une place de fiacres, Olivier monte en voiture avec Benoît, et baragouinant l'anglais, ordonne au cocher de le conduii'e chez un des

premiei's marcliands de vin de Paris. Le cocher fouette ses rosses, on part: en route Olivier rappelle à Benoît ses instructions, dont il ne doit point s'écarter. On arrête devant un magasin de vin. Olivier descend, et entre dans la boutique en se dandinant et poussant le ventre ; Benoît le suit, marcliant les jambes écartées et les yeux baissés. Notre étourdi prononce

quelques mots anglais, et comme les marchands aiment beaucoup avoir affaire avec les étrangers, on s'empresse autour de mylord.

— -Moi, vouloir un joli panier de via pour régaler deux milords de mes amis, if you please.

— Du vin, mylord?

nous eu avons de toutes les qualités, de tous les pays, de tous les âges...

— Donnez-moi du meilleur et du plus vieil, î/ you please; je ne regarde point le prix.

— Vous serez content, milord... Combien de

BenoitsoQ, suivez-moi. bouteilles?

— Nous être trois, / will neuf bouteilles : trois bordeaux, trois beaune, trois Champagne... dans un panier...

— Oui, milord... Du Champagne mousseux?

— Yes, I icill que le bouchon saute au visage.

— Il sautera même au plafond, milord.

— Is it cjood?

— Non, milord, vous n'en perdrez pas une goutte.

On s'empresse de mettre les neuf bouteilles de vin daus un panier qu'on porte dans le fiacre; le marchand présente le mémoire à milord, qui ne fait aucune difficuité sur le prix, mais ne fouille pas à sa poche.

— Je avais laissé mon bourse à l'hôtel; monsieur le marchand, faites venir un de vos jockeys avec moi pour toucher la petite somme, if you please.

— Oui, milord, c'est très facile. François, allez avec ce milord

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Et va se jeter ans pieds du colonel Moranval. (P. 461).

anglais; vous toucherez soixante francs pour les neuf bouteilles. Miloni, je vous demande votre pratique...

— Iimll vous acheter souvent, monsieur le marchand. Good morning. Benoîtson, suivez-moi...

— Yes.

Benoîtson suit milord sans lever le nez; on monte eu voiture avec

LIV. 58. — PAUL De KOCK. — GLSrAVE I-E IIVUVAIS SlJEr. — En. J. ROLFF !T C''. UV. 3Î

François, qui n'ose pas s'asseoir devant milord. Olivier avait dit au cocher de le mener du côlé des Champs-Elysées. Lorsque l'on eût roulé quelque temps, milord se frappa le front comme quelqu'un qui a oublié quelque chose d'important, puis ordonna au cocher d'arrêter.

— Mon ami, dit-il à François, j'ai oublié l'essentiel; il me faut six bouteilles de vin d'Espagne, allez vite me les chercher; mon jockcv va vous accompagner; vous reviendrez avec lui à l'hôtel des Milords. Benoîtson, allez avec ce jeune marchand.

— Yes.

François ne fait aucune difficulté pour laisser le vin dans la voiture, ayant pour nantissement le domestique de milord. Il descend du fiacre ainsi que le jockey, et se hâte de retourner chez son maître chercher du vin d'Espagne.

Olivier, débarrassé du garçon, se fait conduire à la porte Saint-^Iartin; là, il descend de voiture, paye son cocher, prend un commissionnaire, lui fait porter son panier de vin, et revient trouver Gustave, auquel il présente en triomphe le beaune, le bordeaux et le Champagne.

— Comment diable as-tu fait pour avoir ce panier de ■\in? demanda Gustave à son ami.

Olivier lui raconte le moyen qu'il vient d'employer et le succès de son déguisement; Gustave secouait la tête et ne paraissait pas fort content de l'espièglerie d'Olivier.

— Sais-tu, lui dit-il, que ce que tu viens de faire n'est pas délicat!... ■ — Pourquoi donc?

— Se déguiser pour acheter du vin qu'on ne veut pas payer!

— Si fait, je veux bien le payer, et la preuve, c'est que j'ai laissé des gages.

— Beau gage ! cet imbécile de Benoît!

— Mon ami, tout niais qu'il soit, un grand garçon de vingt ans vaut bien soixante francs.

— Mais il nous traliira.

— Impossible; je lui ai fait sa leçon... Allons, bannis de vains scrupules, je te promets d'aller dégager Benoit dès que je loucherai quelque chose sur mon mois.

— Alors il restera longtemps en nantissement.

— Mais toi, tu ne me parles pas de ce que tu as fait?

— Oh! nous aurons un dîner superbe !... poissons, rôtis, entremets, rion n'y manquera.

— Jlon ami, ce n'est pas délicat de manger un dîner qu'on ne peut pas payer.

GLSTAVE LE MAUVAIS SUJET

— Quelle différence !... on me fait crédit volontairement!... La grosse maman m'a offert de me fournir au mois...

— Au mois!... ah! mon ami! quelle trouvaille tu as faite là!... encore onze traiteurs de bonne volonté, et nous voilà en pension pour l'année.

— Allons, cesse tes folies, et mettons le couvert; nos dames ne tarderont pas à venir... Ah! que tu es gauche! tu ne sais point placer une assiette... Que penseront nos belles en ne nous voyant pas un domestique pour nous servir!

— Elles penseront que nous avons renvoyé nos gens pour être plus libres de nous livrer à la gaieté et à la tendresse... elles nous en sauront même bon gré.

— Tu vois tout cela du bon côté, mais je crains que ce nigaud de Benoît ne fasse des sottises...

— Chut!... on frappe...

— Regarde au trou de la serrure. Est-ce le dîner?

— Non, c'est ma voisine.

La petite voisine est introduite : elle se blâme là première sur son inconséquence devenir dîner chez des garçons; mais ces messieurs lui promettent d'être discrets, et la rassurent en lui promettant qu'elle ne sera pas la seule dame au dîner. En effet, M"'° Lise ne tarde point à venir; elle fait une petite moue en apercevant une femme, mais son humeur se dissipe lorsqu'elle voit que ce n'est pas pour Gustave que la voisine est descendue.

Le traiteur arrive enfin, courbé sous le poids des matelote, fricandeau et bifteck ; on s'empresse de le débarrasser des plats qu'il apporte, on en couvre la table, et on se livre sans réserve à son appétit et à sa gaieté.

Pendant que ces messieurs et ces dames sont à table, voyons un peu ce que faisait le pauvre Benoît, métamorphosé par Olivier en Benoîlson, jockey anglais.

François arpentait les Champs-Elysées avec son compagnon, qui n'avait garde de desserrer les dents, mais qui maudissait tout bas Olivier, le panier de vin et la culotte de peau.

François essaie d'entamer la conversation, mais Benoît ne répond que par des yes à tout ce que l'on dit, et le garçon marchand de vin cesse un entretien dont il fait seul lès frais. On arrive enfin au magasin, François tout essouffié, Benoît rouge comme un coq, parce qu'il prévoit que cela tournera mal pour lui.

— Est-ce que milord n'est pas content de son vin? demande le marchand en apei'cevant Benoît.

— Ves, répond celui-ci.

— Ce n'est pas cela, monsieur, dit le gargon; milord n'a pas encore goûté le vin, mais il s'est rappelé eu chemin qu'il lui fallait six bouteilles de vin d'Espagne, et nous venons les chercher.

— Six bouteilles de vin d'Espagne!... mais duquel, encore?...

— Milord n'a pas dit a;itre chose.

— Savez-vous, monsieur le jockey, qiiel est celui que votre maître préfère?

— Tes.

■ — Est-ce le madère, le

xérès, le malaga?

Yrs. et toujours yes.

— Ah I j'entends, c'est le malaga. . Voilà son alTaire... Tiens, François, prends ce panier. . .Tu tourheras quatre-vingt-dix francs au lieu desoisantc.

Milord demeure-t-illoin?

— Vcs.

— A l'hôtel desMilords dit François en prenant le panier... Allons marchez, monsieur Benoîtson je vous suis.

M. Kenoîlson, qui ne savait plus ce qu'il devait faire, puisque Olivier lui avait défendu de donner son adresse cl de retom-ner vers son maître sous peine de coups de bâton, ne répondait rien à François, et restait comme un terme au milieu de la cour.

— Est-ce qucce jockcya oublié sonchemin? dit le marchand impatienté; où est l'hôtel des Milords, mon ami?

— Ves.

— Que le diable l'emporte avec ses, ijes:... ii parait que ce jockey n'entend pas le français... Comment savoir à présent où reste son maître? Ah 1 c'est sans doute à l'hôicl Mcurice, où descendent les gros milords?

— y es.

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