LA JOURNÉE AUX CONTRARIÉTÉS
Il était tard lorsque Gustave s'éveilla. Suzon dormait encore : faire onze lieues à pied, et coucher avec son doux ami ! double raison pour avoir besoin de repos. Noire héros considérait la pau-(Te petite qui, pour venir le trouver, avait abandonné amis, parents et le village où elle était née : Gustave faisait, sans le vouloir, des réflexions mélancoliques : l'avenir de Suzon l'inquiétait.
On frappe à la porte de l'autichambre, Gustave se lève doucement pour ne pas réveiUer Suzon, et va demander :
— Qui est là?
— C'est moi, monsieur, répond Benoît.
— Que me veu.x-tu?
— Comme d'ordinaire, monsieur se lève à huit heures, et qu'il eu est bientôt dix, je craignais que les voleurs n'aient tué monsieur... et puis monsieur le colonel vous attend pour déjeuner...
— C'est bon, je vais y aller.
— Est-ce que monsieur ne me donne pas son habit ot ses bottes?..
— Plus tard; laisse-moi tranquille.
Gustave revient près de la petite, qui dort toujours. Une sait ce qu'il doit faire : son oncle l'attend, il faut se rendre près de lui... Mais que fera Suzon?... Elle ne peut passer la journée à dormir; il faut qu'elle déjeune,
qu'elle dîne... Et Benoît qui tous les jours fait la chambre et le lit de son maître, comment lui cacher Suzon? Si Benoît n'était pas un sot, on le mettrait dans la confidence, et il pourrait servir les jeunes gens ; mais il n'y a pas moyen de se servir de lui. Non seulement il est bête, mais il est bavard, indiscret, il ne pourrait se taire avec son p'ere, et, le portier une fois instruit, c'était comme si l'on eût fait tambouriner la nouvelle dans l'hôtel.
Diable!... disait Gus- Elle était venue à pied, d'Ermenonville à Paris. tave en s'habillant, c'est
embarrassant!... fort embarrassant!... Commençons par nous rendre près de mon oncle ; fermons à clef la porte de ma chambre à coucher, et défendons à Benoît de parler de cette circonstance... Nous verrons ensuite avec Suzon ce que nous devons faire.
Gustave, étant habillé, dépose un baiser sur les lèvres de sa jeune amie, qui est toujours plongée dans un profond sommeil, puis sort, ferme à double tour la porte de sa chambre à coucher, dont il met la clef dans sa poche, et se rend chez le colonel. Il trouve, devant son antichambre, Benoît qui l'atlciid sur le carré.
— Bi'iioîl, tu n'entreras pas dans ma chambre...
— Tiens!...
— Je n'ai pas besoin que lu mettes tout en désordre chez moi... D'ailleurs... j'ai acheté deux colombes que je veux apprivoiser, et tu les ciïarouchernis!...
Mon oncle, est-ce que nous ne sommes pas bientôt arriv.'s. {P. 484.1
UV. 61. — PAIL DE KOCK. — C. 3TAVE LE IULVAIS SlJEr. — KO. J. ROLFF ET c'a. UV. 61
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET 483
— Ah! que non, monsieur; oh! je me connais en volatiles!...
— Je ne veux pas que tu y touches...
— Mais voire lit, monsieur, est-ce que vous apprendrez aux colombes à le faire?
— Je le ferai moi-m^me : cela m'amusera.
— Ah! ben! par exemple!...
— • Et je te défends de parler de cela devant mon oncle ni à personne de la maison... sinon... tu sais, Benoît, que tes oreilles se tirent facilement?...
— Oh ! monsieur... je ne parlerai pas... vous êtes bien le maître de faire votre lit si ça vous amuse 1 . . .
— - C'est bien heureux!
— Ça fait que j'aurai moins de besogTie!. . v'ià tout... et si monsieur veut battre ses habits et décrotter ses bottes?. . .
— • Non pas : tu peux entrer dans mon antichambre ; tu y trouveras tout cela.
Gustave monte chez son oncle, qui l'attendait pour déjeuner. Le colonel était en grande tenue ; Gustave n'y fit pas d'abord attention ; mais, après le déjeuner, il fut surpris d'eutendre son oncle s'informer si l'on avait mis le cheval à son cabriolet.
— Vous allez sortir, mon oncle?
— Oui, Gustave, et tu vas venir avec moi!...
— Comment! moi?.. .
— Sans doute, tu vas m'accompagner ; je ne vois rien là qui soit capable de te faire ouvi-ir de si grands yeux!...
— Mais, mon oncle. . je voulais ce matin travailler à....
— Peste ! quel amour du travail ! mais tu as toujours le temps. Tu peux faire demain ce que tu comptais faire aujourd'hui.
— Cependant... si cela vous était indifférent, je préférerais...
— ■ Non pas, je veux que tu viennes avec moi... Allons, le cheval est mis, partons.
Gustave suit son oncle d'assez mauvaise humeur, mais il espère en être quitte pour quelques visites: pendant ce temps, Suzon achèvera de se reposer, et, comme ils ont passablement soupe la veille, elle attendra facilement le retour de Gustave.
On monte en cabriolet. Le colonel conduit, et Gustave voit avec inquiétude que l'on traverse la ville sans s'arrêter, et qu'on se dirige vers la barrière de l'Etoile :
— Mais que faites-vous donc, mon oncle ? dit-il avec impatience, vous allez sortir de Pai'is?...
■ — Je sais où je vais, mon neveu.
— Comment! vous me menez à la campagne?...
— Je te mène dans une maison charmante où tu t'amuseras, j'en suis certain.
— Et moi, j'en doute !...
— C'est ce que nous verrons... D'ailleurs, tu peux bien me sacrifier une journée...
— Comment, une journée !...
— Ce soir tu me remercieras. ..
— Ce soir ! mais vous comptez donc me garder jusqu'à ce soir?...
— Peut-être même passerons-nous la nuit chez M. de Granciére. — -Passer la journée... la nuit?... oh! non assurément.
Gustave étouffait de dépit, d'impatience, d'inquiétude; il voulait sauter hors du cabriolet et laisser là son oncle ; cependant quelques réflexions sages le calmèrent un peu. Il ne pouvait ouvertement désobliger et contrarier son oncle. En se jetant sur la route, il pouvait se blesser et ne pas revenir plus vile à Paris; il fallait donc prendre patience et attendre une occasiou favorable pour s'esquiver de chez M. de Granciére.
— Ah! Suzon! pauvre Suzoul... que vas-tu penser?... que vas-tu faire toute la journée?... Mais, je lui conterai ce qui m'est arrivé, je l'embrasserai; elle oubliera facilement les maux passés... et elle trouvera dans mes bras le dédommagement des chagrins de la journée.
C'est ainsi que Gustave cherchait à se consoler et à prendre patience. Le colonel lui racontait les exploits de M. de Granciére, son ancien camarade et compagnon d'armes; mais M. de Moranval perdait son éloquence à tracer le tableau des batailles, des assauts, des escarmouches où il s'était trouvé avec son ami ; Gustave n'entendait rien de ce que lui disait son oncle; il ne pensait qu'à Suzon qui, pour lui, allait passer la journée sans dîner.
— Mon oncle, est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés? dit Gustave, interrompant le colonel au milieu d'un récit animé.
• — Eh ! morbleu ! c'est comme cela que tu t'intéresses à mes dangers.. . quand je suis entouré d'ennemis et blessé à la tète...
— Mais, mon oncle, vous vous portez bien... nous ne sommes plus sur le champ de balaille... el nous avoTis déjà passé Courbevoie...
— Que diable as-tu donc aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si pressé d'arriver...
— Mon oncle... j'ai des itiquiéludes dans les jambes... el la voiture me fait mal...
— Si lu avais été, comme moi, douze heures blessé sur le champ de
bataille, au milieu des morts et des mourants, tu ne te plaindrais pas d'inquiétudes dans les jambes !... Tu as aussi des vapeurs, sans doute?... Allons, calme-toi, nous voici arrivés; cette belle maison, à droite, est celle de M. de Grancière.
Gustave calcule qu'ils sont à peu près à deux lieues et demie de Paris; mais avec un bon cheval, on peut faire ce trajet en moins d'une heure.
On descend devant une jolie maison de campagne. Le domestique fait entrer Je cabriolet dans la cour.
— Ne dételez pas, lui dit Gustave.
— Si fait, si fait, dételez, dit le colonel : parbleu! le cheval aura le temps de se reposer.
Gustave se mord les lèvres, et suit son oncle en enrageant. On entre dans le salon, où le colonel présente son neveu à son ami... M. de Grancière est un homme aimable qui fait beaucoup de politesses à Gustave, et auxquelles celui-ci répond par quelques mots sans suite, prononcés d'un air distrait.
— Mon ami, dit le colonel à M. de Grancière, je te prie de pardonner à mon neveu; mais il a des jours où il ne sait ce qu'il dit, et ma foi, je te l'ai amené dans un de ses mauvais moments.
Cette plaisanterie fait rougir Gustave ; il s'efforce de modérer son impatience et de prendre sur lui de cacher ses tourments. Une jeune femme d'une tournure élégante, d'une figure charmante, entre alors dans le salon : — Voilà ma fille, dit M. de Grancière, ma chère Eugénie, que je vous présente.
Le colonel pousse Gustave, alors occupé à regarder dans les jardins, pour qu'il salue la fille de son ami. Gustave se retourne et se trouve devant une femme jeune et jolie; on ne veut pas paraître sot et gauche auprès d' une personne qui paraît réunir le bon ton à la beauté et aux grâces. Notre héros redevient aimable, enjoué, galant; il reprend tous ses avantages. Le colonel sourit; il s'approche de son neveu.
— Eh bien! lui dit-il, es-tu toujours fâché de m'avoir suivi?... Gustave ne répond rien : il admire la charmante Eugénie ; mais il soupire, il se retourne, il pense à la pauvre Suzon.
Plusieurs habitants de la ville arrivent; Gustave remarque qu'ils tiennent des bouquets et les présentent à la belle Eugénie.
— Il y a donc une fête ici? demande-t-il à son oncle.
— Oui, la fête de M°" Fonbelle.
— Qu'est-ce que c'est que M"' Fonbelle?
— C'est la fille de M. de Grancière, Eugénie.
— Ah ! elle est mariée?
— IVon, eUe est veuve et possède quinze miUe livres de rentes. Non seulement elle est jolie, mais elle est sage, bonne et remplie de talents et d'esprit... Que dis-tu de tout cela, Gustave?
— Je dis, mon oncle, qu'U faut se méfier de ces réunions de toutes les qualités ; je suis certain que vous flattez un peu le tableau I
— Tu verras bientôt qu'il est loin du modèle.
— Et pourquoi donc, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas présenté plus tôt à M'"^ Fonbelle?
— Parce qu'elle habitait en Touraine, et que je ne voulais pas l'envoyer là pour que tu t'y conduisisses comme chez ce pauvre de Berh' . Ohl je sais ce dont tu es capable.
La société se rendit dans les jardins avant le moment du diner. Gustave cherchait un moyen honnête pour s'en aller, mais il n'en trouvait pas. Sortir brusquement d'une maison où U était reçu pour la première fois, aurait été manquer à toutes les bienséances.
— - Il faut absolument dîner ici, disait-il en lui-même; mais après diner je feins une indisposition... un rendez- vous... on bien je ne dis rien du tout et je me sauve sans être vu. Mon oncle criera, se fâchera, tant pisl... Et M"" Fonbelle... que pensera-t-elle de moi?... que je suis un original... un homme sans usage, sans politesse I... 11 estbien désagréable d'être jugé eiinsi par une femme charmante. Mais ma petite Suzon m'attend... elle n'a pour dîner et déjeuner que le restant de notre poulet d'hier... et il ne restait que la carcasse... Il est vrai que Suzon m'adore; et quand on est bien amoureux, on se nourrit de souvenirs et d'espérance.
Gustave se promenait dans une allée du jardin en faisant ces réflexions. Il aperçut M"° Fonbelle et s'approcha d'elle dans l'espoir de trouver le temps moins long en causant avec cette femme, dont son oncle faisait un portrait si flatteur. Il était bien aise aussi de paraître aimable et, devant s'en aller brusquement le soir, voulait laisser quelques regi-els : l'amour-propre ne s'endort jamais.
La fille de M. de Grancière était bien séduisante : de l'esprit, des grâces, de l'enjouement, un peu de coquetterie, beaucoup de sensibilité, telle était Eugénie. Gustave lui témoigna le plaisir qu'il aurait à cultiver sa connaissance. Eugénie l'assura qu'il serait toujours le bienvenu, soit il l'aris, soit à la campagne ; elle reçut ses compliments en souriant, mai;> ne voulut point admettre ses excuses pour le soir.
— Non, monsieur, dit-elle, vous no nous quitterez pas ainsi, ^'ous manquerez pour ce soir un rendez-vous, sans doute fort agréable, mais vous forez ce sacrifice, et je vous en saurai beaucoup de gré.
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
Que dire à une femme charmante qui vous retient avec tant d'amabilité et pour laquelle on éprouve déjà... Eh quoi! de l'amour? allez- vous dire. Que voulez-vous! ce diable de Gustave a un cœur qui s'embrase si facilement... et M"" Fonbelle a tant de charmes! Mais Suzon... cette pauvre Suzon qui a tout quitté pour lui !... Oh ! rassurez-vous, lecteur, il aime toujours Suzon ; il n'a point oublié Julie ; il rira encore avec Lise ; et ne croyez pas que mon héros soit un être imaginaire... presque tous les hommes lui ressemblent. Nous ne sommes plus au temps où Ion naimail qu'une belle (si toutefois ce temps a existé); nous avons fait de grands progrès dans la galanterie, nous aimons le beau sexe généralement parlant. Vivent les Français pour faire l'amour! Laissons les Allemands soupirer, se promener et admirer en silence avec leur amie « la « goutte de rosée tombant sur la dernière feuille d'automne; le vent du « soir murmurant dans les rochers et portant à l'oreille d'un cœur pas- « sionné le soupir amoureux échappé d'une bouche brûlante, et la lune « répandant sur la teiTe cette teinte douce et mélancolique qui élève et « transporte dans les régions éthérées une âme exaltée et conlempla- « tive ! »
Laissons les Anglais se brûler la cervelle ou se pendre avec leur amante ; les Hollandais fumer au nez des femmes, et envoyer des bouffées de tabac en guise de compliments ; les Turcs enfermer de jolis minois sous la garde de vilains eunuques toujours prêts à présenter le poignard ou le cordon ; les Espagnols passer la moitié de leur vie à pincer de la guitare et à donner des sérénades; les Russes faire l'amour à coups de bâton; les Ecossais vendre leur femme au marché; les Ladous prendre une épouse âgée de dix ans; les Arabes se cacher le visage et montrer leur derrière; les Hottentots se peindre le corps pour plaire; les Malais s'aplatir le nez et s'allonger les oreilles ; laissons les Italiens attirer sur leur beau pays le feu qui brûla jadis Sodome et Gomorrhe, et qui, au lieu de tomber du ciel, sort maintenant des flancs du Yésuve.
Laissons... laissons tout cela, me direz-vous, et revenons à Gustave, que nous avons laissé près d'Eugénie. Que fait-il maintenant? Il donne la main à M°° Fonbelle, et se rend avec toute la société dans un carré de verdure où l'on a mis le couvert. Soit hasard, soit intention, notre jeune homme se trouve placé à table près d'Eugénie, et le repas ne lui semble pas long; il a cependant duré près de trois heures, et il fait nuit lorsque l'on passe dans le salon. Gustave jette les yeux sur une pendule...
— Oh! ciel!... il est huit heures!... et le temps d'arriver à Paris!... Cette pauvre Suzon doit se désoler... Il faut partir... Il se retourne... Eugénie est derrière lui; elle lui prend la main, l'entraîne au piano :
— Je sais, lui dit-elle, que vous chantez avec goût, que* vous aimez la musique; venez, nous allons essayer un nocturne fort joli.
11 n'y a pas moyen de refuser : il faut suivre Eugénie au piano ; on chante le nocturne, puis un duo, puis une romance. Toute la société applaudit; le colonel paraît enchanté; M°" Fonbelle remercie Gustave, et ses yeux ont une expression de sensibilité I... On passerait sa vie à les admirer. Mais la pendule sonne... dix heures... Gustave se lève brusquement.
— Dix heures ! dit-il, et depuis ce matin elle m'attend 1
Il gagne la porte du salon, descend dans la cour, demande le cabriolet... mais le cheval est encore à l'écurie; Gustave le prend, lui passe la première bride qu'il aperçoit, et sans étrier, sans selle, le monte, le presse, et se dirige ventre à terre vers Paris.
Il arrive dans la cour de l'hôtel en moins de trois quarts d'heure. Le cheval tombe contre la loge du portier; le père Benoît jette un cri, son fils fait un saut; Gustave n'est pas blessé, il se débarrasse du cheval, l'abandonne aux domestiques, et pousse Benoît vers l'office.
— Ce pauvre cheval, dit Benoît en soupirant, il n'en reviendra pasi...
— Benoît, monte-moi vite un pâté, une volaille, du vin, des confitures.
— Un pâté, monsieur!...
— Allons... va donc... ne m'as-tu pas entendu?... Oh! que tu es lent!
Benoît ne conçoit rien à l'appétit de son maître : il monte doucement une volaille dans un plat; Gustave l'attendait devant sa porte :
— Comment! tu n'apportes que cela?...
— Monsieur, comme je ne voulais l'ien casser, je n'ai pris qu'un plat à la fois...
— 0 butor!... viens avec moi...
Gustave met la volaille sur le carré et descend avec Benoit à l'office. Il prend tout ce qu'il trouve, pâtisseries, légumes, fruits, vin: il charge Benoît et porte lui-même plusieurs plats. Benoît regarde Gustave d'un air étonné.
— Il paraît que monsieur a bien faim?...
— Cela ne te regarde pas... Mais va donc, maudit lambin...
— Monsieur, prenez garde; vous allez me faire casser quelque chose. On monte l'escalier; un chien descend avec une volaille dans sa
gueule; c'est Fidèle qui a flairé le plat que Gustave a lai.ssé devant sa porte. Notre héros est furieux... il frappe du pied... crie après Fidèle... le chien, effrayé, court et se fourre dans les jambes de Benoît, qui tombe
GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET
Benoît et son père, qui nettoyaient le cabriolet du colonel. ^P. 49o.)
sur l'escalier avec tous ses plats et se couvre la figure avec du fromage à la crème.
Gustave ne se possède plus... il est désespéré, il ne sait plus ce qu'il fait; enfin il prend le parti d'abandonner Benoît avec le chapon, et, se contentant du pâté et de quelques fruits, il entre chez lui, referme
LIT. 62. — PAIL DE KOCK. — GUSTAVE LE MAUVAIS SUJET. — ÉD. 1. ROUFF ET C'». LIV. fi2
la porte de son anlichambre, met le verrou et pénètre dans la retraite où l'attend Suzon.
La petite villageoise est assise près du lit ; son mouchoir est sur ses genoux, elle a les yeux rouges et gonflés; elle fait un cri en apercevant Gustave, qui court l'embrasser.
> — • Me voilà, Suzon, me voilà...
— Ah! je croyais que vous ne reviendriez plus..
— Ah! Suzon, tu as pleuré...
— Oui, presque toute la journée... mais je vous assure que je n'ai pas fait de bruit. . .
— Pauvre petite... tu n'as donc pas diné?
— Diaer! oh! je n'en ai plus envie... ce matin j'avais faim, mais mon appétit s'est passé...
— Tu croyais donc que je ne taimerais plus?
— Dam', sans doute, puisque vous ne reveniez pas me voir... il y a bien longtemps que vous êtes parti!
— Ah! ce n'est pas ma faute... mon oncle m'a emmené : si tu savais comme la journée m'a semblé longue 1
Gustave mentait peut-être un peu; mais il est des circonstances où un léger mensonge est nécessaire et même louable : il eût été barbare de dire à Suzon : j'ai vu une femme charmante avec laquelle j'ai causé, chanté, et qui m'a fait oublier le temps. C'était la vérité cependant ; mais, comme vous voyez, toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.
Gustave mettait sur uno table devant Suzon le pàlé, le vin, les fruits: il pressait la petite de manger, elle souriait à son ami ; elle voyait, à son empressement, à ses regrets, qu'il l'aimait encore; elle oubliait les tourments de la journée, et mangeait pour faire plaisir à Gustave.
Mais Gustave réfléchissait pendant que Suzon prenait son repas; il se disait :
— Ce qui est arrivé aujourd'hui pont arriver souvent encore, et entraîner de graves inconvénients; il no tant pas laisser Suzon passer sa vie dans une chambre, sans oser parler haut ni remuer, do crainlo d'être entendue; d'ailleurs, sans sortir, elle tombera malade; on ne change pas impunément sa manière d'exister; une jeune fille ai-couluméc à courir dans la campagne, à se lever avec le soleil, à prendre beaucoup dexorcico, lie supportera pas l'air épais et méphitique de Paris, condensé dans une enceinte di' vingt pieds carrés, et qu'elle ne peut renouveler ello-inênio sans être apor^-uc ))ar les gens de l'hAtoI. Et puis los propos de Benoit, auqui'l laronihiile exlraordiiiairo do Siin maitro donnera des SDupçons,
GUSTAVK LE MAUVAIS SUJET
peuvent parvenir jusqu'au colonel; et, s'il trouvait Suzon!... Allons, décidément elle ne peut rester à l'hôtel; il faut lui louer une petite chambre que l'on meublera proprement; là elle pouri'a rhanter, parler, prendre l'air et manger quand bon lui semblera, et Gustave ira la voir tous les jours, le matin et le soir.
— Ma chère amie, dit Gustave à Suzon, je viens de trouver un moyen pour que nous puissions nous voir sans danger : dès demain, je te loue une jolie chambre sur les boulevards et je t'y installe...
Suzon laisse tomber son verre et sa fourchette; elle écoute avec attention Gustave lui détailler les agi'éments dont elle jouira dans sa nouvelle demeure; quand il a fini, elle reste muette encore, mais deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux, et elle se jette aux genoux de Gustave et le regarde d'un air suppliant.
Celui-ci, surpris de cette action, la presse de parler et veut la relever : elle s'obstine à rester à genoux et s'écrie en sanglotant :
— De grâce, ne me renvoyez pas de chez vous... monsieur Gustave: je vous promets que je ne vous ferai plus de chagrin... je ne dînerai pas de la journée, ça m'est égal; je ne ferai pas de bruit... je ne pleurerai plus... vous sortirez tant que vous voudrez... mais ne me chassez pas d'auprès de vous!...
— Que dis-tu, ma chère amie? mais je ne te chasse pas... — c'est pour que tu sois plus heureuse... tù pourras sortir avec moi...
— J'aime mieux rester dans votre chambre...
— J'irai te voir tous les jours.
— Oh! quand vous seriez parti, j'aurais trop peur de ne plus vous revoir; au lieu qu'ici il faut bien que vous rentriez coucher.
— Mais si mon oncle te découvre?...
— Ah bien ! alors il sera toujours temps de me renvoyer... mais dans ce Paris!... Ah! je serais perdue si je ne demeurais pas avec vous.
Gustave ne put calmer la petite qu'en lui promettant de la laisser habiter sa chambre.
— Tu le veux, lui dit-il, reste ici : je désire que nous ne nous repentions jamais de cette résolution.
Cette promesse rendit à Suzon toute sa gaieté ; elle embrassa Gustave, courut dans la chambre, sauta, fit mille folies; elle croyait son bonheur désormais assuré. Gustave ne pensait pas de même, mais il ne voulut pas troubler sa joie et s'endormit dans les bras de Suzon, regrettant pour la première fois peut-être que la raison n'eût pas triomphé de l'amour.