ENCORE UNE FOLIE
Nos jeunes gens avaient oublié Benoit et leurs créanciers : tout au plaisir d'être à table avec deux femmes jeunes, aimables et jolies, ils se livraient à la gaieté la plus folle que leurs belles partageaient : on chantait, on riait, on disait tout ce qu'on pensait ; on était aimable sans chercher à l'être ; on avait de l'espi'it sans prétention, de la malice sans méchanceté. Par-ci, par-là, ces messieurs prenaient un baiser à leur voisine, mais rien de plus : les petites femmes savaient maintenir les mains trop entreprenantes des jeunes gens, et elles faisaient bien : pour qu'une fête soit gaie il ne faut pas qu'elle dégénère en débauche.
On était au dessert ; le bouchon du Champagne avait été frapper le plafond (ainsi que le marchand de vin l'avait promis à milord), le vin moussait dans les verres, et la liqueur pétillante achevait d'échauffer les esprits déjà exaltés des convives, lorsque plusieurs coups frappés rudement à la pprte interrompirent Gustave au milieu d'un couplet bachique.
Les jeunes gens se regardent, incertains s'ils doivent ouvrir ; les dames regardent ces messieurs et cherchent à dc^àner dans leurs j-eux le motif de leur inquiétude. On frappe de nouveau.
— • Eh bien ! messieurs, dit M"" Lise, est-ce que vous n'entendez pas ?
— Si fait, nous entendons, dit Gustave, mais nous ne savons pas si nous devons répondre... c'est peut-être quelque visite importune...
— Ah! je devine 1 quelque dame qui vient voir ces messieurs... et on craint qu'elle ne nous trouve ici... Je vais ouvrir, moi; je veu.K connaître cette beauté dont on rcdouLe la colère...
M"° Lise, qui n'écoule jamais ce (ju'ou lui dit lorsqu'il s'agit de quelque chose qui pique sa curiosité, court dans la première pièce, et, malgré les prières de Gustave et d'Olivier, va ouvrir la porte d'entrée, lorsqu'un jurement bien prononcé se fait entendre sur le carré et change la résolution de la petite, qui revient pâle et tremblante vers Gustave.
— Ah! mon Dieu! c'est ce vieux bougon de colonel!...
— Qui? mon oncle?...
— Lui-même... Oh I j'ai bien reconnu sa voix !...
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 463
— Ah ! mon Dieu !... il m'aura vu passer ce matin dans la rue 1... Comment faire, Olivier?...
— Parbleu ! qu'il frappe tant qu'il voudra, nous n'ouvrirons pas.
— Votre oncle est donc bien méchant ? dit à son tour la petite voisine.
— Ah ! madame! il n'est quemporté... mais il m'en veut parce que je ne me suis pas marié avec une jeune prude qu'il me destinait... Tenez, entendez- vous comme il frappe?... Ecoutons, je crois qu'il parle...
— Ouvrirez-vous, mille bombes ! crie à travers la porte le colonel Moranval ; si vous n'ouvrez pas, j'enfonce la porte !...
— Ah ! mon Dieu !... il le fera comme il le dit !... s'écrie Lise on courant dans la chambre pour chercher un endroit capable de la dérober au colonel, qu'elle craint comme le feu.
Gustave se frotte le front, et cherche un moyen pour éviter son oncle ; la petite voisine tremble à la voix du colonel, qu'on paraît tant redouter, et Olivier avale plusieurs verres de Champagne pour rappeler ses idées.
— Allons! il n'y a que ce moyen à tenter, dit Gustave en ôtant son habit, son gilet et sa cravate.
— Qu'allez-vous donc faire? demandent les dames.
— Me coucher.
— Vous coucher !... devant nous 1... quelle horreur !
— Mesdames, dans un cas urgent, on glisse sur ces puérilités. D'ailleurs, je garde ma culotte, et vous ne verrez pas ce qu'il vous plaît d'appeler maintenant une horreur.
— Finis cette dissertation, dit Olivier; quel est ton projet?...
— Je suis au lit, malade à la mort, depuis hier... tu me gardes...
— Bon ! je comprends... mais ces dames ?
— Ah ! il faut les cacher pour un moment. ..
— Oui... mais où?... pas d'armoires assez grandes... Ah! le petit cabinet à l'anglaise ; on y tient deux facilement... Le colonel n'ira pas vous y chercher.
— Eh bien! joli dessert que vous nous donnez là, dit la voisine.
— Pour moi, dit Lise, j'irai volontiers: l'arrivée du colonel m'a déjà donné la colique.
— Cène sera pas pour longtemps, mesdames ; mais de grâce laisseznous apaiser le cher oncle...
— Allons, puisqu'il le faut... entrons dans ce cabinet à l'anglaise... Au moins, monsieur Olivier, passez-moi votre flacon d'eau de Cologne.
— Le voilà, madame.
Les deux petites femmes se cachent dans le cabinet qui est derrière
le lit de Gustave ! Olivier enlève aussi vite qu'il le peut les débris du dîner et les quatre couverts ; puis, pendant que Gustave enfonce un bonnet de coton sur ses yeux et se fourre sous la couverture, il va un mouchoir à la main et d'un air sentimental ouvrir la porte au colonel Moran val.
Le colonel s'impatientait ; il allait effectuer sa menace et enfoncer la porte, lorsque Olivier parut devant lui.
— Ah ! vous vous décidez donc à m'ouvrir enfin, monsieur! Savezvous bien qu'il est indécent de laisser frapper aussi longtemps?...
— Monsieur le colonel, vous étiez le maître de ne pas rester à la porte...
— Oui, vous espériez que je m'en irais, je m'en doute bien... Je m'étais fait connaître, monsieur, et vous deviez...
— C'est pour cela, monsieur le colonel, que je n'ouvrais point.
— Comment, vous osez.
— C'était pour ménager votre sensibilité...
Le colouel examine son neveu. — 51a senSlDllllC
laissons ce verbiage. Où est mon neveu?...
— Chut!...
— Qu'est-ce à dire?...
— Chut!... de grâce!...
— Qu'entendez-vous par vos chut?... Je veux voir mon neveu!...
— Vous allez le voir, monsieur le colonel... veuillez me suivre dans la seconde pièce... et marchez sur la pointe des pieds, je vous en prie...
— Vous moquez-vous de moi, monsieur Olivier?
— Ah! monsieur, je n'ai pas envie de rire... Ce pauvre Gustave... venez, le voilà, monsieur le colonel ; voyez dans quel état I...
Le colonel arrive devant le lit dans lequel Gustave se frottait le visage avec des figiies sèches (pendant que son ami amusait son oncle) afin de se rendre le teint jaune et terreux.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
Elle chantait un duo avec un jeune homme. (P. 471).
Le colonel examine son neveu avec étonnement ; Olivier se retourne et étouffe une envie de rire que lui donne la vue du visage barbouillé de Gustave.
— Qu'a-t-il donc? dit enfin le colonol en examinant son neveu d'un air assez incrédule.
LIV. 59. — PACL DR KOCK. — GUSTAVE LE MAI VAIS SL'JET. — ÉD. I. RilIFr ST lî'». LIV . Ô9
— Ce qu'il a? monsieur le colonel I... une fièvre cérébrale et qui semble vouloir devenir putride et malig'ne.
— Une fièvre cérébrale! depuis quand?...
— Depuis... hier...
— ■ Et c'est pour guérir sa fièvre que vous avez été ce matin, déguisé en Anglais, escroquer dn vin chez un marchand?...
— Monsieur le colonel, le terme est un peu fort... et si mon ami n'était point malade...
— Morbleu! monsieur, je ne crois plus à vos contes... On ne guérit pas un malade avec dn Champagne.
— Aussi, monsieur, ne Tavais-je pris que pour moi, afin de me donner des forces ponr veiller mon ami.
— Pour cela vous laissez son domestique en gage?...
— Nous n'en avions pas d'autres à offrir.
— Exposer ce garçon à être mis en prison!...
— Monsieur le colonel, Patrocle s'est fait tuer pour Achille ; Pollux meurt six mois de l'année pour Castor; Orphée va aux enfers pour sa femme ; saint Vincent de Paul s'est fait mettre aux galères pour des gens qui n'en valaient pas la peine; M. Benoît peut bien coucher en prison pour son maître.
— Il n'est pas question d'Orphée et de Pollux!... mais de mon neveu, qui, grâce à vous, monsieur Olivier, ne fait plus que des sottises...
— Ah! monsieur le colonel, vous me flattez...
— Est-ce qu'il ne parle plus?...
— C'est qu'il est dans un assoupissement momentané, suite de Taccès qu'il vient d'avoir...
— Que diable a-t-il donc sur la peau?...
— Rien... c'est l'effet de la fiè%Te.
— Avez-vous été chercher un médecin?...
— Pas encore, monsieur le colonel...
— Quoi ! lorsque votre ami est malade...
— Monsieur le colonel, nous n'avons pas d'argent pour acheter les drogues qu'il ordonnera sans doute...
— Quelle conduite!... pas d'argent pour vivre!...
— Monsieur le colonel, cela arrive tous les jours à des gens fort honnêtes.
— Cela ne devrait pas vous arriver, à vous qui avez un emploi... Au reste, je veux savoir la vérité. Allez me chercher un médecin, monsieur Olivier !
— Un médecin! .. et pourquoi faire?...
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
— Mille escadrons! la question est sing-ulière!... Allez, monsieur, ie veux savoir si mon neveu est aussi malade que vous le dites; et dans tous les cas, je ne le laisserai pas ici... Quel désordi'e 1 . . . des vêtements à terre!... des assiettes sous la table!...
— C'est que j'ai un chat, monsieur le colonel.
— Des bouchons... des... ah! ahl... qu'est-ce que ceci?... Est-ce aussi pour votre chat, monsieur Olivier, que vous avez mis sous cette chaise ce ridicule de femme?...
— Ah! mon Dieu! je le trouve donc enfin ! c'est le sac à ouvrage de ma femme de ménage ; elle Ta cherché ce Miatin pendant deux heures aumoins, cette pauvi-e Fanchelte !... elle croyait l'avoirperdu dans la i"ue !
— Ah ! vous avez une femme de méiia^ Kjoai porte un sac de maroquin à fermeture d'acier?
■ — Oui, monsieur le colonel ; oh!... toiiait fe uaiomide en porte maintenant... cela est devenu très commun.
— C'est fort bien. x\llons, monsieur, la* perdez pas de temps... Je resterai près de mon neveu pendant que vous s-erez dehors...
— Oh! ce n'est pas la peine, monsieur le oolonel, la portière montera le garder; d'ailleurs, je crois qu'il dort...
— Je le veux ainsi, monsieoir, et miMe cartoiiich'es I je vous prouverai que j'ai du caractère.
Le colonel se fâchait ; il n'y avait pas moyen de le faire changer de résolution.
— Ma foi, se dit Olivier, Gustave et nos petites s'em tireront comme ils pourront ; quant à moi, j'ai fait ce que j'ai pu, je me sarave.
Gustave n'était pas à sou aise pendant la conversalîon du colonel avec Olivier ; il avait pensé vingt fois éclater de rire, mais il s'était contenu dans l'espoir que son oncle ne resterait pas. Lorsqu'il vit Olivier sorti et le colonel assis au milieu de la chambre, il perdit courage et fut sur le point de jeter en l'air draps et couvertures ; il craignait aussi que les jeunes femmes ne fissent du bruit dans le petit cabinet. Afin de distraire l'attention du colonel il se décida à lui parler, et, pour entamer la conversation, poussa un gémissement plaintif.
— Ah! ahl... dit le colonel, vous ne dormez plus, monsieur Gustave?
— Comment, c'est vous, mon oncle?
— Oui, mon neveu... Vous ne m'attendiez guère ce soir!... je conviens que sans Benoît je ne serais pas venu vous chercher ici...
— Ah! c'est Benoît qui... vous a dit...
— Oui, après avoir reçu vingt coups de bâton pour prix de son silence, et la promesse du double s'il me mentait...
— Pauvvo Beiioill... il n'a pas reçu d'autres gages depuis qu'il est avec moi.
— lime paraît que vous n'avez plus le délire, monsieur?
Mon oncle, je me sens mieux pour le moment, demain j'aurai
Fhonneur d'aller chez vous si j'ai la force de marcher.
Non, monsieur, vous y viendrez ce soir à pied ou en voiture. Je no
suis pas dupe de votre maladie, et... Qu'est-ce que j'entends? on dirait...
— Ce n'est rien, mon oncle... c'est le carlin d'Olivier qui fait ses ordures...
— Un carlin ! un chat !
vous avez donc tous les animaux ici?
— Olivier aime beaucoup les bètes...
— Diable !... quel bruit!... votre carlin a donc le dévoiement ?...
— Oui, cette pauvre bète a bu trop de lait...
— Mais il est donc sous votre lit?... Je crois que lela se sent jusqu'ici...
— Si vous vouliez aller Est-ce aussi pour votre cbat? chercher du sucre pour
en brûler, mon oncle?...
— En brûler ! sur quoi? à la chandelle, sans doute... .Mais votre ami larde bien à revenir?...
— Le soir il n'aura trouve personne.
— Allons, Gustave, habillez-vous et suivez-moi. .
— Je vous assure, mon oncle, que je n'en aurai pas la force, et je jiuis à peine...
— Morbleu! j'entends du bruit. Cette fois ce n'est pas un carlin... c'est dans ce cabinet...
Le colonel approche du cabinet; Gustave se lève sur sou séant, et, pour arrêter son oncle, oublie qu'il n'est déshabillé qu'à demi ; le colonel, qui aperçoit la culotte de Gustave, ne doute plus qu'il ail été dupe de
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
nouveaux mensonges ; pour s'en éclaircir, il court au cabinet malgré les supplications de son neveu; il veut l'ouvrir, mais on a mis le verrou on dedans.
— Ah ! ah ! dit le colonel, c'est probablement la femme de ménage de M. Olivier qui cherche son ridicule dans les lieux à l'anglaise? Mais je suis curieux de connaître celte pauvre Fanchelte; et dussé-je rester ici jusqu'à demain, je réponds qu'elle ne sortira pas sans que je la voie.
Celle menace épouvante les deux jeunes femmes, qui étouffaient enfermées dans le petit cabinet. Déjà plusieurs fois la voisine, qui avait vidé le flacon d'eau de Cologne pendant que M"° Lise soulageait sa colique, avait voulu en sortir; mais la petite blanchisseuse, qui redoutait beaucoup le colonel, avait toujours retenu sa compagne en lui faisant un portrait effiayant de l'oncle de Gustave, et en lui exagérant les dangers qu'il y aurait à s'exposer à sa colère. La honte d'être trouvée dans une pareille cachette retenait là petite enfileuse de perles, et la crainte fortifiait la résolution de Lise. Cependant toutes deux étaient fort mal à leur aise, lorsque Gustave, qui devinait le désagrément de leur position, se sacrifiagénéreusement pour elles.
Il se lève, met en un instant habit, gilet cf.
cravate, et s'avance vers son oncle en lui annonçant qu'il est prêt à le suivre.
— Ah! drôle ! dit le colonel, vous êtes donc guéri de votre fièvre?... Administré un léger correctif.
— Mon oncle, je m'expose à toute votre colère, vous le voyez ; mais c'est pour deux femmes intéressantes, charmantes et innocentes, qui ne doivent pas s'amuser dans ce cabinet... je me sacrifie pour elles... je vous attends mon oncle.
— .Te devrais, avant de m'en aller, donner le fouet à ces innocentes
qui se cachent dans le cabinet de garde-robe de deux mauvais sujets: mais je veux bien leur en faire grâce pour cette fois. Allons, marchez, monsieur, hi\tons-nous de sortir : vos belles doivent être jaunes comme des citrons et fumées comme des harengs.
Gustave prend son chapeau et sort de l'appartement avec le colonel en jetant un dernier regard sur les lieux à l'anglaise.
Voilà Gustave revenu chez son oncle ; il s'attend à une forte mercuriale, à des reproches sévères sur sa conduite passée et présente ; vous aussi lecteur, vous croyez que le colonel Moranval va crier, jurer, sermonner !... eh bien ! pas du tout ; le colonel ne dit pas un mot à son neveu; ils se retirent chacun dans leur appartement sans s'être adressé une parole. D'où provenait ces changements dans la conduite du colonel? Peut-être voulait-il s'épargner des discours inutiles ; peut-être comme tant de gens, avait-il trop de choses à dire puur savoir par où commencer; peut-être enfin, et je crois que nous tenons le véritable motif de son silence, craignait-il en se livrant à toute sa colère de faire remonter sa goutte dans son estomac.
Gustave ne sait que penser de la modération de son oncle; mais il est résolu de se rendre digne de son indulgence, et pour cela, il reste huit jours chez lui, menant une conduite exemplaire, ne sortant que rarement, travaillant une partie de la journée, et se couchant de bonne heure.
Le colonel ne disait mot ; mais il observait son neveu ; il commençait à sentir qu'avec un caractère comme celui de Gustave, on cède à la douceur, à la prière, tandis qu'on se révolte contre la force et l'autorité.
— Soit, dit le colonel, je veux bien être doux, et ne plus tant crier ; GusUiTe est un jeune homme : il est étourdi, mais sensible; il aime les femmes, je les aiaimées jadis, je les aimerais bien encore, si ma goutte et mes rhumatismes me le permettaient : avant de gronder les autres, rappelons-nous ce que nous avons fait. Tâchons seulement que Gustave ne fasse pas de mauvaises connaissances, ce qui est la perle des jeunes gens, et marions-le, si cela est possible, parce que le maiiage étant le tombeau de la folie, de l'amour et des plaisirs, Gustave deviendra nécessairement raisonnable, sage et rangé, lorsqu'il entendra sa femme crier, ses gens se disputer et ses enfants pleurer; petit concert qui est en elToL i)ien capable de faire fuir les ris et les amours.
Gustave commençait à étouMor de sagesse, et, pour se désennuyer rliorriiait à faire un Fronlin de Benoit, auquel il avait, en rentrant chez son oncle, adniinislré un léger correctif pour lui apprendre à mieux jouer l(!S jockeys anglais. .Mais IJenoît n'était pas né pour être le valet de chambre d'un jeune homme à bonnes fortunes ; il n'entendait rien à l'intrigue.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 471
et Gustave perdait son temps et ses leçons, lorsqu'un matin son oncle le fit prier de passer dans son cabinet.
Gustave se hâte d'obéir ; il s'approche de son oncle avec le respect et la soumission d'un neveu qui n'a plus le sou dans sa poche.
— Gustave, dit le colonel, il me semble que tu commences à te ranger un peu. Tu dois être las de la vie dissipée que tu as menée jusqu'ici. Pour achever de mûrir ta tète, j'en reviens à ma première idée, je veux le marier.
— Encore, mon oncle ! Est-ce que vous avez pour moi une aulre épouse en vue?
— Non; tiens, décidément je veux te laisser maître de choisir ; je crois que tu me sauras gré de cette condescendance.
— Oui, mon oncle ; vous êtes d'une bonté... Mais où choisirai-je une femme?
— A coup sûr ce ne sera pas dans les sociétés que tu fréquentes avec tes Olivier et tes griseltes. Tu vas venir avec moi dans des maisons honnêtes ; tu y verras de joliesfemmes ; tu te fixeras et tu épouseras.
— Allons, mon oncle, ainsi soit-il.
Gustave accompagne le colonel dans plusieurs sociétés où il trouve en effet des femmes qui lui plaisent, mais qu'il ne voudrait pas épouser. Lorsque M. de Moranval voit son neveu empressé près d'une nouvelle beauté, faisant le galant, lançant des œillades, il le croit amoureux, et le questionne au retour sur ses sentiments.
— Eh bien, Gustave ! cette grande blonde te plaît?...
— Oui, mon oncle ; elle est gaie, aimable, spirituelle...
— As-lu envie de l'épouser ?
— Non... elle a trop de prétention à l'esprit : en causant avec moi elle parlait haut pour fixer l'attention ; elle est coquette, enfin!... et je ne veux pas épouser une femme coquette.
— Et cette petite brune à laquelle tu as dit tant de douceurs, comment la trouves-tu?
— Charmante I... elle a de la grâce, de la tournure, une voix expressive...
— L'épouseras-tu ?
— Non pas... elle chantait un duo avec un jeune homme et y mettait une expression... Mon oncle, une demoiselle qui l'est encore ne pourrait pas mettre autant d'expression dans sou chant!...
— Mais cette autre, si vive, si folle, qui danse si bien !
— Âh! celle-là est bien séduisante!
— Tu l'aimes ?
— ■ Comment ne pas l'aimer? ses yeux malins disent tant de choses! elle rit avec gentillesse!... et sa danse!... quelle légèreté!... quelle grâce! quelle précision dans ses pas !...
— Ah! c'est donc celle-là qui sera ta femme?...
— Ma femme!... Dieu m'en garde !... elle aime trop la danse; elle recherche l'hommage de celui qui pirouette le mieux, et je ne veux pas conquérir un cœur par des entrechats!...
— Mille cartouches! Gustave, tu es bien difficile à marier!
— Convenez, mon oncle, que j'ai raison dans ce que je vous ai dit sur ces demoiselles ?
— Tu trouves toutes les femmes coquettes !
— Il y a du plus ou du moins ; mais en général toutes les dames sont portées à la coquetterie, penchant bien naturel, bien excusable chez un sexe qui doit à ses charmes dos hommages qu'on ne rend pas toujours au mérite et à la vertu. Les femmes doivent donc d'abord s'occuper de plaire pour affermir leur empire ; c'est ce qu'elles font depuis leur printemps jusqu'à leur hiver.
— Elles ont raison, morbleu ! et nous autres qui les trompons dans les quatre saisons de notre vie... comment nommeras-tu cela?
— ■ C'est de la séduction, mon oncle.
— Ah ! c'est de la séduction ! quand tu as six maîtresses à la fois ; quand tu te livres à la première brunette qui t'agace, quand tu courtises en même temps la mère et la fille, la maîtresse et la soubrette, la marquise et la brodeuse, c'est de la séduction !... Cela ressemble diablement à du libertinage !... Oui, mon neveu, les hommes sont libertins, séducteurs si tu veux; tu l'es plus qu'un autre ; ne t'érigc donc plus en censeur des femmes, et estime-toi heureux qu'elles veuillent bien encore écouler tes sornettes et ne pas te rire au nez quand tu pousses de gros soupirs.
— Mon oncle, je vous assure que je ne censure personne...
— En voilà assez !... te marieras-tu, oui ou non?
— Oui, mon oncle; quand j'aurai trouvé une femme parfaite.
— Te moques-tu de moi? La perfection n'est pas dans la nature; nous naissons tous avec des défauts que l'éducation peut affaiblir et les leçons déraciner, mais je ne suis pas de l'avis de ceux qui prétendent que nous venons au monde bons comme des agneaux et doux comme du miel. Si cela était, verrait-on un enfant de deux ans trépigner des pieds et se pâmer de colère ? Sont-cs les caresses de sa mère, les soins de sa nourrice, qui ont rendu celui-ci, à quatre ans, menteur, voleur, gourmand et entêté? Nous naissons avec des défauts qui deviennent des vices, lorsque l'éducation et la surveillance des parents ne les ont pas corrigés. 11 ne s'ensuit
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
Oui, mousieur, c'est moi, c'est la pauvre Suzon. (P. h'6.)
pas de là que nous sommes, en grandissant, excusables de nous livrer aux penchants de la nature ; nous avons alors la raison pour nous éclairer et nous servir de guide ; tant pis si nous n'écoulons pas ses conseils. Mais si la sagesse nous retient souvent, la faiblesse humaine l'emporte quelquefois : il est donc impossible d'être parfait. En quel lieu trouveronsnous les hommes sages et commandant à toutes leurs passions? J'ai
LIV. GO. — PAUL DE KOCK. — GISTAVE LE MAUVAIS SDJET. — ÉD. J. BOOFF ET C'». UV. 60
beau remonter à la création du monde, je n'y trouve point cet âge d'or dont ont parlé les poètes, et ce que chaque génération a appelé le bon vieux temps... Le premier homme eut une femme coquette, et deux fils dont l'un a tué l'autre ; les descendants de Caïn et d'Abel se sont si bien comportés, que Dieu a été obligé de leur envoyer le déluge. Les descendants de Noé se sont constamment battus les uns contre les autres. Est-ce dans l'Asie, au temps de Sémiramis, qu'il faut placer l'âge d'or?... Quel assemblage de vices renfermaient ces villes fameuses, Ninive, Babylone, Pcrsépolis, Ecbatane ! Et cette Grèce si vantée, qui n'était composée que de peiits royaumes toujours prêts à se déchirer eux-mêmes, toujours Ii\Tée à des tj-rans ou à des fripons! Aristocratie, démocratie, oligarchie, factions, guerres, trahisons, esclavage décoré- du nom pompeux de liberté, voilà quelle fut la Grèce. Est-ce chez les Romains que nous trouverons la perfection?... Si elle est dans les arts, elle est bien loin de leurs mœurs l Leur République n'offre que batailles, carnage, décemvirs, tribuns, révolution, loi agraire, des dictatures perpétuelles, des proscriptions ; la pourpre des César ne nous montre qu'un Titus pour opposer aux Tibère, Néron, Caligula, Caracalla.
Est-ce sous les pontifes que les Romains étaient heureux? Je vois le fils d'un pauvre vigneron parvenir à la dignité suprême. Sixte-Quint s'assied sur le trône pontifical et remplit l'univers du bruit de sa grandeur : il embellit Rome, élève es monuments; mais il augmente les impôts, le peuple est malheureux et appauvri. Sixte-Quint fut plus haï qu'admiré. Est-ce le temps de la chevalerie que l'on appelle l'âge d'or? Sans doute il était beau de rompre une lance pour sa belle et de se consacrer à la défense des dames; mais je vois, dans ces beaux temps, les vilains mangés par les vassaux, les vassaux mangés par les suzerains, et les suzerains dépouillés par les moines; je vois une jeune mariée forcée de donner sa fleur à un châtelain brutal, et des hommes appelés serfs traités par d'autres hommes comme le prophète Elie traita de pauvres petits garçons qui l'appelaient tondu. C'est donc sous le bon roi Henri IV que l'on a connu le bon temps? Celait, en effet le désir de ce grand homme de rendre son peuple lieureux; et, s'il n'eût tenu qu'à lui, les Français auraient alors connu l'âge d'or. Mais les rébellions, les guerres civiles, les fanatiques, les empoisonneurs, les assassins troublèrent le règne de Uenri IV, qui périt comme Henri III. ,
Après ce bon roi, où irai-je chercher le bon temps et l'âge d'or... et celte perfection, celte sagesse constante qui n'existent pas?
— Mon cher oncle, vous avez oublié Salomon, dit le Sngr.
— Ah! parbleu! une sagesse comme celle-là te conviendrait beau-
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 47S
coup : trois cents femmes et sept cents concubines ! Peste ! quel homme que ce Salomon ! Mais voilà une dissertation qui m'a mené plus loin que je ne voulais, et tout cela est ta faute. Tu veux une fertime parfaite! Tu ne te marieras donc pas?
— Pardonnez-moi, mon cher oncle. Il suffit pour cela que je sois amoureux ; celle que nous aimons est parfaite à nos yeux.
— Si tu m'avais dit cela plus tôt, mon cher neveu, tu m'aurais épargné ce bavardage sur la perfection, l'âge d'or et le bon vieux temps. Tâche donc de devenir amoureux; cela t'était si facile autrefois.
— ■ Il est facile de trouver une maîtresse... mais une femme... Ah! mon oncle I...
— Est-ce qu'une maîtresse n'est pas une femme?
— Si fait; mais...
— Est-ce qu'on ne couche pas avec l'une comme avec l'autre ?
— Sans doute...
— Est-ce qu'on ne fait pas des enfants à toutes les deux?...
— Certainement... mais...
— Allons, va te promener avec tes mais... Tu n'as pas le sens commun, mon pauvre Gustave !.. Ces messieurs qui ont tourné toutes les tètes, qui ont trompé des maris et fait le malheur des petites iiîles, sont, quand on veut les marier, d'une sévérité extrême sur le choix d'une épouse... Va, mon cher ami, quoique lu sois bien au fait de toutes les ruses des belles, ta femme, si cela lui plaît, te trompera comme im homme bien ignorant sur cet article.
— Je n'ai jamais douté de cela, mon oncle.
— Oui? Eh bien! en ce cas, allons nous coucher.